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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 06:38

 

Œuf de fou

 

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle.

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. »

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

 

I

1

- On ne pourra pas cacher la vérité.

Stroë adressait ces paroles à la machine à café du couloir. Il n’y avait personne autour de lui.

- D’ailleurs, on n’a nullement l’intention de cacher quoi que ce soit, continua-t-il, toujours en direction de la machine. On n’a nullement envie de priver quiconque de quoi que ce soit. Le gouvernement français, tous les gouvernements français sont élus pour que le service public français ait quelqu’un contre qui diriger ses critiques, ses protestations, ses grèves. Ce n’est pas une chose à dire au micro, au monde, mais seulement à la machine à café.

- Et encore ! répondit celle-ci.

Une fois ces paroles bien soigneusement articulées (l’expérience du microphone change le verbe, le parler, voire la vie de celui qui la vit, humain ou machine à café ; c’est, toutes proportions gardées, pareil pour ceux qui passent par le Grand Caprice, par Son expérience ; surtout lorsque le Mal et le Bien arrivent comme des effluves de la direction de ce même Grand Caprice), Stroë empoigna son gobelet et se dirigea vers la cage d’escalier. Accoudé devant la grande vitre donnant sur le RER, la Seine et la Tour Eiffel, il prit une première gorgée. Tout en regardant ces images extrêmement parisiennes.

<>

Certains des héros de cette histoire travaillent dans une des rédactions du sixième. Les rédactions « en langues », peuplées de « métèques ». D’autres, « les grenouilles » du cinquième, du quatrième, du troisième et du bâtiment d’au-delà de la ligne de RER, le Tripode, peuplent les rédactions et les services « en français ».

La scène générale, la scène sur laquelle évoluent à la louche, à la pelle, « métèques » et « grenouilles », est celle de RFI, Radio France Internationale.

Stroë y gagne son droit d’être imposé par le fisc français.

Il y travaille sous l’autorité de nombre des Directions Générales, patronnées, elles, par la Présidence Direction Générale, en abrégé, la Présidence, qui patronne autant les Émissions en Français, les Émissions en Langues Étrangères (y compris les Émissions en Langue Méconnue), que les différentes Annexes (Relations Internationales, Formation Internationale, Musique, Silence…), les Filiales, l’Administration, la Direction des Ressources (avec ses deux sous-directions, les Ressources Humaines et les Ressources Inhumaines).

- Question d'organigramme.

La Présidence a comme principale sinon unique tâche le maintien de la paix sociale dans l’entreprise, dans cette « contrée RFI » où, comme on dit de plus en plus souvent, les idiots de tous bords et les imbéciles en tout genre doivent être laissés tranquilles.

- En paix!

Stroë est le Directeur des Émissions en Français.

Il est triste et nostalgique.

Il est parfois violent.

Il est, depuis toujours, à la quête du Grand Larcin et, depuis peu, du Mélodrame ; pour lui, un sorte de Saint Graal.

<>

De retour dans son bureau, situé juste à côté de « l’open » du Secrétariat de Rédaction, Stroë reçut la visite d’Ică Glande, son homologue des Rédactions en Langues, qui, massif, goujat et brutal, comme toujours, cherchait un refuge. – Il fuyait Ginette, une ancienne assistante de production, qui, cancéreuse (y avait beaucoup des cancers à RFI), toujours en vie et retraitée, rendait de temps en temps visite à ses anciens camarades et collègues. Aujourd’hui, elle avait déposé son sac sur le bureau de Quoquo (l’assistante qui l’avait remplacée), absente pour l’heure de la rédaction en langue ***. Ensuite, Ginette était sortie pour voir ses camarades des autres rédactions.

- C’est qui qui a mis ça sur mon bureau ? avait demandé Quoquo, de retour dans la pièce, avec une évidente aigreur méprisante.

- Ginette.

- Pouah ! Cette femme ! La mort la cherche chez elle, et elle vient nous infester, ici !

Ces paroles furent vite relayées par Radio-Couloir, la plus efficace des radios, jusqu’à Ginette, trois étages plus bas, où celle-ci bavardait en infestant l’existence d’autres ex-collègues. Ginette avait éclaté en larmes et, les yeux sortis de leurs orbites, tous cheveux hérissés, avait fait irruption dans le bureau d’Ică pour lui demander réconfort et justice.

- Je me suis enfui comme un lâche ! soupira celui-ci en regardant Stroë, son ex-compagnon d’avant le Grand Caprice. T’as pas quelque chose à boire, par hasard ?

- Quand est-ce que tu m’as surpris à sec ?

Mais Stroë n’eut pas le temps d’ouvrir le petit frigo bien dissimulé sous le bureau, toujours bourré de bouteilles diversement colorées : le téléphone sonna, et Stroë décrocha.

- Fais-le entrer !

La porte s’ouvrit et le chef des Reportages fit son apparition dans la pièce1. Il venait informer son directeur, Stroë, du fait qu’un des journalistes de son service ne voulait plus partir en mission.

- Il dit qu’on meurt trop aujourd’hui. Il dit que tout le monde, voire l’univers, partage son opinion : partir en mission dans le monde, dans l’univers, aujourd’hui, c’est suicidaire. Dans le meilleur des cas, c’est une visite rendue à l’intérieur de son futur cercueil. Il fait chier, quoi ! Il nous agite aussi sa Carte de Journaliste et ses Syndicats. Chier ! C’est clair ! Chier grave !

