Mardi 21 avril 2009 2 21 /04 /2009 09:02



8

 

[lorsque les lumières s’allument de nouveau, sous la banderole Pourquoi a-t-il une queue, l’éléphant ? on voit une autre : Pour qu’il ne se termine pas brusquement !]

L’homme

            Finissons en queue d’éléphant ! Nous sommes du vrai ! Vraie queue d’éléphant qui ne laisse pas la fin arriver comme ça, d’un coup. [pause] Nous-mêmes, nous ne finissons pas comme ça, d’un coup. On dirait que nous ne pouvons même pas finir, nous ! [pause] Je quittais tout en quittant la Roumanie. J’y laissais une femme de qurante-cinq ans, trois enfants jeunes-adultes, énormément de parents, frères, sœurs, cousins, neveux et nièces, amis copains, des simples connaissances. Bref, une société ! Pareil, une carrière moyennement compromise, mais pas très mauvaise. [pause]  C’est-à-dire - enfin, je veux dire que - dix ans avant la chute de Ceausescu - j’avais changé de cap. J’étais devenu un quasi-dissident.

 

La marionnette

            Quelqu’un de bien : ni trop mauvais, ni trop bon. Un à-peu-près.

 

L’épouvantail

            On ne composait, créait… inventait !... plus de chœurs écœurants à la gloire du Camarade et de la Camarade. On composait, par contre, des suites et des concertinos. Jamais joués. [pause] Dirait-on : du parfum albanais ?

 

L’homme

            Je me suis lentement et sûrement éloigné du cercle des lèche-culs actifs. Mais je ne me suis pas efforcé d’effacer les faits accomplis, ni d’imposer mes nouvelles créations, apartiniéennes, apatriotiques… J’étais un tiède, un raté bien placé socialement. Mon nom n’était ni trop mauvais, ni trop bon. Moyennement (mais pas moins) depotoirisé. Comme je disais, un à-peu-près. Un de ceux que Dieu vomit de sa bouche.

 

La marionnette

            Une fois arrivé à Paris, tout bascula.

 

L’épouvantail

            Ça a été très soudain.

 

L’homme

Très soudain, absolument. Comme… je ne sais pas comme quoi, comme qui. Il n’y a pas de comparaison. [pause] J’étais quelqu’un au futur court, certes, mais largement béant.

 

La marionnette

            Il ne pouvait pas se renouveler.

 

L’épouvantail

            Chose ressentie avec un lourd désespoir.

 

L’homme

            Au mieux je pouvais être quelqu’un de sous-humble, d’infra-simple. Je vivais cette volatilité qu’est la sensation de ne pas trouver un certain endroit assez peuplé par des valeurs inter-conciliables et, ensuite, compatibles avec moi-même, un endroit qui puisse me servir de squelette extérieur, qui puisse me squelettiser extérieurement. [pause] J’étais un nulle part ambulant.

 

L’épouvantail

            Plutôt étonné, tu essayes à présent de saisir la couleur de ta propre flamme psychique.

 

La marionnette

            [explicatif] Il est trop vieux pour haïr.

 

L’épouvantail

            Tu aimerais, seulement, avoir la paix.

 

La marionnette

            Il aimerait ne plus faire du mal.

 

L’épouvantail

            Pareil, tu aimerais d’oublier le bien que tu n’as pas fait.

 

L’homme

            Pour toujours. Pour toujours.

 

L’épouvantail

            Oublier pour toujours.

 

La marionnette

            Le bien qu’il na pas fait pour toujours.

 

L’homme

            Le bien que je n’ai pas… [pause] …Pardon ! Voilà ! Je demande pardon ! Je ne demande même pas de la compréhension. Même pas de la tendresse. Ni d’amour. Même pas.

 

L’épouvantail

            Tu n’es ni Dieu, ni totalité.

 

La marionnette

            Encore faudrait-il qu’ils existent, eux !

 

L’homme

            Je crois n’être aucune de ces… inventions nécessaires au bien-être de notre stupidité capable de vide, réconfortante.

[pause]

 

Le porteur de pancartes

            [la nouvelle pancarte : POST-SCRIPTUM]

 

La marionnette

            Ayons une queue d’éléphant.

 

L’épouvantail

            Soyons l’éléphant d’une certaine queue.

 

L’homme

            Élephantisons D’un coup. Disons que tout ça [indiquant l’épouvantail] - à cause de cette ordure. À cause de ma névrose.  

La marionnette

            C’est pareil. Ordure, névrose… Pareil. C’est pareil dans son cas. Dans les cas pareils.

 

L’homme

            Ou, peut-être, c’est à cause d’autre chose.

 

L’épouvantail

            [geste : « tu parles ! » ; ensuite, en parlant de l’homme] On voit avec une extrême clarté la mort approcher. On va mourir bientôt. Très. Très bientôt. Comment ressent-on la mort qui approche ? Comment ?

 

La marionnette

La mort. C’est comment... La mort...?

[Long silence]

 

L’homme

            [au public, avec l’espoir d’être contredit] Ce n’est pas un dépotoir, au moins ?!?... [pause] Il fait noir. Il fait froid. Ici. Dans la queue de l’éléphant ! [en chouchoutant, après une pause] Une Révolution ?... Un Révolution... à moi ?

