Vendredi 13 juin 2008 5 13 /06 /2008 14:53

 

4

 

 La marionnette

              [au public] Ce qui suit se passe au Conservatoire n° 1 de Bucarest. [en indiquant l’homme] Il a quoi : huit, neuf, allons, dix ans. Il est pre-sexué.

 

L’épouvantail

              [avec sarcasme] Chacun est pre-sexué à son tour. Aussi, post-sexué.

 

L’homme

              Arrêtez !

 

L’epouvantail

              [avec ironie, à la marionnette] Arrête !

 

La marionnette

              [geste au public : « ils sont toqués ceux deux-là ! »]

 

L’epouvantail

              [après une courte pause, à l’homme] Elle était bien roulée, la salopine, plaît-il ? Si. Si. La Lolita, la petite Tzigane de la banlieue bucarestoise. Très bien roulé. Même si elle n’avait même pas dix ans… Tu la pressais contre le mur arrière de l’école, de toutes tes forces, en la protégeant, néanmoins.

 

L’homme

              [nostalgique, avec une douceur auto-valorisante] On entendait les sons des pianos, des violons, des fluttes et d’autres clarinettes et hautbois. Même par les fenêtres fermées.

 

L’epouvantail

              Oui, c’est ça ! Des sons, de la musique ! Pourquoi pas de l’amour, tant qu’on y est ? Ou du divine ! [pause] Foutaise ! Rien que de la foutaise ! Rien que ta petite bite en érection… Hi hi hi. Petite érection, mais dure. Hi hi hi. [avec une certaine pitié nostalgique] Ses petits seins étaient durs et douloureux. Elle gémit deux ou trois fois. Mais elle t’embrassait. Et vous vous colliez les bouches une à l’autre. Des connards. Pas plus que ça. Des cons. Mais si jeunes ! Des enfants encore ?… Frêles et terribles.  Vous cherchiez la baise. Vous vouliez baiser !... Dès lors, toi et ton enfance faisiez deux. Toi, avec ta main sous sa petite jupette d’uniforme... Elle, avec sa main sur ta braguette… Ce fut quelque chose, hein, ton premier jet ! [avec envie] Ça donne quoi ? [méchant, haineux] ...Vous vous êtes séparés, chacun regardant sa propre main, réceptacle du plaisir de l’autre... - ...Vous avez fini par vous craindre l’un l’autre.

 

                                                               [Long silence]

 

La marionnette

              ...Son collègue, Glück Adrian, ensuite. Plus petit que lui, plus trapu, voire tassé, fort, avec sa peau très blanche, pleine de taches de rousseur, avec ses cheveux roux, son nez « courbu » et ses oreilles pendantes... Côté caractère, un endiablé. En tout cas, il s’imposait. Il s’imposait à tout prix.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

                                                                La marionnette

              [en indiquant L’homme] C’est ça. Il cirait ça. À la maison. Lorsque les siens, avec un sourire dans lequel on décelait une ondée de mépris mélangé à de la peur et de la haine, lui disaient que son ami Glück Adrian était juif.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

La marionnette

              Il crie. Il est nerveux. Il croit comprendre que ce n’est pas forcement une bonne chose que d’être juif.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

La marionnette

              Autour de lui, on sourit. Son père, sa mère, sa grand-tante...  On sourit. On rit même. - ...Comme si ce qui venait de se passer avait été un comble de la limpidité, de la joie, de la gaieté...

 

L’homme

Et alors, que venait-il d’arriver, de se passer ? Il arrivait, il se passait que j’avais soutenu, irrité et opiniâtre, que Glück Adrian, mon camarade, n’était pas juif ! Est-ce bien clair ?! Il n’est pas juif ! Son nom, ça, c’est allemand ! Ca veut dire chance, ça, Glück ! À savoir ! Et voilà ! Sinon, eh bien, sinon - il est roumain ! Et basta ! Oui, et quoi ? Et quoi s’il est plein de taches de rousseur et s’il est roux ? Oui, il a les oreilles pendantes ! Oui, il a le nez crochu ! Et quoi ? Quoi, s’il est lippu ? Quoi, s’il habite en plein quartier juif ? Lui, personnellement, il n’est pas juif ! Et ils allaient voir ça ! Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir ! [il sort et il revient tout de suite, un balai à la main, qu’il agite comme un bâton de tambour-major, une casquette de travers sur la tête ;  il défile en pas d’oie] Staline, Lénine ! Staline, Lénine !

 

                                                              La marionnette

              Dans les yeux de ceux présents, sa mère et son père, sa grand-tante, éclata la frayeur.

 

 

L’homme

              [continue son défilé en pas d’oie] Staline, Lénine ! Staline, Lénine !

 

                                                                  L’épouvantail

              [en imitant l’homme] Staline, Lénine ! Staline, Lénine ! [avec une voix de plus en plus faible] Staline! Staline! Staline ! Staline !...

 

[Long silence ; intervention éventuelle du porteur de pancartes]

 

 L’épouvantail

              Après un sexe-cou ensanglanté de volaille... Oui, de volaille! Même pas d’un noble rapace. Ou d’un mystérieux migrateur... Non. Une pauv’ volaille, seulement. Et après elle, après son cou-sexe ensanglanté, après un grand nez d’une grand-tante, après la petite culotte d’une petite Tzigane et après un petit Juif pas juif - des Coréens. Ben, oui! Des coréens, maintenant. On n’y échappera pas. Et lorsqu’on ne peut pas éviter une chose [rire], on l’assume…, pour mieux l’étouffer… ainsi…, avec amour. Les trois petits Coréens, donc. Des Nord-Coréens, bien sûr. Am De Yong, Kim Kim Woo, et…

 

L’homme

              J’ai oublié le troisième. Mais il y en avait un. Un troisième, je veux dire.

