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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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29 mars 2018 4 29 /03 /mars /2018 06:20

 

 

Tes soixante-dix ans de femme

 

 

     La porte d'entrée reste fermée. Ça ne sert à rien de frapper. On n'ouvre pas. Pourtant, la voiture de maman est devant la porte du garage. À côté d'elle, une autre. Maman a peut-être des invités. Ils doivent être quelque part dans la maison. Dans la tour aux mouches. (Elle adore la montrer aux invités. Même s'il y a toujours trop de mouches à l'intérieur – Dieu sait pourquoi.) Ou, peut-être dehors, dans les terres.

     Je klaxonne. Rien ne bouge. Klaxonne. Rien. Je m'assois sur les marches qui mènent à l'intérieur et j'allume une cigarette. Je regarde les hortensias qui poussent en abondance à côté de l'escalier. Ensuite la verdure de l'érable. Les branches touchent le toit de la demeure. Ce n'est pas un château (trop petit). Ni un manoir (trop vieux). Ni une maison de maître (trop grande). C'est quelque chose sans queue ni tête. Un hybride. Des pierres du XIIème (dans le portail solitaire). Des pierres du XIVème (dans la grande salle inhabité – le sol aux énormes pavés inégaux et glissants de couleur claire). Des pierres sans âge (dans le mur circulaire de la tour aux mouches déjà évoquée – construite je ne sais pas quand, offrant une vue assez belle sur la propriété et sur le pays ; le tout entre les mouches qui bourdonnent avec beaucoup de force et d'énergie : c'est leur univers... c'est mon obsession...). Le bâtiment en tuf calcaire (ajouté au milieu du XIXème), où se trouvent les chambres et les pièces à vivre d'aujourd'hui. Les garages et la buanderie (en béton gris). Les bâtiments du haras (avec leur neuf box pour les chevaux ; avec des bêtes dedans).

     Maman n'est pas trop seule, aujourd'hui. Elle a deux aides ménagères. Nous, ses cinq enfants, allons la voir assez souvent. Elle n'est pas trop seule, donc. Elle est petite, menue, décrépie mais toujours élégante et vive, voire alerte. Elle n'a jamais été seule. Nous, les cinq enfants, avons quatre pères. Nous sommes sa non-solitude garantie.

     La propriété, beaucoup plus riche en terres au début du XXème, vient du père de maman, un paysan plein d'énergie qui a su naviguer entre les allemands et les résistants, en se dirigeant vers le génie civil. Il a fait sa fortune surtout dans les grandes villes. Maman, ensuite, comme seule fille du ménage, a hérité de tout.

     Elle aime la broderie, l'histoire antique et les chevaux. Et les mecs. Elle fut courtisée et récourtisée plus pour son argent que pour ses qualités de femme. Elle y laissa des plumes. Tous ses mariages, fêtés avec une certaine pompe, lui apportèrent des enfants et des divorces coûteux. (Nos quatre pères vivent assez bien avec les pensions alimentaires que leur verse maman. Les ragots de « la société » abondent. Mais sans trop de méchanceté.)

     Maman a su s'imposer dans la région. Elle est riche. Elle a son mot à dire dans les commissions, comités et conseils du bled. Elle est marivaudée à la provinciale pour son argent. Elle le sait plus que bien. Elle ne prend pas la grosse tête. Elle tient la caisse du Secours Catholique locale lors des ventes publiques. Elle joue à la belote et aux boules avec les autres natifs. Elle monte à cheval. Même avec ses soixante-dix ans et en dépit d'un grave accident soldé avec les os du bassin presque en miettes. (La jument avait trébuché. Maman est tombée. L'animal aussi – en l'écrasant. Il y vingt-cinq ans. Elle a aimé et aime toujours les chevaux. Le flambeau est repris aujourd'hui par Albertine, notre sœur aînée. Mais de toute façon maman a un employé pour ses bêtes...)

     Je jette la cigarette. Je me lève et j'essaye encore une fois la porte. Toujours fermée. Qu'est-ce que je croyais ? Je vais à la voiture et, en regardant vers la façade du bâtiment, je klaxonne de nouveau. J'aperçois un soupçon d'animation à l'une des fenêtres de la chambre de maman. J'ai l'impression de voir deux silhouettes.

     La fenêtre s'ouvre et la tête de maman fait son apparition.

     - Qu'est-ce que c'est ?

     Je souris. Elle ne me reconnaît pas. Elle n'a pas mis ses lunettes. Ses cheveux sont ébouriffés. Ensuite, elle me reconnaît. Elle me fait signe d'attendre. Elle vient m'ouvrir après plus de trois minutes. Elle me conduit dans le salon. Là, affalé sur le canapé, un homme du troisième âge, peut-être un peu plus jeune que maman. Les lacets de ses chaussures sont défaits. Il se lève et maman fait les présentations. Il a l'air sympathique.

    Encore une aventure, maman ! Du haut de tes soixante-dix ans bien révolus !

     Je suis un peu jaloux. Moi, le quatrième dans la lignée. Moi, la quarantaine bien révolue !

     Jaloux de toi, maman. De tes soixante-dix ans de femme.

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

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