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Croquis

Lundi 15 décembre 2008 1 15 /12 /Déc /2008 15:57

 

Avant propos

 

Quoi de plus ordinaire (snobe, pourtant ; valorisant ; noble) que de suivre une analyse ? Tout le monde peut le faire aujourd’hui, dans notre monde évolué.

- Tout le monde (se) doit le faire.

C’est ainsi qu’on arrive à la liberté individuelle totale. C’est ainsi qu’on peut la dépasser, cette liberté individuelle totale. En l’occurrence, les protagonistes, à un moment où à un autre, doivent changer de place, (inter)changer leurs rôles. L’analysé peut et doit prendre la place du psy ; et vice versa ; avec, en plus, tout  le sado-masochisme afférent.

- Question de pouvoir.

- Question de rébellion.

- Question d’évolution.

Libre, individualisé jusqu’à l’impénétrable, jusqu’à l’imperçable solitude totale, on échoue assez souvent dans le désordre, dans l’anarchie, dans la maladie mentale.

- Morale.

Aussi.

- C’est quoi ?

- C’est pourquoi ? 

 

 

 

Œdipe sans souffre        

(La hantise de la psychanalyse, repère plus que contemporain de et pour la contemporanéité.)

 

Jasmine Farada, artiste peintre, avait hérité dans son adolescence d’une certaine fortune qui, bien investie, l’avait mise à l’abri des soucis. Digne fille de son temps, affranchie (hyper), elle se révéla presque libertaire. Son désir d’expression, puissant, mais handicapé par une certaine (assez forte) maladresse en ce qui concerne l’utilisation des mots, l’emmena à dessiner, à peindre et à sculpter. À dix-huit ans elle vivait pour son art et de ses investissements immobiliers. À vingt ans, s’y ajoutèrent les premières œuvres vendues et la première pension alimentaire reçue de la part de son premier ex (Cristobal Meunier) qui l’avait fait mère pour la première fois. Ensuite, cinglée et sympathique – après une courte analyse (car précoce) et après une cure de prise de conscience –, elle n’hésita point de changer souvent de partenaire. Quatre d’entre eux la firent tomber enceinte (une ou plusieurs fois). Les pensions alimentaires s’en suivirent. 

Benjamin, le premier dans la lignée initiée ainsi par Jasmine, se vit doté, avec le temps, d’une mère et d’une demi-douzaine de demi-frères et demi-sœurs. Il avait aussi, comme tous les autres, un père, le sien ; mais accessoirement. Par ailleurs, il n’avait pas des frères ou des sœurs à part entière, Benjamin. Il avait, en revanche, quatre (quasi) beaux-pères. En revanche ou par contre. Sujet sur lequel Jasmine s’attardait pas mal de temps, allongée sur les divans de maints psys consultés à des maintes occasions dans sa vie.

Le presque père de Benjamin, quant à lui, était, comme il a été dit ci-dessus, Cristobal Meunier, le chansonnier.

Sa jeunesse ne fut pas vraiment une promenade de plaisir. L’école, avec ses abrutis de profs (espèce des poupées mécaniques qui essayaient de fourrer dans la caboche des sauvageons des connaissances universelles qui n’intéressaient personne), cette école indifférente, cette école minable, malade, donc cette école de merde fut une vraie prison pour Cristobal qui, d’ailleurs et par conséquent, la quitta vite (très). La vie (la vraie) – pour laquelle il se disait déjà préparé – se trouvait ailleurs.

Après une étape plus ou moins difficile, passée « chez les petites femmes de Pigalle », devenu une sorte de « sans famille » contemporain, Cristobal trouva (ou fut trouvé par ?) une chanteuse qui se fit un plaisir de le dépuceler. En bonne amante-mère-putain, pourtant, elle investit en lui de sorte qu’il devînt très vit un espoir de la chansonnette. Il s’agissait de la vraie chansonnette française, grivoise, piquante, cinglante, joyeuse et agréable, que l’on ne trouve pas à la télé ou à la radio, mais seulement sur les scènes des cafés-théâtres peuplés d’américains et de japonais en mal d’Europe, qui se montraient prêts à importer dans leur intimité lointaine ce parfum traditionnel-osé : un peu Gavroche, Villon, Rabelais, Brel, Brassens… À la fin du spectacle, tout ce monde venu d’ailleurs achetait, discipliné, des cassettes et des disques vendus en exclusivité sur place, signe de rareté et de bon goût, d’histoire éclatante et de démocratie choisie, noble – française, bref !) et les faisait écouter chez lui, là-bas, dans les ailleurs de ses existences. Cristobal gagna ainsi une renommée internationale, pour se faire ensuite accepter par et dans son propre pays, en tant que quelqu’un doté des qualités « représentatives ». – Suite à quoi, les radios et les télés commencèrent à le solliciter ; suite à quoi, donnant à Cesare ce qui était à Cesare, il décida de mettre de l’eau dans son vin (il réduit la drogue, l’alcool et le tabac) ; suite à quoi, il apprivoisa sa verve fruste et parfois taillée à la hache, il abandonna quelques cordes (lumpen) prolétariennes de sa sensibilité en échange d’un peu d’émotion (petit-) bourgeoise, lacrymogène… Discipliné par la lourde tâche de montrer au monde, d’y représenter la rébellion française traditionnelle, confronté sur ce plan à la concurrence interne française et à une vie personnelle assez aléatoire (voyou légèrement sentimental et bien illettré, rigolard, généreux parce qu’égoïste, hyper-entouré par des pots, il était – se sentait – terriblement seul cependant ; il faisait impression ; – on était impressionné), il rencontra des vrais problèmes psychologiques (pas loin de ceux psychiatriques, disaient ses détracteurs). Lorsqu’il déprimait, il appelait ses psys et se gavait – avec modération, mais réellement – d’anti-dépresseurs. Il gardait ainsi un équilibre que beaucoup considéraient comme hors du commun, voire exemplaire.