 

[Long silence. - Noir. - ...Eventuellement, dans le noir:

 la chanson de John Lenonn,  « Revolution »]

ou

[Long silence. - La chanson de John Lenonn « Revolution » plus une sarabande des personnages. La lumière s’éteint, peu à peu, mais la danse continue ; les personnages sont munis des torches électriques ; ils sortent un par un de la scène qui reste dans le « noir sonore »…]

 

Fin

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Théâtre
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Samedi 18 avril 2009 6 18 /04 /2009 14:21

7

 

L’homme

            À Pékin, pour vingt-quatre heures. Du tourisme. Le ciel, les volumes, l’espace, sont extrêmement différents par rapport à la Roumanie... -  J’apprends qu’on ne va pas prendre le même chemin, pour le retour. Nous allons nous diriger, d’abord, vers le Pakistan, ensuite le Liban, et la Grèce. Ça me fait plaisir.

L’épouvantail

            « Mais, pas de réception, dit Zoé. Je n’ai pas de robe. J’ai que ces trois paires de pantalons. » - « Pas de réception », promet Iliescu.

L’homme

            ...En haut de la Grande Muraille, le souffle coupé, ma poitrine est pleine d’une joie indescriptible. Ouais!, sans blague! Personne de ma famille, aucun des miens n’a jamais mis les pieds par ici, et on ne sait pas si quelqu’un  le fera après moi! - Ensuite, en regardant Zoé trotter énergiquement sur les dalles multimillénaires, je me rends compte que - c’est comme ça la vie! - nous avons vu ensemble les deux Murailles de notre monde, de Berlin et de Chine.

L’épouvantail

            Et voilà l’histoire !

L’homme

            L’histoire ? L’histoire ? L’histoire ?

L’épouvantail

             « Je crache sur le nom de Ceausescu ! » [en criant]  « Je crache sur le nom de Ceausescu ! » Voilà l’histoire ! [ironiquement] Zoé ! Pauv’ fille !

 

[Boucle sonore. Lumières agitées. - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]

La marionnette

A Karachi, surprise ! C’est le ministre de la Jeunesse qui les accueille. Iliescu bouillonne. Zoé, pareil. Au propre (la chaleur est épouvantable) et au figuré. Ils partent, en roulant à gauche, des Jeeps militaires en tête de la colonne pour vous frayer un chemin dans ce bordel de voitures, de fiacres, de feux manquants et de piétons « pluridirectionnels », pour la résidence qui leur a été réservée, aux murs entièrement couverts de glycine mauve fortement odorante. Le ciel est très gris et très bas. L’atmosphère est saturée de vapeurs. Un garde militaire leur présente les armes, à l’entrée.

L’homme

            Dans le grand hall, quelques hélices, immenses, suspendues au plafond, font mine de ventiler l’air plus qu’humide. Nous sommes attendus par quelques compatriotes de l’ambassade, que nous trouvons trop élégants, trop aimables, trop préoccupés par leur tennis, golf, polo..., trop habillés de vêtements légers, aux nuances claires...

La marionnette

            De trois côtés du hall se dirigent vers eux trois domestiques dans de longs vêtements blancs, avec de grands turbans sur la tête, nus pieds dans des sandales aux minces barrettes, et portant des plateaux avec des boissons rafraîchissantes de toutes sortes et de toutes les couleurs. La caverne d’Ali Baba !

L’épouvantail

[fait entrer le porteur de pancartes muni de deux pancartes ; sur la première : PAS DE ROBE] « Je n’ai pas de robe. » - « Comment ça, camarade ? » s’étonne sincèrement la femme de l’ambassadeur. - Zoé hausse les épaules. - [à l’homme]...Ensuite, silencieuse, avec un rien refroidissant, de Gorgone Méduse, dans son expression, ta Zoé montre ses dents... Puis, elle fait signe à l’un des trois bruns habillés en blanc de s’approcher avec son plateau de boissons rafraîchissantes... [ironiquement] Ali Baba ! Sinon rien ! [la deuxième pancarte du porteur de pancartes : ALI BABA ! ALI BABA !]

L’homme

            À peine suis-je entré dans ma chambre, après la réception - Zoé s’y est rendue en pantalons -, dans la nuit, tard, que j’entends des voix agitées sur le palier. - Il y a un lézard sur le plafond de la chambre de Zoé. - Elle ne peut pas dormir avec des reptiles dans sa chambre ! - Iliescu, jeune et aimable, sûr de lui et de ce qu’il doit faire, s’offre à... - Zoé me raconte avec humour, le lendemain, que la chasse a duré plus d’une heure et demie. - Oui, la chasse !

La marionnette

[après une pause] A Beyrouth, le chargé d’affaires est un homme petit, trapu, affable, aimable. - Iliescu, quant à lui, doit rencontrer deux délégations libanaises de la jeunesse. Des cocos, bien sûr ! Ni Zoé, ni lui, ils n’avaient pas à participer aux discussions. Elles n’étaient pas pour eux ces discussions. Because ? Des armes ? Des drogues ? Des ventes de juifs, d’allemands ? C’est quoi l’impossible ?

