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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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9 janvier 2018 2 09 /01 /janvier /2018 15:13

Plusieurs âmes

 

 

On l'a trouvé au cimetière. Dieu soit loué. Nous avons vécu la peur de notre vie. Il pouvait être n'importe où. En pyjama, robe de chambre et charentaises, il ne pouvait pas aller trop loin, bien sûr. Mais comme il n'est plus vraiment de ce monde, il n'aurait pas pu répondre aux questions éventuelles...

C'était plutôt une demi-fugue. Il ne savait pas ce qu'il faisait. Encore que, lorsqu'on l'a retrouvé, il nous a souri. Il nous reconnaissait. Enfin, il a reconnu maman. Pour ce qui me concerne, rien n'est moins sûr.

Il était assis par terre, au milieu de l'allée, à l'ombre d'un caveau très bourgeois. Un caveau riche et opulent. Très riche et très opulent. Une maison.

Il regardait vers le haut. Dans le ramage lumineux d'un tilleul, quelques oiseaux, des pies peut-être, faisaient un boucan assez consistant. Assez sérieux. C'est sérieux la nature. Des pies ou autre chose. Ce n'est pas mon point fort, les oiseaux.  

Il a souri donc à maman. Il s'est levé. Il a secoué sa robe de chambre et les pantalons de pyjama. Il a mâchonné quelques mots inintelligibles d'une voie haute et effacée, sans timbre.

Il s'est énervé : nous ne le comprenions pas.

- Beaucoup d'âmes.

C'est ce qu'il a dit. Enfin, c'est ce que nous croyons avoir compris, maman et moi.

Il fit un mouvement étonnement complexe et sûr. Il nous montra d'une main l'arbre lumineux et bruyant, de l'autre le caveau sombre et muet.

Le soleil dorait ses yeux verts, son regard inhumain. Posthumain.

Il partit vers la sortie. Comme ça, tout seul. Avec des pas mesurés, plutôt grands. Nous n'existions pas pour lui. Il se tenait un peu voûté. Mais pas trop. Il avait été un homme imposant. Même lourd, peut-être. Sûr de lui. Sûr d'être.

- Autrefois.

Oui, autrefois. Aujourd'hui il n'est plus qu'un vestige. En robe de chambre, pyjama, charentaises. Au cimetière. Un vestige égaré dans le cimetière. Uniquement. Et encore ! C'est ce que nous croyons, maman, moi et tous les autres. Mais qui sait où est la vérité dans un cas pareil ?

Avant de sortir, il s'est arrêté. Il nous attendait. Il attendait maman. Moi, il ne savait pas qui j'étais. Ou il ne me voyait même pas.

- C'est ce que je croyais.

Il avait pris maman par le bras. Ils s'étaient dirigés vers le passage piétons situé en face du cimetière.

Deux vieux. Un fou inconscient. Une mémé oppressée par son destin.

Sur le passage, une classe d'enfants en bas âge traversait la rue. Piaillements et bonne humeur inexplicable. Les deux accompagnateurs adultes faisaient attention aux voitures qui auraient pu faire leur apparition...

Papa s'est arrêté brusquement. Il a regardé les enfants. Il a tourné la tête vers moi. Ensuite, vers maman, et de nouveau vers les enfants. Et de nouveau vers moi.

Les yeux de maman se sont remplis de larmes.

- Je n'avais pas d'enfants – et pourquoi ?

C'est ce qu'il voulait me, c'est ce qu'il voulait nous dire, à maman et à moi. 

C'était sans vouloir nous, sans vouloir me faire mal.

- Pourtant, il l'a fait.

Il ne pouvait pas en être autrement.

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

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