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  • : Alexandre Papilian
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  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
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1 septembre 2017 5 01 /09 /septembre /2017 08:35

Dentier et dentifrice

- pseudo-fabliau stomatologique -

 

 

C'est l'histoire d'un dentier et d'un dentifrice.

Serais-je schizophrène comme on me fait savoir ici et là ? Je ne le crois pas. J'incline plutôt à dire que j'aurais acquis le don de l'ubiquité. D'une certaine ubiquité notamment. Je ne sais pas trop ce qui est rêvé ou pas rêve. Je vis autant et pareil (dans) les rêves et (dans) la vie. Au point de ne plus pouvoir faire la différence.

Écoutez ce qui m'est arrivé dernièrement.

Je rendais visite à ma mère dans son petit trois pièces à Trappes. Elle y vivait avec une de ses innombrables sœurs. Papa était décédé depuis un bon moment, dans son Algérie. Mes frères et sœurs étaient éparpillés un peu partout en France et en Algérie (plutôt là-bas, où mon père a labouré sans compter nombre de femmes...). Aucun d'entre eux ne vivait dans la région parisienne. J'étais comme on dit, le seul à pouvoir prendre soin de la vieille.

Ceci, dans mon rêve.

Dans ma vie, par contre, j'étais un vrai descendent des Gaulois. Personne autour pour s'opposer que je dise : « mes ancêtres les Gaulois ». Ce qui n'était pas le cas dans mon rêve. Dans ma vie, je pouvais revendiquer le fait que Trappes fut peuplé par une population acheuléenne en 75.000 avant nous et que moi-même, natif de Trappes, comme ma famille de France connue, serais le descendant de cette population.

Dans mon rêve, je savais que papa nous a quittés il y a longtemps et que j'ai dû travailler très dur (au moins) pour mon agreg d'histoire. Les autres se sont frayé leur voie dans la réalité autre que parisienne. Nous sommes bien intégrés (comme on aime le dire ici et là, à la télé, dans les journaux et ailleurs). Dans mon rêve.

Dans ma vie, je pensais avec un certain orgueil à la reine Adélaïde, qui a donné la ville et l’église de Trappes à l’abbaye de Saint-Denis. Son fils, Robert le Pieux confirmait en 1003 (vous vous rendez compte ? en 1003 ! dans histoire !) la donation faite par la reine et (en confirmant les rapports entre l'histoire et la géographie) y ajoutait une partie de la vallée d'Élancourt et les bois de Trappes.

Dans mon rêve, je voyais ma mère vêtue d'une belle djellaba bleu ciel et vert lézard, la tête couverte d'un foulard bordeaux en gaze. Elle ne sortait qu'accompagnée. Elle ne parlait (et ne parle toujours) pas français. Pourtant, elle suivait avec plaisir les feuilletons télé doublés dans la langue de Molière. Je ne sais pas pourquoi. Elle nous préparait du couscous, nous faisait boire du thé et nous gavait des sucreries orientales sans nom. Elle était une sorte de carte postale maghrebo-française.

Dans ma vie, je voyais comment le 3 avril 1255 et le 18 avril 1259, Saint Louis (Louis IX) se rendait à Trappes. Je voyais comment, dans les années mille trois cents, Trappes était pillée au cours de la Guerre de Cent Ans. Je voyais les troupes de Charles le Mauvais, roi de Navarre, campant à Villepreux. Je voyais la population de Trappes et d'Élancourt se réfugiant périodiquement, sporadiquement, entre 1348 et 1351, à cause des incursions des « routiers » et des « écorcheurs », au château de Trappes ou dans la ferme fortifiée de la Boissière. Je voyais Édouard de Woodstock, dit le « Prince noir », menant ses troupes, en 1356, au pillage de Trappes, déjà fortement ravagée par Bouchard IV de Montmorency. Je voyais Étienne Marcel et d'autres insurgés, envoyant de Paris, durant l'été 1358, pendant la Jacquerie, deux notables, Pierre Gilles, l'épicier, et Pierre des Barres, l'orfèvre, pour incendier le château de Trappes...

Dans mon rêve, je rendais visite à ma mère, disais-je. Elle m'informait que son dentier supérieur lui faisait mal. Elle me montrait comment il bougeait. Elle avait une plaie dans la bouche. Elle ne pouvait plus manger. Que des liquides. Et encore. La honte ! Elle attendait que je lui indique le chemin à prendre. Je lui disais qu'elle trouverait des trucs dans les supermarchés. Je l'embrassais et je partais.

Au réveil, je constatais que les remords me mordaient et me remordaient. Elle ne parlait pas français, ma maman. Elle ne pouvait pas se débrouiller aux supermarchés... Certainement pas. Son dentier lui faisait mal. Elle avait certainement une plaie dans la bouche... Et moi, je me sentais comme le chat de Schrödinger (enfermé dans une boite, invisible, existant et inexistant en même temps), comme un qubit (la superposition de deux valeurs, zéro et un), comme un objet intriqué (formé de deux objets distants) et, plus terre à terre, comme le dentifrice sorti du tube. Impossible de revenir en arrière, de le faire rentrer dans son tube.

Schizophrène, moi ? Et le dentifrice récalcitrant, alors ?

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

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Published by Alexandre Papilian - dans Parents et enfants
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