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Croquis

Mardi 3 juin 2008 2 03 /06 /Juin /2008 13:43

 

Avant propos

Il y a des moments où la fatigue s’installe d’une manière durable. Il y a des endroits où la fatigue devient obsessionnelle. Hier c’était le cas de l’ennui. Aujourd’hui, c’est la fatigue qui est à la mode.

Cristallisée sur les branches trempées dans la saumure de l’ennui, la fatigue peut être encore plus fatigante qu’elle ne le soit elle-même ----------- par sa durée. Une nouvelle fatigue – cristal d’ennui – fait son apparition dès lors que l’espérance de vie dépasse un certain seuil. Processus théoriquement « basique », infrahumain, la fatigue connaît depuis quelque temps des développements inattendus, souvent fantasmagoriques. Aujourd’hui, elle se voit – comme jadis l’ennui – acceptée par la culture. ----------- Donc, apprivoisée et transmise ----------- épidémique ----------- à l’échelle de l’humanité.

Disons, d’une manière peu articulée, qu’on n’est pas loin de la folie. Puis, d’une manière plus radicale, disons que, hier, on pouvait être rendu fou par l’ennui et qu’aujourd’hui, c’est la fatigue qui rend à l’homme ce service déresponsabilisant. 

« Culturalisée », évoluant pour l’instant en marge de la folie, la fatigue devient, lentement et tout naturellement, folle. ----------- Elle s’infiltre sans cesse dans ses propres remparts ----------- pour les transgresser ----------- pour leur échapper ; elle quitte en catimini ses propres fortifications pour suinter dans le monde ----------- extérieur ----------- libre ----------- sauvage ----------- pour s’y insinuer, pour l’empoisonner en douce, pour l’affaiblir, pour l’affoler, pour l’accorder avec elle-même, pour se l’approprier, pour l’amener dans « la norme », pour le numériser, pour le transgeniser, pour le fatiguer.

Il y a des moments où la vie agit de cette manière. ----------- O.K. ? !

----------- Il y en a ! -----------

 

 

O.K. ?

 

Dieu est puissant dans les faibles.

Les mots foudroyèrent l’esprit du médecin. Rien que ça ! Dans les faibles. C’était le Dieu des faibles, ou quoi ?

Les zigzagues secouèrent de nouveau Marcel, son être, sont étant.

Le corps allongé sur le flanc, couvert d’une longue feuille de papier stérile, bleuâtre, sur la table de consultation – sorte de comptoir à roulettes –, râla.

Corinne, l’assistante, tourna son regard, vert, lumineux, trahissant la paix ou, plutôt, une sorte de stupidité tranquille, vers Marcel.

Corinne, qui a trouvé sa pine.

Marcel se ressaisit. C’était non pas la Corinne qui avait trouvé sa pine, mais le précadavre allongé sur la table. On l’avait amené aux Urgences le matin, à neuf heures ; après une partie de la nuit passée à l’infirmerie de la prison. – Le rectum retourné, comme un doigt de gant.

Viol ? – Viol !

L’âge de l’homme, mûr, laissait supposer qu’il s’agissait plutôt d’une punition, d’un viol punitif. Mais qui connaît vraiment l’alchimie psychique, ou rectale, ou psycho-rectale du tôlard ? Qui s’y intéresse ? Qui prend en compte le Dieu puissant qui y loge ?

Le précadavre râla de nouveau. Très fort. Un rugissement, presque. Suivi de deux soupirs. Ensuite, rien.

Rien.

Le docteur et l’infirmière se précipitèrent vers la table. Ils avaient l’air de savoir ce qu’ils faisaient, quels gestes devaient-ils accomplir – ou pas.

Le corps de l’homme allongé sur la table reprit sa respiration.

Le médecin et l’assistante arrêtèrent de s’affairer autour du précadavre.

- Y a-t-il...?

Les yeux verts de Corinne brillaient fort. Il y avait de l’argent dans leur vert. De la paix, de la stupidité, de la paix stupide. De la folie.

Marcel comprit la question non formulée de son assistante.

- Si les bouchers se sont cassés, eux aussi!... fronça-t-il son nez, en signe de négation.

Corinne lui jeta un regard tout aussi vert, argenté, lumineux que tout à l’heure. On y trouvait, comme tout à l’heure, de la démence linaire, tranquille, de la paix, de la stupidité, de la paix stupide, folle. C’était un mélage-fusion de lumière, de paix, de stupidité, de disjonction...

Elle dit, avec une voix cassée traversée et rancunière :

- Si je vous demandais de me sauter maintenant, vous allez avoir sans doute, l’air du dernier oligophrène. Vous êtes à l’aise, vous. Vous ne dites pas « chirurgien ». Vous dites « boucher » ! Mais vous, vous-mêmes, qu’est-ce que vous faites, qu’est-ce que vous êtes vous-mêmes ? Pas grande chose, évidemment. Quelqu’un est enculé jusqu’à la moelle. Savez-vous ce que c’est que d’être enculé ? – Savez vous où se trouve-t-elle la moelle ? – Avec vos couilles plus ou moins valables ! – Vous filez maintenant le bébé au boucher. Vous dites : c’est lui, pas moi. C’est lui qui n’a pas sauvé ça.

