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Croquis

Vendredi 25 juillet 2008 5 25 /07 /Juil /2008 13:12

 

                Avant propos

Parfois, un très léger battement d’aile du papillon suffit pour détruire un monde. ---------- Aussi, pour en créer un.

C’est l’impression fragile et fugitive vécue avant d’écrire ce qui suit. ---------- Pareil, après l’avoir écrit.

Right ? ---------- Wrong ?  

 

Bucolique avec des Danois

           

Il bruinait. Au bord de la route, le vert des arbres paraissait un peu plus foncé que de coutume. L’air sentait agréablement l’humidité, le brouillard ; un peu la fraîcheur. Le ciel était blanc, indéfiniment haut ou bas.

Christian tourna à droite. La voie communale commença à sillonner entre des petites parcelles de vigne, de broussaille, de défriche. Ici et là, quelques outils de vendangeur, abandonnés au bord de la route. Des grands vendangeoirs en osier et en plastique, avec des bretelles. Des récipients plus petits, à moitié pleins d’eau, ou, peut-être, d’un autre liquide.

Un lièvre sauta pendant quelques secondes dans l’herbe, à gauche. Il trouva une brèche dans la broussaille. Il y disparut.

- Nous tombons mal, dit Marion. Ils bouffent tous, à cette heure-ci. La France profonde !

Les Danois, derrière, regardaient le paysage qui roulait d’un côté et de l’autre de la voiture. Ils avaient l’air sinon content, du moins non-contrarié, tranquille.

La voiture tourna à gauche, cette fois-ci. Elle emprunta une route couverte des graviers. La propriété n’était pas loin. Deux hangars, les grandes portes ouvertes, laissaient voir, d’un côté et de l’autre de la voie, des engins rustres. Des objets qui pouvaient être tout aussi bien des machines « raisonnables » (outil de travail – ou de torture), que des absurdités témoignant d’une histoire et d’un présent stupides.

La route tourna de nouveau à gauche et commença une descente assez vertigineuse.

- Quand il y a du verglas, ça doit être un désastre, fit Christian en freinant doucement.

Ils entrèrent dans la cour de la propriété. Le gravier blanc, soigneusement choisi et répandu sur toute la surface, paraissait lumineux ; il donnait de l’éclat intérieur au volume formé par les bâtiments d’autour, de la même hauteur, l’équivalent de deux niveaux.

À droite, un groupe de visiteurs, des blancs, des asiatiques et des noirs, des touristes américains probablement, écoutaient les explications d’un homme entre deux âges, vêtu d’une pèlerine capuchonnée. Il y avait des parapluies ouverts, au-dessus de leurs têtes.

Il bruinait.

L’homme entre deux âges, qui éduquait les Américains sous la pluie fine et fraîche et qui allait leur faire commander des cartons et des re-cartons de bouteilles, n’était autre que le père de Jeannine, qui, quant à elle, naguère, poussée, dirait-on, par le génie du lieu, s’était laissée happer par l’amour déclaré de Gaston, animer même par cette attraction, par cette disqualification, démembration individuelle, s’était fait insuffler une tout aussi forte énergie d’attraction, d’amour, de dépersonnalisation individuelle et de recomposition dans un être fusionnel avec Gaston... C’était lui, donc, l’homme à la pèlerine capuchonnée, le propriétaire de l’exploitation. L’ancêtre de Jeannine. Un grand amoureux de ses terres qui, elles, une fois le regard du maître posé sur elles, une fois pénétrées par l’énergie immatérielle de ce regard, une fois que le maître leur eût insufflé son esprit, donnaient le plus-que-du-vin qui ensorcelait maintenant les Américains ; pareil – tous les jours, toutes les nuits, toutes les heures – tous les autres, fusent-ils des visiteurs, des maîtres, des employés...

Dans la grange d’en face, une vingtaine de vendangeurs, la plupart très jeunes, des garçons et des filles, des étudiants ou des élèves, à côté de quelques figures plus mûres, de méridionaux ou de gitans, étaient assis autour d’une longue, très longue table. Ils mangeaient. Ils parlaient. Ils riaient.

Les nymphes du ruisseau qui susurrait bucoliquement quelque part derrière la grande maison familiale, chantaient doucement, très doucement, très-très doucement, doucement-doucement...

Dans la maison, Gaston et Jeannine radieux et triomphants comme toujours, plus qu’heureux, perdus, avec une immense joie exultante, dans leur être partagé, mélangeaient le centaure à la sirène, le sylphe à l’ondine, tandis que leurs farfadets, les petits-enfants du maître du lieu, fourmillaient un peu partout, en risquant leur vie à chaque instant et en devant leurs vies à leurs anges gardiens seuls, qui se montraient très actifs et plus forts que l’inventivité extrêmement riche des lutins...

Les Danois, mais aussi Christian et Marion, étaient tombés sous le charme du lieu, de l’esprit du vin, n’est pas ?, si ce n’était pas autre chose, qui ne pouvait pas porter de nom, sous la petite pluie fine, sur les terres, sur la propriété des heureux vignerons.

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Dimanche 29 juin 2008 7 29 /06 /Juin /2008 15:13

Avant propos

Quoi de plus inquiétant que l’infécondité ? ----------- L’espèce, dans son entier, s’en excite. ----------- Et au-delà d’elle, qui sait ?, peut être même Dieu.

L’infécondité soutenue est plus diabolique – naturellement – qu’un cataclysme… naturel (sic !), quoi qu’il soit. Endiablée, la mort lente, invisible (au début), désespérante car inéluctable quant à la totalité (à la fin), s’empare de tout un chacun… On a la mort seule ----------- comme seul avenir.

Les Saintes Écritures parlent de la Création finie avec l’érection d’un couple, d’un homme et d’un femme voués à la copulation inconsciente et incontrôlée, comme les bêtes, mais aussi – et souvent tragiquement – à l’union consciente et contrôlée (par la psycho-morale ou, au contraire, par la psycho-sociologie…), comme les humains. ----------- Après quoi, il n’y aurait plus eu de Création, Dieu s’éloignant de plus en plus de ses créatures, en les repoussant, en les abandonnant ; ----------- ses créatures qui, elles, ne voulait plus d’ailleurs depuis long, longtemps  être les siennes, mais… libres.