C’est avec cette image de ses parents mère lapine à l’expression visuelle et obstétrique, père au gargarisme riro-mélodique – que Benjamin grandit.

 

À l’occasion du 11 septembre 2001, le cocon matriarcal (à l’homme multiple) dans lequel Benjamin vécut ses presque vingt ans, prit un aspect particulier et se brisa.

Benjamin constata qu’il était tributaire à tout autre chose qu’au patriarcat. Cette dernière institution était évidemment valable pour un type comme Oussama ben Laden, l’homme à trente demi-frères et demi-soeurs et beaucoup de pseudo-belles-mères (mais à un seul père) ; le terroriste qui, disait-on, avait déclenché, le 11 septembre 2001, la guerre contre les Etats-Unis. Valable pour Oussama, donc, mais pas pour Benjamin, pour qui le créateur, le sien, n’était pas le père (comme pour l’autre) mais la mère, la sienne.

La sexualité, donc, menant ou bien au patriarcat, ou bien au matriarcat[1], n’était finalement qu’un mécanisme, se dit Benjamin.

- La reproduction, but final ?

- Paroles, paroles, paroles !

- Psychanalyse, psychanalyse, psychanalyse !

On dit « reproduction », mais on ne reproduit jamais rien. On en produit seulement. Et on en parle, on en parle, on en parle. On peut produire même des êtres. En parlant ou pas. Mais on ne peut rien reproduire.

- On n’est pas Dieu !

La sexualité restait, donc – pour notre Benjamin, pour son histoire –, un mécanisme producteur de sensations plaisantes, enveloppées en des vapeurs plus que psychiques : psychanalytiques. En l’occurrence, un mécanisme qui mettait à l’épreuve les liens entre les géniteurs et leurs rejetons, en imposant l’inceste – pour l’interdire et pour provoquer la transgression (sublimation, transcendance) de l’interdit.

Le regard posé par Benjamin sur Jasmine, sa mère, changea. Le fils ressentait l’envie de baiser sa mère. Tout simplement. Le tabou (l’interdit) traditionnel ne faisait que l’exciter encore plus. Finalement, il était où le mal ? Elle avait couché avec tant de mecs ! Elle le fera encore et encore. Quelle différence entre un mec quelconque et quelqu’un pas quelconque, son fils, Benjamin ? Ce n’était un pas un mec, lui ? Si ! Peut-être pas comme tous les autres, naturellement. Mais il était encore plus riche – de par l’inceste ! –, et tout aussi naturellement la chose ne pouvait être que plus intéressante, plus excitante.

  Ils étaient des adultes, tous les deux. Ils vivaient dans un monde moderne, dans une société évoluée.

- Et jouissive.

 Les mythes fondateurs, tel que celui d’Œedipe, étaient depuis longtemps assimilés, digérées, voire sublimés. La drogue, aujourd’hui, apportait (donnait) encore plus de sens au problème. Le vertige, activant de forces insoupçonnables, ombragées, corrompues par un oubli brisé, révélait des vérités anamorphosées, tout aussi réelles que les représentations de départ. C’était bien de représentations qu’il s’agissait. L’accès à la réalité brute (non-représentée car non-représentable) nous est barré par nos fantasmagories internes ou externes (tabous inclus), par nous-mêmes. Alors, la transgression des tabous n’est plus un problème. Non seulement qu’elle se montre possible, mais elle s’impose. Un nouveau monde nous attend. Un nouvel univers. Dieu même, l’inchangeable, le non-transgressable, débarrassé de nos préjugés, nous attend. – Son attente nous dévore. – Nous devons nous y rendre. – Il faut coucher avec notre mère. Il faut la baiser. Il faut (se) la faire !

L’envie sulfureuse ressentie par Benjamin de coucher avec sa mère et vice versa – se disait-il, l’envie sulfureuse ressentie par sa mère de coucher avec lui, ces impulsions sulfureuses, ces « emportations » infernales, imposées de nos jours par la psychanalyse désulfurisante, n’étaient plus « inexplicables ». Certes. Il n’y avait plus de quoi se tracasser. Ce n’était plus de l’interdit. Au contrarie, dirait-on : c’était de l’explicable créateur – c’est-à-dire – de non-interdit. Il n’y avait plus rien à transgresser. Tout était admissible. Donc, tout était permis. Presque obligatoire. Comme dans un transplant d’organes – sulfureux, lui aussi –, quand on transfère de la vie organique, de la sous-vie récoltée au niveaux inférieurs de l’être où elle perdure (un temps), où elle hésite de quitter le corps, même si la mort de l’être est constatée, en l’occurrence déclarée… La psychanalyse n’avait que plier ses bagages et quitter notre milieu. Nous refusons dorénavant d’obéir à ses « sondes » et à ses « mythoscopes » appelés nous faire « prendre conscience » des interdits que nous avons enfreint, transgressé, de nous faire « assumer » nos actes, forme diaboliquement moderne (soi-disant accusatrice et soi-disant responsabilisante) de la torture du repentir…