Corinne fit une pause, en serrant ses pensées. 

- Et lui, le boucher, il se tire, reprit elle. Il dit qu’il n’y a rien à faire et il demande qu’il soit sucé. Il ne baise pas, vot’ boucher. Il éjacule dans la bouche. Pas ailleurs. Même pas dans le rectum, pour le retourner... Un animal ! Pas plus !

Corinne s’arrêta tout aussi brusquement qu’elle avait commencé.

- Qui? demanda Marcel en regardant avec insistance – sorte de brillance, de folie – la bouche de la jeune femme.

Il ne fallait pas l’opérer. Il ne faut pas opérer les gens qui ont peur. Or lui, il avait peur, lui. La peur n’a pas seulement « ses » raisons, elle a raison, « tout court ». Et ce n’est pas la raisonl’autre, « l’étendue », « la large », « la raisonnable »qui la vaincra.

...C’était pour ça qu’on ne l’avait pas opéré ? On – c’est-à-dire, le chirurgien, le boucher. – Il avait trop peur ?! – Ou c’était eux, les bouchers qui tremblait devant – ça ?!

L’éclair de la précompréhension traversa de nouveau l’être de Marcel. Il eut l’impression que le regard de Corinne n’était ni tellement lumineux, ni tellement paisible que l’on eût pu croire. – Ni aussi stupide, implicitement. Evidemment.

Quant à la démence !...

Ensuite, suivant les éclairs de la précompréhension consommés, quelques prémots arrivèrent à leur tour, en éclair. Ils secouèrent Marcel, ils le foudroyèrent. Un massacre ! Les prémots s’immergèrent, s’engouffrèrent dans l’esprit de Marcel. À côté de – Dieu est puissant dans les faibles... Ce n’est pas la raisonl’autre, « l’étendue », « la large », « la raisonnable »...

Le précadavre, sur sa table – sorte de comptoir à roulettes –, allongé sur le flanc, couvert d’une feuille de papier stérile, allait passer au stade supérieur, au stade de cadavre.

Peu de temps après.

Quelques secondes à peine.

O.K. ?!

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Vendredi 30 mai 2008 5 30 /05 /Mai /2008 09:33

Bip

Avant propos

C’est quoi le temps ? Les définitions fusent, enrichissent le monde, et compliquent la chose. Lorsque, tout en restant en vie, on réussit à se séparer de son vécu, on est envahi par l’angoisse de l’invécu qui s’offre à sa sonde exploratrice et, en même… temps (c’est quoi ?), par la paix que seule l’humilité de l’impuissance assumée apporte ou provoque ----------- de temps (c’est quoi ?) en temps (c’est quoi ?).

Le mouvement, c’est à dire, la vitesse (dépendante de temps ----------- c’est quoi ?), soulève de plus en plus de questions. Y répondre, signifierait avoir trouvé ----------- la définition globalisante du temps ----------- la définition du temps globalisant ----------- (ou autres). Il n’en est pas le cas. De surcroît, comme certifié par certaines philosophies non-européennes, l’immobilisme, lui aussi a le droit de cité.

On est emmené ainsi à bâtir une civilisation (----------- solidement fondée -----------) sur le mouvement et sur son contraire. En règle générale, le moment, l’endroit où les deux s’articulent est marqué conventionnellement par un bip ----------- énervant, mécanique, névrotique ----------- et autres.

 

        

Bip

Aline se pencha pour ramasser la monnaie tombée sous la caisse.

La bonne femme suivante commença à sortir les produits de son caddie et à les mettre sur le tapis.

L’animateur, égaré Dieu sait où, quelque part entre des étalages, reprit brusquement son discours. Sur la purée de pommes. Les haut-parleurs résonnèrent amplement, envahissants.

Aline se leva. Tout en remettant sur son chevet la toque noire, pointue, de sorcière, elle compta les pièces ramassées, les mit dans le tiroir de la caisse, appuya sur la touche. La machine commença à crépiter.

Aline tendit le bras. Elle appuya sa main sur la machine. Elle prit le ticket. Elle le donna à l’homme accompagné par son petit. Ils avaient acheté une bouteille de vin, de la réglisse et – halloween oblige ! – deux masques de monstre. Ils les portaient déjà. Leurs têtes, en-masquées, énormes, évoquaient, rendaient possible !, l’existence d’une espèce nouvelle, étrange.

Aline tourna le regard vers la cliente qui continuait à sortir les produits de son caddie.

- Bonjour, Madame.

L’autre répondit d’un sourire, d’un mouvement de tête.