Quelle histoire ! ----------- Libre de quoi, lorsque l’humanité se laisse absorber par son futur ? ----------- libre de quoi, lorsqu’elle se laisse  diriger vers son avenir par la copulation ?

Hier encore, n’est-ce pas ?, il nous fallait deux – pour en faire un ! ----------- Hier, encore, l’avenir  (n’)était (qu’)un avenir copulatif. ----------- Toujours copulatif. ----------- Trop copulatif. ----------- Trop ! ----------- Trop c’est trop ! ----------- Une… servitude de trop, dont il fallait bien en libérer un jour.

Aujourd’hui, ça y est ! On y est ! ----------- Des nouvelles techniques procréatives ont commencé par éliminer la partie masculine. On n’a plus besoin de mecs pour « se la mettre en cloque ». Les sexe-toys et le clonage font bien l’affaire. Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’ils nous ont apporté ces andros ?  Des guerres et de la soumission. La civilisation des Messieurs n’est qu’un gigantesque parasitoire. Ils ne peuvent pas porter une grossesse, les bonhommes. Leur Homoncule n’est jamais sorti de sa cornue alchimique. Alors, ils exploitent la féminitude, les hercules-apollons-jules ! Les gonzesses, ils les fécondent. ----------- Dites donc ! -----------  Comme si elles ne pouvaient pas faire ça ----------- toutes seules ! ----------- Mais si, mais si ! Elles pouvaient le faire. Et si elles le faisaient, elles le font et le feront. ----------- Sans se soucier de ce qui les attendrait derrière la porte. Notamment une terrible solitude sordide, comparable néanmoins à la terrifiante solitude de Dieu…

La brève histoire d’un bizarre sentiment d’émasculation de la société (pouvait-on, avec ou sans ironie, parler d’une certaine émasculation sociologique ?), qui suit, sera peut-être révélatrice d’une certaine Tristesse ----------- immense ----------- horriblement malfaisante ----------- contemporaine. 

Et sinon, non !

 

Société émasculée

 

Maggie savait qu’elle n’était même pas forte, mais franchement grasse. Grosse et grasse. En tout cas et de surcroît, graisseuse. Le pantalon de training bleu foncé moulait ses fesses énormes, flasques, lourdes et son bas-ventre proéminent. Son tee-shirt vert pliait autour d’une poitrine débordante, d’un nombril comme une excroissance, d’hanches plus que généreuses. Elément frappant : des lèvres exagérément minces et pâles, mais très longues, qui accaparaient l’attention du spectateur (voyeur, va !), au détriment de beaux yeux intelligents, dont le regard jaillissait comme des geysers de sous un front bombé, lis, plutôt large qu’élevé.

Elle tenait dans sa main droite une cage, avec un chat blanc dedans.

Elle était chaussée de tongs vermeilles et brillantes.

Elle se tenait immobile devant une grande affiche publicitaire où on voyait une très belle femme mince, nue, à quatre pattes, dans une position « même pas équivoque », le dos, la nuque et une partie de la tête couverts d’une toison d’agneau. Il était difficile de dire si c’était une photo ou un truc sorti des pures entrailles d’ordinateur.

Maggie vivait avec étonnement une sensation de dédoublement jamais éprouvée auparavant. Elle avait l’impression de voir tout ça de l’extérieur, d’assister à tout ça. Elle apercevait les images de ce que l’on pouvait caractériser comme étant des états d’esprit successifs, qui scintillaient dans l’espace, dans l’univers squatté par la première Maggie, par Maggie la physique, qui s’était arrêtée devant l’affiche, la cage du chat dans sa main droite, la gauche se touchant inconsciemment la cuisse, mi-caresse, mi-nettoyage.

La femme de l’affiche était belle et mince. Sensuelle…, sensuelle d’une manière indépendante, autonome, sans qu’elle le veuille ; donc, véritablement sensuelle. La femme de l’affiche était chanceuse. Elle pouvait être top-modèle, gagner beaucoup d’argent, se laisser choyer et être admirer par tous, y compris par Maggie la physique, à présent. Bon, c’est vrai qu’elle se mettait dans une situation très délicate, très limite, voire très mauvaise, en prenant la posture sans équivoque qu’elle prenait sur l’affiche. Elle se dévalorisait en tant que femme, en s’exposant ainsi, à quatre pattes, en lançant de la hauteur de son affiche, de là-bas au monde, dans le vide, son appel – qu’on la saute. Mais ce n’était que de l’inutile ça. Devant l’affiche il n’y avait que Maggie, grosse et grasse, et le chat blanc, dans sa cage. Personne pour sauter qui que ce soit, ni la femme-animal de l’affiche, ni Maggie, ni la chatte… – dans cette conjoncture, dans cette société (dans cette vie, tant que nous y sommes ?!) émasculée… Elle n’était plus rien. Ni un top-modèle. Ni une jeune femme mince et belle, à la bouche large et aux beaux yeux. Ni chanceuse. Ni riche. Elle n’était même pas désireuse ; ni désirable. Elle n’était qu’une pute. Et qu’importe qu’elle ne fût qu’une image – peut-être fabriquée intégralement, totalement par l’ordinateur seul, sans support vital, sans modèle –, là-haut, sur l’affiche ? Qu’importe que les regards profanateurs et déshonorants ne se posassent pas directement sur sa chair – s’il arrivait qu’elle sût vraie – transmutée en matière à palper, à peloter, à tripoter, à pétrir, à meurtrir (sur sa viande, donc, parfois…) ? Qu’importe que, peut-être, elle n’ait jamais été vraie, qu’on l’ait fait sortir directement des entrailles électriques, électroniques, « processiques » de l’ordinateur, qu’elle fût virtuelle dans tous les coins de son être, enfin, dans tous les recoins de l’image qu’elle montrait maintenant au monde ? Aucune ! Aucune importance ! La possibilité qu’elle ait un correspondent dans la vérité, qu’elle soit vraie était tellement grande ! Elle ne pouvait être que réelle, vivante ! Alors, dans ces circonstances, la gente féminine n’avait plus le choix. Elle devait se sentir outragée, souillée, humiliée, anéantie, la gente. Et c’était très bien que les choses fussent ainsi. La femme peut prendre son pied lorsqu’elle est humiliée, lorsqu’on lui marche dessus, lorsqu’elle s’auto-annule, en laissant l’autre, le porteur du poteau phallique, la piétiner, la laminer, la brûler, jouir d’elle dans des varies hypostases et sortes, pour la joie générale du viol collectif et du bien-être impersonnel…

Le chat, dans sa cage, bougea un peu. Maggie serra les doigts autour de la poignée. Un soupçon de larmes dans les yeux.   

