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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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24 février 2018 6 24 /02 /février /2018 16:20

 

 

 

 

L'enfant du viol

 

 

     Oui, c'est exactement cela que je veux, Monsieur le Juge. Vous comprenez ? Je ne pourrai pas lui dire qui a été son père. Et comment. Comment il est devenu, comment il a été son père. Ni ce que j'ai foutu pour qu'il ne le soit pas.

     Vous ne pouvez pas savoir combien de fois j'ai voulu qu'il meure. J'ai dû me retenir comme une folle de ne pas lui mettre l'oreiller sur la figure. Aujourd'hui encore je crois être folle – de ne pas l'avoir tué.

     J'ai pensé qu'il serait mieux qu'il soit mort, plutôt que d'apprendre la réalité de sa venue parmi nous... Nous... Enfin, je veux dire, vous. Car moi... moi, je ne suis pas vous. Ni des vôtre. Je suis l'étrangère. Parmi vous. Une étrangère incommensurable ! Voilà ! Je n'ai pas un endroit que je puisse revendiquer ou qui me revendique. Je ne suis qu'une pauvre femelle, montée comme une chienne par un crétin fou qui m'obligeait non seulement à lui sucer la bite et lui lécher les pieds et le cul, mais lui sucer aussi la langue, avaler sa salive et lui dire « je t'aime, fais-moi un enfant ».

     Vous comprenez ça, Monsieur le Juge ?

     Lorsque je suis tombée enceinte, la première fois, il m'a affamée et il m'a frappé le ventre, la poitrine et les reins, il m'a brûlé l'utérus à l'eau bouillante jusqu'au seuil de la mort, jusque  j'élimine la gélatine en train de devenir fœtus...

     Plus tard... Plus tard, en revanche, il y a eu lui. Mon enfant. Il ne s'est pas laissé tuer. Il est sorti de moi avec tous ses bras, mains, jambes, pieds, oreilles et yeux... Ses yeux, surtout, Monsieur, ses yeux ! Nous nous regardions les yeux dans les yeux quand je lui donnais le sein ! Il ne l'a pas tué, le petit, l'autre. Je ne sais pas pourquoi. Franchement, pas. Je ne sais pas pourquoi il lui a laissé la vie. Pourquoi il l'a laissé en vie. Pourquoi il me l'a laissée... la vie !...  Cette vie !...

     Il a été plus fort que tout – le petit. Je pense ça plus que fort. Il sera, je pense plus fort que fort, plus fort que tout dans sa vie.

     Sauf ça. Je ne crois pas qu'il sera bien en apprenant que sa mère s'est fait kidnapper, séquestrer dans une cave aménagée pour vivre et pour se faire chier dessus, baiser et torturer... Par une montagne de chair et os et poils puant la sueur et la pisse et la merde et encore autre chose pour laquelle il n'y a pas de mot et que j'ai jamais rencontré ni avant ni après...

     Je pense que le rapport médical vous a déjà fait connaître tout ça. Je ne suis pas folle, Monsieur le juge. Je suis morte.

     Et si par fortune je serais amenée à ressusciter, tout ce qui s'est passé devrait rester dans le passé, congelé dans la glace noire de l'oubli.

Peut-être que je trouverais les moyens de partir pour l'Australie, par exemple. Pour la Tasmanie. Ou que sais-je encore. Pour le pays de l'Oubli. Il devrait exister un tel pays, s'il m'arrivait de vivre encore. Sans lui, ma vie ne sera qu'un enfer. Est-ce que je mérite l'enfer, moi ? Aurais-je fait quelque chose de tellement affreux, que... Non, Monsieur le Juge. Je ne me sens pas coupable. Pas plus que les Juifs qui ont survécu à l'Holocauste. Sont-ils heureux, avec ce désastre derrière eux ? Non ! Certainement pas. C'est pareil pour moi. Je ne rencontrerai jamais le bonheur, je crois. En tout cas, pas si je devais expliquer à mon enfant d'où il venait. Exactement ça. D'OÙ. Y a-t-il une explication pour ce d'OÙ ? Y a quelqu'un en état de pouvoir expliquer CECI ?  De lui expliquer, de m'expliquer, de nous expliquer ? !

Vous comprenez maintenant, j'espère, les raisons de ma démarche, Monsieur le Juge. Il faut qu'il soit né sous X, mon enfant. Il ne faut pas qu'il sache qui a été sa mère. Il ne faut pas qu'il sache d'où il venait...

     Ce satané d'OÙ !

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

 

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