En regardant Aline, Pierre sentit son coeur crever de tendresse. Elle était tellement belle ! Pâle et cernée ! Tellement faible et tellement attendrissante ! Baisable ! Prenable ! Tellement intangible, toutefois ! Elle n’était pas faite pour un tel travail. Sûrement pas ! Évidemment ! L’automatisme la tuait. Plus que ça même... Mais elle s’accrochait à ce job d’été... Encore que, l’été était à peine visible; déjà invisible. À la fac, pourtant, les cours n’avaient pas encore atteint leur vitesse de croisière. On pouvait bricoler encore. C’était l’été. Encore. Par ici, par là. C’est-à-dire, pour eux, les étudiants. Ils travaillaient tous les deux. Elle, comme caissière. Lui, en tant que commis chaussé de rollers. Pour gagner un peu d’argent, certes !, mais aussi pour s’amuser... Ils avaient accepté, tous les deux, en s’amusant, évidemment, la tenue d’aujourd’hui, imposée « à l’occasion » de l’halloween. Des coiffes pointues, noires, des pèlerines rouges, attachées aux épaules, des tee-shirts rouges avec des inscriptions bénignes écrites avec des lettres sataniques, sur la poitrine... Pour faire quelque chose, donc, quelque chose d’amusant; et pas seulement pour du fric ! Et voilà !... Ils s’accrochaient tous les deux, à vrai dire... Pour... Elle était adorable, finissons-en ! Adorable !

La figure d’Aline pâlit encore plus.

Pierre sentit son coeur serré par la crainte. Caché derrière le pilon qui marquait le début du stand sport, il reçut – vécut ! – la nouvelle vague de nausée ressentie par Aline. Il la sentit serrer les dents, Aline. Il la sentit avaler sa salive, Aline... Il la sentait crispée, Aline ! Ce matin même, elle n’avait pas été très bien. Le début de grossesse s’annonçait difficile. Elle était héroïque, Aline. Elle aimait être héroïque. Son estime à l’égard d’elle même se voyait ainsi accrue. Elle s’aimait beaucoup ; elle aimait s’auto-estimer, Aline. Et ce n’était pas mal qu’il en fût ainsi... Elle s’accrochait à une réalité qui n’était plus, qui n’était pas la sienne. La réalité extérieure. Elle ne voulait pas accepter qu’il n’y eût plus, maintenant, qu’une réalité intérieure, Aline... La blastula qui bourgeonnait en elle, dans son ventre... C’était ça. Pas de doute ! C’était ça !  Ça, et rien d’autre ! Et toute cette lumière !... Blanche !... Froide !... Noire !... Fatigante...

Aline prit la première boîte déposée sur le tapis par la cliente et la passa au devant du lecteur. Il ne mit pas longtemps à biper, celui-ci. Puis une autre boîte. Bip. Ensuite, une botte de poireaux. Bip. Un sac avec des betteraves. Bip. Du détergent. Bip. De la confiture. Bip. Des bas. Bip. Des cacahuètes. Bip. Un livre. Bip. Du beurre. Bip. Des yaourts. Bip. Un poulet. Bip. Un autre poulet...

Aline renonça à regarder la marchandise. La machine travaillait tout seule. Elle n’avait qu’à travailler tout seule, la machine !... A biper en toute sérénité; avec toute l’application possible... Pourquoi avait-elle acheté un livre, la bonne femme ? Bip. Un livre, dans une grande surface, ça donne quoi ? Bip. C’est quoi, un livre, bip, là, dans une grande surface ? Bip. C’est quoi un livre, bip, dans le cerveau de cette bonne femme ? Bip. Dans la cervelle de cela ! Bip. Bip... Pour qui se prenait-elle ? Bip. Elle achetait des livres, voyons !, bip, la conne! Bip. Ni plus ni moins ! Bip. La petite dame!... Bip... Des bouquins !... Bip... Putain !... Purée !... Bip...

Bip.

Aline lâcha le chou-fleur, qui tomba sur la petite table. Elle rendit, d’un jet puissant, le contenu de son estomac. Le petit déjeuner. Et tout le reste. Ses entrailles ! Elle était travaillée par des spasmes tueurs. Le noir arrivait de partout. Elle s’évanouissait. Elle mourait. Elle partait. Elle s’en allait. On partait de chez elle. On la quittait. Une partie d’elle s’évaporait. C’est comme ça, quand on perd sa conscience. On la perd, strictu senso. Elle n’est plus nulle part. Pourtant, elle se trouve quelque part. Lorsqu’on revient à soi, elle s’y trouve déjà, pour pouvoir constater, prendre en compte sa propre remise en ses propres droits. Etrange. Bizarre.

Pierre quitta en grande hâte le pilon qui le cachait. Ses rollers étaient silencieux. Sa pèlerine rouge se déploya dans l’air...

...Il se dirigeait vers la caisse d’Aline. Il voulait l’aider. Il voulait ne pas la laisser souffrir. Ne pas la laisser s’en aller. Ne pas la laisser partir. Ne pas la laisser mourir. Il sera papa. Indéniablement. Gloméruleusement. Irréfutablement. Monstrueusement. Génialement. Halloweenement.
            (Bip.)

