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  • : Alexandre Papilian
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  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
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30 juillet 2017 7 30 /07 /juillet /2017 14:04

 

La Bête Binaire

 

 

Je sais, je sais. La Légion d'Honneur ne se demande pas, ne se refuse pas et ne se porte pas. C'est idiot, mais c'est comme ça.

Pourtant, il est bien de savoir que son père l'a eue.

Et leur père l'a eue pour de vrai. C'est pourquoi nous avons décidé d'aller in corpore à la cérémonie. À la Maison de la Chimie.

Heureusement, le truc a été programmé à une heure décente. Je n'avais pas besoin de me mettre sur mon trente et un. Tout allait finir vers dix-neuf heures.

Beaucoup de monde pomponné, lavé, parfumé. Quelques enfants.

Des fleurs à profusion dans des vases somptueux. Dans la salle d'à côté, entrevues par les portes à moities ouvertes, des tables avec des plateaux de petits fours et d’amuse-gueules succulents.

La ministre, une femme plutôt petite et mécaniquement joviale, fait son apparition d'une manière démocratique. Seule une petite rumeur dans l'assistance me fait comprendre que c'était « elle ». Une « elle » dont l'ombre déambule chez nous, à la maison, depuis un bout de temps. (Depuis que Vladimir a trouvé bon de se rebeller contre son propre domaine de travail, en publiant un essai très violent contre la Bête Binaire, comme il nommait la domination informatique du monde, et en proposant une alliance de ceux qui ne comptaient pas laisser le Cerveau Malade du Monde agir d'une manière follement inhumaine. Le politique ne pouvait être que content qu'un Français ait le courage de relever ce défi digne du pays des Droits de l'Homme.) « Elle » fait maintenant le tour de l'assistance (une petite centaine), en serrant la main des uns, en faisant la bise à d'autres. Son tailleur couleur fuchsia, taillé sobrement sur mesure, m'impressionne. Elle à trouvé aussi les chaussures pour aller avec : fermées, talon bas, laquées sans ostentation, d'une couleur rappelant le rose d'une rose rose, dans lequel on aurait fait goutter deux nuages de lait. Aucun bracelet. Une petite broche en or blanc sur le révère gauche du haut. Pas de boucles d'oreilles. Du rouge à lèvre rouge carmin explosif et un maquillage plutôt abricot.

Vladimir nous présente. Les enfants et moi.

Le regard de la ministre est aimable et neutre. Enfin, elle se veut aimable et neutre, la ministre, j'ai l'impression. Un peu trop même, je trouve. Je sais que Vladimir a été amené à la voir à plusieurs reprises. Des entrevues de plus en plus fructueuses pour lui. Son essai, à la racine d'un rapport envoyé à la ministre à l'initiative de l'auteur, avait rencontré des oppositions plus qu'énergiques. Arriviste ! Aventurier ! Aboulique ! À côté de la plaque ! Un danger scientifique majeur ! Un danger public ! Un fou, quoi ! Démentiel !... Et encore plus et plus et plus. S'il n'y avait eu la ministre, mon Vladimir, notre Vladimir se serait retrouvé dans un placard étouffant. Il n'aurait pas résisté. Ce n'est pas le type à rester les bras croisés, sans rien faire...

« Elle » me serre la main. Pareil pour les mômes. Pas de bises.

La cérémonie commence. Il y a six promus. Quatre, parmi lesquels Vladimir, au grade de chevalier. Deux, au niveau de grande d'officier.

En écoutant la ministre faisant l'éloge des autres je me demande ce qu'elle pourrait dire du mien.

Le moment venu, elle trouve bon de dire que Vladimir serait l'incarnation même de la liberté de pensée. La Bête Binaire pourrait être comparée au dragon tué par Saint Georges, et cela même si c'est une République laïque qui confère à Vladimir cette prestigieuse distinction...

Je ne sais pas si « elle » est bête, si c'est de l'humour ou de l'ironie ce qu’elle envoie dans nos oreilles, mais je n'aime pas trop ses paroles. Non pas à cause des mots proprement dits. Mais à cause de sa position – qui lui confère le pouvoir de nous rassembler pour l'écouter et pour qu'elle décerne des distinctions.

Je trouve qu'« elle » prend un plaisir malin, insidieux, rapace et méchant en parlant de la Bête Binaire. C'est comme si, en réalité, elle parlait de la Bête à Deux Dos.

Cela étant, peut-être que ce qui se passe dans mon esprit n'est qu'une illusion. En tout cas, je ne veux pas que les enfants soient touchés par ça. Par ce que je comprends, moi. Ou par ce que je crois comprendre.

Peut-être que je suis folle. (Comment ne pas l'être avec un tel mari, avec un tel travail d'un tel mari et avec une telle ministre?)

Alors, oui. La Légion d'Honneur ne se demande pas, ne se refuse pas et ne se porte pas.

Pourtant, il est bien de savoir que son père (le leur, père de mes enfants, mon mari) l'ait eue.

Et moi ?

 

 

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

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Published by Alexandre Papilian - dans Parents et enfants
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