Derniers Commentaires

overblog

Croquis

Samedi 17 mai 2008 6 17 /05 /Mai /2008 17:45

Avant propos

 

La tristesse et l’horreur ne sont pas compatibles. Pas toujours. ----------- Si ----------- parfois  ----------- sans être compatibles, elles cohabitent ----------- des fois. Lorsqu’on est vieux ----------- notamment. ----------- Lorsqu’on est très vieux. Lorsqu’on est très. Lorsque. ----------- On est. ----------- Très.

Planant par-dessus de l’hyper ennui trop humain, on passe, à l’instar de l’albatros baudelairien chuté dans sa chair de volaille stupide, ou, au contraire, à l’instar du vilain petit canard à la laideur insouciante épanoui dans son avenir de beau cygne à la beauté froide, idiote et inconsciente ----------- remarquables tous, et surtout sans âme aucune ; ou avec une âme impossible ----------- jusqu’au moment où on se manifeste en tant qu’âme torturant notre pauvre support physio-matériel ----------- qui n’en demande pas ----------- rien de cela ----------- ou si ?

La tristesse et l’horreur, donc… !

 

 

Maman !

(croquis) 

Tu sais, maman ? Lorsque je viens te voir, je vis chaque fois l’impression que le temps est une grosse aberration. Le temps qu’on a passé ensemble me parait beaucoup plus long que celui qui s’est écoulé depuis, après ton départ. Je n’emploie pas – tu vois ? – le mot « mort ». Le concept. L’idée. La réalité. Arithmétiquement ce n’est pas vrai. Tu es partie à l’époque de mes quarante-deux ans. Je m’en souviens parfaitement. Tu étais extrêmement affaiblie, diminuée..., déjà vieille...  Moi aussi, maintenant. J’ai plus de quatre-vingt-dix ans... Bientôt, un demi-siècle sans toi, donc... La première partie, je la trouve, pourtant, toujours plus longue, plus riche, plus réelle... Lorsqu’on est jeune, on est plus sensible car plus réceptif, diras-tu. C’est vrai ! Et si l’on regarde les jeunes d’aujourd’hui - je parle de Pierrot, de Milly, de Loulou, de Jean-François et de Liliane, tes arrières-petits enfants que tu n’as pas connus..., et qui ne t’ont pas connue non plus, eux, même si je les ai fait venir ici, à ta tombe, pour qu’ils apprennent et sachent un petit peu que la vie ne commence pas avec eux, et qu’elle ne finit non plus avec eux, encore que rien de cela n’est pas encore prouvé; ils ont encore quelques bonnes années devant eux, avant qu’ils ne se mettent, eux aussi, dans leur génération, à s’entremêler les entrailles pour pondre..., pour faire augmenter et grossir l’humanité fractalisée et fractalisante (pour employer une expression tout aussi contemporaine que stupide)... Alors, on est parti de quoi ? Ah, ou ! Donc, lorsque je les regarde, je m’étonne de la différence de sensibilité qui subsiste entre eux et nous. Nous, pour ainsi dire encore. Car il n’y a presque plus de « nous ». Marie est morte. Christian et Elisabeth aussi ... Comme la plupart des mes amis d’antan, d’ailleurs. Je suis resté assez seul, maman. Assez seul. Mais, ce que j’ai voulu dire c’est que les petits, dont je te parlais tout à l’heure, que t’as pas connus, ont une sensibilité presque intégralement autre par rapport à la mienne lorsque j’avais leur âge. Je veux dire qu’ils parlent de choses qui me sont complètement étrangères. Des trucs liés à l’informatique, à la génétique, à la bionique, à toutes autres sortes de « ique », à l’astral, à la nano-technologie, au virtuel, à l’irréel, à la drogue, à une sexualité non pas débridée, même pas disjonctée, mais détournée. Pour ainsi dire, aujourd’hui, au bout, tout comme au fond du sexe, il n’y a plus l’enfant. Le sexe contemporain a changé fondamentalement. L’enfant se trouve, reste, est ailleurs. Il est fabriqué ailleurs. Il se fabrique ailleurs. Il vient d’ailleurs. S’il vient encore !... Il n’y a plus, je dirais même, il ne reste plus d’enfant. Mais il y a, il reste le plaisir. Ou, pire encore, le devoir de plaisir. Et, en revanche, ils me regardent comme un extraterrestre quand je leur dis que mon père est mort pendant la Grande Guerre et que moi, dans ma jeunesse, après ma Guerre, la Deuxième, je suis devenu communiste. La guerre et le communisme, pour eux, tout comme l’holocauste ou l’interdiction de l’avortement, c’est du cinéma. Et encore ! En noir et blanc ! Aucun rapport avec leur Net et avec leur téléchargement et avec leur zapping. Et qui sait s’ils n’ont pas raison, eux, tout compte fait ? Mais, ce n’est pas ça. Ce que je voulais te dire aujourd’hui, c’est que j’ai découvert un sentiment nouveau. La preuve que ma sensibilité, en dépit de mon âge, n’est pas annulée. Même si ce n’est pas agréable. Il s’agit d’un gars, d’un nouveau venu à la maison de retraite. Il a l’air plus vieux que moi. Et ce n’est pas facile, tu vois ?! Dès que je l’ai aperçu, je l’ai trouvé antipathique. Il m’a réveillé l’antipathie... Comme dans la jeunesse, quand on juge les gens d’après leur image ; d’après leur cinéma ! Je l’ai tout de suite trouvé, et je le trouve encore et toujours, très antipathique. Il ne m’a rien fait, mais il m’énerve. Il m’irrite. Je le hais, presque (quand j’ai la force…) ! Et pourquoi, donc ?, me demanderas-tu. Et pourquoi, donc ?, me suis-je demandé. Et la réponse s’est fait connaître comme un éclair : parce qu’il est vieux ! Voilà pourquoi, voilà donc ! Ce qui explique pourquoi, maman, je ressens de plus en plus souvent comme de la haine dans certains regards posés sur moi ! Comme dans celui qui me dévisage dans la glace.