- Vu tout ce qui vient d’être décrit, l’historien s’arrêtera ici, en disant que Benjamin trouva, à un moment précis et très intense de sa vie, que tout ça, tout ce qui vient d’être décrit, ne pouvait être que nécessaire – tellement c’était stupide…, en justifiant intégralement ainsi la terreur inoculée par la stupide (dépassée !) psychanalyse mourante, gisant sur l’autel de la désulfurisation d’aujourd’hui – et tout.



[1]              …ou bien ailleurs, à d’autres endroits et vers d’autres horizons – égalité des sexes, libertinage, partouses, abstinence, impuissance, conversion, pornographie, perversions raffinées ou pas, SIDA…– qui n’étaient plus un problème de sexualité, mais – beaucoup plus simplement – un problème societal.

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Jeudi 13 novembre 2008 4 13 /11 /Nov /2008 16:54

Avant propos

Personnelle, intime, invisible, propre à l’inhumanité humaine, tu nous indiffères. ----------- On nous indiffère.

 



On gave

                                                                                                                                                                                          

Rosie arrêta sa voiture à côté de la vacherie. Les vaches pie, une petite trentaine,  enfonçaient leurs sabots dans la boue de bouse et d’urine. Elles passaient leurs têtes entre les barreaux et, en se servant de leur langue musclée et baveuse, lapaient et avalaient la farine grossière, étalée assez parcimonieusement devant le grillage.

- Ils commençaient à manquer d’énergie, les Michaux.

La saleté demandait depuis un moment à être enlevée...

Derrière la vacherie, le nouvel élevage de canards, un demi-saucisson industriel, peint en vert et gris, s’offrait au regard en toute sa laide banalité.

Rosie introduisit la clé dans le démarreur mais elle s’arrêta à mi-chemin.

- Elle ne pouvait quand même pas partir sans avoir vu Anne.

Elle avait dit aux Michaux qu’elle passera la voir. Mais maintenant l’envie de foutre le camp était très forte. Même aiguë.

- Pourtant, elle manquait de courage.

Elle était arrivée à Bonneuil non pas avec l’espoir de trouver une solution à son problème (il n’y avait pas de solution autre que l’oubli), mais du moins de changer un peu d’idées, de reprendre un peu pied dans cet univers qui avait tangué tellement brutalement et l’avait secouée avec autant de violence une semaine auparavant lorsque Lionel son départ. Chose promise, chose due – et accomplie : le taxi attendait en bas, Lionel ayant préparé déjà sa valise...

- Après, elle est restée sans repères.

Sans repères pour ce moment-là, le moment passé présent. Sans repères, certes, elle était pourtant assez puissante pour retrouver son équilibre. C’est sûr ! Mais il fallait laisser un petit peu le temps faire son travail...

- Son deuil.

À Bonneuil, elle était arrivée presque sans vouloir, inconsciemment. Elle avait pris quelques jours de vacances, était montée dans la voiture, était partie à tout hasard, vers l’horizon... Elle avait regardé le monde. La route. Les arbres. Les maisons où régnait, parait-il, une paix voisine de l’ennui, mais pas nécessairement mauvaise ou méchante.

- Les gens – très quelconques : de vivants élémentaires.

Elle avait dormi dans des hôtels d’autoroute, avec l’espoir non dit qu’un camionneur ou un autre viendra la consoler. Rien ne s’est passé, néanmoins.

- Et la voilà arrivée près d’Angoulême.

Elle se trouvait à soixante kilomètres de Bonneuil. Le hameau où elle avait passé des vacances très agréables dans son enfance... À l’époque, elle s’était lié amitié – à la vie et à la mort, naturellement – avec Anne, la fille des Michaux... Elles s’étaient perdues de vues, ensuite... Qu’importe ! Les Michaux l’avaient reçue très chaleureusement aujourd’hui, quand elle avait frappé à leur porte. Ils étaient tous les deux à la maison. Valides, mais vieillis. Ils mis quelques secondes pour la reconnaître. Elle avait, quand même, laissé une trace dans leur mémoire; c’est à dire, dans leur vie...

Elle leur avait dit tout de suite qu’elle était seulement et vraiment de passage. De très court passage. Histoire de leur dire bonjour. Pas plus. Elle n’avait pas le temps... Et Anne, elle était où ? Elle n’habitait plus avec eux ?

Ils lui racontèrent ce qui était arrivé à Anne. Le grave accident de voiture, qui lui avait gâché totalement la vie. Le garçon, enfin !, le jeune homme avec lequel elle vivait, l’avait larguée. Elle était à moitié infirme aujourd’hui. Elle avait le dos tordu et raide. Elle tirait la jambe gauche. Le visage, lui, n’avait pas été atteint. Heureusement. Ni le cerveau. Ou, malheureusement. Car elle se rendait maintenant compte de tout ce qu’il lui était arrivé, et, pire encore, de tout ce qui ne cessait plus de lui arriver et aussi de ce que ne lui arrivera plus jamais.

