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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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10 août 2018 5 10 /08 /août /2018 13:53
 
 
                                                                   Un beau jour
 
« On ne naît pas femme. On le devient. » Formule autant célèbre qu'inepte. Elle a fait pourtant long feu. Si on changeait un mot, un seul mot, la formule prendrait pourtant tout son sens. Celui confirmé par la pratique publique. Par la banalité. Par l'évidence de cette banalité et par le confort du déjà vu, du déjà vécu, du déjà mort.
 
- Par le bon sens.
 
« On ne naît pas vieux, on le devient. » Voilà la bonne phrase. Voilà la contre-ineptie.
 
J'en suis une des confirmations possibles. Une des confirmations vraies.
 
- Une.
 
J'ai vieilli presque sans m'en rendre compte. (On ne sait pas trop quand commence cette foutue vieillesse.) Pour moi, le premier signal a été le moment où j'ai dû demander l'aide de Bibi pour une histoire d'Internet. Elle me l'a résolue en deux temps trois mouvements. Elle était née avec l'ordi annexé à l’ombilic. Elle vit avec et à travers. Même si maintenant elle n'utilise plus beaucoup l'ordi. Tout est sur son téléphone, maintenant. Téléphone. Smartphone et autres folies du genre.
Je la regardais clapotant sur le clavier. De temps en temps elle marmonnait des choses. J'avais l'impression très nette qu'elle portait un vrai dialogue avec la machine. Ou avec la machine logée dans sa tête.
 
Sais pas. Peut-être.
 
...La Seine continua de s'écouler sous le Pont Mirabeau et je me retrouvai arrière-grand-père.
 
Ça veut dire qu'aujourd'hui j'ai des ecchymoses sur les jambes. Que je porte une robe de chambre qui sent la vieillesse. Que j'ai ma place, dans un fauteuil, face à la fenêtre qui s'ouvre sur l'Avenue Kléber...
 
Ça veut dire que nous sommes riches (ma fortune a fait la fortune de mes descendants) (des bourges dégueu) et que nous habitons ensemble, dans ces quatre appartements Avenue Kléber.
 
Ça veut dire que j'ai trois aides-soignantes qui me soignent avec beaucoup de doigté.
 
Ça veut dire que je devrais être content. Et patient.
 
Je ne le suis pas. Surtout quand on m'amène, pour le voir, l'ultime rejeton de notre arbre généalogique. Un petit garçon de presque trois ans, maintenant.
 
- Un être qui n'a rien à foutre de mon être à moi.
 
Ses jouets sont des choses moches, ridicules, idiotes, sans personnalité, inabordables.
 
- Des trucs à l'écran et aux mouvements de robots.
Il m'énerve beaucoup. Il donne l'impression que le monde lui appartient. Ou, du moins, qu'il va lui appartenir. Moi inclus.
Je pique ma crise. Je crie et je frappe des pieds. Qu'ils le fassent sortir ! Dehors !
 
Ils me trouvent gaga, gâteux. Fou, même. – Je ne suis qu'affolé. Ils ne se rendent pas compte que je ne suis pas monté dans le train du futur. Pour eux, ça existe, le futur. C'est cet enfant. (En réalité, ils devraient regarder vers moi, comme paradigme de leur futur. Ou, enfin !, qui sait ?) Pour moi, non. Cet enfant est ce que je vais laisser derrière moi. Derrière, il y a le passé.
 
Eux, ils ont grandi avec des séries TV, avec des piratages informatiques, avec des SMS et des MNS, avec des Twitters, avec des « réseaux de socialisation », avec des « zappings », avec une atomisation rapide, brutale, minéralo-bio-numérico-socio-inhumanisante de la société – et je ne sais pas quoi encore.
 
Pour eux, c'est du présent. Pour moi, du futur présent intouchable. Un futur qui m'a échappé. Qui m'a laissé tomber. Qui est en train de m'éloigner de la vie. Qui va me tuer.
 
- Je peste.
 
- Je me suis vieilli jusqu'à la vieillesse.
 
(La formule me paraît très juste, malgré son incongruité grammaticale.)
 
Je ne pige pas comment ils fabriquent la cohérence, mes descendants. Il m'est impossible de sentir « en quoi consiste la consistance » pour eux.
 
Je crains le pire : qu'ils n'en aient pas besoin. Ni de consistance, ni de cohérence. Je me demande même si la consistance et la cohérence seraient vraiment réelles (et importantes). Vu que je les ai perdues, moi. Et la consistance, et la cohérence. S'il se trouvait que je les ai eues un jour.
 
- Un beau jour.
 
En vente chez moi et sur Amazon (version brochée), sur Kindle (version ebook)
Blog : www.alexandre-papilian.com/
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