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Croquis

Lundi 26 janvier 2009 1 26 /01 /Jan /2009 06:52

Avant propos

               

Tout de suite, prenons un exemple.

- La Bodin.

- Que la Bodin soit !

 

Souffre douleur

 

           

Jeune, svelte et agile. Taille moyenne. Des cheveux raids, châtains. Des yeux gris pétrole qui luisent étrangement. La Bodin ne regarde pas ce qu’elle paraît regarder, mais autre chose, qui n’existe certainement même pas. ----------- Peine : dix ans fermes ; – trafique des drogues ; proxénétisme aggravé ; viol de deux enfants : son demi-frère et sa demi-sœur d’une famille recomposée.

- Ça fait beaucoup pour une seule âme, hein ?

- Pour une âme seule.

Elle venait de d’avoir dix-huit ans : elle entrait en tôle. On l’avait fait avaler les cheveux des deux salopes. Et pas seulement les avaler, simplement ; – mais les manger, les mâcher, les ruminer.

- C’était le pet mental de la vieille Berthe.

On s’amusait bien alors. Surtout avec les nouvelles. Avec les pédophiles, encore plus. ----------- La Bodin avait l’air naïf, inexpérimenté ----------- ni-touche. ----------- Perverse jusqu’au bout de tout. Salope ----------- autant qu’elle contenait, renfermait, englobait ----------- gobait.

- La garce !

Elle n’a même pas bronché.

Non pas qu’elle se serait attendue, ni qu’elle aurait été choquée, abasourdie, prostrée.

- Ça non.

Citrouille. Mollusque. Indifférente. ----------- Qu’elle était. ----------- Ça nous a beaucoup irritées, nous autres. ----------- Il y avait de l’espace pour tous les écroulements abyssaux, pour toutes les implosions vertigineuses ----------- nano-néantisation merdique de merde. Ça promettait d’être un très bon souffre-douleur. ----------- Les meilleures sont les extrêmes.

- C’est ce que les cultivées disent ----------- tout ça ----------- et tout.

D’ailleurs, elles aussi sont passées par-là, les ‘telligentes. Y a pas de plus de merdique que les brillantes ----------- avec leur savoir lire, écrire, compter et papati et papata, et chichis-ci et chichis-là ----------- et tout ça et tout. ----------- On se demande même ce qu’elles foutent ici, à l’ombre de nous. Elles font hurler et chier toute la meute ----------- le monde. ----------- C’est qui elles ? Hein ? Qui ?

Dehors, peut-être seraient elles encore utiles, les putasses. Pas certainement, pour autant. ----------- Sinon, pourquoi seraient-elles envoyées en tôle ?

- Qu’est-ce qu’elles viennent nous fabriquer ici, dedans, où elles ne servent à rien ?

- Les brillantes, eh !, plein le cul !

Mais, même sans être Gorgone ou Aphrodite (‘telligent, non ?), elle a fait grave l’affaire, la Bodin : elle a avalé tous les cheveux qu’on lui a présenté, et tout ce qu’on lui a fourré dans l’oral. Autrefois on leur donner à savourer de la merde et boire de la pisse. Sucer les orteils. Lécher des chattes et des culs. Cette fois on a trouvé les cheveux. On a trouvé ça pas mal réfléchi. ----------- Ça grattait pas mal l’envie, l’instinct. ----------- C’était la mère Bertha qui, en prêtresse, lui enfonçait tout ça dans la gargamelle. ----------- La messe ! -----------Il fallait la voir, la vieille baderne. Excitée comme huit millions de puces. Elle était super. Hyper-hideuse.

Quant à elle, la Baudin était terriblement calme. Sereine. ----------- Pas de ce monde, quoi !

- C’était bien.

Elle nous excitait, nous les autres. Elle nous faisait trembler d’irritation, de haine, de jalousie ----------- d’envie. ----------- C’était quelque chose ----------- que d’avoir sous sa main une chose pareille. Un joli morceau que c’était ----------- et tout.

            On l’a fait avaler les cheveux des trois autres salopes.

- Elles ont profité pour changer de coiffure.

Les salopes ! ----------- Aujourd’hui, se vrai, on peut se faire la tête que l’on veut. De porc. De crapaud. De chèvre. ----------- Elles en ont profité !