- Mais elle était vachement courageuse, Anne, disaient les Michaux.

Evidement, elle ne pouvait plus travailler dans la restauration, comme elle aurait voulu. À la ferme, auprès des vaches, non plus. Mais elle pouvait, quand même, être active. Et, qui sait si elle n’allait pas s’en sortir plus vite et mieux que prévu ? Elle était tellement intelligente ! Elle avait décidé d’ouvrir une entreprise, une petite entreprise de gavage de canards. Même pas mille volailles par tranche. Neuf cents vingt, seulement. Pour treize jours. Une petite entreprise. Avec un seul travailleur : Anne, la patronne ; elle-même et toute seule.

- Une Anne permanente, qui faisait que ça.

- Elle gavait les bêtes pendant treize jours. Puis, celles-ci partaient ailleurs, pour y être tuées et préparées. Rien d’autre. Le foie gras, le magret, et ainsi de suite, étaient l’affaire des autres. Elle gavait et regavait seulement, Anne, les canards, Anne. De la farine de mais, qu’elle leur donnait, de l’eau, du colza, des sels minéraux. Tout était automatisé. Seuls les becs des canards n’étaient pas automatiques...

- Encore que.

Aussi, elle travaillait dur de cinq à sept heures du matin et de cinq à sept heures du soir. Pour le reste, quelques travaux de bureau, des factures, des bons de commandes, des coups de fils à passer, pas grand chose, quoi ! Et, comme elle était assez clairvoyante en informatique, cette partie du travail devenait un jeu. Non, non. Sûrement. Elle avait trouvé la bonne solution. En plus, comme ça, elle restait à la maison et eux, les vieux, pouvaient prendre soin d’elle, et elle pouvait rendre les jours qui leur restaient à vivre, un peu plus lumineux...

Rosie avait manifesté son envie de revoir Anne, et les Michaux lui avaient expliqué comment arriver à la vacherie ; la bande de gavage se trouvait juste derrière...

Rosie descendit de voiture. Du demi-saucisson industriel venait un bruit de ventilateur mêlé à de la musique (du rap !). Rosie frappa à la porte. Ensuite, comme personne ne lui répondait, elle ouvrit la porte et pénétra dans une pièce exiguë, carrée, meublée d’un petit bureau, avec un ordinateur sur sa planche, et de quelques étagères sur lesquelles étaient déposés des riens électroniques et technologiques.

Rosie se dirigea vers la porte du fond de la pièce. La porte était prévue d’une petite fenêtre. Rosie s’approcha et regarda à l’intérieur de la salle. Devant ses yeux, dans le long rectangle de la halle, s’alignaient six rangées de cages très-très étroites. La lumière, blanchâtre, provenait des ampoules de néon répandues avec économie sur le plafond et sur les murs.

- Dans chacune des cages, un canard.

Des animaux contraints par l’hyper-étroitesse de leurs cages à une immobilité presque totale. À peine pouvait-ils faire quelque petites claquettes.

- Sur place.

Avec leurs pattes palmées, conçues pour nager. – Rien d’autre. – Les volailles sortaient leurs têtes par le haut, et regardaient à droite et à gauche ; ou devant. – Rien d’autre. – De toute évidence, les cages étaient comme des carapaces, comme des squelettes extérieurs.

Tous les dix mètres, des ventilateurs faisaient bouger l’air humide sentent le plumage trempé et la fiente. Devant les cages, une sorte de gouttière, remplie d’eau.

- À boire.

- Non pas pour nager.

Par-dessous des cages, un caniveau récoltait les excréments et l’évacuait à l’aide de longs jets d’eau spasmodiques mais réguliers.

Anne – Rosie eu du mal à la reconnaître –, habillée « avec la fourche » (blouse bleu de travail ; jeans noir, usés ; coiffe verte et rouge, insultant le regard ; bottes indéfinies et approximatives), munie du tuyau de gavage relié à l’installation robotisée roulant sur des enveloppes en caoutchouc, passait d’un animal à l’autre. De la main gauche, l’estropiée prenait le canard par le cou. Paniquée, la volaille ouvrait son bec. Anne y introduisait le tuyau de gavage.

- Profondément, dans l’œsophage.

Anne appuyait sur le bouton. On voyait le projectile alimentaire descendent à toute vitesse dans la gorge de l’animal.

- Le gésier : au bord de l’explosion.

Cinq secondes, tout au plus. Cinq secondes énormes. Mortelles.

…Anne sortait le tuyau du bec de la bête. Entre temps, de la main gauche, elle avait déjà pris le cou du canard suivant... Le gavé, après avoir encaissé le coup dans son gésier, dans le noir de son être endolori, secouait la tête en ouvrant largement le bec.

- Muet, désespérément ouvert.

Il voulait rendre ce qu’on lui avait injecté. Il n’y arrivait pas.

- Son plumage était hérissé.

Du stress.

- De la terreur.

