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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
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5 décembre 2017 2 05 /12 /décembre /2017 09:30

Même s'ils n'étaient pas Roumains

 

 

Mon ami roumain m'a dit un jour, au café Coco la Praline :

« Elle est caractéristique, peut-être, significative, certainement, mais de toute façon bizarre notre appartenance définitoire. Si nous n'appartenons pas à un règne, à une espèce, à une race, à une famille, à une tribu, à un peuple – transformé de nos jours, linguistiquement parlant (sans jeu de mots, ou, enfin, sans trop), mais pas seulement – en nation, nous n'existons même pas.

« On a beau parler mondialisation, globalisation, délocalisation, abolition des races (mais pas abolition du métissage – ce qui est assez drôle, nous sommes d'accord), on a beau parler immigration intégrée ou non-intégrée (pourquoi pas immigration désintégrée ?), on a beau parler sentiments républicains et/ou démocratiques. Tout ça ne vaut rien par rapport à ce dont on a beau ne pas parler.

« Exemple.

« Je suis près de la Place de Châtelet. Nous sommes en février. Il fait froid mais pas au point pour que la municipalité ouvre les stations de métro pour la nuit, pour les SDF.

«  Sur une grille de respiration du métro, je vois un mec de quarante ans environ. Allongé, le dos appuyé contre un bac en béton où on mettra des fleurs au printemps. Il joue avec une fillette de trois, quatre ans. Il la soulève et la baisse comme dans une balançoire suis-generis. La fillette s'amuse. Elle aime ce qui lui arrive. Papa est là. Il joue avec elle. Que demande le peuple ?

« À coté de ces deux-là, une femme dort sur la même grille de métro, sous une couverture et quelque cartons. Il y a encore deux sacs de couchage (ou presque) et des cartons à côté. Aussi, trois assiettes en carton, souillées. Deux gobelets en plastique bleu, vides. Une bouteille d'eau presque vide et quelques jouets et peluches ramassés dans les poubelles, de toute évidence.

« Ils ont passé la nuit ici, sur cette grille, je me dis. Il n'a pas quarante ans. L'enfant est trop jeune. Trente, c'est plus proche...

« L'homme continue à jouer avec l'enfant. La femme dort, couverte de cartons. Les voitures passent autour, avec leur bruit normal pour ce point central de Paris. Le jour est grisâtre et humide. Je rencontre le regard de l'homme. Neutre de chez neutre.

« Je passe. Après une dizaine de pas, un éclair traverse mon esprit. Il est Roumain, me dis-je. Il est Roumain. Il est venu tenter sa chance. Avec femme et enfant. Il a trouvé la chance de dormir sur une grille de métro... La chance de jouer avec la fillette sur cette grille. La chance de veiller sur sa femme endormie sous ses cartons...

« Je fais demi tour et je me dirige vers la Sagrada Familia. Mon allure a quelque chose d'inquiétant, probablement. Je vais trop vite. Je suis trop décidé. Le regard de l'homme est sombre. Je vois qu'il a des yeux bleus. Les cheveux noirs. Très noirs. Et le regard à l’affût.

« Je sors mon porte-monnaie et je choisis un billet de dix euros. Bunã ziua, esti român ? (Bonjour, tu es roumain ?) Il ne répond pas. Son regard devient fou. Dur et fou. Immobile.

« Je lui donne le billet et je lui souris. Son regard ne change pas. Les muscles de ses maxillaires s'agitent. Il met la fillette sur son ventre et prend le billet. Dans son regard la folie laisse la place à l'envie haineuse. Ensuite à l'anathème adressée à Dieu.

« Existe-t-il encore des êtres zoliens ? me demande-je.

« Qu'est-ce que cette panse de Paris qui reçoit et avale tout et n'importe quoi ?

« Je ne me suis plus senti roumain depuis des lustres. Mais là, en face de cette famille, quelque chose a vibré en moi.

« Même s'ils n'étaient pas Roumains. »

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

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