Il fallait voir au travail les gros doigts de la vieille Bertha lorsque, pour la faire finir, elle lui enfonçait dans le gosier les dernières files ramassées sur le ciment ! -----------      Qui a vu ces doigts a changé pour toujours le sens des mots comme saucisse ou saucisson.

            - Et pour cause : on a trouvé la vieille, la Berthe, deux jours plus tard, morte, à la douche, les joues fendues de la commissure des lèvres jusqu’aux oreilles, quatre doigts coupés, un fourré dans la gorge, un autre dans l’oeil, le troisième dans la chatte, le dernier dans le cul.

            On savait qui c’était. On s’est tu. On la tu.

On dirait aujourd’hui que les choses n’ont pas changé, la mort de  la Berthe mise à part. Il en reste toujours des souffre-douleurs, ici, dedans.

            - Mais ce n’est plus la même joie.

            Ni le même plaisir.

La Bodin n’est pas la Berthe. Elle regarde ce qu’on fait. Et nous le faisons. Elle n’a même pas besoin de nous parler. On fait tout comme il faut, sans qu’elle se donne la peine de l’ouvrir. ----------- Et pourtant. ----------- Elle regarde, c’est vrai, mais ailleurs.

            Il se peut que se soit la plus active qui se retrouve morte ----------- aussi. Punie, tel que la Berthe, autrefois.

Mais il arrive aussi que ce soit la victime qui connaisse le même sort…

            - Pas toujours, pour autant.

- Et pas pareil.

- Vas comprendre ça.

On sait ce qu’on sait, mais on ne comprend pas ce qu’on sait. On ne peut pas comprendre ce qui est ailleurs, nulle part. ----------- On ne peut pas.

Voilà !

Ici, on meurt. ----------- Berthe, Bodin ; avant, après, sans elles, qu’importe ! ? ----------- Ça vient, de toute façon. ----------- On le sait.

- On sait qui le fait.

Mais on n’a pas les couilles pour agir. ----------- Des souffre-douleurs qu’on est. Ce n’est même pas à chier. ----------- À quoi bon ? ----------- Tout bêtement. ----------- Pourquoi serait-il autrement ? ----------- On n’a plus l’audace. ----------- Aucune ! ----------- La rage, certes. Mais pas le courage. Pas la folie.

 

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Et Bodin fut.

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Lundi 19 janvier 2009 1 19 /01 /Jan /2009 05:59

Avant propos

 

L’amour maternel est tel qu’il peut ----------- qu’il puisse ----------- rayonner et sur les filles, et sur les garçons. ----------- Au (du ?) moins. ----------- C’est un amour asexué. ----------- Étonnant, non ?

- Question de compréhension.

- D’appréhension.

Peu importe. Question, toujours. À l’infini.

- Question infinie ?

 

L’homme de la salope

                                                                                                                                                                                                                                       

Arlette regarda l’horloge-minuterie du four. Il était onze heures, presque.

- Mais qu’est-ce qu’il fabrique ?

Henri, son fils, venait de commencer sa crise d’adolescence. Il était agité, mécontent.

- Un état qui n’épargne personne.

Arlette le savait, elle même étant passée par là, les cours de pédagogie et psychologie adolescentine, en plus, lui ayant répété, lors de ses études, toutes ces choses connues et régulièrement oubliées...

- Mais qui s’estompe (une fois la crise dépassée) très vite, englouti par un oubli soulageant.

- Où traînait-il ?

Dans ses oreilles, le silence qui régnait dans la petite entrée-cuisine commença à se faire entendre.

Elle entrouvrit la porte de l’entrée. La cage de l’escalier, sombre, était muette. L’immeuble, protégé par la loi du quarante-huit, était, par la même loi, condamné : les propriétaires refusaient avec brutalité toute idée non pas de rénovation, mais de tout entretien.

- Ils s’en foutent, les salauds !

Ce n’était pas la première fois qu’elle y pensait.

- Ils s’en foutent, et nous y pourrissons !

La lumière de l’appartement éclairait le mur de la cage de l’escalier. Il était décrépit mais sec, sans la moindre trace de moisissure ; pourtant et heureusement. L’évier, en métal verdi, qui ne servait plus à rien, entrait lui aussi, à moitié, dans le rayon de lumière.

Un léger bruit à l’étage au-dessus la fit refermer la porte. Mais pas entièrement.