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis
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Vendredi 23 mai 2008 5 23 /05 /Mai /2008 14:28

Avant propos

                Il n’est pas rare qu’on pense pour les autres. Mieux encore : à leur place. ----------- Le phénomène politique, certes, en témoigne. Avec ses quintessences, avec ses cimes : la dictature et la tyrannie. ----------- Plus que ça encore, d’une manière encore plus « banalisée », la famille, la tribu, le gang, etc., en sont souvent l’arène où il évolue (espèce de gym artistique) cette donnée ontologique -----------  (parfois appelée « culture »). -----------

----------- On n’est pas (un) humain ----------- si on ne pense pas pour l’autrui ----------- voire à sa place. ----------- si on ne (lui) fait pas sa culture. -----------

Ni la vache, ni la mouche ne songent pas pour ----------- ou à la place d’----------- une autre vache, respectivement pour ----------- ou à la place d’----------- une autre mouche. Ni la vache pour ----------- sa mouche ; ni la mouche pour ----------- sa vache. Chaque vache avec ses ----------- mouches, chaque mouche ----------- avec sa vache. ----------- Mais sans songes de vaches ou de mouches… (----------- Ou qui sait ? ----------- En tout cas, il y a pas mal de vaches et encore plus de mouches ! Dieu sait leur nombre. ----------- Si nombre il y a ----------- dans leur cas ! ----------- Enfin, c’est ce qu’on croit ! -----------)

Dans ce qui suit, pourtant, il ne sera question ni de vaches ni de mouches. Mais, il aurait pu en être ainsi. L’avatar de Vicky, évoluant dans son espace contemporain d’où les vaches et les mouches s’absentent -----------manifestement, ostentatoirement -----------, cet avatar, donc, aussi les autres, qui composent ensemble le trame de ce croquis, ne sont pas vraiment loin de s’inscrire dans l’univers caractérisé ci-dessus.

----------- Peut-être ! -----------

----------- Hm !----------- Enfin ! -----------

 

 

 

Vu les chiens !...

(croquis)

 

Toute rencontre repose sur une confrontation. L’homme, aussi paisible qu’il soit, n’est qu’un guerrier aux aguets. Il est voué à la confrontation avec ses pairs. Et, s’ils ne sont pas présents au rendez-vous, les pairs, il s’en invente.

Voilà, grosso modo, les pensées qui traversaient l’esprit de Vicky lorsqu’elle se laissait porter par un escalator des Halles. Elle devait prendre le métro pour juste trois stations. Aller à la banque c’est rarement un plaisir. Du moins pour Vicky. Cette fois ne faisait pas exception. Le découvert à venir était trop important pour que la mi-garce ennuyée qui soutenait être sa conseillère, ne réagisse pas d’une manière plus ennuyée et ennuyeuse que d’habitude. Aigre. Acre. Désagréable. Il va falloir lui fournir des explications. Il va falloir lui dire des trucs intimes. Pire que dans un confessionnal. C’était ça, le banquier d’aujourd’hui. Le sien, une mi-garce ennuyée. Le pouvoir immatériel, permettant (imposant même) le sermon, se trouvait entre les mains de cette bonne femme, maintenant, qui, elle, après avoir nourri son mâle et ses sales gosses, après les avoir embrassés avant qu’ils ne partent pour leurs foutus bureaux et école, avait pris la voiture ou, qui sait, peut-être le métro, comme elle même, Vicky, à présent, pour se diriger vers son agence (celle de Vicky aussi ; leur agence, donc, à toutes les deux, non ?), pour ouvrir la porte de son bureau éclairé à la lumière artificielle, sans fenêtres et climatisé, pour appuyer sur l’interrupteur de l’ordinateur, pour changer ensuite de chaussures, pour sortir du placard certains dossiers, pour parler dans le récepteur du téléphone, pour recevoir des gens et, parmi eux, elle, Vicky... Pitié ! La pauvre !

Un hoquet de sarcasme secoua Vicky qui, arrivée en bas, empruntait le tapis roulant. La pauvre !... Elle, « la banquière » ! Pas elle, Vicky !... Ce n’était pas du vrai non sens, comme disent nos voisins de l’outre-Manche, « les grand-bretons » ?... L’expression lui apporta le sourire aux lèvres.

Au bout du tapis roulant, la grande salle souterraine s’ouvrait avec générosité à tous les passagers. L’un plus anonyme que l’autre. Plus anonymes que ça, tu meurs ! Ils arrivaient de partout. Ils se dirigeaient vers le même partout.

À l’entrée d’un des tunnels, trois jeunes. Plus ou moins colorés, enveloppées dans la laideur vestimentaire agressive et inutile, spécifique aux bons-à-rien. Ils se faisaient de plus en plus nombreux ces jeunes-là. Dans des endroits publics, comme celui-ci, dans des grandes stations de métro et de R.E.R.... C’était leur cage d’escalier urbaine, métropolitaine, parisienne. Des banlieusards, sans doute. Des habitants des cités, sans doute. Des nouveaux barbares ! Ils se faisaient contrôler par des agents de Sécurité de la R.A.T.P.. Ils étaient accompagnés par deux pitbulls tenus en laisses métalliques, des muselières sur leurs gueules. Les agents, eux aussi, étaient aidés dans leur existence par deux chiens; de race indéfinie, tenus eux aussi en laisse métallique et muselés, eux aussi. Entre les contrôleurs et les contrôlés, une différence de tenue, seulement. D’uniforme. Apparemment. Deux agents fouillaient deux des jeunes aux bras écartés du corps. Les autres parlaient dans leur talkie-walkie, vérifiaient les papiers du troisième, se tenaient prêts à intervenir si nécessaire.