L’épouvantail

            Promenade avec Zoé. Accompagnés par le chargé d’affaires. Vous flânez et contemplez la ville mi-européenne, mi-orientale... Provocatrice, Zoé demande du hachisch. Le chargé d’affaires se défausse avec une certaine élégance. Le salaud ! Dans la rue, Zoé caresse un roquet que vend un arabe. Le chargé d’affaires l’achète et l’offre à Zoé. (Tiens. Entre parenthèses : ceux qui l’ont arrêtée disent qu’elle possédait une balance en or pour peser la bouffe de son chien... Parenthèse fermée.)  « Comment l’appeler ? » demande la fille de Ceausescu en examinant avec ironie et dégoût le petit animal, moelleux et bête, qui regarde le monde avec des yeux troubles. « Habibi », propose le chargé d’affaires. Le visage de Zoé s’illumine. Parfait. Et Habibi fut !

L’homme

            [après une pause] ...Là, dans mon passé - suite. Je veux dire: ensuite. - À Athènes..., la lumière du ciel et de la Méditerranée, les oliviers petits à la feuille verte-blanche, l’éclat des colonnes de marbre et tout le cinéma et tout, plus l’idée qu’on a fait un tour du monde que peu pourraient faire, m’accablent et de joie et de colère. Pourquoi - donc et diable ! - rentrer en Roumanie ? Pourquoi retrouver la sombre télé où m’attendent des reportages à illustrer musicalement, avec des jeunes parlant d’une manière inintelligible, ignorants d’une manière insolente, brutaux, soumis à la peur parti...éenne, et..., et avec des constructeurs « enthousiastes » d’hydrocentrales ? Pourquoi m’immerger de nouveau dans l’inquiétude quotidienne du manque d’argent, dans la poussière des rues, dans l’odeur de fer brûlant, de gaz d’échappement et de sueur des bus bondés, dans le noir idiot où l’on mène la bataille contre la censure, dans...? - [à l’épouvantail] - Disons que t’es Zoé. Et moi je te pose la question:  « Et si on se faisait la belle ? » - Et toi, qu’est-ce que tu me répondes ?

L’épouvantail

            [à l’homme] Mais je te réponde conforme: « Allons-y ! » Et je te regarde droit dans tes yeux !

La marionnette

            [de l’homme] Mais lui..., [geste de mépris] couille mole !

L’homme

            [à l’épouvantail] « Ils vont nous fusiller ! »

L’épouvantail

            [à l’homme] « Possible ! »

La marionnette

            [après une pause] Lorsque l’avion commence sa descente vers l’aéroport de Bucarest, Zoé, assise à côté de lui, met sa main sur la sienne. Deux secondes, pas plus. Histoire de lui dire au revoir. [pause] Ils atterrissent. Zoé se lève. Elle descend la première. Ensuite Iliescu et les autres.

L’homme

            Par réflexe, je reste derrière Iliescu. A raison ! Vers nous, entourée à distance par des gardes du corps, s’avance La Camarade. Les pointes des pattes dirigées vers l’intérieur. Elle marche sèchement. Elle n’a pas l’air d’être vraiment habituée à la station bipède. Elle sourit. La lumière de ses yeux, forte, brûle. Semblable à la peur terrifiante. Semblable à l’impulsion épouvantable de déchirer, de hacher tout ce qui bouge.

 L’épouvantail

            [après une pause] Et puis, tu as été invité par la Securitate... Ce n’a pas été trop pénible, n’est pas ? C’était même pas au siège. C’était dans un café, le plus cousu de Bucarest... C’est bien ça, n’est pas ? Tout est civilisé. Où sont-elles les enquêtes de la Tchéka et du Guépéou ? Où sont-ils les camps sibériens ? - ...En fait... Il voulait que tu saches seulement qu’ils veillent sur toi, les ombrageux. Et, en plus, tu étais déjà, au fond de toi même, dans la réalité de la vérité, avec eux. Sois sincère ! Avec ta Zoé, avec ton UJC... Pourquoi pas, donc, aussi avec eux, avec la Securitate ? Directement, nettement !?

L’homme

            Pourquoi ? Manque de couilles. [en indiquant la marionnette] Comme dit celle-ci toujours. Voilà pourquoi. Je n’étais qu’un pauv’ intello capable de quelques demi-idées - et encore! - et des petites péchés salopins, des petites saloperies...

L’épouvantail

            [rire] ...incapable, donc, de demander un G.P.U. universel, astral, divin...

L’homme

            [rire] Certainement pas ! Je n’étais qu’un petit dépotoir, quoi. Pas plus que ça. Un petit dépotoir assez ineffable, supportable, parfois même sympathique. Pas plus... Voilà pourquoi !

[Long silence]

L’épouvantail

            Encore quelques jours et Zoé t’appelle. Elle est à Bucarest, au centre ville. Tu lui manques. Pourrais-tu sortir la rejoindre ?

L’homme

            Une heure plus tard...

L’épouvantail

            ...entre la Statue des Aviateurs - avec le Cé-i-pé-él-e-a immortalisé sur sa grande plaque commémorative en bronze - et la Place des Aviateurs, jadis Place Staline, qui allait changer plusieurs fois de nom - dans et lors de ton passé - avant de devenir au dernier en date, Place Charles De Gaulle; c’était vers la fin du mois de mai, dans ton passé de personnage anonyme, de masse, de masso-personnage...

