Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
  • Contact

Profil

  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

Rechercher

5 avril 2018 4 05 /04 /avril /2018 08:14

 

 

RTT

 

     Ça me gêne. Il y a quelque chose d'indécent dans cette histoire. J'ai honte de ce que j'ai fait. De ce que nous avons fait, nous tous, les quatre-vingts salariés de la boîte.

     Le petit est mort. Mort, comme on dit, dans les bras de son père.

     Sa mère n'existait plus depuis un bon moment déjà. Elle était partie un beau jour, comme ça, sans crier gare. Amant, pas amant, qui le sait ? Gaëtan ne s'est confessé à personne. Nous avons seulement appris, un peu par déduction, que sa femme l'avait quitté.

     - Gaëtan est resté seul, avec le petit.

     Il n’était pas encore malade, le gamin. Mais il ne pouvait pas ne pas tomber malade et ne pas mourir, comme il l'a fait – avec un tel père.

     Je pense qu'il y a eu une lutte à vie et à mort, entre le fils et le père.

     - C'était l'un ou l'autre.

     Ce fut l'autre, le gamin.

     Gaëtan était traversé par des foudres aveugles. Il ne pouvait pas sauver son fils. Tous ses caresses, tous ses soins, toutes ses nuits de veille au chevet du gamin souffrant, toutes ses pensées dont je ne peux mesurer ni l'étendue ni la profondeur, toute l'énergie dépensée – pour la vie, pour la mort du gamin ? qui sait ? – furent inutiles.

     Nous autres, nous avons trouvé bon de cotiser moyennant nos RTT – pour que le père puisse accompagner son fils vers la mort. Jusqu'à sa mort. Nous lui avons donné un peu plus de cent-quatre-vingts jours de nos RTT. Cent-quatre-vingts jours macabres, dirais-je maintenant.

     Nous ne l'avons plus vu pendant six mois. Nous avons eu de ses nouvelles (de leurs nouvelles) de temps en temps.

     Le petit est mort. Son cancer de foie a eu raison de lui.

     Gaëtan est revenu parmi nous. Il n'était plus le même. Nous non plus.

     Je me dis que, normalement, je ne devais pas être gêné. Ç’a été une bonne action. Mais, je ne sais pas, je ne la sens pas comme ça. J'ai presque honte de regarder Gaëtan en face. Et souvent, je surprends la même chose chez les autres. Que ce soit Gaëtan ou les autres. Nous ne pouvons plus nous regarder honnêtement dans les yeux.

     C'est comme si ce que nous avons fait serait trop grand pour nous.

     - Ceci, pour la partie belle et bonne de l'histoire.

     Mais il y a une autre.

     - Ce que nous avons fait n'aurait pas dû être fait.

     Leur lutte à vie et à mort, n'était pas nos oignons. Nous ne sommes ni des parents, ni des amis proches de Gaëtan. Pourtant nous avons agi « comme si ». Maintenant, nous voilà devant la chose accomplie.

     - L’enfant est mort !

     J'ai un sentiment de honte. Gaëtan m'irrite par sa simple présence. S'il avait un peu de bon sens, il démissionnerait et partirait ailleurs. Au bout de la géographie. Là, où il ne risquerait de retrouver aucun des nous.

     - Je pense que je suis devenu fou.

     Peut-être. Pas loin.

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

Partager cet article

Repost0

commentaires