 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Vendredi 20 juin 2008 5 20 /06 /Juin /2008 13:12

 

Avant propos

On dira que, lorsque l’enfant posera sa question, il sera assez mûr pour comprendre la réponse en question (sic), qui, elle, sera souvent cachée dans ou par la question en question (re-sic !).

 

 

Cela ne sera pas le cas de l’adulte, ni celui de l’homme en général, ni celui de l’humanité. Nombre de questions formulées par ceux-ci ne trouveront pas de réponses satisfaisantes (même si elles arriveront à générer leurs réponses).

 

 

On dira que, de question en réponse et de réponse en question, les choses finiront souvent là où, enfant ou adulte, homme en général ou humanité, on se montrera capable de formuler de telles questions qu’aucune réponse ne pourra plus leur être apportée. Ou là où les questions susciteront de réponses ahurissantes, preuve que les questions et leurs réponses pourront ne pas faire partie de ce monde ; ou, ce qui ne sera pas mal non plus, que ce monde sera de nature ahurissante.

On dira tout cela !

Par la suite, pour les éventuelles questions, on sera là pour y répondre ; ou pas.

 

 

 

Mars futur  

(Avant que la planète rouge ne soit colonisée)

 

Le message passe avec difficulté. Le gouffre qui sépare la jeune fille de son père ne porte pas de nom encore. La collision entre le génie nerveux, chaotique, nébuleux de Rolande et le calme-plat « néantique » de Michel donne naissance à une étincelle sans consistance, foudroyante et fantomatique, d’autant plus froide que pâle. C’est la réverbération du monde habituellement insaisissable, même si voisin : le possible et l’impossible y achèvent leur drôle d’union, sans secousses, sans explosions, sans implosions, sans effets – sans causes. (En même temps, c’est comme si on essayait d’attraper un duvet pris dans des tourbillons d’air.)

Rolande a treize ans et les seins à peine bourgeonnés, à peine soupçonnés. Sur sa figure, qui a cessé d’être délicate, tout en restant frêle, glissent avec célérité des expressions parlantes, rapides et pures. Rolande est intérieurement à l’affût de ses propres composantes et forme de liberté, dont la séduction réside dans une certaine aspiration-absorption réciproque de la jeune fille finissante et de la jeune femme naissante.

Rolande est précoce. Très précoce. On dirait – en écoutant son ennuyeux de père – même plus : monstrueusement précoce, voire monstrueuse tout court.

L’état de génialité dans lequel se trouve Rolande actuellement, lui permet d’avancer des idéo-structures. Deux, notamment, qui se manifestent alternativement.

La première de ces idéo-structures a affaire à l’agriculture. Rolande soutient que travailler la terre ne serait possible qu’avec la complicité, voire la demande de la terre-même. Les mouvements des plantes, des animaux et des minéraux de la terre (des mouvements si fortement, si organiquement terrestres, qu’on peut considérer que tout se passe à l’intérieur, dans la terre), laissent entendre, prouvent même, que ladite terre soit agencée de cette façon précise. Et comment serait-il autrement ?... Ensuite, pour travailler la terre d’une manière efficiente et efficace, c’est à dire, non-définitive, il faut un savoir si complexe, « couvrant » les spécificités des terroirs, que l’on ne peut pas imaginer comme acquis par des « découvertes », mais seulement par l’apprentissage du prométéisme, suivi par le développement et l’élargissement de celui-ci.

Mais qui pouvait bien être l’apprenti (le sujet ! la victime !) de ce (nouveau !) Prométhée terrestre sur Mars ; mais qui, encore – Prométhée ? 

La deuxième idéo-structure de Rolande affirme que les mathématiques s’enseignent et s’apprennent. Donc, violence ! Tout le monde ne peut pas comprendre une, plusieurs, toutes les mathématiques. Néanmoins, ce que l’on considère comme civilisation aujourd’hui a été bâti par la minorité des gens qui « (dé)tiennent », les mathématiques. L’humanité est agressée intérieurement, comme hier, comme avant-hier…, par cette minorité ; le monde, l’univers (et pourquoi pas Dieu ?) sont bâtis sur et par des mathématiques ; « la mondialisation » c’est ça : la victoire subtile et planétaire des mathématiques, des règles de conduite communautaires qui favorisent encore et toujours le développement des mathématiques (pour ne pas dire : le développement mathématique).

Quel monde étrange, le monde des sentiments mathématiques !

Un monde qui rend exacte l’inexacte, un monde asexué, amoral… et, peut-être, et pourquoi pas ?, pervers !

Par conséquent, rien de plus déductible, d’inductible et de calculable que la nécessité de pratiquer l’agriculture sur Mars. – C’est ainsi que Rolande énerve Michel, parfois. – Ça correspond à la qualité expansionniste de l’humain. Ça correspond à la capacité d’élargissement, à la capacité de ballonnement explosif (calque immatériel du Big-Bang) de l’esprit. Ça correspond aussi à l’existence de la bêtise, de la stupidité, de la folie. Ça correspond à la croyance en Celui qui habite, mais qui habille en même temps, l’Homme.

Bref, le compte est bon !

Michel, lui, est petit et mince. Il est veuf, en quête d’une partenaire en mesure de supporter sa terrible normalité. La feue sa femme en fut capable.

            Pour Michel, la civilisation moderne, à force de produire tout ce que l’on peut produire, ne produit plus rien si ce n’est de l’information. C’est l’information seule qui peut contenir tout. Absolument tout. Ainsi, tout devient plus que plat, même pas mono-dimensionnel (disons, sous-dimensionnel), mais strictement informationnel.

