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Croquis

Vendredi 14 mars 2008 5 14 /03 /Mars /2008 12:39

                                                                                   

 

 

Avant propos

 

L’époque n’est plus à la littérature. Le tirage de masse y est pour beaucoup.

   

               

     Ce qu’on peut lire - dans des tirages de masse - c’est de la fabrication. Plus aucun rapport avec la découverte ou avec la création. Beaucoup de rapports, en échange, avec la répétition, avec le déjà vu, avec le rien ----------- finalement. ----------- Nous sommes tout près du moment où le logiciel (déjà valable pour le monde économique, pour celui social et même pour celui politique) fera son entrée (triomphale ?) dans la littérature.  Il existe un public pour ça ! La paresse engendrée par la stupidité gagne du terrain. Ce qui fait la force de notre monde, la démocratie (valable, dans le monde occidental, lorsqu’on touche à la vie politique ou sociale), ne « fonctionne » plus lorsqu’on pénètre dans la sphère économique, scientifique ou artistique. ----------- Néanmoins et paradoxalement, la tendance de démocratisation économique, scientifique et pas en dernière place artistique peut être considérée comme un apanage de notre époque. Rien de mieux que la démocratie ! Rien de mieux que l’égalité ----------- fut-elle la grande, celle des chances -----------, fut-elle la petite, la nivelante, dirigée vers le bas !

 

 

Mais il y a quelque chose d’autre. C’est notre esprit…

 

    

      ...c’est quoi ? Pourquoi « notre » ? Pourquoi au pluriel ? C’est quoi un esprit reparti dans du pluriel : un esprit « multiplié » (en quoi ?) ou un esprit mollusquoïde, amputé de ce qui lui donnerait ce qui lui est propre : la personnalité, la responsabilité ?...

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                           …qui a du supporter quelques coups de réalité-massue. J’ai eu l’occasion d’en recevoir. Exemple :

- Guerre et Paix ? Les Misérables ? Des romans feuilletons ! Des beaux romans feuilletons, mais déjà un peu trop vieillots … Et ce connard de Pierre, qui épouse à la fin cette débile de Natacha !... Ou l’autre, comment s’appelle-t-il déjà ?... Marius ?... Qui s’en prend à Cosette. Tout ça – pour ça !... Ce n’est rien par rapport à L’anneau des agneaux ou par La Guerre des Etoiles !!!

C’était un jeune homme né et grandi de l’autre côté de l’Atlantique. La jeunesse triomphante, balayait du dos de la main deux des piliers de la modernité. Lui (qui articulait sans retenue aucune de telles allégations) et moi (qui m’effrayais tout en m’émerveillant devant cette barbarie iconoclaste et, en dépit de tout, tonifiante), nous étions déjà dans la post-modernité. Le grand roman, avec des destins entrecoupés, avec le destin plus fort que l’humain, la Saga des gens vrais, qui naissent et meurent selon la coutume ancestrale, comme dans la vie réelle, qui participent à l’histoire réelle dans des tomes volumineux et nombreux, c’était fini tout ça ! Une nouvelle époque, débordant d’un virtuel annonciateur venait de s’installer dans l’espace littéraire. Une nouvelle époque, avec une nouvelle littérature. Ou, plutôt avec « une production » littéraire – où le fantastique scientifique et celui (pseudo) initiatique se laissent accompagner et influencer par la psychanalyse atomisante (voir ci près), par la psychiatrie personnalisante ou dépersonnalisante (voir ci près), par l’érotisme souvent basculé dans du porno, etc., etc.. C’est une littérature sans poumons, sans respiration, sans envergure – est beaucoup d’autre « sans ». Mais, ça marche. C’est-à-dire, ça se vend. Et, donc, ça s’écrit. – Ou pas !

Qui sait ?

Voyons !

 

 

 

92 ans

(croquis)

 

Camille reprit un peu de Poire Williams. À côté d’elle, André, les pieds sur la table basse, le crâne rasé, une boucle d’oreille dans le lobe de l’oreille gauche, alluma un joint roulé et humide. Camille posa à son tour ses pieds sur la table basse. Ensuite, elle prit la cigarette offerte par son mari et tira une première bouffée de fumée. En face d’eux, l’écran éteint de la télévision reflétai – ou abritait – leurs propres images, un peu déformées, cendrées.  