 

La marionnette

              [au public, avec le ton d’un conférencier] Kim Il Sung, le guerrier Nord-Coréen pro-sino-soviétique, voulait que ses sujets soient branchés à la culture acceptée par les cocos…, culture… coco-acceptable… Ils avaient, peut-être, huit ans, ses trois nouveaux camarades. - Ils se trouvaient à vingt mille kilomètres de leur maison, de leurs parents. Ils disaient ne plus avoir ni maison, ni parents... Ils se sentaient - à juste titre, d’ailleurs - encerclés, assiégés par de non-bridés qui communiquaient entre eux d’une manière assez bizarre. Ils étaient soumis à un double contrôle. Un triple, même. Celui des instits et des profs de l’établissement scolaire. Celui du personnel de l’ambassade. Et, enfin, le Grand. Le Grand Contrôle. Le plus fréquent, d’ailleurs, dans ce monde sous-lunaire... Que nous peuplons - pour y vivre... Le contrôle réciproque. Ça, au moins, tout le monde le comprend ! Hein ! Le contrôle et la réciprocité. Tout le monde peut être... réciproquement..., compréhensivement..., contrôlable - mais contrôlant aussi... [pause ; ensuite, en parlant de l’homme] Il était l’heureux possesseur d’une mallette en carton bleu, dans laquelle on trouvait un filet, deux palettes et deux balles de ping-pong… Un ou deux jours avant les vacances d’hiver, les trois Coréens vinrent le voir. Comme quoi ils allaient rester tout seuls dans leur dortoir de l’internat, lors de ces vacances. Comme quoi, ils n’auraient rien à faire, pendant deux semaines. Comme quoi-quoi, bref, ne pourrait-il pas leur louer sa mallette, son jeu de ping-pong, quoi ? - Ils avaient de l’argent. Ils te le montrèrent... [pause] ...Le lendemain, la mallette à la main, il les rencontre et il la leur donne. L’un d’entre eux sort l’argent de sa poche. Mais il refuse d’un geste retenu et grandiose.

 

L’homme

              ...Dans les regards des trois Coréens: une sorte de déroute, d’abord ! Oui. Voilà. Pourquoi refusais-je l’argent ? Qu’est-ce que j’allais, qu’est-ce que je pouvais demander d’autre ? Une sorte de mépris, ensuite. Je n’étais rien de plus qu’un pauv’ pigeon qui ne méritait que ça, d’être déplumé. Je n’ai pas revu, d’ailleurs, ma mallette et mon jeu. - Puis, une sorte de peur. Et si je cachais, toujours, quelque chose, si le Blanc que j’étais, était différent d’eux, les bridés abrités temporairement ici, c’est à dire, là, en Roumanie, en Europe, à vingt mille kilomètres de leur maison qui n’existait plus, comme ils n’existaient plus leurs parents… non plus ?!... [pause] Et, enfin, une espèce de haine. Une haine très-très forte. Coupante. Ardente, Glaçante, à la fois. Comme la lumière du vide. Inoubliable !...

 

L’epouvantail

              Tout ça, pour dire que la découverte des autres indique ses propres limites. Je suis dorénavant, en tant qu’âme de celui-ci [il indique l’homme], non seulement moi et les miens, enfin, lui et les siens, mais aussi juif, tzigane et… [le porteur de pancartes entre et lui offre une novelle pancarte, pour qu’il la montre au public : COREEN] Hi hi hi.

 

[Noir]

 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Théâtre
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Vendredi 13 juin 2008 5 13 /06 /2008 08:03

 

Avant propos

« La poésie n’est pas de la prose » a dit dans un de ses jours fastes, Petre Rado, un copain de Roumanie. ----------- Ses paroles furent reprises et répétées avec beaucoup d’application par le monde littéraire roumain. ----------- L’esprit dudit monde littéraire roumain s’y retrouvait avec délice. ----------- Beaucoup de complicité mi-angélique, mi-diabolique…

 

 

          ----------- mais, attention ! ----------- ce qui est unanimement adopté par le monde littéraire roumain, n’est pas accepté obligatoirement ailleurs ----------- ni… vice versa : le monde n’est pas toujours valable ----------- ni dans le monde littéraire roumain ----------- ni dans le monde français ----------- ni dans celui de l’au-delà ----------- ni dans celui d’ailleurs -----------

 

 

 

 

          ----------- mais, attention ! ----------- cela ne serait qu’un autre sujet ----------- pour un autre débat ----------- pour une autre fois ----------- pour ailleurs -----------

          ----------- ni dans le monde littéraire roumain ----------- ni dans le monde français ----------- ni dans celui de l’au-delà ----------- ni dans celui d’ailleurs -----------

          ----------- dans le monde, peut-être ? -----------

 

 

Cela étant, revenons à nos moutons ----------- à nos mondes -----------  pour dire : et si, pourtant, l’espace entre la poésie et la prose n’était qu’une fine membrane permettant l’osmose réciproque de la prose et de la poésie ? ----------- et si la prose et la poésie étaient non pas la même chose (----------- ça non, cher Petre Rado ! -----------) mais dans la même chose ? ----------- À l’instar de Dieu et des hommes, par exemple.