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 12 mai 2008 1 12 /05 /Mai /2008 12:38

 

Avant propos

La francophonie littéraire, on dirait, n’est pas sortie indemne de « la nouvelle vague ». ----------- (Si sortie il y a eu…!) ----------- (Et puis, quel ennui, la déconstruction réussie par ladite « nouvelle vague » !)

Dans la francophonie littéraire actuelle, la nouvelle et le récit – pour ne pas parler du croquis – bénéficient d’un traitement d’extermination. Le « je » littéraire francophone, dans son effort… ----------- …infra ?... …sur ?... …méta ?... …humain ?… ----------- …de se reconstruire… ----------- …de devenir « moi » (voire Moi ou même MOI : un engin trans-littéraire, c’est à dire) s’y manifeste tellement fauxlittérairement, que, exaspérés, le peu de téméraires auteurs contemporains de nouvelles, de récits – pour ne pas parler de croquis – se replient dans des espaces parfois anaérobiques, insaisissables. Leur « non-je », frêle et fragile, vulnérable, s’écrase, piétiné, laminé par la lourde avalanche de « je » qui anéanti les lettres françaises d’aujourd’hui.

----------- Est-ce que parce le « je » et la littérature font deux ? -----------

----------- Est-ce que parce qu’il serait… spécial, ce « je », le leur ? -----------

----------- Est-ce que parce qu’il serait introuvable, ce « je » ? -----------

------------------------------------------------------- L’époque, de plus en plus atomisée  à l’intérieur de sa lourde globalisation, pourrait (devrait ?) favoriser, néanmoins – d’une manière objective –, l’espèce littéraire de la nouvelle, ainsi que celle du récit – pour ne pas parler de croquis. -------------------------------------------------------

----------- Mais non ! -----------

----------- Elle fait autre chose. -----------

Entre son atomisation (tournée psychanalytiquement vers l’infiniment petit du passé personnel et individualisant ----------- fur à mesure stellaire, avec le temps, pourtant) et sa globalisation (tournée psychiatriquement vers l’infiniment grand de l’avenir dépersonnalisant et sociologisant, planétaire ----------- fur à mesure stellaire, avec le temps, pourtant), l’époque laisse s’échapper dans l’atmosphère « supestructurelle », qu’elle s’est créée elle-même, atmosphère rendue aujourd’hui irrespirable à coup de bidules intellos et d’élégants machins ----------- à coup de styles, à coup de décharnements substantiels substitués à la substance artistique ----------- l’époque, donc, laisse s’échapper dans l’atmosphère, des nuages et des hypernuages spécifiques, des hybrides (écrits, audio, visuels…), sans dimensions (tournés vers les névroses de l’infiniment répétitif) ----------- soporifiques : des Sagas sans sagas – des (histoires ?) sans passé et des sans futur – des présents continus – des sans sens – des non-sens –  des ersatz  ----------- notamment des feuilletons, d’abord, des séries, ensuite ; des « OGM culturels » obstruant les canaux séminaux et les trompes de l’esprit, capables de doter le lecteur ou le spectateur des qualités mutantes ----------- d’un consommateur----------- lobotomisé.

----------- Et alors ? -----------

------------------------------------------------------- Et alors ?

-------------------------------- Et alors ?