- Qu’elle sache, la salope, qu’elle n’est pas seule dans l’immeuble !

La salope, une femme petite, maigre-clou, tavelée de tâches de rousseur, avec des yeux bruns, méchants et luisants, attirait et terrorisait Arlette par ses fréquentations. Les hommes « s’y succédaient », « s’y enchaînaient », en montant et en descendant l’escalier. Ce n’était pas une vraie pute, pourtant.

- Ni une nymphomane.

Prise entre ces deux « catégories », la salope, lors de ses périodes « sans », devenait même supportable. Non pas sympathique. Ça, non ! Mais supportable. Elle pouvait être une brave femme. Elle gagnait sa croûte en travaillant dans une grande surface de banlieue. Arlette avait eu l’occasion d’entrer chez elle, dans son petit appart d’en dessus, quelques trois, quatre fois. Une brave et pauvre femme – et pute ! –, qui vivait toute seule, ou, plutôt, qui vivait avec sa solitude. Était-elle heureuse ? Malheureuse ? Quelle importance ? Grande chose, déjà, qu’elle vivait !...

Arlette se ressaisit. Elle était en train de penser à la salope (qui ne lui avait rien fait maintenant), et d’oublier la crise d’Henri qui, lui (Dieu seul sait, se dit Arlette traversée par un frisson d’angoisse), était peut-être en train de dealer, ou de se payer une autoradio, ou une voiture même, peut-être...

- Qu’est-ce qu’ils ne peuvent pas faire, les ados !

Arlette enseignait la physique au Lycée Condorcet, et croyait être une prof chevronnée, vaccinée contre les bêtises des jeunes. Auto-vaccinée plutôt. Les sottises qu’elle avait pu faire dans sa vie, étaient plus fortes...

- Prenons un seul exemple !

Le voyage au Yémen (avec – comment il s’appelait déjà... Laurent ? Philippe ?... et merde !), où ils n’avaient même pas quitté l’hôtel.

- Même pas pour voir le temps qu’il faisait ; nous avons bu, comme des trous ; baisé comme des malades ; fumé et dormi.

Et dehors, il y avait N’Djamena !

- Ou Dakar, ou Sanaa, ou… comment s’appelait-elle cette foutue ville extraterrestre ?

- Et puis, merde !

Ça, on ne raconte pas ça aux enfants. Surtout quand on est prof et mère, bien sûr!...

Ou un autre exemple. En soixante-huit. Lorsqu’on se bagarrait avec l’extrême droite !

- Nos camarades, tu parles des hommes !

Des ratatinés, aux lunettes épaisses !

- J’ai littéralement chié dans mon froc ; j’avais de la merde, pleines les cuisses ; je tremblais comme c’était pas possible, plus qu’une poule mouillée...

Le grincement de l’étage au-dessus se fit de nouveau entendre. Des pas faufilés, ensuite. Quelqu’un attendait, peut-être, qu’elle ferme la porte. Un homme, sans doute. De ceux qu’elle recevait, la salope ! Oui, une salope à hommes !

- Pas comme moi !

La dernière fois quand elle l’a fait, c’était… C’était, quand, merde ? ! 

Arlette ferma la porte doucement. Ensuite, elle éteignit la lumière. Elle resta immobile, dans l’entrée-cuisine, pour entendre les pas de l’homme avec lequel « la salope » avait joué à la bête à deux dos. Rien ne bougeait plus en haut. Le silence était total. Le noir, aussi. Presque. Il y avait, quand même, les chiffres lumineux, vert-bleus de l’horologe-minutérie du four. C’était le seul point de repère. Sinon, on pouvait croire qu’on était sorti de tout espace. Qu’on était perdu.

Dehors, les pas de l’homme de « la salope » devinrent matériels. Doucement, attentivement, le mâle mettait un pied après l’autre sur les marches en bois. Des pas légers. Il...

Les pas s’arrêtèrent sur le palier. Arlette entendit un tintement de clés. Quelqu’un essayait la serrure. Pour une seconde, elle eut peur.

- Un cambrioleur !

Ou qui sait quoi encore ! Mais, comme un court-circuit, elle eut la révélation. Henri ! C’était lui qui descendait à pas furtifs... Il venait d’en haut, de chez « la salope »! Alors, ça !

- Ça, alors !...