 

 

 

  ----------- ce serait encourageant, n’est pas ? -----------

 

 

           ----------- très ! -----------

 

         --------- pour qui ? -----------

 

 

 

 

 

          ----------- pas belle la vie ? ----------- hein !? ----------- pas belle ? -----------

 

 

Une merveille[1]

 

            Elle n’a pas à mourir.

Elle est forte.

Corpulente.

Ronde.

Supéronde.

Par la même, puissante.

Elle aime énormément la bonne chair.

Elle aime immensément les parfums.

Elle parfume le monde.

Elle virtualise le monde.

Elle y rayonne.

Elle se virtualise elle-même.

Elle virtualise.

Toujours entourée par de l’agréable.

Elle aime ça.

Et ça se voit.

...La ménopause ?

...Elle s’en moque.

...Ça la fait rire.

Elle n’aime pas tous les porteurs de...

Elle aime uniquement certains d’entre eux.

Les « mastocs », d’abord.

Solides.

Puissants.

Des mâles, quoi !

Incapables de s’auto-dépasser, puisque parfaits dans leur rôle de baiseurs balourds.               ...Ça, quand ça te prend dans ses bras, quand ça te fait coucher sur le dos et écarter les jambes – ça –, c’est quelque chose !

...Pour ne pas parler de ce que ça fait lorsqu’on te demande de te mettre à quatre pattes.

...Et tant d’autres !

Ensuite, « les spirituels ».

Les esprits ambulants !

Rares !

Traqués, évidemment, par des ombres.

...Tu ne sais pas par où ils vont s’approcher ou s’éloigner de toi.

Très rares !

Ni animaux éternellement handicapés.

Ni humains infiniment inachevés.

Beaux.

Puissants.

Souples.

Joyeux.

Débordants finement de vie.

De rire.

De plaisir.

De partage.

Rarissimes !

...Tu ne sais (même) pas comment les choses se passeront à l’heure de la séparation !

Le modèle messianique ne lui dit pas grande chose.

Trop tordu et trop sombre pour elle.

Celui de la grand-mère sexy, par contre, si.

Les gens de son entourage : ses pairs, ses profs, ses élèves – à la fois.

On partage avec eux ses plaisirs.

De la bonne chair.

De la bonne bouffe.

Du bon sexe.

De la bonne descendance...

Certes, elle a tué des mouches.

Certes, elle a enfanté.

Elle a été méchante.

Elle est allée au cinéma.

Elle s’est cherchée des mythes convenables.

Elle s’est achetée...

Elle a chié, certainement.

Elle a fait chier.

Elle a réfléchi.

Elle...

Qu’est-ce que c’est que l’humain ne fait pas...?

Le monde est « positif » pour elle.

De l’amour ?

Sûrement, de la sympathie !

Elle est drôle lorsqu’elle évoque la possibilité d’être momifiée.

Ou congelée.

Ou incinérée.

Ou Dieu sait quoi encore

...Ou anéantie.

- C’est quoi d’être anéantie, rit-elle comme une baleine.

Elle dit souvent que le vrai est ce qui va au bout.

Elle est exubérante.

Accaparante.

Energiquement reconnaissante lorsqu’on la fait jouir.

D’autant plus, si on la remercie.

Elle ne se sent pas attirée par la mort.

Ou dans la mort.

Du tout.

Elle n’a pas à mourir.

...Plus tard, sans doute.

...Plus tard, sans faute.

...Mais pas tout de suite.

Maintenant (tout de suite) elle est – sans faute – bien.

Très bien.

Forte.

Corpulente.

Aimant la bonne chair.

Rayonnante.

Parfumée.

Joyeuse.

Mûre.

Croustillante.

Pleine de sève.

A croquer, et rien d’autre !

Une merveille ![2]



[1]           Elle n’est même pas folle.

 

[2]              Elle n’est même pas folle.

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Lundi 9 juin 2008 1 09 /06 /2008 13:27

Avant propos

À l’heure de l’Internet, à l’heure de l’argent virtuel, plus « fort », plus « rapide », plus « facile » encore que tout l’argent qui le précède, l’or reste « une valeur sûre ». Il est, comme toujours, un matériau peu utilisé ; à peine un métal. ---------- L’humanité a fourré, a entassé tellement de virtualités dans l’or, que la partie matérielle (métallique) est devenue négligeable. Elle s’est perdue dans le passé ---------- pré-industriel. ---------- On comprend de moins en moins l’or à l’ancienne. ---------- Le siècle des machines, ensuite celui post-industriel et post-esthétique ont donné tellement de trivialité et tellement de qualités honteuses à l’or, qu’on s’est résigné de ramasser sa partie métallique dans des lingots, de la « certifier » avec des mesures de pesanteur et de la cacher dans des coffres forts. ---------- À qui montrer, d’ailleurs, ces piles de lingots uniformes, ces soldats de la valeur, qui ne combattent plus rien, indifférents aux rivalités des humains se disputant quelque chose d’incompréhensible, spécifique, quelque chose de spécifiquement humain et, par conséquence, quelque chose d’humainement universel, de forcé, voire de faux ? ---------- L’ombre fugitive de la valeur aurifère s’avère puissante et imprévisible ; une force de la nature « sauvage », « libre ». L’or, lâché dans le monde humain, n’a jamais été dompté par l’humain. Il se montre ou il ne se montre pas aux humains, selon des caprices dont on ne sait pas s’ils lui sont propres ou s’ils appartiennent à d’autres éléments de la réalité pas autant globale que globulaire (la réalité construite par ou sur ou dans le globe terrestre). ---------- De ce point de vue, il n’y a pas grande différence entre l’or et Dieu. ---------- Pourtant, parler de différences en ce cas pourrait être… assez… stupide.