----------- Et alors ?... ------------------------------------------------------- … – …-------------------------------------------------------… – …-------------------------------------------------------… – …-------------------------------------------------------… … ----------- Alors ?... -----------

 

        

 

 

 

Ben, oui ! Et quoi ?

(croquis)

Une fois rentrée chez elle, Nathalie sortit le portable de son sac et chercha dans le répertoire le nom de Victor. Elle s’assit dans le fauteuil en cuir bleu ciel. Elle appuya sur la touche O.K.. Elle attendit la liaison. Elle regardait les petits poissons tourner dans l’aquarium. Des tigrés noir et blanc, des roses, des argentés, des jaunes.

- Allô ?!

La voix transitée par satellite était un peu voilée. La ligne avait de l’écho.

- C’est moi. T’es où ? Je te dérange ?

- Non, non. (La réponse arriva avec du retard – à cause de l’écho.) Qu’est-ce qu’y a ?

-T’es où ?

- Quelque part. Dans le grand monde. Dans le sud de la Chine. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il t’arrive?

- Rien de grave. Je voulais... Merde !

Nathalie décolla l’appareil de son oreille et regarda son écran. « Service indisponible ».

- Merde !

Elle se leva de son fauteuil et, le portable à la main, gagna le balcon. Le parc Montsouris, quatre étages en dessous, brillait dans la lumière du matin Elle appuya la touche O.K.. Le nom et le numéro de Victor s’affichèrent de nouveau sur l’écran. Elle appuya encore une fois sur la touche O.K..

- Alors ? fit la voix de son ex.

- Ecoute ! J’ai mis un peu d’ordre dans la cave.

- Tu m’impressionnes grave !

- Tout arrive ! Grand déballage même !

- Et alors ? arriva avec du retard, la voix de Victor de son sud de sa Chine.

- Alors… mbe..., alors je suis tombée sur des lettres du pédé qui habitait ici avant nous.

- Et alors ?

- Qu’est-ce que j’en fais ?

- Fais ce que tu veux ! Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

- Tu veux que je les jette ?

- Je ne veux rien. Et encore depuis un bon moment. Tu sais ? Il y a déjà quatre ans que nous sommes divorcés. Tu n’as qu’à les jeter, si tu veux. Sinon, non. C’est pas mon secteur. Du tout !

- Je l’ai appelé sur son portable.

- Qui ?

- Le pédé, quoi ! T’es lourd, ma fois !

- Ah bon, lui aussi ?

- Moque-toi ! Oui ! Lui aussi ! Lui c’est pareil, il erre au bout du monde. De l’autre côté, pourtant. Dans la forêt amazonienne. Il y fait de l’humanitaire. Parmi les indiens.

- Et alors ?

- Tu sais que ça : et alors ?

Nathalie rentra dans le séjour, le portable à l’oreille.

- Et alors, il y a à peu près cinq mois, dit-elle en se rasseyant dans le fauteuil en cuir bleu ciel, devant l’aquarium. Il m’a dit qu’il me rappellera. Il y a des lettres de toutes sortes. De ses petits amis, de sa soeur, de son patron et de qui sais-je encore. Mais il ne m’a pas rappelé. Du tout !

- Et qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, moi ?

- Me dire si tu veux que je les jette ou pas. Et... Tu sais, vous êtes tous partis. En Chine, en Amérique Latine, au Diable. Et moi, moi je regarde tourner les poissons ici, névrosés et névrosants, naturellement, dans leur aquarium... dans mon aquarium..., et je me demande si c’est eux les névrosés, les névrotiques, ou qui d’autre ? Moi ? Pourquoi pas ? Mais pourquoi pas toi ? Toi, aussi. Toi aussi tu n’es qu’un névrosé. Pas vrai ? Et lui, alors ? Pourquoi pas lui ? Lui aussi n’est qu’une névrose vivante. Comme nous tous ! All of us ! Moi – historiquement. Vous – géographiquement. Ha ha ha. Merde !

Nathalie sortit de nouveau sur le balcon et répéta les gestes de tout à l’heure. L’expression de la jeune femme se rasséréna lorsqu’elle rétablit la liaison avec l’homme du sud de la Chine.

- T’es toujours là ?

- Où veux-tu que je sois ?

- Je veux dire – là, ici ! sourit Nathalie. Dans ta virtualité. T’es qu’un virtuel. L’autre, pareil. De même, son homosexualité et, finalement, même ses lettres de la cave. C’est quoi être pédé ? Recevoir des lettres pour les mettre à la cave... Se trouver en Chine. En Amérique du Sud. Dans un aquarium... Parler dans un portable... Vous n’existez pas, vous. Ça n’existe pas, ça. Ni les anges qui sont entrés, eux, chez les filles de l’homme !