Arlette appuya sur l’interrupteur. La lumière explosa dans la petite pièce. Sur le seuil de l’entrée, Henri clignait ses paupières, aveuglé par la lumière-surprise. Dans son regard, un tremblement de frayeur, assorti d’un éclat dont on ne pouvait pas savoir si c’était du malheur, du bonheur ou de la férocité. Un éclat d’inhumain. Le tout enveloppé d’une d’un bonheur, d’une… générosité rayonnante. Et, en effet, Arlette sentit son âme mordue par la miséricorde.

- Brûlée.

 


 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Jeudi 8 janvier 2009 4 08 /01 /Jan /2009 14:29

Avant propos

La Vierge de la Pietà de Michel-Ange a parlé à cette femme. (Voir ci-dessous.)

Elle a tonné dans ses entrailles. ----------- À mi-chemin entre torture et sublimation. ----------- Son intervention n’a pas été appropriée  au « réceptacle ».

 

Pietà

 

- À moi.

Ma minuscule personne pourrait être détruite. Et ce n’est toujours pas fini. Je ne suis pas faite pour de telles révélations, ni pour de tels sentiments.

- S’agirait-il de l’effet d’une certaine indigestion culturelle dont je suis la victime, depuis un moment ?

Je vis depuis un moment avec l’impression que ce que je sais non seulement n’est pas grand chose, non seulement ne sert pas à grand chose, mais c’est quelque chose d’empoisonné, de malfaisant.

- Une sorte d’assimilation « contre nature » des engins et des ingrédients culturels.

Quelque chose de maladif et de criminel. Un certain métabolisme malfaisant, néfaste des minéraux, des végétaux, des spectres animaliers…

Je suis prof d’histoire de l’art. Je suis une femme (femelle ?) seule, pas très belle, voire même pas belle – et libre. Je suis sans être. À l’exception des moments où je suis JE SUIS, comme il paraît qu’avait dit l’autre… Chose valable pour le moment dont il est question en ce qui suit. Le moment où la Vierge m’a interpellée. (Ou, peut-être, c’était Son Fils ; à moins que ce ne fût les Deux, ensemble ?)

Le moment a été hyper court. La Vierge de la Pietà de Michel-Ange a parlé à cette femme. ----------- Foudroyant. ----------- Ou j’exagère ? ----------- En tout cas, tellement profond, que la mémoire le garde aujourd’hui encore dans son espace peuplé de mystères soulevant l’effroi. Un moment pourtant pas destructeur. Pas destructeur sur le champ, je veux dire. La mort ne m’a pas prise dans ses bras. Et réciproquement : je ne l’ai pas prise dans mes bras, la mort. – Tel que le faisait la Vierge, avec Son Fils torturé même mort ----------- sur le champs.

Pas de Pietà, donc, de ce point de vue.

« De ce point de vue », tout c’est passé devant le group statuaire de Michel-Ange. Regardé de près, c’est du marbre, de la pierre. Pas plus. En tout cas, les traces laissées par le fou qui a tiré avec son revolver sur le rocher évidé sont visibles. Ce sont elles qui donnent cette certitude : c’est de la pierre qu’il s’agit, de la pierre noble, certes, mais toujours matérielle ; de la matière cristallisée ; du marbre, et pas plus que ça.

Mais – et ainsi on touche à la partie suspecte de culture de cette histoire –, on peut très bien imaginer qu’on injecte, qu’on infiltre, qu’on inocule des sens, des sentiments, des pensées dans une statue.

- A une statue.

Vu la main de celui qui a dégrossit le bloc de marbre pour faire sortir de son intérieur les deux souffrances, celle du Crucifié et celle de la Mère (cette dernière en se voyant d’un coup inaccomplie, inachevée, en tenant sur ses genoux son fils qui l’avait trahie, en la précédant dans la mort…), vu, aussi et ensuite, les centaines d’années écoulées depuis que ces souffrances soient sorties du bloc de marbre, pour qu’on les voit, vu les milliers et les milliers de jours et nuits qui se sont succédés, en apportant de la lumière et des ténèbres sur la statue, vu les innombrables regards qui se sont posés sur elles, vu tout ça, vu, encore plus, ce qui en est et qui en sera – il n’est pas possible que la statue soit resté inchangée au fil du temps.

- Elle a du changer.

