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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 06:35
 
 
                              Dématérialisations
 
 
     Club de bridge parisien. Dos à dos, mur à mur avec le Cimetière de Passy.  Le Cimetière est creusé sur le sommet d'une colline dont les versants descendant vers la Place du Trocadéro sont enveloppés par un mur en pierre avec, sur lui, un bas-relief imposant qui me laisse assez indifférent.
Dans le Cimetière il y a les morts du cimetière.
     Je joue avec un très bon joueur, un Serbe que je paye généreusement au noir. Il entretient ainsi sa famille : une femme et deux enfants. Son regard me dématérialise. Je n'existe pas trop pour lui. Je suis un porteur de porte-monnaie et de prostate.
     Jadis, la prostate m'obligeait assez souvent à quitter la table pour aller vider ma vessie. C'était une opération de plus en plus laborieuse, si je peux me permettre. Maintenant, c'est le manque de prostate qui m'oblige de passer assez souvent aux toilettes. Changer les couches, s'il vous plaît.
     Lorsque je devais transporter ma glande pas trop en forme et ma vessie aux toilettes, je me faisais remplacer par le barman. Aujourd'hui, quand je n'ai plus de glande, c'est davantage le cas. Le barman est un Sri-Lankais assez jeune, qui, entre deux cafés, thés, cocas et autres vins et alcools, remplace les vieux qui vont aller pisser avec ou sans leur prostate (comme moi), ou les vieilles qui ont un nez à poudrer ou un coup de fil à passer. Il a des enfants lui aussi. Comme le Serbe. Comme tant d'autres. Comme moi, par exemple. Il joue pas mal. Mais pas à la hauteur de mon Serbe. Je me demande, par ailleurs s'il ne rend pas d'autres « services » aux vieilles... (Peut-être le Serbe aussi ?) Le regard du Sri-Lankais me dématérialise lui aussi. Mais pas comme celui du Serbe. Pour lui, je suis déjà dans l'espace de son Bienheureux Bouddha. Enfin, c'est ce que je crois.
En tout cas, autant l'un que l'autre me dématérialisent.
     La chose est valable pour certains autres des membres du club. La plupart sont comme moi. Riches, vieux, prostatiques, arthrosiques, ne sachant quoi faire du temps qui leur est encore accordé, la jacasserie, le râle, le bridge mis à part.
     Enfin, il faut faire avec.
     Je les dématérialise moi aussi. Tous.
     En conséquence, maintenant, lorsque je finis difficilement à changer mes couches pleines, remplies de la pisse accumulée depuis une heure et demie, je vois, en dématérialisant tout le monde, comment entre le Serbe et le Sri-Lankais a lieu un échange de coups de revolver. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Ce n'est pas mon affaire, d'ailleurs.
     L'assistance, courageuse, couchée par terre, se cache sous les tables. Il y a des cris, bien sûr. Il y a des coups de fils passés à la police et aux proches.
     Il y a les deux morts, le Serbe et le Sri-Lankais, baignant dans leur sang... Il y a leurs femmes, en pleurs, dans leurs maisons respectives, entourées de leurs enfants respectifs... Dans leurs regards je vois la dématérialisation de leurs époux et pères. La perte. Tout est dématérialisé maintenant. Perdu. Tout.
     Il y a aussi le regard de mes enfants à moi. Un regard invisible. Je le sens fortement avec d'autres sens que celui de la vue, pourtant. Plusieurs regards malmenés, condensés, devenus un regard unique. Ils me considèrent comme un fou... unique. Le leur. À raison, sans doute. Un fou sans prostate et sans raison. En me déclarant fou, ils veulent extirper ma raison, à l'instar de ceux qui, pour pouvoir me déclarer vieux, ont extirpé ma prostate...
     Je ne suis pas bien. Je suis dématérialisé.
     Je suis complètement out. Je suis riche. Je vais mourir comme ça, riche – et out.
     Je finis de changer mes couches. Je me lave les mains. (Au moins ça.)
     Je regagne la salle de jeu. Ici, tout est en règle. Rien de changé. Le Sri-Lankais me cède la place, comme une machine, comme un machin. Un machin sri-lankais. Le Serbe, lui, en machin serbe, regarde quelque chose à travers moi. Quant à moi... Un machin toujours, moi aussi. Un machin tout personnel...
     Je jette un coup d’œil autour.
     O.K.
     Tous les machins sont en place, dématérialisés. Je me meurs.
     Viendront-ils me tenir la main dématérialisée, me ranger l'oreiller dématérialisé, quand je vais me dématérialiser, quand je vais mourir (riche – et out), viendraient-ils auprès de moi mes enfants... dématérialisés... ?
     Viendront-ils me tenir la main dématérialisée, me ranger l'oreiller dématérialisé, quand je vais me dématérialiser, quand je vais mourir (riche – et out), viendraient-ils auprès de moi mes enfants... dématérialisés... ?
     (Aïe, aïe, aïe !)
     (La réalité est tellement inconsistante..., dématérialisante !)
 
En vente sur Amazon (version brochée), sur Kindle (version ebook)
Blog : www.alexandre-papilian.com/

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