Les gens passaient, en jetant des regards indifférents vers la scène. Certains ne regardaient même pas. Pour eux, la scène n’existait pas. Même pas. Y en avait pas.

Vicky capta le regard vif de l’un des jeunes. La peur et la haine y faisaient bon ménage avec la recherche fébrile et agressive d’une solution qui ne venait pas. Elle aperçut aussi l’expression un peu figée, crispée, des gens en uniforme – leur certitude d’avoir affaire à des malfaiteurs. Dissimulés. Cachés. Potentiels, en tout cas. Leur peur qu’un de ces malfaiteurs plus ou moins en herbe va sortir un couteau. Ou Dieu sait quelle autre arme. Qu’ils seront obligés de se défendre. De dégainer. De tirer...

Un des agents sortit de la poche d’un des perquisitionnés quelques doses de came, dans des petites enveloppes. Le regard du jeune devint opaque. Sans hésitation, un autre agent s’empara des menottes qu’il portait à sa ceinture et les passa au jeune.

Vicky gagna la bouche du tunnel qui allait la conduire vers le quai d’où elle allait prendre le métro pour trois stations, pour rencontrer la demi-garce-prêcheresse de la banque, avec laquelle elle allait avoir peut-être une confrontation. Ou non. Tout était possible.

Une fois montée dans la voiture du métro, elle pensa encore un peu aux chiens qu’elle venait de voir. Ils ne remuaient même pas leurs queues, ne se sentaient pas réciproquement. Ils étaient tenus en laisse. Ils étaient muselés. Ils étaient dressés. Terriblement bien dressés. Ceux des voyous, comme ceux des agents. Ils n’étaient ni libres, ni fous. Leur confrontation, pour qu’elle ait lieu, attendait un ordre. Un ordre qui ne venait pas... Même si les humains, leurs humains à eux, aux chiens, étaient en pleine confrontation ! Ou, peut-être pas. Peut-être qu’il n’y a eu aucune confrontation. Aucune. Nulle. Zéro... Tandis qu’à la banque !... Avec la prêtresse-garce-mère-de-famille !... Ou, qui sait ?... Vu les chiens !...

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis
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Jeudi 22 mai 2008 4 22 /05 /Mai /2008 16:51

 

Avant propos

Le « je » provoque pas mal d’obsessions. C’est connu et reconnu. Le « je » littéraire ne fait pas exception.

Par conséquence, pour relier ce qui vient d’être dit dans d’autres avant-propos antérieurs, disons que le « je » irait très bien avec le petit. Mieux encore, avec le minuscule, avec l’hyper-petit, avec l’élémentaire peut-être.

Le « je » ne peut être que petit. Mieux encore, minuscule, hyper-petit ----------- élémentaire, peut-être. Il ne peut exister qu’en petit, le « je ». Le reste tiendrait de Dieu. Mieux encore, le reste serait Dieu (ou Silence, comme disait l’autre).

Il y a beaucoup de suffisance dans ce qui vient d’être dit. Commode ----------- vétuste et confortable.

Littérairement, le « je » petit, c’est à dire strictement personnel, serait contenu par la nouvelle, par le récit, pour ne par parler du croquis. L’autre le « je » qui transgresse la personne, le « je » trans-personnel, non-personnel, voire divin, trouverait  en revanche sa place dans le roman, dans la Saga, dans l’histoire (sublimée ou pas en des Saintes Écritures).

Quant à moi, en tant que particule de la Francophonie, je finirai cet avant-propos en empruntant, à l’endroit de ce qui vient d’être dit, le sage dire normande : peut-être b’en qu’oui, peut-être b’en qu’non.  

 

 

 

La confession d’un apprenti

(croquis)

 

Il s’agit de deux frères. Vingt-deux et vingt ans. Ils ont tué une vieille. Pour cent euros. Des débiles ! Des crétins ! 

Ils sont entrés chez elle et l’ont tuée à coups de couteau. Mais ils ont fait bloc, ensuite. Ils ont tout nié. Ils ont résisté comme ce n’est pas possible. Ils ont joué les innocents imbéciles. Avec un talent grave. Plus grave que la vérité, quoi !

C’est mon maître qui avait pris leur cas. Il les a parfaitement instruits. Ils ont joué le jeu à merveille. Sans faute aucune. On dirait, des génies. Faute de preuves, on les a relâchés. Ils étaient tellement quelconques, les deux ! L’un, « agent de surface » – moto-crotteur, quoi ! –, l’autre, commis dans une imprimerie. Plus plat que ça, tu meurs. Le rien. Le vide. Il n’y avait rien à y voir !

Mais… La vie, c’est fou ! Tellement fou !  

Dix mois écoulés, le cadet s’est rendu à la police pour déclarer que c’était bien eux qui eussent tué la vieille. C’était l’aîné qui l’eut poignardé. Lui seul – juré ! Oui, c’était lui qui ait porté le coup fatal. L’aîné ! Mais ils avaient agit ensemble, tous les deux, l’aîné et le cadet. Tous les deux, ensemble... – C’est ce que le cadet soutient maintenant.

L’aîné, quant à lui, il nie toujours...

