Avant propos
Quoi de plus ordinaire (snobe, pourtant ; valorisant ; noble) que de suivre une analyse ? Tout le monde peut le faire aujourd’hui, dans notre monde évolué.
- Tout le monde (se) doit le faire.
C’est ainsi qu’on arrive à la liberté individuelle totale. C’est ainsi qu’on peut la dépasser, cette liberté individuelle totale. En l’occurrence, les protagonistes, à un moment où à un autre, doivent changer de place, (inter)changer leurs rôles. L’analysé peut et doit prendre la place du psy ; et vice versa ; avec, en plus, tout le sado-masochisme afférent.
- Question de pouvoir.
- Question de rébellion.
- Question d’évolution.
Libre, individualisé jusqu’à l’impénétrable, jusqu’à l’imperçable solitude totale, on échoue assez souvent dans le désordre, dans l’anarchie, dans la maladie mentale.
- Morale.
Aussi.
- C’est quoi ?
- C’est pourquoi ?
Œdipe sans souffre
(La hantise de la psychanalyse, repère plus que contemporain de et pour la contemporanéité.)
Jasmine Farada, artiste peintre, avait hérité dans son adolescence d’une certaine fortune qui, bien investie, l’avait mise à l’abri des soucis. Digne fille de son temps, affranchie (hyper), elle se révéla presque libertaire. Son désir d’expression, puissant, mais handicapé par une certaine (assez forte) maladresse en ce qui concerne l’utilisation des mots, l’emmena à dessiner, à peindre et à sculpter. À dix-huit ans elle vivait pour son art et de ses investissements immobiliers. À vingt ans, s’y ajoutèrent les premières œuvres vendues et la première pension alimentaire reçue de la part de son premier ex (Cristobal Meunier) qui l’avait fait mère pour la première fois. Ensuite, cinglée et sympathique – après une courte analyse (car précoce) et après une cure de prise de conscience –, elle n’hésita point de changer souvent de partenaire. Quatre d’entre eux la firent tomber enceinte (une ou plusieurs fois). Les pensions alimentaires s’en suivirent.
Benjamin, le premier dans la lignée initiée ainsi par Jasmine, se vit doté, avec le temps, d’une mère et d’une demi-douzaine de demi-frères et demi-sœurs. Il avait aussi, comme tous les autres, un père, le sien ; mais accessoirement. Par ailleurs, il n’avait pas des frères ou des sœurs à part entière, Benjamin. Il avait, en revanche, quatre (quasi) beaux-pères. En revanche ou par contre. Sujet sur lequel Jasmine s’attardait pas mal de temps, allongée sur les divans de maints psys consultés à des maintes occasions dans sa vie.
Le presque père de Benjamin, quant à lui, était, comme il a été dit ci-dessus, Cristobal Meunier, le chansonnier.
Sa jeunesse ne fut pas vraiment une promenade de plaisir. L’école, avec ses abrutis de profs (espèce des poupées mécaniques qui essayaient de fourrer dans la caboche des sauvageons des connaissances universelles qui n’intéressaient personne), cette école indifférente, cette école minable, malade, donc cette école de merde fut une vraie prison pour Cristobal qui, d’ailleurs et par conséquent, la quitta vite (très). La vie (la vraie) – pour laquelle il se disait déjà préparé – se trouvait ailleurs.