Ils ne voulaient pas être gavés, les ailés.

- Ils l’étaient.

L’odeur : de canard mouillé. La musique : du rap. La lumière : du blanc cendré.

Anne passait d’une bête à l’autre; introduisait le tuyau dans le bec de l’animal étranglé ; appuyait sur le bouton ; aidé de sa main la descente du bol alimentaire suffocant, torturant ;  sortait le tuyau de la gorge de la bête et l’introduisait dans la gorge suivante, déjà étranglée...

- Baise.

- Perversité.

- Fixette dépressive.

L’expression de la jeune femme : indifférente. Elle boitait, mais ça ne se voyait pas trop. Elle était bossue, sans doute, mais ça ne se voyait pas trop non plus. On avait l’impression que c’était le travail qui lui imposât cette position un peu voûtée...

Rosie comprit qu’Anne faisait ces gestes tous les jours. Elle était ça – tous les jours. Sans répit.

- Elle... torturait... si ! si !... suppliciait les bestiaux.

Elle gonflait leur gésier, sur-sollicitait leur foie, les rendait malades.

- En tirait-elle plaisir ?

Treize jours. Deux fois par jour. Neuf cents vingt bêtes. Pas le temps de faire connaissance. Pas le temps de s’en attacher.

Après treize jours, les neuf cent vingt animaux – moins trente, quarante, qui mouraient, le gésier crevé – partaient chez d’autres, qui leur faisaient subir le reste des épreuves de leur courte vie, avant de les tuer, déplumer, dépecer... Morts, ils trouvaient la pais, les animaux.

- La leur.

Tandis qu’elle, Anne, continuait son travail. Chaque jour. De cinq à sept heures du matin. De cinq à sept heures du soir. Chaque jour. Sans répit. Pour neuf cents et vingt bec, gésiers et foies. Dans l’atmosphère humide, blanc-grise, ventilée, rapisée, qui sentait le plumage humide et le guano. Elle était vraiment courageuse ! Elle paraissait même avoir trouvé la paix !

- Elle n’était pas morte, pour autant.

- Anne !

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mardi 11 novembre 2008 2 11 /11 /Nov /2008 10:17

Avant propos

Le mélodrame a des beaux jours devant lui. ----------- Devant nous. C’est le Bien du Peuple ----------- le Nôtre (on parle du Bien) ----------- le mélodrame. Le siècle, plus que n’importe quel autre des ceux qui le précèdent, est le siècle du peuple. La Nation se retire dans son concept, c’est-à-dire dans sa réalité ----------- morte. ----------- Si jamais Réalité Nationale a eu lieu d’exister. ----------- Le Peuple, par contre, constitué de ceux qui n’aspirent pas prendre le pouvoir dans la société, a existé et existe toujours. Il est cerné par des dimensions planétaires, aujourd’hui ----------- le Peuple. Il est dirigé planétairement par les autres qui constituent le non-peuple ----------- et ses membres (paisibles par définition) se réfugient dans l’expression la plus simple qu’ils puissent donner à l’envie de ne pas se laisser diriger, de ne pas être dirigé : le mélodrame.

 

Quoique

 

Une fillette. Ma... morte... Sortie de moi... Dieu sait comment.

- Justement, celui-là, Dieu !...

N’en parlons même pas ! J’ai tout payé à cette occasion. Tout le mal existant, mais aussi tout le bien existant.

- J’étais forte !

Ces quelques milliers de secondes !... Le temps ne se dévoile que lorsqu’on touche à la mort. Là, il se matérialise. Il s’y matérialise. Tout le monde a un temps, son temps, qu’il ne peut pas changer contre celui d’autrui. La mort, pareil. On ne peut pas prendre la mort d’autrui. Et d’autant moins la détenir. Ni être détenu par. ----------- Elle avait à mourir. Elle était morte. Quand ? Que sais-je ! Elle était morte sans moi, donc. Mais, à l’intérieur de moi, je suppose (on ne sait pas trop où on meurt ----------- où cela ce passe). En l’occurrence, dans mon ventre. Elle y avait été touchée par le temps. Sans moi, celui-ci, non plus ----------- son temps.

- Et le tout était venu, sorti de moi !

J’ai flippé. J’ai terriblement flippé. ----------- Cet inconnu qui se passait avait quelque chose de saisissable, de connaissable – d’énorme, de menaçant. Etais-je de ce monde-ci, gravitationnelle et métabolique, ou de ce gouffre-là, aspatiale, anaérobie – plutôt ?

- Etais-je... inappropriée ?...

J’ai pu l’apercevoir, la voir, la petite ----------- elle était tellement petite ! – ...Ils ont cru que j’avais été assommée. Que j’avais perdu la tête. Que j’allais mourir...  Ça m’a foutu une de ces trouille !... Je ne voulais pas mourir. Le compte n’y était pas ! Je n’y étais pas ! La mort me faisait peur.  

J’avais aussi peur de mon jeune époux. Un inconnu, presque.

- Celui qui allait devenir ton grand-père.