Leur bloc s’est brisé. Il n’y a plus de bloc, maintenant. Pourquoi ? Mystère ! Maintenant l’un, avec des accents véridiques d’imbécillité innocente, accuse son frère et s’auto-accuse lui-même, tandis que l’autre nie toujours, en jouant la même corde, de simplet innocent… Il y a un vide plein de froid et d’obscurité entre eux, maintenant.

Et pourquoi je vous parle de tout ça, mon père?... Parce que tout ça c’est trop lourd pour moi. Je ne suis pas croyant. Mais, comme vous pouvez le constater, mon père, je m’adresse à vous. Et je me suis agenouillé ! On m’a agenouillé !

...Je suis étudiant en droit. Je mène une existence plutôt aisée. J’en menais, je veux dire. Mais aujourd’hui c’est fini. J’ai l’âme lourde. Terriblement lourde !... Noire !... je suis lourd moi-même. Tellement lourd, que je m’écroule à l’intérieur de moi-même. À l’extérieur aussi, d’ailleurs. Sinon pourquoi mettrais-je genoux à terre ?

La vérité de la vie, la vraie vérité, la vie véritable n’est pas celle que l’on imagine, celle qu’on s’imagine, ni celle que l’on raconte – mais celle qui ne pardonne rien ; celle qui ne pardonne pas. Le pardon n’y existe pas.

Cela, je l’ignorais.

Je me suis trompé intégralement. En totalité. En énormité !

Il faut que je cadre mieux ma place dans ce monde, mon père. S’il en existe une.

J’hésite entre la situation d’un aveugle et celle d’un simple égaré. Je penche plutôt pour l’aveuglement. – …L’aveuglement d’un chiot ou d’un chaton – qui ouvrerait les yeux et qui serait ainsi par la lumière.

…C’est une lumière qui me fait mal, très mal, mon père.

            Je suis en stage dans un cabinet d’avocats. Je prends contact avec toutes sortes de cas. Toutes sortes de choses. Généralement, c’est la misère du monde que l’on touche lorsqu’on est avocat. Encore plus même que lorsqu’on est médecin ou, pourquoi pas, prêtre. Ils travaillent pour le Bien (avec majuscule) ceux deux-là, le médecin ou le prêtre, comme vous, mon père. Tandis que l’avocat travaille, lui, pour le bien de son client. Même si ce bien est… mauvais. C’est une misère, je veux dire, qui passe souvent, presque toujours en de la merde, dont l’avocat est une espèce d’éboueur. L’avocat mange souvent de la merde, pour ainsi dire.

            … … … …Et, le moins qu’on puisse dire, c’est que je ne m’attendais pas à ça. Mais, pas du tout ! Du tout ! Je viens d’apprendre..., de comprendre... que, contrairement à ce qu’on croit, l’ignorance est tout aussi imputable et impardonnable que n’importe quelle autre coulpe ! L’ignorance, comme toute autre coulpe, n’est que sottise, n’est que folie. Et par consequence, elle est toujours sanctionnée. Punie ! Elle doit l’être.

On n’a pas le droit à l’ignorance !

Moi, je ne suis qu’un stagiaire. Un apprenti. Un roquet, un idiot, quoi !...

Celui qui a pris le dossier du cas, par contre, mon maître, c’est un maître. Le doute, il connaît pas. Il est toujours sûr de lui, calme, assez souvent cynique... En le regardant, je me dis que l’on devient cynique, même si, au départ, on n’en est pas doué. Il existe trop de matière cynique dans ce métier. Aussi, dans le monde en général, certainement ! Trop de matière cynique, donc, pour qu’on ne le devienne pas soi-même. Disons même que l’homme est cynique – ou il n’est pas ! Mais ça, ça je viens seulement de le découvrir !...

C’est quelqu’un qui s’est frotté à beaucoup de choses. Je parle de mon maître. Il fait preuve, avec beaucoup d’aisance – je dirais même, de doigté –, d’un manque exemplaire de sensibilité. Je dirais en tout cas qu’il est animé par un vrai manque d’affectivité. – Moi, je flippe. Je n’ai plus aucun repère. Tout est précipice. Tout est gouffre. Mais pas pour lui. Pour lui, ce n’est que de la terre ferme. C’est ça qu’il trouve sous ses pieds : de la terre ferme ! C’est à dire, morte ! Morte, pétrie et endurcie – ferme ! Et je flippe encore et encore et d’autant plus lorsque je le regards, sûr de lui-même comme il est. Je ne comprends pas d’où tient-il cette assurance. De quoi est-il si sûr. Ne serait-il pas fou – lui ? Ou c’est moi – le fou ?

La question qui me donne des vertiges, mon père, c’est la question du centre, la question psy !

Y avait quoi dans l’âme du cadet lorsqu’il est entré au commissariat pour s’auto-dénoncer, lui et son frère ?

Il s’y est rendu pour tout dire. Quoi – tout ? Tout – quoi ?

Il a dénoncé son frère. Mais il s’est auto-dénoncé aussi lui même. Avait-il découvert que son frère était un criminel et lui-même seulement un criminel à moitié ? Voulait-il se débarrasser de ses remords (ce qui suppose qu’il aurait eu une conscience formatée et active) ou voulait-il se mettre en scène, hystériquement mais bêtement, certes, pour attirer l’attention de l’opinion publique sur lui ?   