- Quoi ? Quoi encore ?

- Quoi, quoi ? C’est écrit ainsi dans vot’ Bible pas moins virtuelle celle-ci non plus. Ou, qui sait ?, peut-être que les anges, eux, virtuels, ont contaminé les filles de l’homme, réelles celles-ci. Et que, depuis, tout est mi-virtuel, mi-réel, ou, ni virtuel, ni réel...

- T’es bourrée ?

- Béate ! Je me trouve au dessus de ce foutu de parc. Tu t’en souviens ? Je parle de Montsouris. Avec sa brillance verte. Il fait très beau aujourd’hui ici, à Paris. J’ai ce parc. J’ai mes poissons. Et j’ai toi. Je t’ai, quoi que tu fasses. J’ai l’autre, aussi. Quoi qu’il fasse. Et j’ai ces lettres de merde ! Voilà ! Voilà c’que j’ai ! Pour une bourrée, j’en suis une !

- Et tu veux quoi ? Que je prenne, moi, la charge de ces lettres de merde, comme tu dis, de l’autre ? Tu veux que je me charge de ta virtualité ? De tes virtualités ?

- De nos virtualités !

- Pourquoi nos virtualités ? Nous avons divorcé depuis des lustres !...

- Et quoi ?

- Comment ça, « et quoi » ?

- Ben, oui ! Et quoi ?

 .............................................................................................................................

...............................................................................................................................

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 7 mai 2008 3 07 /05 /Mai /2008 09:48

 



Avant propos

Certaines vapeurs, nocives et vaguement (finement) nauséabondes, sortent par certaines soupapes pour se répandre dans l’atmosphère environnante, comme les débris des satellites qui salissent la stratosphère, en mettant en danger les missions spatiales.

Nocives – c’est quoi ?

 

 

 

 

 

Inexplicable ?
          (croquis)
                                                                                                                                                                                                                           

              En s’appuyant sur sa béquille, à droite, le sac en plastique dans la main gauche, Raphaël descendit lentement les marches de la station de Cluny. Le quai le reçut comme toujours, avec sa froideur bêtement snobe. Incrustée dans le mosaïque collé sur plafond voûté, un tas de signatures de célébrités mortes depuis des lustres. Des anciens sorbonnards avec qui se pavanaient les besogneux bons-à-rien d’aujourd’hui... Devant qui ? Devant d’autres besogneux bons-à-rien, montés à Paris des tréfonds de l’Hexagone, où de plus loin encore, après un voyage sans sens, d’Amériques, d’Europes, d’Asies, d’Afriques et de cons de leurs putains de mères qui les ont enfantés comme ça, pour rien!

              Raphaël était, depuis une heure, dans un état plus négatif que d’habitude. Il ne se négligeait plus lui-même. Il ne se méprisait plus, non plus. Il se haïssait. Comme ça, sans raison ou explication. Finalement, il était dans son droit. Tout à fait.

              À la Défense, d’où il s’était extrait (sauvé !) in extremis, la vie était devenue insupportable. C’était à cause de ces yougoslaves, serbes, croates, macédoniens, monténégrins, bosniaques ou kosovars, des enculés à enculer !, qui y pullulaient. Ils ne parlaient aucune langue humaine. Ils se tapaient tout seuls des canettes de bière et des bouteilles de rouge. Ils se permettaient de cigarettes comme c’était pas possible. Ils baisaient même – parfois. Ils étaient jeunes. Leur rage était aveugle et forte. Ils étaient puissants. Ils contrôlaient la situation. Il a du se casser. Ils l’auraient tué, sinon. Ou l’équivalent. C’était leur territoire, maintenant. Qu’ils aillent se faire foutre ! Leur espace. Leur vie, quoi !

              Le monde n’est pas bon. C’était sa conviction à lui, à Raphaël, maintenant. Il n’est pas bon, mais on n’y peut rien. On ne peut pas s’en passer. On ne peut pas le quitter quand on veut. C’est pas parce qu’il a des règles, le monde... Les règles – mon cul ! Ou, enfin ! Ha ha ha ! Mais c’est parce qu’il n’est pas possible. Se laisser mourir de faim ? À quoi bon ? Se faire écraser par une voiture ? Connerie ! Quoi d’autre ? Se pendre ? Simple à dire ! Na !

              Il fut un temps où l’âme de Raphaël avait une certaine énergie. Une certaine énergie animale (...anima – âme...). C’était lorsqu’il était encore entouré par des amis. C’était avant que la civilisation ne l’accable et envahisse. Autant que l’ennui transformable en lassitude, en auto-lassitude et (tout de suite après) en haine. C’était à l’époque où Raphaël riait encore. Et Dieu sait qu’il riait de tout coeur, avec un intégral bonheur. À l’époque. Il était bête, mais heureux. Aujourd’hui, il ne riait plus. Quant à la bêtise... (Il n’était pas moins bête, pour autant.)

