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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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31 janvier 2018 3 31 /01 /janvier /2018 08:47

L'enfant de l'esclave

 

 

J'ai fait une indigestion. Une indigestion assez grave. Les huîtres, sans doute. Quoi d'autre ? C'est que j'aime les huîtres. C'est que les huîtres me donnent une sensation de luxe.  Même si ce n'est pas vrai. Même si tout citoyen lambda peut avaler ce mollusque. S'empiffrer même. Comme moi. Même s'il n'y a pas de récepteurs sensoriels pour le luxe. C'est quoi le luxe ?

Voilà une question à partir de laquelle on pourrait construire une réponse civilisée.

Les huîtres, pour mes ancêtres lointains, étaient la bouffe des pauvres. Comme les escargots. Comme tous les crabes, araignées et poulpes du monde. Nous étions une race de pêcheurs. Nous vivions au bord de la mer. Naturellement, nous mangions ce que la mer se donnait la peine de nous laisser manger. Nous étions humbles, naturellement. Toujours naturellement, nous mangions la mer. Nous étions arrogants, naturellement.

Mais humainement, nous étions des esclaves. Nous, ou plutôt eux. Mes hyper-ancêtres. Qui, eux, avaient été des humains libres. Libres et ignorants. Innocents. Ils ne savaient pas ce que Nantes veut dire. Ce qu'être embarqués pour les Îles veut dire. Ce que la peur, l'impuissance, la révolte et la haine, la défaite et la résignation veulent dire. Ce que la peau noire veut dire avec ses chaînes et ses coups de fouets reçus.

Voilà. Mes arrière grands-parents (que je n'ai pas connus) avaient raconté à mes grands-parents (que j'ai connus) la capture de leurs propres arrière grand-parents et leur transfert en la Martinique.

Je n'en sais pas plus. Et peut-être que ce que je sais, n'est qu'une connerie. Peut-être que toute cette histoire de l’huître et du pauvre, n'est que de la foutaise. Pour rétrécir les grands. Pour faire accepter aux autres le luxe. À nous, les républicains de gauche, par exemple. Et même à ceux de droite, pourquoi pas ?

Aussi grand ingénieur informatique que je sois, le premier regard de mes pairs Blancs ou Jaunes jeté sur moi, le Noir, est négatif. La race existe encore. Elle va exister encore un bon moment. Moi, j'appartiens à une race d'esclaves, né avec une peur subtile infiltrée dans mes cellules et dans les interstices de tout mon corps et dans tout mon être... Une peur révoltée, haineuse.

Cela étant, j'ai mangé des huîtres sans compter. Du luxe ! !

À la fin du colloque, ils ont mis six grandes tables sous les tilleuls centenaires du Parc de l'Abbaye. Ils ont ouvert deux mille huîtres. Deux mille de massacrées et d'englouties. Quelques couteaux électriques pour les ouvrir. Des personnes pour manier ces couteaux. Et que je te force la coquille, et que je te coupe le muscle adducteur, et que je te jette l'eau, que je te range le mollusque dans sa coquille pour que tu puisses le gober sans trop d'efforts.

Les plateaux sont transportés dans un petit camion frigorifique jusque sous les tilleuls. Les gobeurs se jettent sur les cadavres appétissants et savoureux étalés sur la glace brisée couvrant les énormes plateaux argentés. Ces cadavres qui glissent au long des œsophages dans le noir acide des estomacs... Les sucs gastriques, hépatiques et pancréatiques... Toutes sortes d'enzymes, des bactéries, des microbes... des mouvements péristaltiques... de la fécalisation... Ou, dans mon cas présent, de la défécalisation... du renvoi-vomi...

Voilà un segment de nous-mêmes.

Esclaves ou pas. 

C'est ainsi que je comprends aujourd'hui le monde. Peau noire républicaine, libre, de gauche, contenant une chair, une viande rouge capable de digérer des mollusques – deux mille, ouvertes aux couteaux électriques –, avalées avec un grand plaisir après les travaux complexes, participatifs, lourds, très valorisants du colloque... Capable de se faire intoxiquer par une de ces bestioles. De se laisser intoxiquer grave par un de ces cadavres...

Moi, un descendant des esclaves. Des esclaves toxiques.

Si du moins mes parents, mes aïeux, mes ancêtres – ma putain de famille aimante d'esclaves toxiques – pouvaient me voir !

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

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