*

L’avant propos ci-présent aurait pu perler aussi quelques mots sur un autre sujet, sur le thème du narrateur : pourquoi et comment se voit-on narrateur d’un certain thème et pas d’un autre ? ---------- Mais ce serait un peu, comment dire ---------- fallacieux ou presque ---------- un peu indiscret ---------- un peu indécent, peut être ? ---------- un peu fastidieux ---------- n’est-ce pas ?

 

        

Or triste

 

Le narrateur de ce qui suit se sent seul. C’est pour cela qu’il écrit ceci.

L’idée à transmettre, l’idée principale : l’histoire du narrateur commence et finit par de l’or[1].

Il surgit, ce narrateur-ci, d’un certain Orient Européen. Un Orient Européen personnel. (Peut-être un auto-Orient ? Une auto-Europe ?)

*

...Naguère, au début du dix-neuvième, les Balkans ressentaient, comme toute l’Europe, la force cataclysmique napoléonienne. L’humanité muait. Les grecs se révoltaient. Les valaques aussi. Les russes et les turcs, en prise de tête dans la région de la Mer Noire, s’y mêlaient et s’y dégageaient... Bref, on vivait des temps plus troubles que de coutume, propices pour la naissance d’un nouveau monde.

...Cinq jeunes, cinq frères, trois avec leurs épouses et quelques enfants en bas d’âge, une jeune fille de quinze ans et le benjamin, de treize, arrivèrent à Déva, petite localité, aux pieds des Carpates occidentaux. Ils ne parlaient que très difficilement la langue du pays. Leur accent ne ressemblait à rien. Ni au russe, ni au turc, ni au grecque, ni au juif, ni à quoi que ce soit. Ils étaient sombres. Ils s’exprimaient très peu. Le strict nécessaire; out même pas ! Ils ne déclinaient ni leur nom, ni leur origine. Ils venaient de Levant. On décréta qu’ils venaient de Moldavie. On leur donna le nom de Moldovan.

Ils achetèrent une mine éreintée d’or. Ils n’étaient pas pauvres. Ils furent acceptés.

Chaque soir, les hommes rentraient, sales et fatigués, de leur travail infructueux en mine. La mine avait été tarie, de toute évidence. Le temps qu’ils se lavassent, les femmes mettaient la table. Pour quinze. De la mamaliga[2] (une grosse demi-boule dorée, fumante, couverte d’une serviette propre, au milieu de la table), de la tchorba ou de la bouille de légumes ou du lait (frais ou caillé), de la feta de vache et des tomates, de la panne fumée de porc et de l’oignon...

Les enfants gardèrent dans leur mémoire surtout l’image de la mamaliga, énorme, qui avait moulé l’intérieur du chaudron. Lorsqu’une des femmes, après le court remerciement adressé à Dieu par un des travailleurs, enlevait la serviette qui protégeait la boule luisante, dorée, fumante, les narines des commensaux se remplissaient de l’arôme prometteur, appétissant. La boule était coupée ensuite avec un fil de coton. La seule cuillère en bois commençait à circuler. Chacun, après avoir mordu dans sa tranche de mamaliga, mouillait à son tour la cuillère dans la bouille ou dans le lait... Le goût de la mamaliga, notamment de cette mamaliga-ci, traversait ainsi l’histoire familiale.

Un soir, lorsque la serviette fut enlevée, la boule de mamaliga avait laissé la place à une grosse et lourde pépite d’or.

*

  …Les frères Moldovan prolifèrent. Leur arbre généalogique poussa et donna de nombreuses branches. Nombre de ses branches furent happées par l’oubli...

  …Le narrateur passe ici directement à l’année 1848, pour y trouver certains des descendants des Moldovans pris dans la tourmente européenne du moment. Le monde continuait sa métamorphose.

On focalise, pour une très petite seconde, l’attention du public sur les jeunes qui, après avoir suivi des études universitaires à Paris ou à Vienne, après être entrés dans la Franc-maçonnerie, une fois rentrés en Valachie et Moldavie et, respectivement, en Transylvanie semèrent le trouble dans les sociétés féodale qui y mouraient...

Il n’a pas tout à fait tort, le narrateur. La chose qui bougeait dans la zone était la jeunesse instruite à l’Occident, qui rentrait au pays. Le reste n’était que du mou. Comme la mamaliga. – « La mamaliga n’explose jamais ! » s’esclaffe-t-on encore là-bas. À juste titre, dit-on aujourd’hui encore, à deux cents ans distance. Les événements des Balkans – à condition qu’ils ne se déroulent pas chez les Serbes (quand ils déclanchent des guerres mondiales – ou presque) – sont des coups d’épée dans l’eau. En dépit de son aspect chaotique, l’histoire générale de la zone est endiguée. Même la terrible chute de Ceausescu, à la fin du vingtième, n’a pas été shakespearienne mais simplement mamaligaire.

Le narrateur dirige, par conséquent, notre attention vers le mouvement, vers les gens qui bougent. Les autres, l’herbe sourde et muette, qui menace tout avec sa profonde et rassurante impersonnalité implacable, ne l’intéresse pas.

Certains des Moldovans de la première catégorie, les révolutionnaires, durent s’exiler car trop rebelles…

*

...La barque – reprendra le fil de l’histoire le narrateur – arriva dans les eaux tranquilles de la rive. Radu chuchota quelques mots en macédonien, sera la main des deux hommes qui l’avaient accompagné et sauta sur la terre ferme.