            Dans cet état d’esprit, le désir à peine productif de Rolande, de partir un bon jour pour on ne sait pas où et quoi, pour emmerder l’univers avec le rien qui unit et sépare agriculture et mathématiques, rend Michel mécontent. Il n’est pas d’accord avec ces fantômes juvéniles (même s’il concède que la jeunesse sans fantasmes n’existe pas). Il trouve Rolande non-adaptée au virtuel, donc non-moderne. Bref ! Trop spécifique, trop « complexement singulière », trop ennuyeuse. Pour tout le monde. D’où une certaine retenue strictement, spécifiquement « michelienne » apparentée au silence.

            Néanmoins, aujourd’hui il est plus bavard que de coutume, Michel.

Non pas parce qu’il prononce d’avantage des mots, mais parce qu’il communique d’une manière plus consistante, plus substantiellement avec sa rejetonne.

Il réussit à transmettre des choses telles que :

- Tu veux aller sur Mars pour laisser la terre « libre », mais aussi « propre ». Ou bien, tu veux quitter cette terre, car trop polluée. De toute façon, tu peupleras Mars avec des organismes probablement, voire forcement transgéniques (y compris le tien !). Tu veux vraiment commencer une vie nouvelle – au nom d’une humanité que tu méconnais (comme nous tous, d’ailleurs), au nom d’une vie dont tu ignores non seulement le sens, mais aussi le contenu (comme nous tous, d’ailleurs), au nom d’une terre et d’une nouveauté qui ne sont que des mots (comme nous tous, d’ailleurs). Une vie nouvelle n’est pas possible. Elle est continue, la vie, permanente, perpétuelle. Nous tous, ne sommes que des esclaves, et plus précisément ses esclaves, des esclaves porteurs de cette vie…[1]

Rolande lève le nez du cahier dans lequel elle perle des calculs. Le bruit du lave-linge de la salle de bain arrive dans le séjour, estompé. On dirait un petit atelier, une usinette (roulant selon des lois spécifiques, aléatoires, indifférentes, objectives).

Michel, assis sur le lit, une jambe sous ses fesses, coud attentivement la couture décousue de l’aisselle d’une blouse de femme vert-poireau, en soie. Le lit est posé sous la fenêtre, collé contre le mur.

Rolande dit :

- Ce sera ça, ou rien !

Les yeux de l’adolescente sont de fer cendré, neutres. (De la colère retenue ? Son père, l’énervait-il, comme toujours ?)

Michel, petit et décharné, coupe le fil avec les dents. Il lève la blouse verte. Il se tourne vers la fenêtre. Il examine minutieusement la blouse. Son expression est un peu figée. (Serait-il fâché ? Provoquerait-il sa fille ?)

- Il n’y a pas de vie ailleurs. C’est impossible.

Sa voix est calme et décidée.

- Et pourquoi, s’il te plaît ? Pourquoi ?

Rolande a envie de crier. – De toute évidence.

- Tu trouves mon matérialisme idiot, continue-t-elle, n’est pas ? Idiot ! Et si c’est pas vrai ? Si j’avais raison, moi ? Tu ne peux jamais avoir tort ?

- C’est que t’es contradictoire. Voilà qu’est-ce que c’est !

Michel pose la blouse à côté de lui, sur la couverture « patchwork » du lit.

- Faire de l’agriculture sur Mars ! reprend-il. Tu te rends compte ? Et de la mathématique en plus !

Les doigts de l’homme tremblent légèrement. Il parvient pourtant à ranger l’aiguille dans la petite boîte métallique, carrée, jaune, dans laquelle il y avait eu, jadis, des cigarillos. Il dépose ensuite la boîte dans une autre, ronde, bleu, toujours en métal ; une boîte à biscuits.

- Et pourquoi pas ici, sur terre ? continue Michel. Pourquoi obligatoirement sur Mars ? Pourquoi pas ailleurs ? Pourquoi pas nulle part ? Pour prouver que Dieu ne se trouve pas là, lui, en haut, mais encore plus loin, au-delà du haut, ailleurs peut-être, nulle part peut-être ? C’est pas bête, ça ? C’est pour ça que l’on t’a faite, ta mère et moi, penses tu ? 

- Facile ! riposte Rolande. On déterre les morts maintenant. Qu’est qu’elle a à… foutre maman dedans ?

Le bruit du lave-linge, sourd, est cassé par le ding-dong de la grande pendule. La pendule est au moins centenaire. Elle avait appartenu à une arrière grand tante de Michel. Aujourd’hui, elle se trouve coincée entre un buffet bleu, criblé des blessures des déménagements, et une commode flamboyant neuve, en aggloméré de bois claire. La pendule. Tout ça, dans le séjour. On y trouve aussi la table sur laquelle travaille maintenant Rolande, une armoire ni trop petite, ni trop grande derrière laquelle on place, cachée, la planche à repasser, et, enfin, un petit meuble noir à roulettes, pour la télé.

- C’est ça, fait le petit homme maigre. Ce que je veux dire c’est que la situation ne me paraît non par irréalisable, mais extrêmement morale. Je veux dire, avec un contenu moral insoluble et, surtout, non-résolue.

- Moral ?

- Moral, bien sûr ! Et ensuite, psychologique. Visant la santé psychologique et, peut-être, même celle mentale ; même si je ne crois pas qu’il y ait une différence entre les trois.

- Entre les trois !

- Ben, oui, trois : la morale, la psychologie, le mental. Oui !

…La sonnerie stridente du téléphone.

Rolande saute de sa chaise, court dans le couloir d’entrée et décroche.

– Allô ? Oui… Bonjour, Papi. Oui. Oui. Des maths qui font chier tout le monde. Ben, oui. Rien de naturel, comme tu dis. Des chiffres et des signes. C’est nul ! Comment ? Oui, il est là. Je te le passe. Comment ? Non.

Rolande refait surface dans le séjour, le combiné à l’oreille.

– Si, si, dit-elle en regardant son père qui avait commencé à déplier la jambe sur laquelle il s’était assis pour coudre. On ne se dispute pas encore, mais c’est comme si, presque. Absolument. On dit que faire de l’agriculture et de la mathématique, des mathématiques, sur Mars soulève des questions morales, car il n’y a pas de différence entre la morale et des santés, telles que celle psychologique, mentale et tout ça. Voilà ! Et revoilà ! – O.K.. Moi aussi. Je te le passe.