Après une étape plus ou moins difficile, passée « chez les petites femmes de Pigalle », devenu une sorte de « sans famille » contemporain, Cristobal trouva (ou fut trouvé par ?) une chanteuse qui se fit un plaisir de le dépuceler. En bonne amante-mère-putain, pourtant, elle investit en lui de sorte qu’il devînt très vit un espoir de la chansonnette. Il s’agissait de la vraie chansonnette française, grivoise, piquante, cinglante, joyeuse et agréable, que l’on ne trouve pas à la télé ou à la radio, mais seulement sur les scènes des cafés-théâtres peuplés d’américains et de japonais en mal d’Europe, qui se montraient prêts à importer dans leur intimité lointaine ce parfum traditionnel-osé : un peu Gavroche, Villon, Rabelais, Brel, Brassens… À la fin du spectacle, tout ce monde venu d’ailleurs achetait, discipliné, des cassettes et des disques vendus en exclusivité sur place, signe de rareté et de bon goût, d’histoire éclatante et de démocratie choisie, noble – française, bref !) et les faisait écouter chez lui, là-bas, dans les ailleurs de ses existences. Cristobal gagna ainsi une renommée internationale, pour se faire ensuite accepter par et dans son propre pays, en tant que quelqu’un doté des qualités « représentatives ». – Suite à quoi, les radios et les télés commencèrent à le solliciter ; suite à quoi, donnant à Cesare ce qui était à Cesare, il décida de mettre de l’eau dans son vin (il réduit la drogue, l’alcool et le tabac) ; suite à quoi, il apprivoisa sa verve fruste et parfois taillée à la hache, il abandonna quelques cordes (lumpen) prolétariennes de sa sensibilité en échange d’un peu d’émotion (petit-) bourgeoise, lacrymogène… Discipliné par la lourde tâche de montrer au monde, d’y représenter la rébellion française traditionnelle, confronté sur ce plan à la concurrence interne française et à une vie personnelle assez aléatoire (voyou légèrement sentimental et bien illettré, rigolard, généreux parce qu’égoïste, hyper-entouré par des pots, il était – se sentait – terriblement seul cependant ; il faisait impression ; – on était impressionné), il rencontra des vrais problèmes psychologiques (pas loin de ceux psychiatriques, disaient ses détracteurs). Lorsqu’il déprimait, il appelait ses psys et se gavait – avec modération, mais réellement – d’anti-dépresseurs. Il gardait ainsi un équilibre que beaucoup considéraient comme hors du commun, voire exemplaire.
C’est avec cette image de ses parents mère lapine à l’expression visuelle et obstétrique, père au gargarisme riro-mélodique – que Benjamin grandit.
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À l’occasion du 11 septembre 2001, le cocon matriarcal (à l’homme multiple) dans lequel Benjamin vécut ses presque vingt ans, prit un aspect particulier et se brisa. |
Benjamin constata qu’il était tributaire à tout autre chose qu’au patriarcat. Cette dernière institution était évidemment valable pour un type comme Oussama ben Laden, l’homme à trente demi-frères et demi-soeurs et beaucoup de pseudo-belles-mères (mais à un seul père) ; le terroriste qui, disait-on, avait déclenché, le 11 septembre 2001, la guerre contre les Etats-Unis. Valable pour Oussama, donc, mais pas pour Benjamin, pour qui le créateur, le sien, n’était pas le père (comme pour l’autre) mais la mère, la sienne.
La sexualité, donc, menant ou bien au patriarcat, ou bien au matriarcat[1], n’était finalement qu’un mécanisme, se dit Benjamin.
- La reproduction, but final ?
- Paroles, paroles, paroles !
- Psychanalyse, psychanalyse, psychanalyse !
On dit « reproduction », mais on ne reproduit jamais rien. On en produit seulement. Et on en parle, on en parle, on en parle. On peut produire même des êtres. En parlant ou pas. Mais on ne peut rien reproduire.
- On n’est pas Dieu !
La sexualité restait, donc – pour notre Benjamin, pour son histoire –, un mécanisme producteur de sensations plaisantes, enveloppées en des vapeurs plus que psychiques : psychanalytiques. En l’occurrence, un mécanisme qui mettait à l’épreuve les liens entre les géniteurs et leurs rejetons, en imposant l’inceste – pour l’interdire et pour provoquer la transgression (sublimation, transcendance) de l’interdit.