On ne peut pas ne pas constater qu’elle n’est plus ce qu’elle était tout au début, la statue. Si ce n’était que le simple fait que, en la regardant, j’aie été amenée à tripoter et malmener de telles pensées. Des sentiments, plutôt. Ou, encore, des choses qui précèdent le sentiment, tout en étant plus fortes que le plus fort sentiment possible.

- J’ai nommé ainsi la vérité.

Elle ne pouvait en aucun cas avoir jadis, notamment tout au début de sa carrière-vie, le même impact qu’aujourd’hui, la statue. Elle n’était donc plus la même, maintenant qu’au début de sa présence terrestre. Et, en plus, moi-même, je n’existais pas encore « terrestrement », à cette époque-là. Tout a changé, donc, depuis !

Cela étant dit, revenons à nos moutons.

En face de la statue, avant que la Vierge ne me parle, ne m’interpelle, s’était plantée une Sainte Famille[1]. Ce n’était pas des Italiens. Normal[2] ! Mais, qu’importe !? Ils s’étaient arrêtés devant la Vierge et son Enfant, les trois anonymes entrés par la même occasion (par la même porte du destin) dans ma vie. Ils regardaient la pierre avec une application d’élève et obligeaient implicitement et tacitement la petite se trouvant à côté d’eux de faire pareil. Quant à elle, c’était une fillette de six, sept ans. Partiellement – c’est à dire, particulièrement – édentée, elle était jolie, et sympathique.

- On voyait bien qu’elle allait être plus tard belle et joyeuse, attrayante et séduisante.

Elle regardait le group statuaire avec une, comment dire, indifférente attention. De toute évidence elle se posait des questions fortement relativisantes.

- Qui était la jeune femme qui tenait le jeune homme sur ses genoux ?

- Le mort, lui, qu’est-ce que c’était ?

- Qui était-ce ? 

- En quoi, de quoi avaient-ils mérité d’être statués ?

- Est-ce que c’était du mérite de se trouver ainsi, taillé en pierre ?

J’ai eu, face à cette scène (qui n’en était même pas une), une révélation. Deux éternités interpénétrées s’ouvraient devant moi.

- À moi !

Pour celle du group statuaire, inutile d’insister. Mais pour l’autre… Ce qui donnait du terrible à la séquence était l’éternité de la fillette. Elle ne savait pas, la gamine, qui étaient la Vierge et Son Fils.

- Il n’y avait aucune raison[3] qu’elle le sache[4].

- Elle allait l’apprendre maintenant – pourtant[5].

C’est en ce moment-là que le troupeau de mes étudiants fit son apparition.

- Comme du néant !

Giorgio, mon fils, compris. À peine sorti de l’adolescence, avec ses poils noirs et moutonnés montants sur sa poitrine jusqu’à la fourche du cou, beau et bête, comme seulement un jeune mâle peut l’être…[6]

Je me suis vu en tant que la Vierge, en tenant Giorgio, Mon Fils, Mort Crucifié, sur Mes Genoux !

- J’ai senti l’Orgueil.

Cet orgueil spécifique.

- Une douleur rocheuse se précipitant dans mes entrailles, dans mes abîmes…

La Vierge m’avait parlé, en tonnerre – et pourtant muette – martyrisant à mort mes entrailles. Elle interpellé. Elle s’est emparée de mon Être. Cela n’a pas été une bonne chose[7].

- Je me suis tu, moi ----------- moi.

Moi.



[1]           …Non, je plaisante ! Mais c’était comme si. Enfin, presque.

 C’était, en tout cas, un trio. Un père, une mère et un enfant. Et on peut commencer par accepter que tout trio de cette espèce pourrait être une Sainte Famille. Dans notre cas ce n’était pas un mais une enfant. Différence, donc. On n’est guère la Christ, mais le Christ. Uniquement. – …Des jeans, des nattes, du chewing-gum, et puis un baladeur. Vous voyez la Différence – avec majuscule ! En tout cas, les parents de la môme, plantés devant la Pietà, étaient loin des masses christiques en flamme, comme on s’est habitué de dire pour se montrer capable de ressentir de choses terribles et exquises… On était de ce qu’il il y avait de plus ordinaire. Des gens comme tous les autres. Habitués à l’informatique et à l’Internet ; avec des permis de conduire ; manifestant un certain intérêt pour les bizarreries des stars ou pour la liberté et l’aisance des jet-sept, mais aussi pour les normes des leurs pairs ; avec un crédit immobilier et, peut-être, un autre pour la voiture ou pour la cuisine ou pour la salle de bains, en cours ; avec des problèmes de dos, de dents, d’argents, d’évolution de carrière, de patrimoine, de voisinage, politiques – et ainsi de suite, sans doute.)

