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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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23 septembre 2018 7 23 /09 /septembre /2018 12:50
 
 
                                                      Devant l'église et devant la mosquée
 
Je ne vais pas tourner autour du pot. Je vais attaquer bille en tête l'épisode dont le catalyseur a été Monsieur Sardine.
 
Je l'ai aperçu aujourd'hui à l'Église du Sacré-Cœur.
 
- Mais qu'est-ce que tu foutais là, toi ?
 
La question n'est pas digne d'une réponse, je trouve. – Et je le dis.
 
Il m'arrive de m'y rendre. (Il n'est pas interdit d'aller se fondre dans la masse des pratiquants chrétiens, n'est-ce pas ?) Ce sont des catholiques, certes, par conséquent des primo schismatiques – par rapport aux byzantins (les ancêtres des orthodoxes – dont moi !) –, mais des chrétiens néanmoins. Tout aussi chrétiens que les schismatiques d'après, huguenots, protestants, anglicans, calvinistes et autres luthériens, voire mormons ou que sais-je encore.
À la sortie de la messe, dimanche à midi, les trottoirs entourant l'Église sont noirs de monde. Les gens se rencontrent, se saluent, se sourient l'un l'autre avec plus ou moins de politesse, d'hypocrisie, de jalousie. L'instinct grégaire élevé au grade de conformisme social leur donne satisfaction.
 
C'est dans cette meute paisible que je l'ai retrouvé.
 
- Je parle de Monsieur Sardine.
 
Égal à lui même, grand, sans trop de chair sur ses os, avec une tête massive et bien chauve, la peau parsemée de tâches de vieillesse, un peu voûté, habillé comme toujours en vert et gris, il se faisait remarquer par sa bouteille d'oxygène qu'il cachait dans un sac accroché à son épaule et, bien entendu, par les deux tuyaux en plastique transparent, reliés à cette bouteille, qui lui entraient dans les narines.
 
Et j'ai eu une révélation, une image sensitive.
 
- J'ai vu l'air.
 
On ne le voit pas, de coutume, d'accord ? C'est la matière la plus invisible qui soit. – Je parle de l'air. – Moi, je l'ai vu. J'ai vu l'air inspiré et expiré par les poumons de ceux qui étaient là et de tous leurs contemporains. Pollué par la misère de leurs poumons. Ingurgité par les plantes purificatrices. Expulsé dans... l'atmosphère.
 
- Cyclé et recyclé, quoi !
 
Oui, quoi ! Oui !
 
J'ai senti, comment dire, mon appartenance intime à la vie et au monde, partagés ceux-ci, la vie et le monde intimes, avec toute l'existence non-intime retenue par et sur la terre.
 
- Et, tout naturellement, avec toute l'inexistence pendante.
 
Tout naturellement. – Avec la mort, aussi, bien entendu.
 
- Bien entendu.
 
Ce qui rend la mort acceptable, voire agréable. Pour moi, du moins.
 
Mais lui, Monsieur Sardine, faisait bande à part. L'air qu'il utilisait pour remplir ses alvéoles pulmonaires ankylosées, pour ne pas dire constipées, n'appartenait pas à l'air commun. Il ne prenait pas contact avec l'univers, Monsieur Sardine, mais avec la bouteille d'oxygène. Il expirait, ensuite, Monsieur Sardine, mais ce qui partait dans l'atmosphère que nous autres étions condamnés à inspirer n'était pas quelque chose de naturel, et encore moins quelque chose de sain.
L'avant-veille, il jouait à une table voisine, en face d'une brave pouffiasse octogénaire mi-chauve dégorgeant de bijoux éclatants, la chaire ronde et molle et la voix aiguë, qui dispensait dans l'univers des sentences sans appel approuvées sans appel ni réserves autant par son partenaire, Monsieur Sardine, que par leurs deux adversaires, une trop brune septuagénaire décharnée, adepte de la fatalité incontrôlable au jeu, et une invisible passe-partout qui attendait plus passivement que la moyenne nationale la fin finale.
 
La pouffiasse, statuaire, enfin, digne, s'insurgeait contre les musulmans qui, le vendredi, juste à l'heure où les joueurs de bridge se dirigeaient vers leur Club, envahissaient les alentours de leur Mosquée.
 
- Elle se trouve dans la même rue que le Club, la Mosquée.
 
Sacrée Mosquée ! Sacré Club !
 
On apprit en les écoutant que la Mosquée, un ancien atelier de je ne sais pas quoi, achetée il y a vingt ans par les musulmans – par qui ? avec quel argent ? s'indignait la pouffiasse –, était aujourd'hui entièrement refaite à l'intérieur. Elle était même très belle, à l'intérieur. La télé locale même avait même réalisé un reportage.
 
- Le comble !
 
Ce qui gênait surtout était le fait qu'ils faisaient leur prière le vendredi.
 
- Ils ne peuvent pas faire ça comme tout le monde, le dimanche ?
 
- Pour ne pas parler du dernier scandale, avec leur viande halal !
 
Et Monsieur Sardine, dans tout ça ? Eh, oui ! Je l'ai retrouvé aujourd'hui, disais-je, fondu dans le troupeau des primo schismatiques, sur les trottoirs noir de monde de l'Église du Sacré-Cœur. Avec ses tuyaux dans les narines et sa bouteille d'oxygène cachée dans un sac accroché à son épaule.
 
- J'ai eu le cœur brisé.
 
Car c'est comme ça que nous sommes, nous autres :
 
- Miséricordieux.
 
Nous autres – moi même.
 
Moi !
 
En vente sur Amazon (version brochée), sur Kindle (version ebook)
Blog : www.alexandre-papilian.com/
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