Le regard posé par Benjamin sur Jasmine, sa mère, changea. Le fils ressentait l’envie de baiser sa mère. Tout simplement. Le tabou (l’interdit) traditionnel ne faisait que l’exciter encore plus. Finalement, il était où le mal ? Elle avait couché avec tant de mecs ! Elle le fera encore et encore. Quelle différence entre un mec quelconque et quelqu’un pas quelconque, son fils, Benjamin ? Ce n’était un pas un mec, lui ? Si ! Peut-être pas comme tous les autres, naturellement. Mais il était encore plus riche – de par l’inceste ! –, et tout aussi naturellement la chose ne pouvait être que plus intéressante, plus excitante.
Ils étaient des adultes, tous les deux. Ils vivaient dans un monde moderne, dans une société évoluée.
- Et jouissive.
Les mythes fondateurs, tel que celui d’Œedipe, étaient depuis longtemps assimilés, digérées, voire sublimés. La drogue, aujourd’hui, apportait (donnait) encore plus de sens au problème. Le vertige, activant de forces insoupçonnables, ombragées, corrompues par un oubli brisé, révélait des vérités anamorphosées, tout aussi réelles que les représentations de départ. C’était bien de représentations qu’il s’agissait. L’accès à la réalité brute (non-représentée car non-représentable) nous est barré par nos fantasmagories internes ou externes (tabous inclus), par nous-mêmes. Alors, la transgression des tabous n’est plus un problème. Non seulement qu’elle se montre possible, mais elle s’impose. Un nouveau monde nous attend. Un nouvel univers. Dieu même, l’inchangeable, le non-transgressable, débarrassé de nos préjugés, nous attend. – Son attente nous dévore. – Nous devons nous y rendre. – Il faut coucher avec notre mère. Il faut la baiser. Il faut (se) la faire !
L’envie sulfureuse ressentie par Benjamin de coucher avec sa mère et vice versa – se disait-il, l’envie sulfureuse ressentie par sa mère de coucher avec lui, ces impulsions sulfureuses, ces « emportations » infernales, imposées de nos jours par la psychanalyse désulfurisante, n’étaient plus « inexplicables ». Certes. Il n’y avait plus de quoi se tracasser. Ce n’était plus de l’interdit. Au contrarie, dirait-on : c’était de l’explicable créateur – c’est-à-dire – de non-interdit. Il n’y avait plus rien à transgresser. Tout était admissible. Donc, tout était permis. Presque obligatoire. Comme dans un transplant d’organes – sulfureux, lui aussi –, quand on transfère de la vie organique, de la sous-vie récoltée au niveaux inférieurs de l’être où elle perdure (un temps), où elle hésite de quitter le corps, même si la mort de l’être est constatée, en l’occurrence déclarée… La psychanalyse n’avait que plier ses bagages et quitter notre milieu. Nous refusons dorénavant d’obéir à ses « sondes » et à ses « mythoscopes » appelés nous faire « prendre conscience » des interdits que nous avons enfreint, transgressé, de nous faire « assumer » nos actes, forme diaboliquement moderne (soi-disant accusatrice et soi-disant responsabilisante) de la torture du repentir…
- Vu tout ce qui vient d’être décrit, l’historien s’arrêtera ici, en disant que Benjamin trouva, à un moment précis et très intense de sa vie, que tout ça, tout ce qui vient d’être décrit, ne pouvait être que nécessaire – tellement c’était stupide…, en justifiant intégralement ainsi la terreur inoculée par la stupide (dépassée !) psychanalyse mourante, gisant sur l’autel de la désulfurisation d’aujourd’hui – et tout.
[1] …ou bien ailleurs, à d’autres endroits et vers d’autres horizons – égalité des sexes, libertinage, partouses, abstinence, impuissance, conversion, pornographie, perversions raffinées ou pas, SIDA…– qui n’étaient plus un problème de sexualité, mais – beaucoup plus simplement – un problème societal.
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