 

[2]              De coutume, ceux qui défilent devant la Pietà de Michel Ange ne sont pas des Italiens – à l’exception de gens comme moi-et-mes-étudiants. On est presque exclusivement des étrangers. C’est-à-dire que cette Sainte Famille ne faisait, je crois, exception. On admirait la statue. On avait même payé pour la voir. On était des Français. Ou des Anglais…, des Américains…, des Russes…, des Temporaires… peut-être ? On n’était pas des Chinois. Des Noirs, non plus. On se trouvait là, immobiles temporairement, au milieu de la foule qui tanguait à droite et à gauche, comme un liquide contenu dans un volume aproximatif. Une foule qui donnait avec beaucoup de force la sensation d’inutile. (C’était qui tous ces gens-là qui regardaient la Madone et Son Fils-amant parti pour joindre l’Inéxistent, pour joindre le Père ? Des grains de sable désertique dans lequel l’eau fraîche ne tarde pas de se perdre. L’eau inutile !)

 

[3]              - Comment pourrait-elle savoir – avant toute explication – qu’est-ce que la crucifixion ?

 

[4]              Une vraie raison impose un savoir (de type) prénatal, un héritage. On est prédestiné pour le savoir –  asservi, esclavé par lui –, ou on ne sait pas !

 

[5]              Preuve supplémentaire qu’elle ne le savait pas. – Preuve supplémentaire qu’elle savait apprendre.

- Et pourtant, on n’apprend que ce qu’on « peut » savoir, que ce qu’on sait déjà…!

 

[6]              Figlio mio ! Bello figlio della mamma !

 

[7]              Ensuite, lorsque je me suis secouée pour m’extraire de cet état d’esprit (ou d’Esprit ?), je me suis demandé : « Et si à la place de la Pietà il y avait un Bouddha, un Dragon chinois ou un Serpent inca, ou, pourquoi pas, Lénine ou Michael Jackson ? »

- La folie roderait-elle autour de moi ?

- De MOI ?

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Vendredi 2 janvier 2009 5 02 /01 /Jan /2009 16:24

Avant propos

Le titre ou la dernière phrase pourraient suffire, parfois. Parfois, non. Parfois, les deux. Parfois, entre les deux. C’est le cas, je crois.

- Mais cela ne modifie en rien l’axe de la Terre.

- Et tant pis ! ----------- Et tant mieux !

        

Ils manquent d’irrépétable et d’impossible

(Comment sinon alors ?)

 

Inutile de continuer ! Même si le cas reste particulier, il est certainement répétable et, par conséquent, certainement possible ; à fondre dans la généralité uniformisante et confondante, unique, irrépétable et impossible.

 - La contamination réciproque avec du banal ! ----------- Voilà ! ----------- C’est c’la !

Ils s’inoculent réciproquement, en doses homéopathiques mais très efficaces, le mal, la maladie du banal. La plus fréquente des maladies ----------- la plus insinuée ----------- débordant de nuisances bienfaisantes ----------- la plus contaminante ----------- la plus habituelle ----------- la plus normalisante.

- Une maladie non-localisée.

- Une folie.

Voilà !

- La démence, la paranoïa, la schizophrénie, les délires du banal.

Voilà !

- Ils manquent de certaines substances. (Celle de l’irrépétable, notamment et pour commencer. Celle de l’impossible, notamment et pour aboutir.)

Ils sont tous et entièrement, jusqu’à leur dernière fibre, répétables et possibles. Ils manquent d’irrépétable et d’impossible. ----------- Ils sont (des) répétopossibles.

- Ils sont de plus en plus fous ! ----------- Certes ! ----------- Voilà !

Ils jouissent d’une certaine consistance ; d’une certaine cohérence ; d’une certaine logique. ----------- Aux yeux de leurs contemporains, bien sûr ! (Quant à ceux-ci, taillés, à leur tour, pareil, dans la même cohérence de la consistance, dans la même consistance de la cohérence qu’eux-mêmes, ils ne sont que très, voire trop possibles ----------- eux aussi.)