- Elle a soixante-dix-huit ans, dit Camille, en reprenant la conversation. Mais elle est encore forte. Elle a été femme de ménage. Mais c’est sans importance. De toute façon, l’autre ne pouvait rien faire. Elle ne faisait plus rien depuis des mois, à vrai dire. Elle somnolait ou, au mieux, regardait tout le temps le plafond. Elle ne se levait depuis des semaines. Je veux dire, jour et nuit. Elle avait presque quatre-vingt-douze ans. On ne sait pas si elle arrivait encore s’endormir pour de bon, de dormir réellement. On ne sait pas si elle arrivait à se réveiller, non plus. C’était plutôt un légume. Elle chiait et pissait dans ses draps. – Ça, ô, oui. Ça, elle savait le faire. Mieux que tout autre. On le savait. On savait ça. Tout le personnel du foyer savait qu’elle savait faire ça mieux que personne : chier et pisser dans son lit. Ça énerve ! 

Camille tira une nouvelle taffe et tendit le joint à son compagnon.

- On l’a retrouvée morte, reprit elle. On l’avait étranglée. On a trouvé l’autre, avec qui elle partageait la chambre, assise au bord du lit, le lit de la morte, les jambes balançant doucement, un sourire féroce et impitoyable sur sa figure. Elle était comme pétrifiée. Intégralement. Tout entière. Même si elle bougeait ou faisait bouger ses jambes. Ça existe, ça : des vieux, des vieilles pétrifiés – qui bougent encore. J’en ai pris conscience. On se pétrifie à partir du dehors. On garde un peu d’âme, certes, mais un petit peu uniquement, de plus en plus peu, presque rien. Juste pour bouger. Et on disparaît ainsi, en laissant ici, sur terre, la pierre de son corps…

Quelques secondes, le temps de se passer le joint et d’aspirer une nouvelle bouffée de fumée chacun. Ensuite, Camille dit :

- Bref, c’était elle que l’avait étranglée. Court. Simple. Radical. Sans trébucher. – Elle, à soixante-huit ans d’âge, s’est levée de son lit et est allée étrangler l’autre, à quatre-vingt-douze ans d’âge. Parce que l’autre aurait tenu des paroles anti-françaises. C’est ce qu’elle nous a balancé. C’est pour des paroles comme ça, anti-françaises, qu’elle l’a étranglée. Quelles paroles ? Elle ne bougeait plus depuis deux siècles. Mais elle avait énervé l’autre. Celle qui est restée en vie. Elle était en vie, elle. Sans regret, sans aucun regret, sans peur…

Camille se tut. Son compagnon, le crâne rasé et la boucle d’oreille dans le lobe de l’oreille gauche, passa le joint à Camille et commença à préparer un autre. Apres avoir le léché pour coller le papier, il l’alluma à l’aide du briquet qui se trouvait à côté du cendrier déposé sur son ventre. Ensuite, il commença à fixer le bout incandescent de sa cigarette, en le faisant tourner – dans le cendrier déposé sur son ventre…

- Foutou métier, dit-il dans le tard.

Camille ne répondit pas.

En tournant la tête vers elle, André vit que sa compagne le fixe avec des yeux de folle[1].



[1] …Simple impression, simple illusion ? – Si tel était le cas, Camille allait prendre une autre gorgée de Poire Williams, suivie d’une nouvelle taffe. Après quoi, elle allait souffler la fumée vers le plafond… et ainsi de suite…

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis
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Samedi 8 mars 2008 6 08 /03 /Mars /2008 05:55
     

Avant propos

 

« De quelle origine êtes-vous » me demande-t-on lorsque mon accent retentissant se fait entendre dans l’atmosphère inspirée et respirée majoritairement par certains des héritiers de Vercingétorix et de César. « Vous avez trois chances », réponds-je, avec le sourire le plus ludique, doucement provocateur, joyeux, complice – bref, sympa – possible. --------------------------------- D’habitude, le regard de mon interlocuteur devient pensif. Il entre dans le jeu. Il accepte d’y se soumettre. Ca ne lui déplait pas. Parfois, ça lui plait. ----------- « Vous êtes italien ? » « Non. » « Brésilien ? » « Non. » « Alors… Vous n’êtes pas espagnol, n’est pas ?! » « Non. » ----------- Ça, pour le set le plus fréquent des Question/Réponses. ----------- « Vous êtes d’un pays de l’Est. » « Oui. » « La Pologne ? » « Raté. » « La Hongrie. » « Certainement pas. » «Alors, quoi ? La Yougoslavie ? » « Même pas. » (« Vous n’êtes pas turc, au moins ? » c’est la question la plus amusante – de sa catégorie – qui m’a été posée dpuis que je suis arrivée en France, il y a… des années et des années.) -----------  Alors ?? ----------- « Ça alors !! Vous êtes de quelle origine, alors ? » « Je suis d’origine… divine ! »

