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  • : Alexandre Papilian
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  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 08:56

Douleur extraterrestre

 

 

J'ai toutes les raisons de croire que des extraterrestres sont venus me chercher dans mon sommeil, me porter dans leur monde, me faire subir non seulement des examens, comme pour beaucoup d'autres, mais m'implanter des trucs qui n'existent pas dans notre monde et qui me font voir autrement. De nous voir autrement, nous tous, le monde, le nôtre. Si je devais mettre des mots sur ce qui m'est arrivé, je dirais que j'ai été doté d'une « vision en infrarouge ». Même si c'est assez loin de la réalité physique de la vue artificielle dans le noir.

Ils étaient en face de moi et je voyais tout. Je parle de leur intérieur invisible. Je voyais ce qui ne devait pas être vu.

Un Français et un Koweïtien. Un couple homo en plein désarroi. Le Français, un médecin anesthésiste, la cinquantaine bien conservée, était petit et très blond, un peu agité (ses ancêtres, des babouins, étaient encore très présents en lui), et en même temps d'une clairvoyance débordant de tristesse. Il était le dominant.

Son compagnon, un Koweïtien de dix ans son cadet, était grand et gros, au geste lent, plantureux et sûr, brun et un peu dépressif ; en tout cas, un peu larmoyant. Le soumis.

La loi dite « Mariage pour tous » venait d'être adoptée. Ils s’étaient mariés, sans trop réfléchir. Du coup, leur problème devint hyper-compliqué.

Étant citoyen koweïtien, le gros n'avait pas besoin de travailler. Comme tous ses concitoyens, il recevait une sorte de pension à vie payée par l'état. Tous les citoyens koweïtiens bénéficiaient de cette manne. Dès leur naissance. C'était leur loi. En plus, sa famille de là-bas était extrêmement riche et elle lui versait une indemnisation consistante – pour qu'il continue et finisse (avec brio) ses études en France.

Au Koweït, l'homosexualité est sévèrement punie. D'où – problème. Il risquait de perdre sa pension familiale, pour ne pas parler de celle de l'état.

Au-delà de ça, ils craignaient de devenir la cible de la violence moyen-orientale. Et non seulement moyen-orientale.

Ils étaient tous les deux d'accord que leur mariage a été un peu précipité. Ils n'en auraient pas eu besoin. Ils étaient très bien, sans être mariés.

Pour autant maintenant, qu'ils avaient fait ce dont ils n'avaient pas besoin (ou, si, pourtant, sinon, pourquoi l'auraient-ils fait ?), en sachant bien que les représailles seront inévitables, ils se sont dit qu'ils n'avaient plus le choix : la fuite en avant s'imposait. Comme au ski.

Ils avaient décidé d'adopter. Et moi, je devais mener une partie de l'enquête sociale.

Adopter, très bien. Mais d'où sortir un enfant pour ces deux gogos ? Ce n'était pas mon affaire. Certainement pas. Mon affaire était de dire qu'ils en étaient aptes. Aptes à recevoir un malheureux dans leur bel appartement Quai Voltaire. Aptes à lui assurer un bonne scolarisation. Aptes à lui épargner les violences et les déviances envisageables dans une société comme la notre.

Selon moi, le dernier point n'était pas tout à fait en règle. Ils ne pouvaient pas s'opposer à la violence de la société. Quant aux déviances, ce n'était pas mon affaire, mais celle du psychiatre.

Et là, j'ai vu ce que je n'aurais pas vu sans l'intervention des extraterrestres. J'ai vu cette chose que je ne devais pas voir – si je voulais rester un terrien lambda.

Mais je ne pouvais plus vouloir une chose aussi inintéressante.

Je me suis laissé voir leur plaie profonde ointe avec un immense amour sans finalité et sans espoir.

J’ai ressenti un tel frisson de pitié brûlante (pour eux, mais aussi pour nous tous) que j'ai dû quitter le bureau pour m'asperger la figure à l'eau fraîche.

J'ai éclaté en larmes. En sanglots.

Aux toilettes.

Ils m'avaient filé leur malheur, les salauds. Ou même pas salauds. Ils n'étaient pas des salauds, eux. C'était moi qui m'étais extraterrestrisé. Qui avait été extraterrestrisé. C'était moi qui voyais l'impossible.

J'ai vu, j'ai senti, j'ai compris leur désir d'enfant. Ce fut la chose la plus horrible de ma vie.

De ma vie de ce monde. De ma vie du monde.

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

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Published by Alexandre Papilian - dans Parents et enfants
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