Tous trop pareils ! Ni irrépétables. Ni impossibles.

- Trop !

- Comment sinon alors ?

 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mardi 30 décembre 2008 2 30 /12 /Déc /2008 17:53

Avant Propos

Une fois au sommet de la Tour Eiffel, une question s’impose :

- Sauter ou pas sauter ?

Ne pas sauter, enlèverait tout sens à l’ascension. Sauter, par contre, susciterait des tonnes d’autres interrogations à qui mieux mieux plus compliquées, biscornues, farfelues, capables d’escamoter la question mère, voire de l’écraser.

- C’était la réalité psy qui m’a envahi en regardant la petite vieille, ratatinée, myope, peut-être même aveugle, qui regardait je ne sais pas quoi, de là-haut, des cimes eiffeliennes, parisiennes…

- Et alors ? 

 

Caron et la Tour Eiffel.

 

- Difficile de se glisser sous la peau d’un autre.

 

- Le bidasse qui fait passer et qui dépose les zozos de « l’autre côté » ?

- Lui-même, qui achemine toutes sortes de cocos et de zèbres vers l’au-delà ; qui regarde et enregistre le passage de l’existence vers l’inexistence ; qui, enfin, passe lui-même, au retour, de l’inexistant vers l’existant ; – peut-être.

 

- Prenons comme exemple le cas de Caron.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Qui – pour s’occuper de ce qui se passe dans une âme pareille ?

 

 

- Vous allez me demander, peut-être, quel pourrait être l’intérêt de s’y intéresser ? Vous aurez, naturellement, raison. Combien d’entre nous partagent le sort de ce Caron ? Mille ? Cent ? Dix ? Un ? Aucun ?

- Aucun !

- Il n’y a pas des Caron parmi nous. Il ne peut pas y en avoir. Dans le camp de l’existence, (où nous autres flottons tous) l’inexistence nous est interdite. Elle n’y est, au mieux, que pressentie. Jamais sentie.

- D’autant moins vécue.

- Caron, lui, par contre, il y touche.

- Peut-être !

 

- Il passe d’une rive à l’autre, chargé (dans une direction), vide (dans l’autre), sorte d’éboueur d’âmes, de madame-pipi-du-monde avant la lettre.

- Et il y observe les changements subis par ses passagers...

 

 

- Comme un photographe qui, tout en aidant ses sujets à s’immortaliser... (si, si !... s’immortaliser, ne pas mourir, ne plus mourir… sur la pellicule) observe leur rigidité de plus en plus évidente, leur nécrose de plus en plus avancée.

 

- Des soupirs et des larmes.

- C’est ce qu’on dit pouvoir – avoir à – trouver dans l’empire souterrain.

- Des soupirs et des larmes éternels.

- On le dit sans se demander pourquoi ; sans s’interroger sur la souffrance des passants, sur la souffrance des... trépassés (...des... très-passants ?), sur la souffrance des disparus.

- On ne peut pas s’y interroger, nous autres.

- On n’est pas des disparus, nous autres, quand même !

- Tandis que lui, si, Caron, le tantôt disparu, le tantôt apparu, l’éternel transgresseur, le monotone volte-faceur entre l’existant et l’inexistant, entre 1 et 0 : il les aperçoit, lui, les disparus ; il les touche ; il touche à leur souffrance ; qu’il oublie lors de son retour au monde – pour pouvoir y retourner.

- Quant à eux, ils l’aperçoivent et ils le touchent, lorsqu’ils lui payent le passage – avant de toucher à la disparition, à leur propre disparition...

- Ils deviennent, ils parviennent à être, ils sont tous (depuis longtemps, depuis toujours), nous sommes, nous autre, tous, des disparus !

 

Post propos

 

Après avoir articulé ces mots, la vieille ricana. Aigu. Avec beaucoup de joie. Elle parait être en paix avec elle-même, très souriante : rictus-isante. Elle donnait l’impression qu’elle allait se dissiper, dépressive et désinvolte, dans l’air pur qui, tel qu’un nuage de smog, flottait autour de la Tour Eiffel, juste en dessous du gland de celle-ci. C’était tout. Et rien d’autre.

   

         - La folie, par exemple, la bêtise, l’inutile !

 

Par Alexandre Papilian - Publié dans : Croquis - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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