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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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24 juin 2018 7 24 /06 /juin /2018 06:12
 
 
 
                        Ma maman sur la moto
 
 
     Je suis méchant. Les copains me le disent de plus en plus souvent. Les profs aussi. Mon papa, pas moins. Sa mère aussi. Et pas mal d'autres encore.
     Ce n'est pas vrai. Je ne suis pas méchant. Je ne sais même pas ce que ça veut dire. Je ne coupe pas les vers de terre en deux, comme Florian ou Nono. Je n'arrache pas les ailes ou la tête des mouches, pour voir comment elles mettent du bordel dans leur vie.
     Je respecte les vieux. C'est à dire que je m'en fiche de leur existence. Et si j'en croise un, je l'évite, pour ne pas en avoir affaire à lui.
     Les filles peuvent être tranquilles. Je ne vais pas leur arracher les cheveux. Je ne vais pas leur trousser les jupettes. Pour voir quoi, d'ailleurs ? Non, mais franchement, les garçons doivent être assez bêtes pour vouloir voir une petite culotte qui n'a rien de spécial.
     Je ne mens pas... Enfin, pas trop. Je rapporte la monnaie quand je dois faire des courses. Bref, je suis sage comme une image.
…     C'est pas vrai. Il ne manquerait plus que ça, que je sois sage. Que je mène une vie sans aucun sens. Ni parfum. Ni goût.
     Peut-être serait-il recommandable de ne pas se battre. Mais comment faire ? Se battre a été au début quelque chose de nécessaire. Maintenant c'est devenu un plaisir. Pas toujours, naturellement. Il y a des moments où ça peut faire mal. Mais quand ça fait du bien, c'est extra. Plus que, même.
C'est ça que d'être un garçon. J'ai douze ans.
     Je suis modeste et prudent. Douze ans. Tiens donc ! J'en ai déjà douze. Et j'en aurais encore beaucoup-beaucoup d'autres. Beaucoup plus. Et peu importe si d'autres auront eux aussi beaucoup d'années à vivre. C'est pas mes oignons.
Mes oignons c'est une toute autre chose. Et tout à fait ailleurs.
J'ai eu comme cadeau d'anniversaire pour mes douze ans, le droit de monter sur la moto de maman.
     Jusque là, je pouvais essayer le casque du passager. C'était déjà quelque chose. Je pouvais même grimper sur l'engin à l'arrêt et mettre les mains sur le guidon. Un vvvvrrrroummm- vvvvrrroummm bien fait avec la bouche me donnait des frissons. C'était pas mal.
     Mais c'était tout. Je n'avais pas le droit de grimper sur la place du passager et faire des courses avec maman.
     Maintenant, oui. C’est mon cadeau d’anniversaire.
     La moto de maman est trop belle. Elle n'est pas trop grande, mais fort rapide et agile. Les couleurs me plaisent beaucoup. Vert et bleu. Tout ça, métallisé, bien sûr. Elle fait un bruit ni trop bas, comme les motos des ultra-mecs, ni trop aigu, comme celui des mec-moustiques.
     Quand maman monte sur sa moto, ses fesses et ses hanches collent à la machine. C'est rond et doux. Tout ça. Elle se penche beaucoup en avant. Elle est presque couchée sur la moto et ça nous donne une forme aérodynamique spéciale, très-très.
     Lorsque je monte, je mets mon casque, comme maman. Je mets les pieds sur les deux trucs pour les pieds. Je mets les mains autour du ventre de maman. Je me colle à elle. Elle préfère ça, plutôt que de me savoir accroché à je ne sais pas quoi dans un équilibre impossible. Elle dit aussi improbable. Mais, enfin, ça n'a pas beaucoup d'importance.
     Comme je suis collé-collé à elle, elle peut se coller à son tour à la moto et faire corps commun avec elle. Forme aérodynamique, comme j'ai dit. Ensuite, on peut faire tous les mouvements possibles. Nous démarrons très vite et très bien. Nous nous faufilons parmi les autos et nous faisons des bras ou des doigts d'honneur mentaux aux idiots qui se rangent devant le feu, en clignant disciplinés de leurs clignotants.  Nous sommes tout vitesse ou tout freinage plus ou moins violent. Nous sommes un mouvement pour lequel je ne trouve pas les mots.
     Souvent, je suis heureux. Comme ça.
     Cela étant, si un camarade d'école fait une réflexion désagréable (genre : « ta mère sur la moto et mon cul sur la commode » ; ou autres, formulées sur un ton persiflant ou insultant), je sors de mes gonds et mes frappes partent avant même que je m'en rende compte.
     Ce qui m'énerve le plus, c'est le regard que certains posent sur maman quand elle est sur sa moto. Je n'aime pas ce regard. Ni celui qu'on pose sur moi parfois. Ce mélange de raillerie et de haine, d'outrage et de mépris piteux. Je n'aime pas ça. Pas du tout.
     J'ai envie de voir ce qu'ils ont dans leurs boyaux ceux-là. Je suis pas loin de leur ouvrir le bide puant avec un grand couteau bien affûté.
     Je n'aime pas leur regard.
     Leur regard de mes douze ans.
 
En vente sur Amazon (version brochée), sur Kindle (version ebook)
Blog : www.alexandre-papilian.com/
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