Derrière lui, le Danube scintillait amplement mais avec douceur sous la lumière pâle du matin naissant. Radu était muni d’un petit balluchon assez lourd apparemment, d’une valise en cuir et de deux révolvers chargés.

Le jeune homme grand, souple, brun, dont la moustache commençait à poindre, était un Moldovan, fils d’un des Moldovans de Déva, exilé en Italie et d’une Macédonienne issue d’une famille avec d’importantes ramifications en Italie, en Serbie et en terre valaque. Les parents, le Moldovan et la Macédonienne, étaient morts, tués dans une embuscade tendue par des brigands...

…C’était du moins ce que Radu allait raconter autant à sa famille carpatine, qu’aux autorités du pays – en guise d’explication pour sa rentrée dans ce pays paternel et inconnu.

Après quelques jours de route, il arriva à Focsani, à l’ancienne frontière entre la Valachie et la Moldavie.

Il s’y rendit chez une cousine de son père...

Le courant ne passa pas entre le jeune homme sans papiers et sans domicile fixe, et le mari de la tante-cousine, un charcutier sans histoire qui ne voulait pas en avoir une. Par contre, Radu et la jeune servante du charcutier, la fille d’un Tzigane, un forgeron fraîchement affranchi (comme tous les Tziganes du pays, à l’époque), sympathisèrent toute de suite. (On dit que la Tzigane avait des seins tellement pointus et fermes, qu’on pouvait y accrocher son chapeau.) La jeune femme, dit la légende, enleva et rendu son tablier et suivit Radu, deux pas en arrière, sage et comme il se devait, jusqu’à l’auberge de la ville.

Radu acheta une masure et un terrain en bord de la ville. Manda devint son épouse légitime. La jeune Tzigane fut son esclave d’amour. Elle convainquit Radu de se débarrasser des révolvers.

À l’automne, Radu sortit avec la charrue pour labourer. Il rentra avec un pot d’argile. Il le vida sur la table. De l’or, des petites monnaies luisantes, par centaines... – sur la table…

Radu cacha le trésor. – Où ? – Personne ne le savait. Mais tout le monde savait que le trésor existait.

Le jeune homme demanda des crédits. – Personne ne pensa le refuser[3].

Il ouvrit une presse d’huile.

*

Radu mourut jeune. Manda, la Tzigane, prit les rênes de l’entreprise. Elle ne se remaria pas et installa un matriarcat supportable dans la maison qui comptait déjà six enfants.

Deux ans écoulés, la presse d’huile devint une entreprise d’intérêt régional.

Manda acheta des terres qu’elle afferma tout de suite. Pareil, quelques petits ateliers. Elle acheta des parts dans certaines manufactures de la région. Bref, en suivant son instinct, elle créa une sorte de holding avant la lettre.

Sociable, elle sut dépasser les réticences raciales de l’époque. Elle paya deux administrateurs, histoire de se protéger des contacts trop directs avec les autres. Elle se fit d’amis dans les couches moyennes de la société de Focsani. – De toute évidence, elle n’était pas purement Tzigane, jasait-on avec aigreur et embarras. Elle devait avoir du sang blanc ou étranger dans ses veines. Roumain, ou, qui sait... Mais, à coup sûr, elle n’était pas une Tzigane pure ! Ça, non ! Regardons seulement ce qu’elle faisait. C’était pas tzigane, tout ça ! Et pourquoi, s’il vous plaît, ne dilapidait-elle pas son argent dans des bouveries sans fin ? Pourquoi ne s’était-elle remariée ? Hein ? Pourquoi envoyait-elle ses enfants à l’école ? – Même les filles ! – Pourquoi tenait-elle des registres comptables corrects, toujours mis à jour ? Pourquoi manifestait-elle le désir d’aider « volontairement » les autres ? Pourquoi voulait-elle avoir des racines ? Des bonnes ! Pourquoi ?... Pourquoi ?...

Quand les glass sonnèrent pour elle, la Tzigane fit venir ses enfants et les reçut un par un.

Tout le monde attendait que le mystère prenne fin et que le trésor de Radu voit de nouveau la lumière. Mais, rien n’y fut. Le monde resta sur sa faim. Les descendants de Radu et de Manda se contentèrent de la fortune assez importante léguée par leur mère.

*

L’or du trésor, l’or matériel, celui du pot, paraissait définitivement disparu ; en tout cas, sortit de la réalité ; peut-être perdu.

Pourtant, il refit surface cinquante ans après la mort de Manda.

C’était la ‘48-ème année du vingtième. Les Soviétiques s’étaient bien installés en Roumanie. Le roi du pays venait d’abdiquer et de gagner la Suisse. Les communistes autochtones s’emparèrent du pouvoir à Bucarest. On promulgua les premières lois de la nouvelle époque. On nationalisa à tour de bras. On interdit la possession de devises, ou de pièces d’or…

*

...Lilica était une jeune fille blonde, presque albinos. Si sa peau était délicate, transparente, si ses joues étaient légèrement colorées en rose très pâle, ses traits, par contre, indiquaient que la jeune femme était une descendante directe de Manda, la Tzigane.