Je n’aurais concocté, « artisané », fabriqué qu’une macchabée ! Lui – il aurait « travaillé » de tous ses reins, lui, de toutes ses hanches, de sa... Il aurait donné... tout..., lui !... Et voilà le résultat. Même pas un kilo de charogne ! De la pourriture ! Je tremblais. ----------- Rien de tout ça, néanmoins ! Il était trop accablé. Il accusait le coup ! Il avait peur. Il se sentait coupable. Il aurait injecté la-mort-à-naître en moi. Il se sentait responsable. – ...Ca changeait tout. J’étais faible et prostrée. Je devins victorieuse, puissante. Sombre accusatrice de ton grand-père. Quelle malchance de l’avoir rencontré ! De m’être fait souiller ! Il... Oh, je le haïssais tellement ! C’était lui ! ----------- Je tremblais toujours. De haine, cette fois-ci. ----------- J’aimais, pourtant, ton grand-père. Je l’ai toujours aimé. Je l’aime même maintenant, dans mes souvenirs, dans mes paroles..., quand il n’est plus. Et lui aussi, il m’aimait. Il m’a toujours aimé. ----------- Nous nous retrouvâmes, nous fîmes fusionner, nous alliâmes toute la tendresse et toute la tristesse dont nous étions capables. Nous souffrîmes ensemble... Tant et autant que nous en fûmes capables. – ...Ainsi collés, soudés l’un à l’autre, nous nous retournâmes vers la petite. La morte qui... aurait pu être la sœur de ta mère... Tiens ! La voilà, la coupable ! La petite..., mais puissante car définitive..., morte. Tellement lourde ! Tellement inanimée ! Mole et flasque ! Inutile...! – Indifférente. Méchante. Cruelle. Horrible...! ----------- Tellement significative pour ce que nous tous aurions pu être ! ----------- Et après... Les choses se sont apaisées... Estompées. Enceinte de ta mère, je..., nous prîmes toutes les précautions. Elle arriva de la manière la plus banale imaginable, ta mère. Elle était intègre, entière ; il ne lui manquait rien.

- On n’imagine pas quel grand bonheur est-ce, la banalité !

Ton grand-père et moi !... Oublié le moment effroyable du passé !... Ca n’avait plus d’importance !... Elle était là, la petite, ta mère : preuve tangible, palpable de notre propre « valabilité ». Nous étions confirmés. Nous étions banalisés. Banals. Et, du coup, elle aussi. Je veux dire : toi aussi. Ainsi que, ensuite, ton fils. En dépit... ----------- Pourquoi laisses-tu ton mari dire à Jean-Williams que vous seriez descendus du Soleil ? Ton grand-père, avec ses japs du Pacifique, doit se retourner dans sa tombe, lui ! Il ne s’est jamais entièrement remis des attaques des kamikazes. Tu sais comme il disait toujours : ce ne sont pas des humains ! Il était ferme, dur, intraitable à leur égard. À cet égard... Les descendants du Soleil – tous des tueurs ! Et basta !

- Je comprends que vous, en Europe, vous portiez un autre regard sur le passé.

C’est à dire, sur le monde. ----------- Ta mère, mariée à son poitevin, oublia vite ce qu’est l’Amérique. Très vite. Elle ne parla plus, très vite, que de certains Gargantua et Diane, du chabichou, de la fée mélusine, de Saint-Emilion, des roses trémières, de l’armagnac, et que sais-je encore. Comme une folle. Elle ne s’est frottée aux Japonais que dans les histoires de ton grand-père. Et elle ne l’a pas trop cru, ton grand-père. Elle t’a même autorisée, toi, de prendre comme époux un japonais. D’accord : d’origine japonaise seulement. Né à Paris. Tu vois ? À Paris, non pas dans le Soleil ! Il est parisien (et non pas...) depuis toujours. Très bien. Alors, descendre du Soleil ? Pourquoi ? Pourquoi dire – que ? C’est drôle ? Ce n’est même pas drôle. Excentrique, dingue !... Peut-être. Mais pas plus. Pas normal. Pas banal. Pas heureux. – ...Être exceptionnel, différent. Croire que l’on descend du Soleil ! – ...J’ai l’impression d’avoir vécu assez inutilement. Même très.

- Quoique !

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mercredi 5 novembre 2008 3 05 /11 /Nov /2008 23:00

Avant propos

La lignée réveille une fierté tout aussi inexplicable que réelle et… virulente. Seulement ceux qui n’ont pas d’héritiers peuvent ne pas apprécier les bienfaits transhumains d’origine divine dus à la lignée.

La chose est valable même pour l’époque contemporaine, où les familles « recomposées »se banalisent de plus en plus, jusqu’à devenir la règle ; familles dans lesquelles il est de plus en plus difficile de trouver qui est le parent de qui, qui est l’enfant de qui  ----------- qui est qui, plus généralement. Chose valable, plus généralement, pour beaucoup d’autres ----------- pareil.

- Pour tout le monde.

S’il se trouve.

 

Vaste question

 

On a une table pleine de photos, des petits portraits encadrés. Beaucoup d’enfants, mais aussi des adultes. Il s’agit de quatre générations. Les plus jeunes, dans leurs photos, ont l’air de n’avoir pas dépassé l’âge de deux ans.

On a des cadres dorés, ornés d’images de fleurs, de feuillues, d’herbivores, d’insectivores, de chats, de chérubins.