            Rolande tend le téléphone à Michel. Celui-ci le porte à l’oreille, tout en se secouant la jambe engourdie sur laquelle il a été assis...

- Oui, papa ! Ça va ?

Rolande prend la blouse verte recousue pare son père. Elle l’examine d’un air content. Elle la plie. Elle la dépose sur la couverture multicolore du lit. Elle reprend sa place à la table et baisse son nez dans le cahier de maths[2].

Michel parle sans entrave aucune avec son père, le grand-père de le future martienne. Pendant ce temps - présent.



[1]              Cependant, une voix inaudible résonne dans les silences noirs, ténébreux du trop-formé de Michel. Elle dit, d’une manière sur-articulée, faisant rayonner des auras autour du père : « - Aussi, Rolande, avec ton désir mathématico-agricolo-martien, tu n’es qu’une sorte de spore, annonciateur du mycélium humain qui s’étend, s’étale inexorablement dans toutes les directions ; même dans le virtuel – dont on ignore toujours l’étendue et la puissance contaminante ; même dans le rien – s’il existait, celui-ci. C’est plus que de l’araignenage ou du champinionage, c’est de l’homme-reseaux – qui prépare, probablement, sa propre cristallisation, son propre compactage, sa propre implosion sclérotique. »

[2]              Cependant, une voix inaudible résonne dans les silences noirs, ténébreux du pas-encore-formé de Rolande. Elle dit, d’une manière sur-articulée, faisant rayonner des auras autour de la jeune fille : « - Papa, elle est partie en mourant, maman, ta femme. Elle s’est empressée de mourir ; de te quitter. C’est mon tour, aujourd’hui. Non pas de mourir. Mourir, moi ! Tu parles ! Et puis quoi encore ? Non. Je t’abandonne, par contre. Ça, oui. C’est ça ! C’est ton destin, ça, que d’être abandonné. Quitté, perdu, oublié. C’est ainsi que tu meurs, toi. Perpétuellement. Même si tu considères qu’il s’agit non pas de la mort, mais de la vie… Si, à ma place, il y avait un garçon, tu serais toujours tué, mais d’une autre manière. C’est un lieu commun déjà, tu sais bien, que de tuer le père. Mais moi, je ne suis pas un garçon. Je te quitte. C’est ainsi que je te tue. Pour quitter – et tuer – il en faut toujours deux…. Animé d’une vie incomplète, toi, tant que tu existes, tu serais abandonné. Moi, je partirai pour Mars, moi. Je pars déjà. Je suis déjà partie… Et tu commences à être de nouveau perdu, oublié… Et ça m’attriste. C’est la tristesse d’une femme. Je suis une femme. Désormais. Aujourd’hui. »

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Vendredi 13 juin 2008 5 13 /06 /Juin /2008 08:03

 

Avant propos

« La poésie n’est pas de la prose » a dit dans un de ses jours fastes, Petre Rado, un copain de Roumanie. ----------- Ses paroles furent reprises et répétées avec beaucoup d’application par le monde littéraire roumain. ----------- L’esprit dudit monde littéraire roumain s’y retrouvait avec délice. ----------- Beaucoup de complicité mi-angélique, mi-diabolique…

 

 

          ----------- mais, attention ! ----------- ce qui est unanimement adopté par le monde littéraire roumain, n’est pas accepté obligatoirement ailleurs ----------- ni… vice versa : le monde n’est pas toujours valable ----------- ni dans le monde littéraire roumain ----------- ni dans le monde français ----------- ni dans celui de l’au-delà ----------- ni dans celui d’ailleurs -----------

 

 

 

 

          ----------- mais, attention ! ----------- cela ne serait qu’un autre sujet ----------- pour un autre débat ----------- pour une autre fois ----------- pour ailleurs -----------

          ----------- ni dans le monde littéraire roumain ----------- ni dans le monde français ----------- ni dans celui de l’au-delà ----------- ni dans celui d’ailleurs -----------

          ----------- dans le monde, peut-être ? -----------

 

 

Cela étant, revenons à nos moutons ----------- à nos mondes -----------  pour dire : et si, pourtant, l’espace entre la poésie et la prose n’était qu’une fine membrane permettant l’osmose réciproque de la prose et de la poésie ? ----------- et si la prose et la poésie étaient non pas la même chose (----------- ça non, cher Petre Rado ! -----------) mais dans la même chose ? ----------- À l’instar de Dieu et des hommes, par exemple.

 

 

 

  ----------- ce serait encourageant, n’est pas ? -----------

 

 

           ----------- très ! -----------

 

         --------- pour qui ? -----------

 

 

 

 

 

          ----------- pas belle la vie ? ----------- hein !? ----------- pas belle ? -----------

 

 

Une merveille[1]

 

            Elle n’a pas à mourir.

Elle est forte.

Corpulente.

Ronde.

Supéronde.

Par la même, puissante.

Elle aime énormément la bonne chair.

Elle aime immensément les parfums.

Elle parfume le monde.

Elle virtualise le monde.

Elle y rayonne.

Elle se virtualise elle-même.

Elle virtualise.

Toujours entourée par de l’agréable.

Elle aime ça.

Et ça se voit.

...La ménopause ?

...Elle s’en moque.

...Ça la fait rire.

Elle n’aime pas tous les porteurs de...

Elle aime uniquement certains d’entre eux.

Les « mastocs », d’abord.

Solides.

Puissants.

Des mâles, quoi !

Incapables de s’auto-dépasser, puisque parfaits dans leur rôle de baiseurs balourds.               ...Ça, quand ça te prend dans ses bras, quand ça te fait coucher sur le dos et écarter les jambes – ça –, c’est quelque chose !

...Pour ne pas parler de ce que ça fait lorsqu’on te demande de te mettre à quatre pattes.

...Et tant d’autres !

Ensuite, « les spirituels ».

Les esprits ambulants !

Rares !

Traqués, évidemment, par des ombres.

...Tu ne sais pas par où ils vont s’approcher ou s’éloigner de toi.