Lilica dénombrait dix-sept ans lorsque sa vie tourna radicalement. Plusieurs de ses camarades de classe et de ses copains furent arrêtés. Parmi eux, Iulian, « le soupirant » de Lilica. Trois jours après, le jeune homme était mort. – Pas assez résistant. – Tout sourire disparut de la figure de la jeune blonde-rose, frêle. Elle maigrit. Elle fut sur le point de partir, de se fondre, de disparaître, de mourir. Elle s’assombrit, « se cendra », « se lugubrisa ». –  ...Elle se déclara, en chuchotant, misanthrope... – Elle devint misandre[4]. – Elle commença à sortir avec « une souche », de cinq ans son aînée, une brave femme issue d’une famille modeste ; stupide, pas belle, pas méchante, inutile. – Dans la version du narrateur, celle-ci dénonça Lilica comme détenteur de monnaies d’or… La Sécuritate[5] trouva, dans les parois du puits, à cinq mètres sous terre, le pot mythique, rempli des pièces d’or.

Le narrateur soutient que le père de Lilica mourut en prison avant le procès (comme Iulian, l’ex petit ami de Lilica), que la mère résista, et que Lilica, quant à elle, trouvée irresponsable, se pendit. – Et qu’elle était enceinte.

*

…C’est que le narrateur qui, se sentant seul, très seul, narre ceci en regardant et en écoutant les petites clapotis de l’Aurance, un des petits affluents de la Vienne, tout près de Limoges. – Les Romains, naguère, il y a deux mille ans, y avaient trouvé de l’or...

C’est qu’il doit être très seul, le narrateur, bien sûr, pour raconter de telles histoires.

Ou, pour être plus exacts, la narratrice : une certaine Mandica.



[1]              Pour notre narrateur, l’or (tout court) existe (tout court). L’or marque l’histoire personnelle du narrateur, dans le cadre d’une histoire générale encore plus malmenée par l’or que la sienne. Même aujourd’hui encore, l’or donne de l’éclat au dollar, au yen, à la cybér-monnaie, à la non-monnaie… ! Pour tout dire, le narrateur avance l’idée que l’or donne comme toujours de l’éclat à tout. – Même au rien.

[2]              La polenta.

[3]              ...On savait que le trésor existait. – Même si, MÊME SI – on ne put pas vérifier les rumeurs qui circulaient au sujet de ce trésor, le trésor trouvé par Radu.

…En l’occurrence, il y avait des ceux qui disaient que, en réalité, le jeune homme serait venu d’Italie avec le trésor dans le petit balluchon qui pesait assez lourdement ; qu’il s’agissait de l’argent de la Macédonienne, sa mère épousée par le révolutionnaire valaque exilé. Certains autres soutenaient que, en Italie, Radu aurait fait lui-même partie d’une bande des brigands, qu’il ait peut-être tué lui même ses parents (d’où la légende !...), et qu’il se soit retiré des affaires, ou qu’il avait fui le pays... Et pourquoi pas ?... Il y avait aussi de ceux qui suggéraient que Radu n’eusse rien trouvé dans ses terres, mais que ce aient été les Tziganes de son épouse qui eussent investi l’argent – pour que Manda soit acceptée, reçue dans ce monde vidé des Tziganes esclaves. Une autre catégorie rependit l’idée que, en guise de récompense pour avoir eu l’idée et le courage d’épouser Manda, l’argent aurait été versé par le charcutier sans histoire ; car le vrai père de Manda n’aurait pas été le forgeron, mais le charcutier lui même.

…Néanmoins, la plupart de gens étaient d’accord qu’il s’agissait d’un trésor trouvé. – Et on ne refuse pas un crédit à quelqu’un dont on sait qu’il cache un trésor…

 

[4]              Par souci d’auto-protéction, fabule le narrateur.

[5]              Police secrète roumaine, avant la chute des époux Ceausescu. (n.e.)

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Jeudi 5 juin 2008 4 05 /06 /2008 11:42

 

3

 

L’épouvantail

              [après une pause; à l’homme] Tu l’as égorgée, ou pas ?

 

L’homme

              [après une pause] Pas du premier coup… Pas du premier coup, mais pour la vie!... [pause] Un massacre. [pause] J’avais même pas six ans. [pause] Ou un peu plus; il me manquait déjà des dents... [pause] Devant moi, il y avait une femme très jeune…

 

L’épouvantail

              Là, dans ton passé.

 

L’homme

              Certes. Où tu veuille que ce soit ailleurs ? Elle avait, je crois, seize ans. Peut-être moins. Elle était mariée et elle devait tuer une cane, pour le dîner. Elle disait qu’elle ne peut pas le faire…

 

L’épouvantail

              Tu voulais la sauter!

 

L’homme

              J’avais même pas six ans, ou… [rire] Non ! Je ne le pense pas ! Arrête ! – Soit la hache qui fut mal affûtée, que moi-même je fus gauche, certes est que je n’ai pas réussi du premier coup. Mais il y a eu partout du sang, tout de suite. Un massacre, je te dis. [se laisse secouer par son souvenir] La tête, avec son bec qui s’ouvre à sec, encore et encore... La poussière de la cour... La langue... Dans ce bec... L’œil... La paupière blanchâtre… La bête ne regarde plus rien... Et le corps qui saute comme un malade dans la poussière… Et le cou, qui sort du plumage…, rouge…, sanglant…

 

                                                           L’épouvantail

              [ironique] Et la femme, avec ses seins, avec ses pieds nus et ses ongles gros, noircis… Avec ses jambes écartées… Avec ses poils – sur les jambes, sur les bras, aux aisselles… Tu veux la sauter! Y a pas plus clair que ça!