L’homme

            ...je suis avec elle. Zoé tient dans sa main quelques ballons gonflés à l’hydrogène. Elle me les tend. Elle se fait une « queue de cheval »; elle me demande d’attacher les ballons à la queue. - « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit-elle en apercevant ma réticence. « Regarde un peu autour », je dis. « Eh bien, qu’est-ce qu’il y a autour ? fait-elle nerveusement. Des crétins et des crétins ! ». « Mbé ! » fais-je. Je ne peux pas lui parler de la Securitate... De Shakespeare, non  plus... [rire] Ou de Giordano Bruno et du Grand Condé..., d’Electre et de non-Electre... Et qu’est-ce qu’il nous reste, sinon ?... [en se reprenant] Zoé agite, ennuyée, nerveuse, sa main. Elle attache toute seule les ballons à sa queue de cheval. Elle part vers l’Arc de Triomphe. Je la suis. Sans enthousiasme. Ils sont amusants, ses agissements. Mais ils ne vont pas avec ce monde. Avec ce monde d’ici. Avec notre monde ! - Au bout de cinq minutes, elle détache les ballons et les libère. Elle - libre, étrangère, pas d’ici, pas du coin - regarde avec regret mais aussi ironiquement, comment ils prennent de la hauteur. [au public] Aujourd’hui, vu ce que j’ai vu à la télé, je me dis que Zoé ne peut être que virtuelle ! Certainement ! Virtuelle... Sinon morte... [pause] C’est quoi, le vrai ? Mais le virtuel ? Ou la mort !?... Ou la Révolution ?... Dépotoirs, tel que nous sommes... Tous. Tous. [la lumière faiblit ; dans le noir – la voix de l’homme] Je l’appelle après deux, trois jours. « Comment ça va ? » « Mal. Habibi est mort. » « Comment ça ? » « Ils me l’ont empoisonné. »

Le porteur de pancartes

[traverse la scène dans un spot de lumière. Sa pancarte : ILS. Il sort. Le noir s’installe bien pour quelques moments.]

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Théâtre
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Jeudi 16 avril 2009 4 16 /04 /2009 15:58

 

6

 

La marionnette

            Le lendemain, vers onze heures, une meute de tronches inconnues. Des membres du Politbureau. Ils vont tous les accompagner chez Kim Il Sung, qui recevra les amis roumains pour un déjeuner très amical et très restreint.

 

L’homme

            Parmi eux, la camarade Ô. La camarade Ô éclate en larmes. [l’épouvantail - mime-singe la camarade Ô] Qu’est-ce qui lui arrive ? je demande. – Dame !, bah !, un compositeur un peu toqué, voyons !, qui peut se permettre de telles questions indélicates ! - Vous allez voir le camarade Kim Il Sung, on me, on nous répond, et la camarade Ô en est très émue, en est très contente - pour nous ! et, comme ça, en général ! -, très... touchée...

 

L’épouvantail

            [mime-singe encore un peu en silence...]

 

La marionnette

            Kim Il Sung fait son apparition. C’est l’homme à la bouffissure. La bouffissure du Commandant Unique déborde, au dos de la nuque, du col boutonné de sa tunique gris-fer. Elle est grosse, c’est vrai. La bouffissure, c’est à dire, de l’Excellent Leader. - Il sourit de toute la figure. Il serre avec beaucoup, beaucoup de chaleur et de hauteur parentale la main de Zoé. Un peu moins, celle de Iliescu. Et, stop ! Les autres, néant, n’existent même pas.- Ils pénètrent ensuite, en formation très restreinte - le Politbureau reste dehors - dans la salle à manger où c’est la femme de Kim Il Sung qui vient au devant d’eux. De nouveau un large sourire. La femme de Kim Il Sung serre la main de Zoé. Les autres, re-néant. La pièce est aveugle, sans fenêtres. Un bunker. Et tant pis pour les claustrophobes !... La lumière est agréable. La climatisation fonctionne bien. - Ils s’assoient autour d’une table ronde dont un quart est réservé au Leader et, assez approximativement, à sa femme.

 

L’épouvantail

            [à l’homme] Enfin, à ce que l’on vous a présenté comme étant sa femme. [rire] Sa femme approximative ? C’est pas comme en Roumanie, [rire] avec la... dictatoriale, hein ?!

 

L’homme

            [rire complice, sarcastique] Elle aurait pris un autre quart de la table, si ce n’aurait pas été une bonne moitié, ou, pourquoi pas ?, l’intégralité !

 

Le porteur de pancartes

            [traverse la scène en pas d’oie, avec deux pancartes : CEAUSESCU - KIM IL SUNG]

 

La marionnette

            Kim Il Sung commence à parler. Zoé répond. Ensuite, l’homme à la bouffissure parle tout seul. A un moment donné c’est Iliescu qui parle. Puis, de nouveau, l’homme à la bouffissure. Tout seul. - Ensuite, photo de groupe. Tout le monde se tiendra figé, sur les marches du perron. Ils trouveront les journaux avec les articles concernant leur visite, ainsi que quelques photos non-publiées dans des enveloppes individuelles, dans l’avion personnel que Kim Il Sung mettra à leur disposition, jusqu’à Pékin...