J’ai droit, parfois, à un interlocuteur qui a de l’humour. Alors (alors), nous éclatons de rire. Nous sommes amis. ----------- Parfois, j’ai droit à un interlocuteur interloqué : sa pensée « correcte » est heurtée (voire gênée) par l’idée que dans la République laïque dominante, il y existe encore un retardé de mon espèce… Il s’agit souvent d’une personne « récupérable », pour autant (je parle de mon interlocuteur, qui peut « comprendre » qu’un (tel) métèque puisse trouver drôle une telle réplique…). ----------- Parfois, enfin, l’idée que je pourrais être d’origine divine, énerve. Assez fort. Voire très fort. – Ça énerve !!! – Dans ce dernier cas, il n’y a rien à faire. C’est un ennemi qui se dresse devant moi. On ne se promène pas, comme ça, avec son origine inconnue, dans ce monde sous-lunaire – comme si on en avait le droit ! – Alors ? – « Non, mais, sérieusement (!), de quelle origine êtes-vous ? »

Je pense que ce n’est pas le moment de donner une réponse sérieuse (!) ici et maintenant, à cette question.

Je me contenterai (en vertu du mon seul libre-arbitre) de publier de temps en temps sur ce blog une petite histoire, une nouvelle « vue » en France par quelqu’un d’ailleurs. ----------- Publier ces nouvelles, certes, sous le titre « 44 histoires courtes, presque névrotiques » (pourquoi 44 ? – parce que c’est 44 que j’en ai écrit... – voilà pourquoi !), publier donc ces histoires, mais répondre aussi aux éventuelles interpellations venues on ne sait pas d’où, elles non plus (n’est-ce pas ?).

Alors (alors) ----------- c’est parti !


 

Suis-je idiote ?

(croquis)

 

Suis-je idiote ? Certainement, d’après eux. Ils (me) l’affirment, (me) le disent. Poliment, avec retenue, sans méchanceté, définitivement : je suis différente. Ils le pensent. Ils y pensent.

Celui qui ne le dit pas, qui ne le pense même pas, c’est mon frère, Paul. À raison. Il n’a plus que moi au monde. Nous sommes seuls dans ce monde. Depuis dix ans. – Les nôtres – on n’a même pas pu les extraire de la carrosserie aplatie. C’est ce qu’on nous a été dit. La N10 est dangereuse. Nous deux, Paul et moi, nous avons survécu. Paul a eu les jambes cassées et les testicules arrachés. – ... Mais, en fait, il fut plus que ça. Il m’a cédé une partie de son foie. Le mien était devenu des simples tripes...

Ça m’a fragilisée, débilisée... (Idiotisée, peut-être ?) Fait est que je suis toujours en vie. Même si j’ai rencontré pour la première fois la mort à même pas quinze ans. Même si j’ai perdu à cette occasion un œil et la moitié de la mâchoire. Ce n’est pas rien. Je veux dire : ce n’est pas rien que d’apprendre que mes parents furent..., qu’ils avaient été transpercés par la ferraille, laminés par le camion-mastodonte-destin... Ce n’est pas rien que de se frotter à elle, à la mort, une deuxième fois, peu après. C’ n’a pas été rien que d’apprendre que mon foie était foutu ! – La mort se dressait de nouveau devant moi. – Ce n’est pas rien de vivre ça, sa mort ! – Ce n’est pas rien de voir que mon frère, de deux ans mon aîné, fut..., qu’il s’est déclaré prêt à la rencontrer, lui aussi, la mort, encore une fois, à côté de moi et pour moi, en se laissant éventrer, pour me donner une partie de son foie! (Je crois qu’il n’a même pas réfléchi. Réfléchir à quoi ? J’étais sur le point de passer de l’autre côté. Il n’allait pas me laisser le quitter ! – Je veux dire qu’il est bon ! C’est mon frangin ! Totalement !!!!) Ce n’est pas « rien » !

...J’ai vu le camion bondir par-dessus la bande végétale. Notre voiture s’est encastrée dedans comme attirée par un aimant. Comme programmée; destinée; prédestinée.