Ce qui m’agace c’est le butin : cent euros ! C’est plus que stupide ! C’est plus qu’idiot ! C’est plus que débile !  

  ...Je pense sans arrêt à ces deux frères, mon père ! À leur séparation apparente. À leur fusion dans cette pelote, dans cette bulle infernale.

Mon maître prend la chose d’une manière très détachée. Je dirais même, désinvolte. En tout cas, le renversement de la situation ne le trouble pas. Il a l’air de dire que, s’ils ont tué, ils doivent payer le prix. Et tant pis pour eux s’ils sont fous ! Eux ! Ou bêtes ! Eux ! – Et c’est tout !

Ainsi, le cas est résolu. Il n’y a même pas de cas. Pour mon maître, je veux dire. – À présent, il est l’avocat de l’aîné, le plus menacé des deux frères. Et tout ça, sans aucun état d’âme. Du moment où il est payé pour son travail, il s’y applique. C’est tout.

Il va essayer de mettre le cadet dans un asile de fous et de sauver ainsi l’aîné. Sans savoir, finalement, où est la vérité. Ni de quelle vérité s’agirait-il.

Mais ce n’est pas ça qui me tracasse le plus, mon père. C’est qui m’épouvante ce sont les songes qui me secouent lorsque je pense à ces deux frères en tant que frères. Ce doit être effrayant. Ils sont isolés, enfermés dans un ensemble..., comment dire…, un ensemble sans paire, le leur ! Ils sont seuls, l’un et l’autre, et ils se définissent l’un par rapport à l’autre, l’un face à l’autre sans aucun apport (ni rapport avec l’) extérieur. Et cela, indifféremment de ce qui va se passer. Un huis clos, un monde pour soi ! Pour eux, c’est pareil ! En prison ou en liberté, c’est fini !... Ils n’ont plus aucune chance !... Pour eux, il ne reste plus rien que leur souffrance ; leur combustion ; leur haine... Rien que cet intérieur.  Avec, comme délivrance, toujours interne, la fatalité !

Et pourquoi tout ça, mon père ? – Pourquoi ?

Je me sens désarmé, entièrement, absolument démuni devant cette situation. Complètement à nu ! Ecorché. Je ne sais pas si je peux vivre dans un tel monde ! Mon père ! Si le monde était ça, je veux dire. Vous comprenez ? Je ne me sens pas de ce monde. Je ne sais pas comment m’y accorder. Avec le monde, je veux dire. Ni avec cette situation d’exclusion. Je ne sais même pas si ça vaut la peine de se poser de telles questions. Je me suis vraiment égaré et perdu, mon père. Voilà pourquoi vous me trouvez agenouillé ici, en vous chuchotant tout ça...

Croyez vous pouvoir m’aider, mon père ? – …Suis-je bête ? Suis-je malade ?... – …Mon père !... – …Suis-je… fou ?... – …Qu’est-ce que je suis, moi ?... – …Et où ?

 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis
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Mardi 20 mai 2008 2 20 /05 /Mai /2008 04:50

Avant propos

On a évoqué tout à l’heure (voir  l’avant propos du Ben, oui ! Et quoi ? ) un certain « je » francophone, et plus largement occidental, littérairement embarrassant. Un « je » qui s’efforce de devenir « moi », voir « Moi » ou même « MOI ». C’est à dire, un engin trans-littéraire. Ou, pire encore : anti-littéraire.

Et pourtant, la fonction littéraire du « je » ne peut pas être mise en cause ----------- à cause ----------- sans jeu de mots ----------- de sa capacité ontologiquement indéniable. ----------- Nul ne peut exister sans son « je » ----------- ni en dehors de lui. ----------- Dans la littérature, non plus !

Ou ----------- comment, sinon ?

 

 

 

Merci, Seigneur !

(croquis)

                                                                                         

Je ne suis que le frère de la trisomique. Et c’est déjà beaucoup. Voire énorme. Je suis aussi le frère de l’autre soeur, la non-trisomique. C’est toujours déjà beaucoup. Voire énorme. Et, en plus, je suis le fils de ma mère, la piteuse mère d’une trisomique et de deux autres rejetons, pas tout à fait normaux (eux non plus), vu qu’ils sont les frères de la triso !

Et le père, dans tout ça ? Nul. Rien. Zéro. Il n’y a pas de père. Et nous nous estimons heureux, ma soeur non-triso et moi, que nous n’ayons pas affaire avec des situations encore plus bizarres, comme les adoptions, ou plus farfelues encore, comme les familles d’accueil, ou les familles « recomposées », ou encore plus folles, tel que d’avoir comme « ascendants » des homos (mâles ou femelles), lesquels, après s’être masturbés dans des cagibis d’hôpital, après s’être fait prélever des ovules, après s’être fait injecter/implanter des embryons, etc., etc., nous auraient mis au monde en tant que leurs enfants...