 

L’homme

Le soir, avant de s’envoler pour Pékin, dans l’appartement de Zoé, Zoé, Iliescu et moi. – « Et quid de la camarade Ô ? » je pose réthoriquement la question, tout en regardant - comme dans les films occidentaux - le whisky qui tangue dans le verre que je tiens dans ma main. Zoé, de dos, cherchant je ne sais quoi sur un petit guéridon, éclate d’un rire qui la secoue. Iliescu, assis sur un canapé aux coussins fleuris et douillets, a une réaction semblable à un hoquet retenu. « Qu’avez vous avec cette bonne femme ? » dit-il avec un humour sec, fou. Zoé rit aux éclats. Elle se tourne vers nous. Ses cheveux longs lui tombent sur les joues, moelleux. La jeune femme, à l’ossature un peu trop forte, mais souple, rit sans se faire de soucis, de très bonne humeur, déverrouillée. J’essaie de me retenir. Mais je ne peux pas. Je commence à rire. Moi aussi. - Zoé lève ses mains... Irrésistible. Les paumes vers le haut... Interrogative... C’est à dire: effectivement, qu’est-ce qu’elle pouvait bien devenir la camarade Ô ? - Iliescu ne résiste plus. Lui non plus. Il commence à rire. Il se lève et quitte la pièce. En riant.

 

L’épouvantail

            [au public] Ne trouves-tu pas délicieuse l’idée qu’un certain latino-balkanique, sujet d’un Président Génie des Carpates, qui a embrassé sur l’aéroport de Pyongyang une petite Coréenne sale et haineuse, qui ne voulait pas, elle, être embrassée, nous fait part d’une autre « Histoire d’Ô » que celle « mondialement » connue, notamment de « l’Histoire de la Camarade Ô » ? [à l’homme, complice] Un crapaud qui pleure parce qu’on parvient à voir le Grand Leader - grand ami, sans doute, de ton Génie balkano-latin... - en ses chairs, bouffissure et os!... Les mutations dues à Tchernobyl ne sont rien du tout par rapport à la bien mal formée camarade Ô qui a pleuré en face de toi... Par rapport à Zoé ! A Iliescu ! A toi-même !... - ...Vous la trouviez drôle, la camarade Ô ! Vous ! – Délicieux ! N’est pas ?

[Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]

 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Théâtre
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Mercredi 18 février 2009 3 18 /02 /2009 15:03

Avant propos

 

L’Atlantide aurait, occupé l’espace atlantique.

Ce qui compte, c’est l’espace transatlantique ----------- aujourd’hui. L’autre n’est que du reste ----------- un océan. Un rien, disons.

- Disons.

Ce qui se passe d’un côté et de l’autre de ce reste, de ce rien, de cet océan, ne passe pas inaperçu.

- Y a pas raison.

Justement. ----------- Autant effrayant que ce soit, y a pas raison. ----------- La raison n’a rien a y faire. Elle n’a pas raison d’y être. ----------- Autant.

Même plus. ----------- Même. ----------- Plus.

 

 

Espace transatlantique

- et un peu au-delà de -

 

Chère Monica,

Combien d’années se sont écoulées depuis ma dernière lettre ? Dix, onze, douze ? ----------- Cents ?

- Mille !

Soit ! Mille s’il le faut ! En tout cas, il a tellement de choses qui se sont passées, que mille ou dix mille ans ne me paraissaient pas « trop beaucoup ».

Je compte sur ta compréhension, sur ton amitié.

- Sur ton pardon.

Bon. Je commence. Par où ? Par où je peux. Et pourquoi pas par la crise des missiles cubains ? L’image me parait significative. Nous, les petites, une trentaine, agenouillées pendant la nuit, priant le Seigneur de ne pas laisser « venir » la guerre.

- Il faisait froid, il faisait presque noir...

Quelques ampoules jaunes, sombres éclairaient notre dortoir. En chemises de nuits, à poitrine plate ou à peine bourgeonnée, nous regardions le ciel (le plafond !) en murmurant des mots dépourvus de tout pouvoir. Preuve maximale : je priais non pas contre, mais pour la guerre. Et pour cause, les bonnes soeurs nous avaient dit que, en cas de guerre, nous rentrerions chez nous...

- Il ne m’a pas écoute, Dieu, lui.

Mon désir de guerre n’a pas été exaucé. ----------- Je jette en hâte des mots sur le papier. ----------- Avec du mâchefer et de la scorie dedans. Avec pas mal de gravats. Aussi. Aussi. Aussi.

Ma chère Monica, ma vie a basculé et je m’y retrouve difficilement. Cette lettre est due à une sorte de réflexe oublié, couvert, enterré sous les décombres du temps versé, perdu, échoué en nous, mais qui se voit réactivé soudainement, pour témoigner de l’unité de l’être que je suis, de l’être que nous sommes. ----------- Qui pourrait nous séparer, une fois intriquées dans nos mémoires (ou par elles ?) ? ----------- On ne peut pas se débarrasser de son passé. Il est comme prédestiné. ----------- De son avenir non plus.

- Pour ne pas parler de son présent !

Je reprends le contacte avec toi tout simplement, comme s’il n’y avait pas une vie entière écoulée depuis notre enfance.

- Depuis notre séjour chez les bonnes soeurs.

Comme si nous étions toujours là ----------- dans le dortoir austère, froid, dépersonnalisant ----------- en train de prier pour que la guerre n’arrive pas ----------- pour que les méchants Soviétiques soient empêchés d’installer leurs saloperies au Cuba ----------- pour que nos bons alliés, les Américains, ne soient pas obligés de bombarder le Cuba, l’Union Soviétique et ainsi de suite ----------- et pour que nous autres, les Brésiliens, poussions vivre en paix ----------- au sein de tout le monde...

Chose valable pour vous autres, comme je disais, mais par pour moi.

- Moi, je voulais la guerre.

Je voulais rentrer chez moi, chez nous... ----------- Chez rien du tout, chez nulle part ! (Les miens, en proie à une très difficile et, je crois, jamais achevée séparation, avaient trouvé que le couvent était la solution autant pour leur fille – moi –, que pour eux-mêmes !...)