 

L’homme

              Ce n’est pas impossible. Dans tous les cas, elle tourne son regard vers moi. Un regard noir, haineux et admiratif à la fois. On y trouvait autant de peur que de tendresse…  Et aussi...  « un peu beaucoup »... de... (pour le tout entier, pour la semence, pour la promesse de ce que j’étais en train de devenir, de ce que j’étais) ...de... pitié.

 

L’épouvantail

              Et de pardon. Voilà ! Ca c’était du pardon ! Noir, et plein les yeux.

 

[Long silence]

 

L’homme

              Vingt ans après, Rozalia, rondelette, joufflue, gémit de plaisir et répond à mes mouvements. Nous sommes ivres d’amour. Nous ne sommes pas du tout las de continuer à en boire. « Ne viens pas en moi, mon âme ! » me demande Rozalia. « Non. Pas en toi. Sur tes joues, mon ange! » je dis. « Oui, se précipite-t-elle. Sur mon visage !... »

 

La marionnette

              Elle était superbement remplie de jeunesse, cette Rozalia, n’est pas ?

 

 

L’homme

              Fraîche. Aux cheveux longs épars, en éventail sur l’oreiller… [emporté par les souvenirs] Elle m’approuve, m’encourage d’un battement de paupières. C’est une de celles qu’on n’épouse pas. Plutôt Aphrodite que Déméter. Folle, bonne, fatigante. On baise - ensemble. On fait l’amour - ensemble. On n’est pas détaché. On n’est pas obscène. En dépit de toutes nos cochonneries. Si ce n’était pas grâce à elles... [l’épouvantail mime-singe les gestes de Rozalia...] Le moment de l’éjaculation arrive. Je sors et je me positionne pour lui arroser la figure. Rozalia prend mon sexe dans sa main. Elle la serre. Je jaillis sauvagement. J’arrose le mur contre lequel s’appuie la tête du lit. Rozalia crie.

 

L’épouvantail

              [dans le rôle de Rozalia] « Plus d’un mètre, mon amour, plus d’un mètre ! Et comme elle est fragile ! Et comme elle est forte ! »

 

                                                           La marionnette

              [l’épouvantail - mime-singerie] Elle embrasse son sexe. Elle tremble de plaisir. D’émotion. D’excitation. D’orgueil. D’arrogance. D’amour.

 

L’homme

              [dubitatif, avec un certain regret] Amour ?

 

La marionnette

              [geste vers l’homme, ironique] Lui, il rugit, lui.

 

L’homme

              ...Ensuite, plus tard, la nuit, elle descende du lit, allume la lampe de bureau... A poil, elle appuie ses coudes sur la planche lisse, le stylo contre ses lèvres, pensive. « Ça va, amour ? » je demande. - Elle se tourne vers moi. Me dévisage. Son regard - comme je n’en ai jamais vu. Profond et perçant. Etranger. [pause; emporté par le souvenir] Un poème. Voilà ! C’est ça qu’elle écrit. Même pas dix vers. Court et percutant. « L’oiseau égorgé ». Elle se caresse – poétiquement – le sexe avec le cou ensanglanté. Extrêmement sensuel. Effleurant la douleur. Le cou ensanglanté de l’oiseau traverse, sexualisé et chaotiquement, le poème. Il palpite encore de la vie écoulée, perdue en des flots irréguliers... Il est surprenant, ce cou ensanglanté. Il y a de l’aveuglement dans l’air... Du sexe. Du sexe pur. C’est plus que de la sensualité, que de l’envie, que de la folie...

 

L’épouvantail

[à l’homme] Tu te sens perdu.

 

 La marionnette

              [avec sarcasme] Mais de l’amour, que nenni !

 

Le porteur de pancartes

              [traverse la scène, muni d’un pancarte sur laquelle le public peut lire : PERDU]

 

                                                                       [Noir]

   

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Théâtre
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Mardi 3 juin 2008 2 03 /06 /2008 13:43

 

Avant propos

Il y a des moments où la fatigue s’installe d’une manière durable. Il y a des endroits où la fatigue devient obsessionnelle. Hier c’était le cas de l’ennui. Aujourd’hui, c’est la fatigue qui est à la mode.

Cristallisée sur les branches trempées dans la saumure de l’ennui, la fatigue peut être encore plus fatigante qu’elle ne le soit elle-même ----------- par sa durée. Une nouvelle fatigue – cristal d’ennui – fait son apparition dès lors que l’espérance de vie dépasse un certain seuil. Processus théoriquement « basique », infrahumain, la fatigue connaît depuis quelque temps des développements inattendus, souvent fantasmagoriques. Aujourd’hui, elle se voit – comme jadis l’ennui – acceptée par la culture. ----------- Donc, apprivoisée et transmise ----------- épidémique ----------- à l’échelle de l’humanité.

Disons, d’une manière peu articulée, qu’on n’est pas loin de la folie. Puis, d’une manière plus radicale, disons que, hier, on pouvait être rendu fou par l’ennui et qu’aujourd’hui, c’est la fatigue qui rend à l’homme ce service déresponsabilisant. 

« Culturalisée », évoluant pour l’instant en marge de la folie, la fatigue devient, lentement et tout naturellement, folle. ----------- Elle s’infiltre sans cesse dans ses propres remparts ----------- pour les transgresser ----------- pour leur échapper ; elle quitte en catimini ses propres fortifications pour suinter dans le monde ----------- extérieur ----------- libre ----------- sauvage ----------- pour s’y insinuer, pour l’empoisonner en douce, pour l’affaiblir, pour l’affoler, pour l’accorder avec elle-même, pour se l’approprier, pour l’amener dans « la norme », pour le numériser, pour le transgeniser, pour le fatiguer.