Gaëlle, avec son groin, déambule dans la maison comme une malade. Elle grommelle. Je comprends ce qu’elle dit. Christine, pareil. Notre mère, pareil. Les autres, non. Les autres ne comprennent pas Gaëlle, eux, pères compris. Ils ne nous comprennent pas non plus, eux, les autres. À juste titre ! Comment comprendre Gaëlle (la bizarre ! – l’étrangère !), son espace intérieur et son espace extérieur, le contenu de ces espaces ...? Comment comprendre ce qui ne vous est pas connu ? Peut-on comprendre autre chose que celles que l’on connaît déjà. Peut-on comprendre ? Peut-on connaître ?

Ils nous fréquentent, pourtant. Et Dieu sait pourquoi. Nos pères, des amis de ma mère, des copains de Christine, des copains à moi...

Je suis enclin à croire que tout est immatériel. Je suis prêt à en témoigner. Que tout ce qui se passe – silencieusement dans nos âmes, bruyamment entre nous autres – manque non seulement de consistance, mais aussi de cohérence. C’est de la folie. De la folie de Dieu...

Dieu est fou !

Pourquoi ?

Hein !? J’écoute !

...J’ai surpris ma mère en larmes. C’était dans la salle de bain. Elle se démaquillait avec des gestes énergiques, presque furieux. Les larmes coulaient abondamment sur ses joues. Ce n’était pas de la colère, pourtant. Plutôt de l’impuissance, de la résignation, de la souffrance. Elle avait, évidemment, beaucoup de peine. Elle était, de toute évidence, extrêmement malheureuse.

C’était pas dans la coutume de la tribu, de la famille, du foyer de se mêler de ce qui ne nous regarde pas. Je n’ai donc pas posé de questions. J’ai seulement vu, entrevu le visage de ma mère sillonné par des larmes... Son regard, dans le grand miroir de la salle de bain. Endolori. Malheureux.

Christine m’a dit ensuite, hier, ce qui s’était passé.

Ma mère et Gaëlle sont allées au marché. Dimanche dernier. Et de nouveau Gaëlle a mis la main au panier à un homme. À des hommes, peut-être. Mais il n’y en eut qu’un pour protester. (...Un rustre, sans doute ! Ça ne se fait pas. Surtout quand on se rend compte à qui l’on a affaire : une pauvre handicapée, poussé par ses sombres, par ses intraduisibles désirs...) Pourquoi a-t-il alerté ma mère, l’homme ? Vas savoir ! Il l’a fait, et c’est tout. Gaëlle, qui n’est qu’un sujet des plus animales, sauvages, donc fragiles, s’est laissé aller. Elle a tripoté le mec. Sans aucun espoir rationnel. Du rationnel ? Chez Gaëlle ? Encore que...! – Enfin, sans chance de réussite. – Encore que, ça aussi, ce n’est pas entièrement sûr, pas entièrement interdit. Il y a, sans doute, de ceux qui pourraient abuser de Gaëlle. Sinon, pourquoi tant des soucis chez ma mère ? Justement ! Pourquoi ne laisse-t-on pas Gaëlle être abusée ? Elle ne demande que ça, notre Gaëlle ! Mais, non ! On le lui interdit. Elle n’a pas droit à la bite. Et les quelques-uns qui, éventuellement, seraient tellement... animalisés pour sauter la trisomique, resteront sur leur faim... Anormal ? Peut-être ! Injuste ? Certainement ! Enfin, je trouve.

Elle meugle. Elle hait (tout) le monde. Je parle de Gaëlle. Elle souffre. Ma mère aussi. Et, de même, Christine.

Et, au milieu de tout ça, moi. Le seul mâle de la tribu. Le prince. Le roi. Le roi de mes deux, assurément ! Car moi, moi j’ai peur. Une peur à la hauteur de ma libido. Mais, curieusement, ça ne me rend pas fou. Je suis plutôt calme. Je ne suis pas happé par la machine à broyer les caractères qui est la bite et, de l’autre côté, la chatte. Je suis plutôt subtilement végétatif. Heureusement, je dirais. Car si j’étais hanté moi aussi par le je-ne-sais-pas-quoi qui pousse ma pauvre Gaëlle à tripoter les mecs, je l’aurais sautée moi même. Et pas seulement elle, peut-être. Christine aussi. Notre mère de même. Et je serais torturé comme elles, mes soeurs et ma mère (mais en image miroitée, inverse), par des trucs d’autant plus abominables qu’incontrôlables et irrépressibles. Sommes nous engagés à « incontrôler », à « irreprimer »?

Ariane, la petite souris avec laquelle je sors à présent, me dit que tout ça a l’air vachement psy et castrateur. (Parce qu’elle possède des couilles, elle, na ! – et du psy !) Elle se demande comment je peux supporter tout ça. Elle se demande même si je n’y prends pas du plaisir...

Et tant pis !

...Je veux dire que je ne suis pas sûr qu’elle ait tort, Ariane. Je ne peux pas ne pas dire, tel que j’ai entendu dire ici et là : merci, Seigneur, de ne pas m’avoir fait une femme ! Seulement cela. Dire cela !

  Pour le reste, tout baigne ! N’est-ce pas ? – J’écoute ! ?

 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis
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  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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