- Une table mortuaire, on dirait.

Et pas tout à fait à tort. – On a Papou et Mamou, qui ont déposé les photos là, dans la pièce de passage, non seulement par orgueil « (pro)géniteur », mais aussi contre l’oubli, contre le néant.

La quatre-vingtaine dépassée mais très bien conservée, Papou et Mamou ne trouvent que très rarement le temps de contempler ces images, de leur descendance.

- Ils vaquent en permanence à leurs occupations.

Dans le jardin ou dans le potager, au bord de la piscine, dans l’atelier ou dans la cuisine d’été. Ils font même des randonnées à vélo... Sympathiques plutôt ! Certes ! On peut supposer, pour autant, que l’aigreur provoquée par la diminution des forces se fasse pas mal sentir. Les deux vieillards, avec leur histoire commune longue de décennies, se regardent l’un l’autre. Ils ne peuvent que constater les dégâts. (Ils vont mourir assez bientôt.) C’est évident. Ce n’est plus un jeu !

- La table funéraire devient ainsi un témoin fiable.

Très fiable.

Ils ne se déshabillent plus l’un devant l’autre. D’autant moins l’un l’autre. Ils évitent de se montrer lorsqu’ils sont décoiffés, sans prothèse dentaire dans la bouche...

- Ils font chambre à part.

Ils sont civilisés. Ils savent qu’ils sont laids aujourd’hui, que leur aspect est désagréable aux autres. À eux même, pareil. Leur chair n’est plus que de la peau pendante, ridée. Ils évitent le miroir. Ils se sentent souvent fatigués; ils se sentent souvent descendre...

- Dans leur descendance ascendante !

 

...C’est difficile pour elle, pour Mamou. Elle regarde ses enfants et se souvient du moment de leur expulsion au monde. Ce n’était pas un jeu non plus. Ce n’en est pas un aujourd’hui encore. Ils sortent encore et toujours d’elle. Tous ! Chacun à son tour, certes, mais aussi tous ensemble. Jusqu’au plus petit, jusqu’au jamais-dernier-des-benjamins-actuels-ou-à-venir. Chaque nouveau « fruit » n’est qu’une nouvelle et... inépuisable source d’imprévisible et de souvenirs. La joie (pigmentée des soucis, de l’auto-éducation en matière de patience, de dévotion, de compréhension, de  pardon total, de sourire...) qu’elle ressent, qu’elle crée, qu’elle provoque et qu’elle subit. Cette joie la béatifie ; elle justifie son existence ; elle la momifie et la prépare pour la mort.

- La femme a pour Dieu l’enfant.

Ceci  confère un « certain » statut à l’homme. Celui-ci ne comprend ni le bonheur de porter dans son ventre « la boule fruitière », ni d’expulser « le fruit », de le mettre au monde.

- Il ne comprend rien, à vrai dire !

D’où toute son inquiétude créatrice de Dieu. (Pour qu’on puisse mieux le différencier par rapport à la femme, naturellement !) – …Pour Papou la situation est tout aussi difficile. Ce n’est pas un jeu pour lui non plus. Il se sent injustement inutilisé et puissamment marginalisé. Mais la flamme de son exaspération n’est pas assez incandescente pour qu’il suive l’exemple célèbre de Tolstoï, de faire une fugue de vieillesse, pour mourir sur un banc de gare, dans un recoin oublié du monde...

 

 

 

On a, donc, Papou et Mamou en bonne santé physique et mentale. Ils ne sont pas assez affaiblis pour mourir tout de suite.

- Ils s’auto-contiennent d’une manière satisfaisante.

Ils ne se regardent plus, l’un l’autre. Ils s’aperçoivent l’un l’autre mécaniquement, ils « se constatent » réciproquement en tant que parties de la même chose. Ils découvrent, dans le vide de la fosse béante qui les sépare foncièrement et infiniment, le néant du miracle qui appelle et impose la transgression ; la transcendance de leur propre sexe-espèce ; l’extrêmement puissante virtualité de la tolérance réciproque déviée, transfigurée en tendresse. Hideuse et décrépite, leur tendresse d’aujourd’hui, affaiblie, vacillante, clignotante mais encore vivante, vaut encore mieux que toute autre tendresse...

D’un temps à l’autre, ils regardent avec un scepticisme allumé et illuminé, avec une laide irritation, les photos-portraits encadrées. Ils gardent, silencieux, l’instant pour eux seuls. Ce sont des moments où ils sont solitairement uniques et solitairement écorchés. Ce sont des moments où ils pénètrent dans la nébuleuse qui enveloppe les mots. Ce sont des moments où leurs souvenirs (partagés ou pas) les poussent vers la sortie.

- Sans pour autant avoir appris comment quitter la mémoire.

Ni comment assumer sa sortie, comment s’en sortir...

Voilà ce qu’on a.        

...Quant à nous, nous n’avons qu’à apprendre, qu’à savoir que c’est pour cela, à cause des souvenirs manquants, que la mort des enfants ou des vieux séniles (à la mémoire vide ou vidée, capable, peut-être, d’absorber, mais incapable de (ré)pousser...) puisse être effroyablement  dramatique !...