Idiote ? Et puis quoi ? Aucune importance ! Par rapport à quoi – idiote ? Par rapport à qui ?

Il est étonnant le noir qui se trouve à l’intérieur de nous. Nous ne sommes pas munis des yeux intérieurs. Nos yeux intérieurs sont les douleurs. Ça se passe dans le noir, les douleurs. .. Nous sommes condamnés à regarder (je ne dis pas : voir) dehors. (On n’y trouve aucune de nos douleurs à nous !) Et pourquoi regarder dehors ? Pour consacrer cet extérieur ? Pour le sacrer, peut-être ?... Nous sommes enracinés à l’intérieur de nous mêmes par les douleurs. Parfois, nous y sommes confinés.

Suis-je idiote ? Oui, selon eux. Différente. Ils n’ont aucun problème avec l’intérieur et l’extérieur, avec le noir et avec la lumière. Aucun problème, pour eux. Aucune question. Tout est – normal. Pour eux, je veux dire.

Car moi, je suis idiote, moi ! Je me dis, moi, que...

Toute chose à une fin, c’est clair, c’est évident ! – que je me dis. Mais, comment se fait-il que toute chose ait un début, un commencement ? – Ça, je ne comprends pas. Comment comprendre ? C’est-à-dire : comprendre quoi ?

Il faut assumer son idiotie. Encore faut-il l’identifier, la mettre à l’épreuve, l’éprouver... Peu importe ! Il faut l’assumer et arriver, ainsi, sinon au bon port, au moins au bon liman... Arriver, et sourire... À travers les larmes... (Pourquoi peut-on sourire pendant qu’on soupire encore ?...)

Idiote ! Peut-être ! Et pourquoi pas ? Ça ne change pas la réalité. Si réalité il y a.

Je prends un exemple. L’énergie. Les sources d’énergie. Le bois, le charbon, le pétrole, la soi-disant structure atomique, les vents, les vagues, les lumières, « l’auto-énergie » bio... Tous ceux-ci furent-ils conçus en tant que source énergétique pour l’extérieur de l’être humain, pour l’homme, pour l’humanité ? Furent-ils conçus afin d’être de telles sources ? Oui ? Alors la Conception existe ! Ou non ? Elle n’existe pas ? Alors l’humanité est conquérante, donc étrangère, donc de passage, de passage – sur terre. Et, finalement, pourquoi tant de sources énergétiques, quand le concept d’énergie est unique et sans opposé, sans opposition ?

Idiote ? Pourquoi pas ? Mais, il y a faute. Il y a malentendu. Ou virtualité changeante et autosuffisante, dont le contact avec la contre-virtualité ne mène à rien, à l’inutile, au dommageable, voire à l’explosion.

Il y a sans doute faute. Dans le noir de mon dedans, il y a des musiques et des lumières. On y métamorphose...

Je ne dis à personne qui est le père du petit que j’ai commencé à fabriquer. Ici, dans mon ventre. Dans mon noir. Dans mon mourir. Pas même à son père. Pas besoin qu’il sache, lui, qu’il peut déjà engendrer, ou quoi que ce soit, lui, sur son pouvoir fécondant...

À Paul, peut-être, je le dirai. – Peut-être. – Je ne suis pas sûre qu’il en ait besoin ; que, par conséquent, il puisse comprendre..., lui non plus. Mais pour d’autres raisons.

Ce n’est pas que l’autre, le père, lui, n’ait que douze ans. Un enfant, dirait-on..., mais... Quelle importance, l’âge ? L’importance de l’arrestation et de la prison, voyons ! Et je n’en ai pas envie. Il était attendrissant, le morveux. Le dépucelage d’un teen-ager c’est quelque chose. Il fallait voir sa petite tronche après.

…Mais, ce n’est pas la question. La question c’est que, pour Paul, ce qui compte c’est moi. Nous sommes seuls au monde. Nous serons trois, bientôt. Son neveu... Je le dirai à Paul, peut-être. Je lui dirai que je me suis rendue aux Pays-Bas, pour une fécondation artificielle. C’est à notre portée, aujourd’hui, n’est-ce pas ? En tout cas, ça donne des résultats.

À quoi bon autre chose ? À quoi bon dire la vérité ?

Suis-je vraiment idiote ? De quelle vérité encore je parle ?

 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis
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  • Alexandre Papilian
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  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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