Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
  • Contact

Profil

  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

Rechercher

29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 08:44

La femme fait l'enfant, l'enfant fait le père

 

 

Tombée enceinte, Gilda, ma femme, des cauchemars s'emparent d'elle tout les deux jours. Il s'agit presque toujours du même désordre agité. Elle se réveille en pleine nuit, elle se met sur son séant et m'appelle en sanglotant :

- Gaëtan, je ne vois rien, je suis aveugle.

Aveugle !

C'est vrai que la chambre est dans un noir total. Total et chaud. Il n'y a l'ombre d'une lumière, si vous voyez ce que je veux dire. Même le réveil est caché (notamment sous le lit, de mon côté), car Gilda ne peut s'endormir que dans un noir parfait. Un noir qui n'empêche pas les rêves, les cauchemars.

La grossesse est entrée dans notre vie par la porte de ce noir absolu, avec ce noir absolut. Elles se sont enveloppées l'une l'autre de ce noir absolut, la vie et la grossesse.

Et puis, les cauchemars.

D'une certaine manière, je suis émerveillé. L'homme peut modifier son environnement et le transformer dans un monde. En l'occurrence, le monde du noir. Il existe du noir parfait dans la nature sauvage. Dans les entrailles de la terre, ou dans la matière interne, aveugle du vivant. Dans la nature domestique, par contre, non. La domestication (forme édulcorée de dressage, selon certains philosophes d'aujourd'hui) réclame la lumière. Ce qui se passe dans les geôles des tortionnaires de tous bords, dictatoriaux ou démocratiques, n'est que du savoir « lumineux », enfin, un savoir particulier, le savoir de la lumière retournée comme un gant. C'est du noir obtenu, créé.

Aussi le noir créé dans notre chambre. Un noir forcé, obligé, artificiel. Gilda veut assurer un maximum des conditions appropriées à son enfant qu'elle est en train de secréter, de produire. Elle se met « au diapason du noir », pour lui mieux induire tout le reste, si vous voyez ce que je veux dire. Les sans-vue aperçoivent le monde d'une autre façon que les avec-vue. Souvent, ils sont des clairvoyants. Un peu par défaut, c'est clair (!). L'aveuglement mène à une sorte de clairière sombre. C'est notamment ce qui se passe avec Gilda. Elle fait son bébé dans le noir le plus intense possible dans une vie humaine – en le faisant sortir du noir et entrer dans la clairière terrestre.

Elle se réveille pendant la nuit, s'assoit sur le séant et m'appelle terrifiée :

- Gaëtan, je ne vois plus rien, je suis aveugle.

Elle souffre et elle le veut. Elle veut être aveugle. Elle veut en souffrir. En souffrir, avec moi à ses côtés. Elle veut tout partager. Autant avec le petit qui s'accroche à son intérieur qu'avec moi. C'est sa manière de susciter son propre abandon, son bonheur. C'est sa manière de muer. Elle croît en même temps que son glomérule. En même temps que notre glomérule. Le petit la fait grossir, croître. Ce n'est pas rien que de croître. C'est une douleur noire, non-ressentie, si vous voyez ce que je veux dire, mais pas moins une douleur. Une douleur d'autant plus grande qu'elle prépare le malheureux bébé à une sortie traumatisante, vers la lumière, vers le trop froid ou vers le trop chaud, vers la pesanteur, vers la solitude, et la malheureuse maman à un rejet maternel, un rejet désiré et non-désiré à la fois.

Gilda souffre ; en soffre. Elle se réveille, se met sur son séant et ne voit plus rien. C'est une douleur que de ne rien voir. Elle prend peur et elle m'appelle à son secours. Je mets ma main sur son dos chaud et je la caresse. Ça lui fait du bien. C'est comme si j'étais à l'intérieur et à l'extérieur d'elle en même temps. C'est ainsi que je la sens.

Et après, je crois que le petit, à sa manière, ressent tout cela lui aussi. Je sens tout ceci comme si j'étais à l'intérieur et à l'extérieur de lui et, même temps. À l'intérieur et à l'extérieur d'eux deux, en même temps. Je suis père. Que je le veuille ou non. À l'extérieur et à l'intérieur de nous.

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

Partager cet article

Repost0

commentaires