Très rares !

Ni animaux éternellement handicapés.

Ni humains infiniment inachevés.

Beaux.

Puissants.

Souples.

Joyeux.

Débordants finement de vie.

De rire.

De plaisir.

De partage.

Rarissimes !

...Tu ne sais (même) pas comment les choses se passeront à l’heure de la séparation !

Le modèle messianique ne lui dit pas grande chose.

Trop tordu et trop sombre pour elle.

Celui de la grand-mère sexy, par contre, si.

Les gens de son entourage : ses pairs, ses profs, ses élèves – à la fois.

On partage avec eux ses plaisirs.

De la bonne chair.

De la bonne bouffe.

Du bon sexe.

De la bonne descendance...

Certes, elle a tué des mouches.

Certes, elle a enfanté.

Elle a été méchante.

Elle est allée au cinéma.

Elle s’est cherchée des mythes convenables.

Elle s’est achetée...

Elle a chié, certainement.

Elle a fait chier.

Elle a réfléchi.

Elle...

Qu’est-ce que c’est que l’humain ne fait pas...?

Le monde est « positif » pour elle.

De l’amour ?

Sûrement, de la sympathie !

Elle est drôle lorsqu’elle évoque la possibilité d’être momifiée.

Ou congelée.

Ou incinérée.

Ou Dieu sait quoi encore

...Ou anéantie.

- C’est quoi d’être anéantie, rit-elle comme une baleine.

Elle dit souvent que le vrai est ce qui va au bout.

Elle est exubérante.

Accaparante.

Energiquement reconnaissante lorsqu’on la fait jouir.

D’autant plus, si on la remercie.

Elle ne se sent pas attirée par la mort.

Ou dans la mort.

Du tout.

Elle n’a pas à mourir.

...Plus tard, sans doute.

...Plus tard, sans faute.

...Mais pas tout de suite.

Maintenant (tout de suite) elle est – sans faute – bien.

Très bien.

Forte.

Corpulente.

Aimant la bonne chair.

Rayonnante.

Parfumée.

Joyeuse.

Mûre.

Croustillante.

Pleine de sève.

A croquer, et rien d’autre !

Une merveille ![2]



[1]           Elle n’est même pas folle.

 

[2]              Elle n’est même pas folle.

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Lundi 9 juin 2008 1 09 /06 /Juin /2008 13:27

Avant propos

À l’heure de l’Internet, à l’heure de l’argent virtuel, plus « fort », plus « rapide », plus « facile » encore que tout l’argent qui le précède, l’or reste « une valeur sûre ». Il est, comme toujours, un matériau peu utilisé ; à peine un métal. ---------- L’humanité a fourré, a entassé tellement de virtualités dans l’or, que la partie matérielle (métallique) est devenue négligeable. Elle s’est perdue dans le passé ---------- pré-industriel. ---------- On comprend de moins en moins l’or à l’ancienne. ---------- Le siècle des machines, ensuite celui post-industriel et post-esthétique ont donné tellement de trivialité et tellement de qualités honteuses à l’or, qu’on s’est résigné de ramasser sa partie métallique dans des lingots, de la « certifier » avec des mesures de pesanteur et de la cacher dans des coffres forts. ---------- À qui montrer, d’ailleurs, ces piles de lingots uniformes, ces soldats de la valeur, qui ne combattent plus rien, indifférents aux rivalités des humains se disputant quelque chose d’incompréhensible, spécifique, quelque chose de spécifiquement humain et, par conséquence, quelque chose d’humainement universel, de forcé, voire de faux ? ---------- L’ombre fugitive de la valeur aurifère s’avère puissante et imprévisible ; une force de la nature « sauvage », « libre ». L’or, lâché dans le monde humain, n’a jamais été dompté par l’humain. Il se montre ou il ne se montre pas aux humains, selon des caprices dont on ne sait pas s’ils lui sont propres ou s’ils appartiennent à d’autres éléments de la réalité pas autant globale que globulaire (la réalité construite par ou sur ou dans le globe terrestre). ---------- De ce point de vue, il n’y a pas grande différence entre l’or et Dieu. ---------- Pourtant, parler de différences en ce cas pourrait être… assez… stupide.

*

L’avant propos ci-présent aurait pu perler aussi quelques mots sur un autre sujet, sur le thème du narrateur : pourquoi et comment se voit-on narrateur d’un certain thème et pas d’un autre ? ---------- Mais ce serait un peu, comment dire ---------- fallacieux ou presque ---------- un peu indiscret ---------- un peu indécent, peut être ? ---------- un peu fastidieux ---------- n’est-ce pas ?

 

        

Or triste

 

Le narrateur de ce qui suit se sent seul. C’est pour cela qu’il écrit ceci.

L’idée à transmettre, l’idée principale : l’histoire du narrateur commence et finit par de l’or[1].

Il surgit, ce narrateur-ci, d’un certain Orient Européen. Un Orient Européen personnel. (Peut-être un auto-Orient ? Une auto-Europe ?)

*

...Naguère, au début du dix-neuvième, les Balkans ressentaient, comme toute l’Europe, la force cataclysmique napoléonienne. L’humanité muait. Les grecs se révoltaient. Les valaques aussi. Les russes et les turcs, en prise de tête dans la région de la Mer Noire, s’y mêlaient et s’y dégageaient... Bref, on vivait des temps plus troubles que de coutume, propices pour la naissance d’un nouveau monde.

...Cinq jeunes, cinq frères, trois avec leurs épouses et quelques enfants en bas d’âge, une jeune fille de quinze ans et le benjamin, de treize, arrivèrent à Déva, petite localité, aux pieds des Carpates occidentaux. Ils ne parlaient que très difficilement la langue du pays. Leur accent ne ressemblait à rien. Ni au russe, ni au turc, ni au grecque, ni au juif, ni à quoi que ce soit. Ils étaient sombres. Ils s’exprimaient très peu. Le strict nécessaire; out même pas ! Ils ne déclinaient ni leur nom, ni leur origine. Ils venaient de Levant. On décréta qu’ils venaient de Moldavie. On leur donna le nom de Moldovan.

Ils achetèrent une mine éreintée d’or. Ils n’étaient pas pauvres. Ils furent acceptés.