...Quant à celui qui nous raconte toutes ce qui vient d’être dit, quant à celui qui ose ces histoires, lui, qui est-ce ?... Qui… de qui ?...

Vaste question !

 

 

-Aurait-il besoin de se confesser, peut-être ?

Ou le devoir ?

 

 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Samedi 1 novembre 2008 6 01 /11 /Nov /2008 09:39

 

Avant propos

         Aurèlie lève les yeux. Dans le grand miroir encadré d’un stucage vert et or, encastré dans le mur, au-dessus de la cheminée,  elle retrouve le regard de sa mère, Ophélie.

 

 

On peut s’imaginer que les deux femmes, la mère, Ophélie, et la fille, Aurélie, respectent les « non dits », voire les « jamais dits » de chacune

 

 

 

 

 

Silence ! On s’imagine !

– Un peu aérien tout ça, non ? –

 

Aurélie croit avoir fait l’expérience essentielle, fondamentale, maximale, nécessaire.

- Il y a dix ans, bientôt.

Elle avait précisément été rendue heureuse, Aurèlie ----------- par l’expulsion d’Yves ! ----------- en expulsant Yves ----------- en le jetant Yves (dans la fosse) au monde. À ce monde sous-lunaire, où elle cessait d’être génitrice ----------- pour devenir mère ; où elle pouvait re-recevoir Yves l’expulsé ----------- une fois rendu au monde ----------- espèce de témoin passant de l’intérieur de la génitrice à l’extérieur de la mère (et plus).

- Tout bêtement.

Tout naturellement.

 

 

Elle avait précisément été rendue heureuse, Aurèlie, par l’immense compassion à l’égard de cette petite existence-là qui sortait d’elle ----------- Yves de naguère ; qu’elle s’était autorisée de concevoir dans son ventre, dans sa tête et partout ailleurs dans son être et au-delà de lui -----------.  Ce bonheur béant avait ouvert les yeux d’Aurèlie.

- Une douleur intense, brûlante, l’aurait pu faire aussi.

- Cette immense tendresse.

Cette immense miséricorde. Cet immense humour.

- À l’égard de son propre enfant. ----------- Son propre enfant.

Tendresse ressentie aussi (ou créée), à son temps, par Ophélie, la mère d’Aurélie, lorsque, pareil, en tant que génitrice, elle éjectait dans ce même monde (tout en devenant – pour l’occasion et du coup –  mère) la petite existence d’Aurèlie.

- S’imaginer l’ancienne et petite Aurèlie !

S’imaginer aussi son ex-génitrice, dorénavant sa mère, Ophélie, jeune, attendrie et comblée par son immense réussite, la mise au monde, la naissance d’Aurélie.

- Tout bêtement.

Tout naturellement.

S’imaginer (sentir) par la suite l’Aurèlie à (de)venir. Celle d’aujourd’hui qui, face au miroir encadré d’un stucage vert et or, encastré dans le mur au-dessus de la cheminée, s’imagine pouvoir sentir le ressenti d’Ophélie, de sa mère. – Sa propre mère ! – La sienne ! – Sa sienne !

 

 

À ce moment-là précis de la naissance d’Yves (il y a dix ans – bientôt), Aurèlie avait été raidement délivrée. Délivrée abruptement de tous les tracas et fracasses psys qui régissent les relations mère-fille et vice versa, de toutes ses propres contradictions qui l’éloignaient, qui la séparaient de sa mère. Elle s’était sentie violemment collée à sa mère. Comme une micro-genisse à une macro-vache.

 

 

 

 

Aurèlie (celle qui rencontre dans le miroir encadré d’un stucage vert et or, encastré dans le mur, au-dessus de la cheminée,  le regard de sa mère, Ophélie) ----------- s’imagine ----------- sent que la vie de sa mère n’est pas finie ----------- évidemment. Loin de ça, même. ----------- Sa mère a l’intention se mettre en couple. Avec un nouvel homme.

 

 

Un pauvre slave, un certain Artiom.

- Problème !

L’ex d’Artiom avait tué sa famille collatérale : frère, belle sœur, leur bébé. Tous tués. On les a trouvés massacrés à l’arme blanche, le cœur de chacun transpercé par un gros piquet. ----------- Tous tués ! Là-bas, en Ukraine. Dans un bled oublié de monde, à côté d’Odessa. Ou Dieu sait où. Ailleurs. Au Diable Vauvert.

- C’était des vampires, voilà !

C’est ce qu’elle avait dit à la police, aux juges. Des vampires !

 

 

- La fille regarde la mère, Ophélie, avec scepticisme.

(On s’imagine.) Se foutait-elle du monde, la mère ? Ensuite, la fille comprend. (On s’imagine.) – La mère parlait sérieusement : elle voulait se mettre en couple avec l’ex de la criminelle.

- Tout bêtement.

On s’imagine ----------- avec Aurélie ----------- à travers elle ----------- le penser de la mère. On s’imagine son ressentir. On s’imagine ensuite, pareil -----------tout ça ----------- à l’égard d’Aurélie.

            - On se tait.

Là-dessus. – Silence ! – On (s’)imagine ! – ET PLUS. – Libre à nous ! – Absolument.

- Un peu superficiel, un peu léger, un peu aérien tout ça, non ?

Non !

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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