              Et la voilà : avec ses cheveux énormes, hirsutes, cendrés ; avec ses pieds nus, les ongles des orteils longs, courbés, noirs ; avec le regard bleu ni attentif, ni perdu – nul ! – Imbaisable !

              Certes ! – Mais elle avait, comme toutes les autres, une fleur d’iris entre ses cuisses. Puante, je te dis pas ! Pareil à sa bite à lui, quoi ! Ou moins... ou plus…! Qu’importe ?! Elle était noire de saleté. Ses ongles d’en bas – la preuve. Longs, noirs, recroquevillés. Pareil, les commissures de ses lèvres ! La boue s’y était incrustée depuis trois siècles et demi !

              Elle fut une déesse, jadis. C’était évident. C’était visible. Ses traits laissaient croire qu’il existait encore une race supérieure. Même miséreuse, tel qu’elle l’était, elle était très loin du singe originaire. Il n’y avait pas de singe en elle. Elle abritait dans son dedans du (ou le) feu sacré. Son regard noir envoyait des éclats dans l’univers. Des convictions. Quelle sorte de convictions, Dieu sait ! Elle brûlait, dans son dedans. Elle avait quitté le monde pour s’enfoncer dans la saleté. La saleté faisait partie du monde, elle aussi. Comme toute autre réalité. Et, voyons, à quoi bon que d’être propre ? Hein ?! Hein ? Elle était manifestement folle. Divine.

              Raphaël se sentit mieux. La présence de la jeune clocharde, seule, sale, brillante, dans la station froide et snobe, le réconfortait. Elle le ressourçait. La folle était non seulement vivante, mais vive. Ca donnait de la chair à la vie. Non pas du sens, mais du divin : du non sens, donc.

              Raphaël s’arrêta devant la clocharde assise sur le banc.

              - Salut !

              La femme tourna vers lui son regard étincelant, tout en restant muette.

              Raphaël sourit.

              - Tu sais, dit-il, la chair mourante de la femme émane tant de tendresse, qu’on peut penser qu’elle abrite sinon Dieu, le Bien.

              La femme ne lui répondit pas. Elle le regardait, en l’arrosant de ses éclats, mais qui n’étaient pas de l’attention.

              Ensuite, Raphaël reprit son chemin. Arrivé au bout du quai, il descendit les quelques marches en béton. Il entra dans la bouche largement ouverte du tunnel.

              Il se perdit dans le noir.

              Le regard de la femme le suivit en changeant de lumière. Un soupçon de sourire, peut-être ? Ou, simplement, un intérêt non défini et, peut-être, même inexplicable ?

 

 

 

 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 3 mai 2008 6 03 /05 /Mai /2008 16:28

Avant-propos

Ce qui suit peut être une histoire pressentie ; une histoire passée, cependant ; présente, en cours de rouler, aussi ; – une histoire pensée, peut être…, on en cours de. Elle ne s’est pas encore réalisée. Ou elle est déjà passée. Ou elle se fait ; ou est faite. Elle erre. Sans carnation. Sans squelette, même. Elle peut prendre tout figure imaginable. Et il y a une forte probabilité que ça se fasse rapidement. Peut-être que tout est même en train de « prendre vie ». Faudrait-il rappeler encore le titre, célèbre depuis un moment, d’une pièce de théâtre où l’on parle de six personnages en quête d’un auteur? Ce n’est pas le cas. Il ne s’agit pas, dans l’histoire qui commence maintenant, des personnages sans créateur, sans maître, sans Dieu, ou Dieu sait sans quoi encore. Dans ce qui suit, il y aura question des choses assez claires, limpides, prévisibles. Des choses presque préconçues.

Ce qui suit, peut être encadré, considéré comme une force, comme une énergie significative pour les temps contemporains. Quelque chose encore d’informel mais pourtant de présent. Quelque chose qui, une fois arrivée ici, dans le monde sous-lunaire, risque de manquer de signification. De devenir un simple fait. (Dès qu’on prête à un fait une signification – ou une autre –, le fait proprement dit disparaît, englouti par la signification qu’on lui prête – ou qu’il rayonne). Tel que tant d’autres. Tel que tous le autres. Une réalité inexplicable. Encore une.
                Et voilà.
 

