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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 10:44

 

À quoi bon me reconnaîtrais-je ?

 

 

Je ne peux pas croire qu'il ne souffre pas. Quand il pleure, par exemple. Quand il devient violent. Ou avant de mourir (il meurt assez souvent).

Il souffre de la maladie d'Alzheimer. C'est le nom donné à cet égarement de l'esprit terrestre. Égarement par rapport à moi. Par rapport à mes semblables sains. Il n'est plus de ce monde. Il pleure pourtant dans ce monde. Sa violence viole ce monde.

Parfois il me fait le baise-main. Il ne sait pas qui je suis. Peut-être même plus. Peut-être qu'il ne sait pas que des choses existent. Il vit son présent. Il est bien dans ce présent. Il est peut-être bien son présent.

Je lui essuie les lèvres. Il n'arrive pas à avaler son yaourt que je lui présente dans une petite cuillère. Il est presque inerte. Mais ceci peut ne pas durer. Je suis préparé pour une explosion de larmes, pour un cri faible et profond à la fois (il n'a plus l'énergie de crier fort), pour un rire sans sens, fou, ou pour un sourire parfois béat, toujours sans sens.

Rien ne se passe. Rien n'arrive. Il est ailleurs. Très. Profondément ailleurs.

J'estime avoir eu une chance inouïe. Il n'y a que quarante places dans cette maison médicalisée. La concurrence est rude. Chacun essaye d'y placer son vieux le plus vite possible.

Un Alzheimer à la maison, c'est une catastrophe. Même si on trouve les aides nécessaires.

L'aïeul fait ce qu'il veut. (Qu'est-ce que le vouloir dans un cas pareil ?) Pendant que toi, tu es au boulot, lui, il fait ce qu'il veut. Il peut s'échapper à tout moment. Il peut aussi mettre le feu à la maison, déclencher un sinistre aquatique, biologique, informatique ou que sais-je encore.    

Ici, par contre, l'endroit est assez bien sécurisé. La direction assure une surveillance disséminée assez efficace. Le personnel, même agacé en fin de journée, est quand même bien instruit, sinon compréhensif – que peut-on comprendre à un fou sénile, à un sénile fou ? –, patient, prêt à aider le vieux sans esprit à retrouver sa place à table, ses couverts et son assiette, sa salle d'eau et son lit, pour la nuit... 

Je le regarde et je me laisse porter par un bateau plein d'idées – sur l'océan antique, entourant la terre plate.

Je me demande comment il est arrivé ici, où il se trouve maintenant. Sans Raison. Sans Âme. Sans Moi. Quand il est né, quand il a été... libéré dans notre monde, son Alzheimer était-il déjà présent ? 

« On ne naît pas femme, on le devient » a dit une très bête intello presque contemporaine, presque aussi bête que nous. (Sinon, pourquoi se rappeler ses mots ?).

Maintenant, sur l'océan antique qui entoure et contourne la terre plate, je découvre qu'il y a trop de mots dans cette citation. Le mot « femme » et le mot « le ». La phrase correcte serait « on ne naît pas, on devient ».

- Ça va, fiston ?

Sa main tremblante arrive à caresser ma joue. Dans ses yeux, beaucoup de tendresse mortelle et beaucoup d'espace, de distance. Il me reconnaît – de loin, de très loin, de nulle part.

Me serait-il possible ou plus encore, destiné, de suivre ses traces, de m'éloigner et de devenir comme lui ? Le Sauvage Effrayé se réveille en moi. Je ne me reconnais plus. À quoi bon me reconnaîtrais-je ?

 

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

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