Chaque soir, les hommes rentraient, sales et fatigués, de leur travail infructueux en mine. La mine avait été tarie, de toute évidence. Le temps qu’ils se lavassent, les femmes mettaient la table. Pour quinze. De la mamaliga[2] (une grosse demi-boule dorée, fumante, couverte d’une serviette propre, au milieu de la table), de la tchorba ou de la bouille de légumes ou du lait (frais ou caillé), de la feta de vache et des tomates, de la panne fumée de porc et de l’oignon...

Les enfants gardèrent dans leur mémoire surtout l’image de la mamaliga, énorme, qui avait moulé l’intérieur du chaudron. Lorsqu’une des femmes, après le court remerciement adressé à Dieu par un des travailleurs, enlevait la serviette qui protégeait la boule luisante, dorée, fumante, les narines des commensaux se remplissaient de l’arôme prometteur, appétissant. La boule était coupée ensuite avec un fil de coton. La seule cuillère en bois commençait à circuler. Chacun, après avoir mordu dans sa tranche de mamaliga, mouillait à son tour la cuillère dans la bouille ou dans le lait... Le goût de la mamaliga, notamment de cette mamaliga-ci, traversait ainsi l’histoire familiale.

Un soir, lorsque la serviette fut enlevée, la boule de mamaliga avait laissé la place à une grosse et lourde pépite d’or.

*

  …Les frères Moldovan prolifèrent. Leur arbre généalogique poussa et donna de nombreuses branches. Nombre de ses branches furent happées par l’oubli...

  …Le narrateur passe ici directement à l’année 1848, pour y trouver certains des descendants des Moldovans pris dans la tourmente européenne du moment. Le monde continuait sa métamorphose.

On focalise, pour une très petite seconde, l’attention du public sur les jeunes qui, après avoir suivi des études universitaires à Paris ou à Vienne, après être entrés dans la Franc-maçonnerie, une fois rentrés en Valachie et Moldavie et, respectivement, en Transylvanie semèrent le trouble dans les sociétés féodale qui y mouraient...

Il n’a pas tout à fait tort, le narrateur. La chose qui bougeait dans la zone était la jeunesse instruite à l’Occident, qui rentrait au pays. Le reste n’était que du mou. Comme la mamaliga. – « La mamaliga n’explose jamais ! » s’esclaffe-t-on encore là-bas. À juste titre, dit-on aujourd’hui encore, à deux cents ans distance. Les événements des Balkans – à condition qu’ils ne se déroulent pas chez les Serbes (quand ils déclanchent des guerres mondiales – ou presque) – sont des coups d’épée dans l’eau. En dépit de son aspect chaotique, l’histoire générale de la zone est endiguée. Même la terrible chute de Ceausescu, à la fin du vingtième, n’a pas été shakespearienne mais simplement mamaligaire.

Le narrateur dirige, par conséquent, notre attention vers le mouvement, vers les gens qui bougent. Les autres, l’herbe sourde et muette, qui menace tout avec sa profonde et rassurante impersonnalité implacable, ne l’intéresse pas.

Certains des Moldovans de la première catégorie, les révolutionnaires, durent s’exiler car trop rebelles…

*

...La barque – reprendra le fil de l’histoire le narrateur – arriva dans les eaux tranquilles de la rive. Radu chuchota quelques mots en macédonien, sera la main des deux hommes qui l’avaient accompagné et sauta sur la terre ferme.

Derrière lui, le Danube scintillait amplement mais avec douceur sous la lumière pâle du matin naissant. Radu était muni d’un petit balluchon assez lourd apparemment, d’une valise en cuir et de deux révolvers chargés.

Le jeune homme grand, souple, brun, dont la moustache commençait à poindre, était un Moldovan, fils d’un des Moldovans de Déva, exilé en Italie et d’une Macédonienne issue d’une famille avec d’importantes ramifications en Italie, en Serbie et en terre valaque. Les parents, le Moldovan et la Macédonienne, étaient morts, tués dans une embuscade tendue par des brigands...

…C’était du moins ce que Radu allait raconter autant à sa famille carpatine, qu’aux autorités du pays – en guise d’explication pour sa rentrée dans ce pays paternel et inconnu.

Après quelques jours de route, il arriva à Focsani, à l’ancienne frontière entre la Valachie et la Moldavie.

Il s’y rendit chez une cousine de son père...

Le courant ne passa pas entre le jeune homme sans papiers et sans domicile fixe, et le mari de la tante-cousine, un charcutier sans histoire qui ne voulait pas en avoir une. Par contre, Radu et la jeune servante du charcutier, la fille d’un Tzigane, un forgeron fraîchement affranchi (comme tous les Tziganes du pays, à l’époque), sympathisèrent toute de suite. (On dit que la Tzigane avait des seins tellement pointus et fermes, qu’on pouvait y accrocher son chapeau.) La jeune femme, dit la légende, enleva et rendu son tablier et suivit Radu, deux pas en arrière, sage et comme il se devait, jusqu’à l’auberge de la ville.

Radu acheta une masure et un terrain en bord de la ville. Manda devint son épouse légitime. La jeune Tzigane fut son esclave d’amour. Elle convainquit Radu de se débarrasser des révolvers.

À l’automne, Radu sortit avec la charrue pour labourer. Il rentra avec un pot d’argile. Il le vida sur la table. De l’or, des petites monnaies luisantes, par centaines... – sur la table…

Radu cacha le trésor. – Où ? – Personne ne le savait. Mais tout le monde savait que le trésor existait.

Le jeune homme demanda des crédits. – Personne ne pensa le refuser[3].

Il ouvrit une presse d’huile.

*

Radu mourut jeune. Manda, la Tzigane, prit les rênes de l’entreprise. Elle ne se remaria pas et installa un matriarcat supportable dans la maison qui comptait déjà six enfants.

Deux ans écoulés, la presse d’huile devint une entreprise d’intérêt régional.

Manda acheta des terres qu’elle afferma tout de suite. Pareil, quelques petits ateliers. Elle acheta des parts dans certaines manufactures de la région. Bref, en suivant son instinct, elle créa une sorte de holding avant la lettre.