 

 

Courte séquence
(croquis)


            Voyons un peu de plus près ce qui est arrivé à quatre gens normaux. Liane et François, qui essayaient de mettre sur les rails et de faire survivre une Fromagerie au Bois Becqueteau, et Lucrèce et Basile, des jeunes « indépendants en informatique », qui venaient d’acheter une fermette au ledit Bois Becqueteau.

Ils étaient, tous les quatre, des ceux qu’on désigne comme des gens « sans histoire ». À tort. Ils en avaient une. Qui, dans cette vie, n’a pas un passé plus ou moins... « histoirisé » ?! Comme tout autre humain, « comme tous les autres » « qui ne veulent pas d’histoires ! », comme tout autre « humaine de masse », comme tout autre humain non-historique, voire an-historique, aussi – et surtout ! – effacé qu’il soit !

Prenons le cas de François. « Bille sur deux autres billes », il avait – il était ! – une tête massive déposée directement sur des grosses épaules; un thorax extrêmement large et un ventre-fesses énorme, à la mesure des deux autres « billes » déjà évoqués. Toujours avec une barbe de deux jours sur ses joues (un vrai exploit, si l’on y pense un peu), François était Suisse et louchait. Dieu sait s’il avait cherché ou seulement trouvé refuge au Bois Becqueteau, à côté de Liane. Dans la maison de celle-ci... S’il se trouve, il n’était (même) pas un – simple – Suisse, mais un Ulysse moderne. En tout cas, Liane, sa compagne (pas du tout « mythique » – ni Circé, ni Nausicaa, mais une – simple – fille du pays), d’au moins dix ans sa cadette, non pas grosse mais ronde, dotée de zéro élégance, de zéro grâce, mais touchante par l’authenticité et de son innocence, et de son savoir très..., non pas terrestre, mais très terre-à-terre, en était tout aussi contente que fière. Elle avait un homme. Son homme. Le sien. Question de possession (à double sens ; réciproque), n’est pas ? Elle était aux anges. Elle se sentait... normale. À juste titre, d’ailleurs. Elle s’activait toute la journée : dans la Fromagerie, où le maître d’oeuvre était le Suisse ; dans le petit jardin de devant, où elle avait planté énormément de fleurs, directement dans la terre mais aussi dans des pots ; derrière, dans la basse-cour prolongée d’un potager et d’un verger, où elle avait des volailles et des lapins, des légumes, des arbres fruitiers... Elle était prise toute la journée, naturellement. Et elle avait un homme auquel elle pouvait témoigner son affection en l’écoutant, en lui préparant les plats qu’il désirait, en exécutant ses ordres de chef d’entreprise (le jour), de chef de lit (la nuit) et de chef de l’esprit (tout le temps ; notamment lorsqu’il formulait ses considérations extrêmement misanthropes, car il aimait beaucoup le jeune doberman, appelé Schifter, d’après le nom d’une anguille qui avait illuminé, dans son aquarium, les jours de sa tendre enfance, et aucunement le reste de la planète, notamment pas les humains de cette planète !). Elle était comme tous les autres, c’est à dire, comme il faut, et elle en était contente, comme tous les autres, et comme il fallait être en tant que quelqu’un comme il faut.

Quant aux deux autres, comme indiqué tout à l’heure, ils étaient des jeunes informaticiens arrivés au stade d’acquérir une maison de vacances. Une fermette. C’était le rêve de Basile. Aussi Lucrèce, qui, à force de se voir répéter tout le temps qu’une maison de campagne par ici, qu’une maison de campagne par là, l’avait accepté. Elle l’avait assumé. Il s’avérait incontournable, ce rêve. Donc, obligatoirement assumable. Chose faite, par la suite et par conséquent. Ils étaient encore jeunes, très jeunes. Ils n’avaient pas encore l’âge de la sédentarisation effective. Mais « le désir de racines » éprouvé par Basile (un ancien de la DASS – sa mère, qui l’élevait seule, était morte lorsqu’il avait cinq ans, et il avait vécu quatre jours à côté du cadavre, avant de se rendre compte que sa mère ne dormait pas... –, à l’intelligence informatique fortement développée mais hyper-seul sinon) était si fort, qu’une fois quinze mille euros épargnés, ils ont pris un crédit et acheté la fermette.