Il y a des moments où la vie agit de cette manière. ----------- O.K. ? !

----------- Il y en a ! -----------

 

 

O.K. ?

 

Dieu est puissant dans les faibles.

Les mots foudroyèrent l’esprit du médecin. Rien que ça ! Dans les faibles. C’était le Dieu des faibles, ou quoi ?

Les zigzagues secouèrent de nouveau Marcel, son être, sont étant.

Le corps allongé sur le flanc, couvert d’une longue feuille de papier stérile, bleuâtre, sur la table de consultation – sorte de comptoir à roulettes –, râla.

Corinne, l’assistante, tourna son regard, vert, lumineux, trahissant la paix ou, plutôt, une sorte de stupidité tranquille, vers Marcel.

Corinne, qui a trouvé sa pine.

Marcel se ressaisit. C’était non pas la Corinne qui avait trouvé sa pine, mais le précadavre allongé sur la table. On l’avait amené aux Urgences le matin, à neuf heures ; après une partie de la nuit passée à l’infirmerie de la prison. – Le rectum retourné, comme un doigt de gant.

Viol ? – Viol !

L’âge de l’homme, mûr, laissait supposer qu’il s’agissait plutôt d’une punition, d’un viol punitif. Mais qui connaît vraiment l’alchimie psychique, ou rectale, ou psycho-rectale du tôlard ? Qui s’y intéresse ? Qui prend en compte le Dieu puissant qui y loge ?

Le précadavre râla de nouveau. Très fort. Un rugissement, presque. Suivi de deux soupirs. Ensuite, rien.

Rien.

Le docteur et l’infirmière se précipitèrent vers la table. Ils avaient l’air de savoir ce qu’ils faisaient, quels gestes devaient-ils accomplir – ou pas.

Le corps de l’homme allongé sur la table reprit sa respiration.

Le médecin et l’assistante arrêtèrent de s’affairer autour du précadavre.

- Y a-t-il...?

Les yeux verts de Corinne brillaient fort. Il y avait de l’argent dans leur vert. De la paix, de la stupidité, de la paix stupide. De la folie.

Marcel comprit la question non formulée de son assistante.

- Si les bouchers se sont cassés, eux aussi!... fronça-t-il son nez, en signe de négation.

Corinne lui jeta un regard tout aussi vert, argenté, lumineux que tout à l’heure. On y trouvait, comme tout à l’heure, de la démence linaire, tranquille, de la paix, de la stupidité, de la paix stupide, folle. C’était un mélage-fusion de lumière, de paix, de stupidité, de disjonction...

Elle dit, avec une voix cassée traversée et rancunière :

- Si je vous demandais de me sauter maintenant, vous allez avoir sans doute, l’air du dernier oligophrène. Vous êtes à l’aise, vous. Vous ne dites pas « chirurgien ». Vous dites « boucher » ! Mais vous, vous-mêmes, qu’est-ce que vous faites, qu’est-ce que vous êtes vous-mêmes ? Pas grande chose, évidemment. Quelqu’un est enculé jusqu’à la moelle. Savez-vous ce que c’est que d’être enculé ? – Savez vous où se trouve-t-elle la moelle ? – Avec vos couilles plus ou moins valables ! – Vous filez maintenant le bébé au boucher. Vous dites : c’est lui, pas moi. C’est lui qui n’a pas sauvé ça.

Corinne fit une pause, en serrant ses pensées. 

- Et lui, le boucher, il se tire, reprit elle. Il dit qu’il n’y a rien à faire et il demande qu’il soit sucé. Il ne baise pas, vot’ boucher. Il éjacule dans la bouche. Pas ailleurs. Même pas dans le rectum, pour le retourner... Un animal ! Pas plus !

Corinne s’arrêta tout aussi brusquement qu’elle avait commencé.

- Qui? demanda Marcel en regardant avec insistance – sorte de brillance, de folie – la bouche de la jeune femme.

Il ne fallait pas l’opérer. Il ne faut pas opérer les gens qui ont peur. Or lui, il avait peur, lui. La peur n’a pas seulement « ses » raisons, elle a raison, « tout court ». Et ce n’est pas la raisonl’autre, « l’étendue », « la large », « la raisonnable »qui la vaincra.

...C’était pour ça qu’on ne l’avait pas opéré ? On – c’est-à-dire, le chirurgien, le boucher. – Il avait trop peur ?! – Ou c’était eux, les bouchers qui tremblait devant – ça ?!

L’éclair de la précompréhension traversa de nouveau l’être de Marcel. Il eut l’impression que le regard de Corinne n’était ni tellement lumineux, ni tellement paisible que l’on eût pu croire. – Ni aussi stupide, implicitement. Evidemment.

Quant à la démence !...

Ensuite, suivant les éclairs de la précompréhension consommés, quelques prémots arrivèrent à leur tour, en éclair. Ils secouèrent Marcel, ils le foudroyèrent. Un massacre ! Les prémots s’immergèrent, s’engouffrèrent dans l’esprit de Marcel. À côté de – Dieu est puissant dans les faibles... Ce n’est pas la raisonl’autre, « l’étendue », « la large », « la raisonnable »...

Le précadavre, sur sa table – sorte de comptoir à roulettes –, allongé sur le flanc, couvert d’une feuille de papier stérile, allait passer au stade supérieur, au stade de cadavre.

Peu de temps après.

Quelques secondes à peine.

O.K. ?!

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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