Sociable, elle sut dépasser les réticences raciales de l’époque. Elle paya deux administrateurs, histoire de se protéger des contacts trop directs avec les autres. Elle se fit d’amis dans les couches moyennes de la société de Focsani. – De toute évidence, elle n’était pas purement Tzigane, jasait-on avec aigreur et embarras. Elle devait avoir du sang blanc ou étranger dans ses veines. Roumain, ou, qui sait... Mais, à coup sûr, elle n’était pas une Tzigane pure ! Ça, non ! Regardons seulement ce qu’elle faisait. C’était pas tzigane, tout ça ! Et pourquoi, s’il vous plaît, ne dilapidait-elle pas son argent dans des bouveries sans fin ? Pourquoi ne s’était-elle remariée ? Hein ? Pourquoi envoyait-elle ses enfants à l’école ? – Même les filles ! – Pourquoi tenait-elle des registres comptables corrects, toujours mis à jour ? Pourquoi manifestait-elle le désir d’aider « volontairement » les autres ? Pourquoi voulait-elle avoir des racines ? Des bonnes ! Pourquoi ?... Pourquoi ?...

Quand les glass sonnèrent pour elle, la Tzigane fit venir ses enfants et les reçut un par un.

Tout le monde attendait que le mystère prenne fin et que le trésor de Radu voit de nouveau la lumière. Mais, rien n’y fut. Le monde resta sur sa faim. Les descendants de Radu et de Manda se contentèrent de la fortune assez importante léguée par leur mère.

*

L’or du trésor, l’or matériel, celui du pot, paraissait définitivement disparu ; en tout cas, sortit de la réalité ; peut-être perdu.

Pourtant, il refit surface cinquante ans après la mort de Manda.

C’était la ‘48-ème année du vingtième. Les Soviétiques s’étaient bien installés en Roumanie. Le roi du pays venait d’abdiquer et de gagner la Suisse. Les communistes autochtones s’emparèrent du pouvoir à Bucarest. On promulgua les premières lois de la nouvelle époque. On nationalisa à tour de bras. On interdit la possession de devises, ou de pièces d’or…

*

...Lilica était une jeune fille blonde, presque albinos. Si sa peau était délicate, transparente, si ses joues étaient légèrement colorées en rose très pâle, ses traits, par contre, indiquaient que la jeune femme était une descendante directe de Manda, la Tzigane.

Lilica dénombrait dix-sept ans lorsque sa vie tourna radicalement. Plusieurs de ses camarades de classe et de ses copains furent arrêtés. Parmi eux, Iulian, « le soupirant » de Lilica. Trois jours après, le jeune homme était mort. – Pas assez résistant. – Tout sourire disparut de la figure de la jeune blonde-rose, frêle. Elle maigrit. Elle fut sur le point de partir, de se fondre, de disparaître, de mourir. Elle s’assombrit, « se cendra », « se lugubrisa ». –  ...Elle se déclara, en chuchotant, misanthrope... – Elle devint misandre[4]. – Elle commença à sortir avec « une souche », de cinq ans son aînée, une brave femme issue d’une famille modeste ; stupide, pas belle, pas méchante, inutile. – Dans la version du narrateur, celle-ci dénonça Lilica comme détenteur de monnaies d’or… La Sécuritate[5] trouva, dans les parois du puits, à cinq mètres sous terre, le pot mythique, rempli des pièces d’or.

Le narrateur soutient que le père de Lilica mourut en prison avant le procès (comme Iulian, l’ex petit ami de Lilica), que la mère résista, et que Lilica, quant à elle, trouvée irresponsable, se pendit. – Et qu’elle était enceinte.

*

…C’est que le narrateur qui, se sentant seul, très seul, narre ceci en regardant et en écoutant les petites clapotis de l’Aurance, un des petits affluents de la Vienne, tout près de Limoges. – Les Romains, naguère, il y a deux mille ans, y avaient trouvé de l’or...

C’est qu’il doit être très seul, le narrateur, bien sûr, pour raconter de telles histoires.

Ou, pour être plus exacts, la narratrice : une certaine Mandica.



[1]              Pour notre narrateur, l’or (tout court) existe (tout court). L’or marque l’histoire personnelle du narrateur, dans le cadre d’une histoire générale encore plus malmenée par l’or que la sienne. Même aujourd’hui encore, l’or donne de l’éclat au dollar, au yen, à la cybér-monnaie, à la non-monnaie… ! Pour tout dire, le narrateur avance l’idée que l’or donne comme toujours de l’éclat à tout. – Même au rien.

[2]              La polenta.

[3]              ...On savait que le trésor existait. – Même si, MÊME SI – on ne put pas vérifier les rumeurs qui circulaient au sujet de ce trésor, le trésor trouvé par Radu.

…En l’occurrence, il y avait des ceux qui disaient que, en réalité, le jeune homme serait venu d’Italie avec le trésor dans le petit balluchon qui pesait assez lourdement ; qu’il s’agissait de l’argent de la Macédonienne, sa mère épousée par le révolutionnaire valaque exilé. Certains autres soutenaient que, en Italie, Radu aurait fait lui-même partie d’une bande des brigands, qu’il ait peut-être tué lui même ses parents (d’où la légende !...), et qu’il se soit retiré des affaires, ou qu’il avait fui le pays... Et pourquoi pas ?... Il y avait aussi de ceux qui suggéraient que Radu n’eusse rien trouvé dans ses terres, mais que ce aient été les Tziganes de son épouse qui eussent investi l’argent – pour que Manda soit acceptée, reçue dans ce monde vidé des Tziganes esclaves. Une autre catégorie rependit l’idée que, en guise de récompense pour avoir eu l’idée et le courage d’épouser Manda, l’argent aurait été versé par le charcutier sans histoire ; car le vrai père de Manda n’aurait pas été le forgeron, mais le charcutier lui même.

…Néanmoins, la plupart de gens étaient d’accord qu’il s’agissait d’un trésor trouvé. – Et on ne refuse pas un crédit à quelqu’un dont on sait qu’il cache un trésor…

 

[4]              Par souci d’auto-protéction, fabule le narrateur.

[5]              Police secrète roumaine, avant la chute des époux Ceausescu. (n.e.)

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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