Le rêve de Lucrèce était un tout autre. Un rêve assez bizarre par rapport à la normalité statistique, par rapport à la normalité supportée et véhiculée par d’autres (par exemple, par Liane, la petite fromagère). Le rêve de Lucrèce s’est relevé au monde à l’occasion d’une nuit alcoolisée et snifée, passée dans une banlieue lointaine, au Nord de Paris, avec une dizaine de copains, dont Basile, dans le jardinet de l’un d’entre eux, un Coréen né en France, qui possédait (c’était un cadeau de ses parents, reçu quelques années auparavant, pour son bac) un ancien volailler transformé en habitation. Là, dans le jardinet de son camarade, Lucrèce s’est retrouvée en haut d’un jeune poirier, en glapissant qu’elle voulait un enfant, qu’elle ne voulait pas un enfant, qu’elle en voulait un, qu’elle n’en voulait pas... Elle se trouvait à mi-chemin entre une ivresse alcoolique et un vol plané de drogué, dans un état de hypersensibilité débridée ; elle attendait l’arrivée d’une maturité porteuse de folles joies ainsi que de tristesses constructives, structurées, les une et les autres, toutes, autour de l’insondable...

Basile, à la racine du poirier, assez « pris par des vagues » lui aussi, lui palpait les mollets et lui chuchotait des mots cochons ; il voulait la sauter ; il voulait qu’ils se mariassent.

Eh ben, tout ce petit monde, Schifter (le doberman) inclus, s’est retrouvé ensemble pour quelques secondes.

On ne connaît qu’assez mal (de toute façon, jamais assez) le mécanisme qui fait que les gens se croisent, s’attroupent, se rassemblent, s’unissent pour former des meutes, des familles, des communautés. On connaît mal ou pas du tout les flux et reflux de sympathie et d’antipathie qui déterminent et gèrent ces opérations. On parle d’intérêt. Mais, l’intérêt, valeur psychique dérivée de la simple possession, ne vaut plus rien aujourd’hui, par rapport à la statistique qui, elle, est capable de vouloir mettre de l’ordre au coeur même du hasard.

...Il faisait très lourd. La lumière avait commencé à baisser, mais la nuit tardait de s’installer. Ce n’était que le début du mois d’août. Le vide bleu du ciel ressemblait aujourd’hui plus que jamais à de l’eau ; comme si le monde n’était qu’un vaste fond d’océan, et les gens – des pauvres créatures pressées, compressées – peut-être même moulées, formées ! – par des énergies non seulement incompréhensibles, mais la plupart du temps, insaisissables.

Basile et Lucrèce arrivèrent devant la Fromagerie. Ils se tenaient par la main. Ils portaient des habits légères : des marcels, des bermudas, des sandales. Ils avaient l’air heureux.

La Fromagerie était déjà fermée. Le doberman, attaché devant la porte béante de la grange, gardait les deux voitures, une petite utilitaire et une autre, de ville, qui remplaçaient les outils agricoles d’antan. À côté de la grange, la maison de Liane avait la fenêtre et la porte de la cuisine ouvertes. Par la fenêtre, on pouvait apercevoir le Suisse, François, gros, énorme, en marcel lui aussi, assis à la table. Il fumait et parlait. Liane, assise sur le seuil de la porte, l’écoutait.

Basile leva la main, en signe de salut. Lucrèce inclina la tête, dans le même but. Liane sourit et leva la main, à son tour. Le chien se mit à aboyer. Liane le rudoya. Le Suisse tourna son regard vers la fenêtre. Il leva la main, en signe de salut, lui aussi. Liane rudoya de nouveau le chien tout en souriant dans la direction de Basile et Lucrèce ; elle gardait un bon contact avec eux (ainsi).

Le doberman jeta un regard presque intelligent vers les humains qui se trouvaient au-delà de la clôture. Il était mince, élégant, souple, simple, féroce, stupide, souvent humble, avec les oreilles hérissées dirigées vers le haut, enchaîné devant la grange.

Et voilà.

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 20 mars 2008 4 20 /03 /Mars /2008 12:22

 Avant propos

 La finesse, une qualité très étrange dans un monde où l’hyper petit industriel (ou, peut-être, le petit hyper industriel ?) commence à faire sa loi, la finesse, donc, n’est pas trop recherchée aujourd’hui. On lui substitue avec une certain soulagement, voire plaisir, l’étrange, le kitch et presque pervers hyper petit produit à la chaîne. ----------- La réussite de l’opération est totale. La nano-techologie fraie son chemin dans le monde « civil », et remplace « les dimensions » de la beauté traditionnelle, classique. Le monde aperçu par l’autre but des jumelles commence à s’imposer comme une nouvelle norme spirituelle. L’esprit même se voit dirigé vers une auto-interprétation déstabilisante : s’écrouler dans l’infini petit, dans le rien petit. Voilà ce qui  n’entrait pas dans la coutume des prédécesseurs. Ou, peut-être, si ? 

 

 

Pleine lune

(croquis)

 

Guillaume ouvrit les yeux. La chambre était éclairée d’une manière inhabituelle. À vrai dire, c’était inhabituel qu’elle fût éclairée. La nuit, d’ordinaire, il y régnait un noir presque parfait. Les fenêtres, situées juste sous le toit, étaient petites, et les nuits – sombres...