…Où voulais-je, donc, retourner ? Dans mon enfance. Voilà où ! – Avec l’espoir d’y trouver la paix. ----------- Dans cet espoir.

Aujourd’hui, pourtant, suite à une longue analyse que j’ai faite ici, à Paris, je suis en mesure de dire que l’on m’a privé d’enfance. À l’heure de notre rencontre chez les bonnes sœurs, j’étais une gamine sans enfance, déjà. Une fillette estropiée. Une estropiée, tout court. ----------- Une castrée ; d’une certaine façon (ce qui pourrait expliquer pourquoi aucun enfant n’a pas trouvé bon, n’a pas voulu venir se blottir dans mon ventre – dans mon être). -----------Voilà ce que j’étais à l’époque.

- Toi aussi, tu avais droit, comme moi, aux délices de l’internat ----------- à l’époque.

On découvrait son sexe, à l’époque. On parlait tant de bêtises chuchotées ! Avec tellement de joie secrète de ceux – celles ! – qui (s’) échappent à la surveillance (désagréable et nuisible ----------- des soeurs et des mères).

Sauf que moi, ça, la pension, m’a brisée, m’a fracturée. Je suis sortie de là infirme. Toi, tu es restée moins de temps chez les bonnes soeurs. Combien ? Un an ? Deux ? Pas plus de deux, je crois. Tandis que moi !... J’y fus immergée pas moins de six ans...

- Ensemble, nous jouâmes au docteur et au touche-pipi.

Normal, je me dis. Te souviens-tu ?... On devait se laver à côté du lit, dans le bassin personnel, mais à la vue de tous... Avec l’ordre formel de se couvrir.

- Pour être vue le moins possible.

Ne pas regarder ailleurs, vers les autres. Ni ailleurs, vers soi même. Nous avion le choix restant : regarder vers le mur d’en face, ou vers le plafond. Le corps, que Dieu même, dans sa bonté infinie, nous avait donné, était non seulement imparfait, mais mauvais. Il était défendu de le regarder ! Le résultat, on le connaît. Touche-pipi. Examen plus qu’approfondi, ensuite. Plaisir, même !

Quelques mois avant de quitter, à mon tour, le couvent, j’étais parvenue à une phase plus complexe de l’existence. Je me cachais toujours dans la prière; mais, cette fois ce n’était pas pour que la guerre arrive, mais pour que mes règles n’arrivent pas. Si une fille, le jour où les règles pouvaient se déclencher, ne prenait pas garde de se munir de son pansement hygiénique, elle n’avait pas le droit d’aller chercher de la ouate, en haut, dans le dortoir, et était obligée de rester comme ça, salie, toute la journée ; si, par malheur, le bon Dieu, présent toujours dans les prières, avait décidé que ces maudites règles allaient se déclencher une fois la journée commencée, disons à dix heures du matin. Et moi, je priais le bon Dieu, moi, qu’elles n’arrivent pas, mes règles à moi ! Les règles !

- Je dirais que, inconsciemment, je voulais être pre-stérile ----------- aujourd’hui.

Tout ça, chère Monica, pour te dire que j’avais une sensibilité particulière à l’égard de tout ce qui est enrégimentement, attroupement, annihilation de la personnalité et de la personne et ainsi de suite.

Lorsque je mouillai l’ancre en Europe, je pus mesurer encore mieux la profondeur de l’espace atlantique qui sépare nos deux civilisations.

- Une vraie fosse.

La démocratie européenne, qui ressemble beaucoup à la paresse et à la lascivité (à tel point que je me demande si elle n’était pas imposée, en réalité, par les Américains ----------- et maintenue par eu, maintenue ainsi ----------- avec le but de dompter les habitants -----------sauvages ----------- du Vieux Monde, coupables de deux guerres mondiales ;  à tel point que je me demande si elle n’était que subie, et non pas engendrée par eux, les européens), cette démocratie édulcorée m’a envoûtée plus que je ne le croyais possible. Ici, tu ne trouveras pas la sauvagerie du Carnaval. Ni celle des enfants-bandits et des leurs bourreaux ----------- les escadrons de la mort. Par contre, tu trouveras une certaine douceur de vivre, pimentée par les vestiges charmeurs, envoûtants, voire soûlants, d’une histoire aussi forte que petite. Ce n’est pas une blague, un paradoxe, un « intellion ». C’est la pure réalité. L’histoire méditerranéenne, dont celle européenne fait partie, c’est de l’histoire parce qu’elle est petite, donc « contenable », et forte aussi, donc percutante, pénétrante ----------- une balle de fusil et non pas un obus. -----------, donc transmissible, voire contagieuse, épidémique. J’irais jusqu’à dire que c’est la seule histoire. C’est l’Histoire même. Tout le reste n’est que du reste. Du reste qui s’y accroche, qui s’y greffe ; ----------- à l’histoire...

- J’arrive ainsi au coeur du sujet même de ma lettre.

Ma chère Monica, il y a quelqu’un dans ma vie.

- Enfin ! ----------- je dirais.

Quelqu’un de mûr, un peu plus âgé que moi. Quelqu’un de descriptible. Je veux dire : quelqu’un « muni » (ou « doté » – je ne sais pas bien) d’un passé. C’est un Albanais de Kosovo. Un homme de bonne volonté, comme disait l’autre. Quelqu’un de bien. Un intellectuel ----------- et pas si stupide que ses collègues d’ici. Il n’a pas sa place à CNRS, je veux dire. Certainement pas !  Et pour cause : on trouve dans son agencement des gouttes de folie et des cristaux d’irrationalité ; ----------- beaucoup de souffrance...

- Ça le rend libre.

Libre de ne pas vouloir vivre en Albanie, mais de rester lié à son peuple et à a sa culture (auxquels je ne comprends rien !). Libre de prendre comme épouse une Serbe. Libre de lutter contre le communisme. Libre de s’opposer toutefois au libéralisme déchaîné.

- Etc., etc..

Enver quitta Pristina lorsque l’OTAN commença à bombarder la Yougoslavie ----------- et les Serbes à chasser les Albanais hors du Kosovo.

Il vint à Paris, avec Mirjana, sa femme, avec leurs deux enfants et avec les familles des ceux derniers. Les enfants, avec leurs familles respectives, partirent bientôt l’un pour l’Allemagne, l’autre pour l’Afrique du Sud.

Quant à eux, ils s’avérèrent parfaitement intégrables, ici, en France. Tous les deux, je veux dire, les parents. Enver est parfaitement francophone. Sa femme aussi, elle était parfaitement francophone. – Elle est morte.

Ils rentrèrent à Pristina, une fois les Serbes chassés de Kosovo. (Leurs enfants et leurs familles, par contre, non. Signe bénéfique de jeunesse, je trouve !) Ils se disaient prêts à tout recommencer. Non pas par naïveté, mais par manque de pot.

- On ne peut même pas parler de ça.

Je veux dire : de chance – dans leur cas. Enver et Mirjana rentrèrent à Pristina pour qu’elle, Mirjana, y meure.

Enver revint ensuite, d’une manière absolument clandestine, en France. Après que Mirjana fut tuée. Tuée comment ? – On lui a mis des pétards dans la bouche et on les a fait exploser. Elle ne fut même pas violée. Elle fut seulement tuée par l’explosion de sa tête -----------des pétards qu’elle fut obligée de tenir dans sa bouche.

Je me trouve au bord de l’océan de l’incompréhensible. Déjà je ne comprends pas. J’écoute et j’entends ce que l’on me dit. Mais je ne peux pas comprendre. Je suis cristallisée. ----------- Morte. ----------- Je ne suis plus une jeune fille frêle, capable d’accepter les ordres des bonnes soeurs et de ne pas regarder son propre corps pendant qu’on fasse sa toilette. Ni de prier Dieu que les règles n’arrivent le jour où l’on a oublié sa ouate...

On ne sait pas qui a tué Mirjana. L’enquête ne donnera rien. Enver, convaincu de cette réalité, quitta le Kosovo toute de suite. Il ne s’y retrouvait plus. Qui a tué sa femme ? Des Albanais, car elle était Serbe ? Des Serbes, car elle était mariée à un Albanais ? Qui ? Pourquoi ?

- C’est ce qu’on sait c’est comment.

Je ne dirais pas qu’il est devenu fou. Il ne l’est pas. Il est assommé; seulement. Il a reçu le choc de l’incompréhensible. Il ne peut pas comprendre. Et je dois reconnaître que l’on ne peut pas comprendre. Comment comprendre ? Des pétards dans la bouche ! La mort ! L’interdiction d’aller chercher sa ouate ! L’interdiction de se regarder soi-même ! Comment comprendre ? Qu’est-ce que je dois faire à l’intérieur de moi-même pour parvenir à comprendre ? Quelle (auto ?) mutilation dois-je (y) opérer pour pouvoir comprendre ?...

Tu vois, ma chère Monica, la distance mise entre nous par l’Atlantique, la distance transatlantique, n’est pas si creuse, profonde, vaste, réelle que ça. Je formule ainsi le contraire du postulat par lequel j’ai commencé ma lettre. C’est vrai. J’assume. Je n’y suis pour rien.

- J’ai couché avec Enver et je suis enceinte de lui.

 

                                                                                                         Alexandra

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Dimanche 15 février 2009 7 15 /02 /2009 16:51

Avant propos

 

Les questions idiotes devraient être jugées. À la Cour d’assises. ----------- Comme des crimes.

- Condamnées comme des affreux criminels !

Elles tuent tout en étant aussi légitimes que toutes les autres. ----------- Qui, elles, reposent sur l’intelligence ayant découvert – ou inventé – l’inconnu. Autant crétine qu’elle soit, face à l’inconnu, la question, quoi qu’elle soit, devient « explicable ». Même la plus incongrue, puant la stupidité (assortie ou pas par de l’hystérie ----------- méchanceté ----------- haine ----------- …), qui ne tient que du bon vouloir (tout aussi schopenhauerien et inexplicable que sa camarade tout aussi schopenhauerienne et inexplicable, la représentation).

- Même cela.

L’inconnu ne serait-il lui même l’écume même de la stupidité ?

Quoi qu’il en soit, la question reste confinée dans domaine réservée à l’humain qui, lui, croit avoir affaire à l’inconnu (tandis qu’en réalité il ne fait que souffrir d’une certaine léthargie de la compréhension ----------- manifestée, justement, par le croire).

- On ne comprend que ce qu’on peut comprendre ou, plus exactement, ce qu’on sait déjà.

- Ce qu’on croit. ----------- Ce qu’ ----------- on !

- Aucune question n’est posée à l’inconnu par l’existence, qui, elle, ne connaît pas d’inconnu ; même lorsqu’il s’agit de l’inexistence.

- L’existence n’interroge pas. Au mieux, elle affirme ----------- mais le plus souvent, elle impose. Chose valable même pour l’inexistence, dont l’immanence ne constitue nullement des impedimenta pour l’existence de l’affirmer ----------- imposer.

- Sans aucune question préliminaire ----------- ni ultérieure.

Cela étant, comme disait un moraliste français un peu et injustifié oublié aujourd’hui, « folie ou bêtise, quelle différence ? » (ou : folie et bêtise, même combat !).

Alors, si ce qui vient d’être dit était vrai – et pourquoi n’en serait-il pas ? – les questions visant la haine et, tant qu’on y est, la violence qui va avec, ces questions, donc, relèveraient-elles du même univers inconnu qui légitime toutes les autres questions ----------- censées ou stupides ? ----------- Malin celui qui oserait y répondre !

- Si ce n’est pas clair, lisons ce qui suit. – Même si ça ce sert à rien.

- Même si !

- Si !

- Ou ----------- si !

 

 

Un aîné

- il n’y pas des questions, ni d’autres explications -

 

 

 

Pourquoi ? Tu veux savoir pourquoi ?

- Parce que !

Voilà pourquoi ! ----------- Parce que – voilà pourquoi !

- C’est tout ?

T’es malin, toi ! ----------- Et toi, non ? ----------- Pas moins que super. ----------- Plus extra, tu meurs !

- Conard !

Ben, oui !... Casser la gueule ! Des gueules ! Aux arabes, aux noirs et tout ! Parce que vous, vous étiez pas des pédés, vous ?!

- Pédés !

Vous êtes au moins tout aussi enculés qu’eux ! Oui ! ----------- Même plus !

- C’est moi qui te le dis !

Et tiens ! Prends ça !

Parce que c’est comme ça, et pas autrement.

- Pour l’éternité !

- Imbécile !

- Pour l’éternité ! ----------- C’est moi qui te le dis ! ----------- Oui ! C’est c’la ! -----------Ton frangin ! Tu vois ça, l’éternité ?... Tu crois que je ne suis pas passé par là ? Et comment encore ! Je me suis fait tabasser rue Vieille du Temple ! Y avait que des pédés. Des phoques ! Partout. Plus que des youpins. Ça, oui ! Ça, je comprends ! Ils m’ont eu, les salauds ! J’étais par terre, et ils me prenaient aux pieds. C’était parce que j’avais dit à deux qui s’emmêlaient les langues qu’ils n’étaient que des enculés.

- Des sales pédés, quoi !

Et, pan, plein la gueule, et poum, plein l’estomac. Ils m’ont roulé, quoi ! C’est qui, eux ? Qu’ils s’enculent l’un l’autre, ils n’ont qu’à ! Mais c’est qui ----------- eux ? Hein ?

- Merde !

Les arabes, les négros ! Des conneries ! Ça n’a pas de sens ! Pour c’qui concerne les pédés, ça, oui ! Et les gouines ! Racle bien une truie péteuse de cette espèce, et t’auras du foutre partout. C’est astral, quoi !

- C’est ni les arabes, ni les corneilles qui...

- C’est que des pétés tout ça !

- C’est quoi un arabe, une corneille ? ----------- Ma bite ! ----------- Tandis qu’un enculé !... ----------- Et qu’on leurs donne du PACS. Pour qu’ils se le mettent directement dans le cul ! Et puis quoi encore ? Peut-être une prime, tant qu’on y est ?

- Une prime d’enculage ?

Ça, oui, habibi ! Ça !...  Et comme je te dis, si tu peux articuler une meuf, une saphe ----------- he he he ----------- y de la lecture ici, dans le céphal, dans la migraine ----------- tu bandes et tu craches.

- Partout. De partout. ----------- Et tout.

Ensuite, tu la sautes ! C’est quelque chose ! Le pied ! ----------- T’es quelqu’un.

- C’est tellement fort, que tu deviens quelqu’un.

- Capisci ? ----------- Quelqu’un ! ----------- Comprendi ? ----------- Mais, toi, non ! Toi, t’es encore endormi, toi.

T’es loin d’être réveillé. Et lorsque tu vas t’écarquiller les fanaux, tu vas te rendre compte que tout ça n’a laissé aucune trace ----------- vive en toi.

- C’est stelaire !

Rien d’ici, de terrestre. ----------- Y a simplement un lit sec ----------- une ride ----------- et tout ça ----------- et rien. C’est pas ça.

- Je te le promets.

Si t’as la rage, t’es quelqu’un. En plus, t’es bien, t’es super. Et tout ça. Et la haine, et la rage, et tout. Tu te laisses pas emmerder ! Tu laisses pas l’ennui venir. C’est le pire, je te le jure.

- Le pirissime, quoi !

Après l’ennui, il n’y a rien. ----------- Capisci ? ----------- Rien. ----------- Comprendi ? ----------- Il faut que t’assimiles, que t’intègres, que tu digères tout ça ! ----------- Et que tu ne chies pas !

- Voilà !

À toi, maintenant ! Et ne me regardes plus comme ça, conard ! Frangin ou pas, je suis plus âgé que toi. ----------- Et plus fort !

- Alors?...

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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