- Non, mais ! tonna Stroë. Pour qui se prend-il ? Tu vas lui dire qu’il a le choix : ou bien il avale ses pilules de kamikaze et il fait en sorte qu’on ne voit plus ses os ici, à Paris, mais qu’on l’entende illico presto bramer ses correspondances à l’antenne, ou bien il prend rendez-vous avec son banquier pour voir comment il va nourrir ses enfants une fois mis à pied et limogé ! Tu lui diras en plus, amicalement, que je t’ai dit confidentiellement qu’un con pareil, je n’en ai pas vu depuis très longtemps, Carte ou pas Carte, Syndicats ou pas Syndicats ! Compris ? ! Sinon, tu veux boire quelque chose ? J’ai une tequila mortelle !

Après s’être exécuté et avoir avalé un demi-verre, le chef des Reportages quitta le bureau de Stroë, l’estomac ulcéré, la tête basse et la queue entre les jambes. Il savait bien que le service tout entier allait le culpabiliser. C’était lui qui allait porter le chapeau et pas Stroë, qui faisait peur à tous avec son inconnu2.

- Que c’est con ! dit Stroë à vois basse, quand la porte se fut refermée derrière le malheureux chef du rebelle.

En remplissant de nouveau les verres :

- Con ! Il n’y a pas d’autre mot ! Je parle de tout et de tous. Tout est con. Tout ! Ce sont des cons, tous ! Mais tout ou tous ne veut pas dire assez.

Après avoir donné son verre à son hôte, en levant le sien :

- À nos couilles !

Ils levèrent le coud. Ils burent.

- Ça tombe bien, dit ensuite Stroë. Je voulais te parler un peu de cette mission en Nomadie. J’aimerais que tu prennes ma nouvelle – tu ne la connais pas, c’est du tout frais – sur ton budget. Je ne sais pas, comme consultant peut-être, ou quelque chose de ce genre. Pour moi c’est impossible. J’ai les Finances sur mon dos tout le temps. Toutes mes lignes budgétaires sont regardées à la loupe. C’est pire qu’un contrôle de la Cour des Comptes, pire qu’un redressement fiscal. Je ne sais pas ce qu’elle veut, la mère Pinçon…

Après une pause :

- Je ne la baise pas.

- Et ça ne fait que l’enrager, compléta Ică en avalant une nouvelle lampée d’alcool. Elle descend bien, ta saloperie. Hooouuuh, ça secoue ! Et dire qu’il ne nous est pas difficile ! Enfin ! Je vais voir. Pourquoi pas ? Mais consultante en quoi, de quoi ? Qu’est-ce qu’elle sait faire ?

- Normalement, rien.

- Rien ! ?

- Rien ! Justement ! Elle est étudiante, mais que dis-je, spécialiste en Oubli. Le rien le plus humain.

Les deux directeurs avalèrent encore une gorgée de tequila.

- Je peux essayer, dit Ică Glande. L’idée de l’Oubli me plait. Oui ! Il y a des ténèbres dedans. Comme le sous-son d’une sous-contrebasse ou d’un sous-tuba. Oui, oui. Ça me dit. Je la prends. J’aurais à essuyer les foudres de ma Junon, mais je pense que ça ira. En plus, son dada actuel est le Souvenir. Je parle de la mienne. Elles feront une belle équipe, ta nouvelle et mon ancienne – avec leurs Oubli et Souvenir. On les mettra ensemble, pour s’annihiler l’une l’autre, et nous allons nous faire entre temps la petite Yovanka ! Qu’est-ce que t’en dis ? Elle est si pâle, ses yeux sont tellement cernés, elle a un air si triste ! Elle me tue ! Je n’en peux plus ! Je dois me la faire ! Seul ou avec toi. Ou les deux3. Je sens que ce sera exquis.

- À condition qu’il n’y ait pas de grève, marmonna Stroë.

- Je comprends et je compatis, ironisa Ică. Il n’y a rien de plus Larcin et Mélodrame qu’une bonne grève. Mais, hélas, il n’y aura pas de grève. Il ne se passera rien. Rien. Au maximum une petite manifestation interne. Et encore ! Depuis que les jours de grève ne sont plus payés, depuis que le Larcin et le Mélodrame sont passés dans la vie réelle, rien ne bouge, tu ne vois pas ? Il n’y aura rien, crois moi.

Ică montra ses dents dans un sourire obscène et gai.

- Surtout pas de grève des bites !

Ensuite, avec une certaine tristesse :

- C’est ça la vie : du sexe et du social. Du social-sexe !4

 


 

1  Mot ambigu, car pièce-pièce, ou pièce de théâtre. Ou les deux. Mais pas pièce-monnaie. Ni/ou autre...

- Ambiguïté incomplète, donc.

Hum... Suspecte, donc.


2 C’est connu et reconnu : les journalistes maîtrisent exclusivement le connu. On dit parfois qu’ils sont les maîtres du connu. L’inconnu ? Trop compliqué ! Il leur fait peur, il leur donne la nausée ! Au mieux, il les ennuie ! D’autant plus, lorsqu’il s’agit d’un chef et, implicitement, de l’inconnu de celui-ci.

 

3 Dans le couloir, la machine à café disait à qui voulait l’entendre :

- Les regards échangées par les deux Directeurs furent des éclairs d'ironie folle. Des éclairs hystérisants et pourtant bienfaisants.

4 Dans le couloir, la machine à café disait à qui voulait l’entendre :

- Les deux directeurs vidèrent leurs verres. Dans leurs regards troubles et vides, étincelaient très discrètement des soupçons de conscience, de concupiscence, de lubrique, de luxure, ainsi qu’une larme de quelque chose autre, de quelque chose exagérément, drôlement petit, dont on ne pouvait pas dire si c’était du souvenir ou de l’oubli.

 

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