Guillaume ferma et rouvrit les yeux. La lumière, bizarre, était toujours là. Forte et tirant sur un bleu (« presque » artificiel) vu seulement à la télé, dans des films de l’épopée spatiale ou dans ceux d’horror.

C’était la pleine lune.

...Enveloppé dans sa robe de chambre en soie bleu-ciel, enfilée par-dessus son pyjama en soie vert-poireau, Guillaume sortit des toilettes et descendit au rez-de-chaussée. Il ouvrit la porte de derrière. Le verger, bleuâtre dans la lumière lunaire, le reçut avec une familiarité étrange, qui ressemblait fort à un souvenir d’enfance et, à la fois, à une prémonition. Il pouvait être dissout, lui même, Guillaume, dans l’espace sidéral. On n’attendait que son désir. On n’attendait que sa volonté. On n’attendait que lui.

Guillaume regarda le ciel. Dégagé, celui-ci était plein d’étoiles. Comme hier, lorsque Léonard, un de ses petit-fils qui passait quelques jours de vacances chez lui, chez son grand-père, s’est exclamé :

- Comme elles brillent !...

C’était vrai, à Paris il regardait rarement le ciel, le soir, avait-il continué. Et lorsqu’il regardait vers le haut, il ne voyait rien. Que des lampadaires... Formidable !... On oubliait que ça (les étoiles, dans le noir éclairé) existait !...

Guillaume enfonça son regard dans le blanc muet, hystérisant, de la lune. Silence parfait. Du marbre transparent. La lune, immobile, envoyait son inquiétante brillance vers l’espace des soleils lointains, minuscules, ponctuels. Le silence débordait le verger pour aller se perdre dans les profusions spatiales.

- Ca va, papi ?

Guillaume bougea un peu, pour faire de la place à son petit-fils qui, pieds nus, en bermuda et tee-shirt, sortait du noir de la maison.

- C’est quelque chose, non ? dit le jeune homme en le rejoignant. Je dirais même, extraterrestre. On devient extraterrestre. On peut le devenir.

- T’as pas sommeil ?

- Non.

- C’est à cause d’elle, fit Guillaume en indiquant d’un mouvement de tête la lune froide.

- C’est possible... Et toi ?

- Eh, moi... Tu sais, on dort de moins en moins avec l’âge. De plus en plus souvent, et de plus en plus court. Tu peux parler de coups !  De sommeil, ou de veille.

Ils rirent. Ensuite, ils regardèrent la lune ; autour d’elle, il y avait un large halo de lumière irréelle, mais vraie.

L’atmosphère du verger paraissait immobile. Rien ne bougeait.

- Et dire que c’est mathématique ! chuchota Léonard.

- Hein ?!

- Ça !

Léonard indiqua à son tour, avec un mouvement de tête, la lune. Ou, peut-être, le verger. L’extérieur, en tout cas.

- Et ça ! ajouta-t-il en tendant la main et en ouvrant la paume.

C’était une pièce électronique ; un petit rectangle de couleur foncée, sur lequel luisaient, en jaune et en blanc, des tout petits points métalliques.

- C’est mathématique, reprit le jeune homme. Avec des conséquences physiques. Mais sinon, pour le reste, ça reste – l’ironie de la voix de Léonard fut plus que saisissable – invisible. L’objet mathématique, je veux dire, continua-t-il en revenant au ton antérieur, normal. Sans espace et sans temps, inodore, incolore, insipide, mais transmissible, dans le mental d’un autre, dans la matière mentale d’un autre – et Léonard montra du doigt dans la direction de son grand-père –, dans la matière d’un autre ordinateur – et le jeune homme fit sauter le petit rectangle qu’il tenait dans sa paume –, où dans la matière tout court – et il indiqua de nouveau la lune –, dans l’inintelligible.

- Sans doute, tu te sens capable de voler, de planer, de partir dans le vague, sourit Guillaume.

- Comment tu sais ça ? sursauta le jeune non sans humour.

- C’est mathématique, fit Guillaume, avec un sourire encore plus large, en indiquant à son tour, à la fois la lune et son petit-fils. Et c’est tendre comme tout.

Le vieux et le jeune se regardèrent en complices prix d’une petite fraction de seconde. La décharge fut rapide et extrêmement intense : de la tendresse atténuée par – trempée dans – une l’ironie acide, forte, réconfortante.

 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Bio-bibliographie

Présentation

Profil

  • Alexandre Papilian
  • Alexandre Papilian
  • Homme
  • France
  • musique art nature curieux culture
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Rechercher

Recommander

Texte Libre

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés