Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
  • Contact

Profil

  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

Rechercher

14 mars 2008 5 14 /03 /mars /2008 12:39

                                                                                   

 

 

Avant propos

 

L’époque n’est plus à la littérature. Le tirage de masse y est pour beaucoup.

   

               

     Ce qu’on peut lire - dans des tirages de masse - c’est de la fabrication. Plus aucun rapport avec la découverte ou avec la création. Beaucoup de rapports, en échange, avec la répétition, avec le déjà vu, avec le rien ----------- finalement. ----------- Nous sommes tout près du moment où le logiciel (déjà valable pour le monde économique, pour celui social et même pour celui politique) fera son entrée (triomphale ?) dans la littérature.  Il existe un public pour ça ! La paresse engendrée par la stupidité gagne du terrain. Ce qui fait la force de notre monde, la démocratie (valable, dans le monde occidental, lorsqu’on touche à la vie politique ou sociale), ne « fonctionne » plus lorsqu’on pénètre dans la sphère économique, scientifique ou artistique. ----------- Néanmoins et paradoxalement, la tendance de démocratisation économique, scientifique et pas en dernière place artistique peut être considérée comme un apanage de notre époque. Rien de mieux que la démocratie ! Rien de mieux que l’égalité ----------- fut-elle la grande, celle des chances -----------, fut-elle la petite, la nivelante, dirigée vers le bas !

 

 

Mais il y a quelque chose d’autre. C’est notre esprit…

 

    

      ...c’est quoi ? Pourquoi « notre » ? Pourquoi au pluriel ? C’est quoi un esprit reparti dans du pluriel : un esprit « multiplié » (en quoi ?) ou un esprit mollusquoïde, amputé de ce qui lui donnerait ce qui lui est propre : la personnalité, la responsabilité ?...

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                           …qui a du supporter quelques coups de réalité-massue. J’ai eu l’occasion d’en recevoir. Exemple :

- Guerre et Paix ? Les Misérables ? Des romans feuilletons ! Des beaux romans feuilletons, mais déjà un peu trop vieillots … Et ce connard de Pierre, qui épouse à la fin cette débile de Natacha !... Ou l’autre, comment s’appelle-t-il déjà ?... Marius ?... Qui s’en prend à Cosette. Tout ça – pour ça !... Ce n’est rien par rapport à L’anneau des agneaux ou par La Guerre des Etoiles !!!

C’était un jeune homme né et grandi de l’autre côté de l’Atlantique. La jeunesse triomphante, balayait du dos de la main deux des piliers de la modernité. Lui (qui articulait sans retenue aucune de telles allégations) et moi (qui m’effrayais tout en m’émerveillant devant cette barbarie iconoclaste et, en dépit de tout, tonifiante), nous étions déjà dans la post-modernité. Le grand roman, avec des destins entrecoupés, avec le destin plus fort que l’humain, la Saga des gens vrais, qui naissent et meurent selon la coutume ancestrale, comme dans la vie réelle, qui participent à l’histoire réelle dans des tomes volumineux et nombreux, c’était fini tout ça ! Une nouvelle époque, débordant d’un virtuel annonciateur venait de s’installer dans l’espace littéraire. Une nouvelle époque, avec une nouvelle littérature. Ou, plutôt avec « une production » littéraire – où le fantastique scientifique et celui (pseudo) initiatique se laissent accompagner et influencer par la psychanalyse atomisante (voir ci près), par la psychiatrie personnalisante ou dépersonnalisante (voir ci près), par l’érotisme souvent basculé dans du porno, etc., etc.. C’est une littérature sans poumons, sans respiration, sans envergure – est beaucoup d’autre « sans ». Mais, ça marche. C’est-à-dire, ça se vend. Et, donc, ça s’écrit. – Ou pas !

Qui sait ?

Voyons !

 

 

 

92 ans

(croquis)

 

Camille reprit un peu de Poire Williams. À côté d’elle, André, les pieds sur la table basse, le crâne rasé, une boucle d’oreille dans le lobe de l’oreille gauche, alluma un joint roulé et humide. Camille posa à son tour ses pieds sur la table basse. Ensuite, elle prit la cigarette offerte par son mari et tira une première bouffée de fumée. En face d’eux, l’écran éteint de la télévision reflétai – ou abritait – leurs propres images, un peu déformées, cendrées.  

- Elle a soixante-dix-huit ans, dit Camille, en reprenant la conversation. Mais elle est encore forte. Elle a été femme de ménage. Mais c’est sans importance. De toute façon, l’autre ne pouvait rien faire. Elle ne faisait plus rien depuis des mois, à vrai dire. Elle somnolait ou, au mieux, regardait tout le temps le plafond. Elle ne se levait depuis des semaines. Je veux dire, jour et nuit. Elle avait presque quatre-vingt-douze ans. On ne sait pas si elle arrivait encore s’endormir pour de bon, de dormir réellement. On ne sait pas si elle arrivait à se réveiller, non plus. C’était plutôt un légume. Elle chiait et pissait dans ses draps. – Ça, ô, oui. Ça, elle savait le faire. Mieux que tout autre. On le savait. On savait ça. Tout le personnel du foyer savait qu’elle savait faire ça mieux que personne : chier et pisser dans son lit. Ça énerve ! 

Camille tira une nouvelle taffe et tendit le joint à son compagnon.

- On l’a retrouvée morte, reprit elle. On l’avait étranglée. On a trouvé l’autre, avec qui elle partageait la chambre, assise au bord du lit, le lit de la morte, les jambes balançant doucement, un sourire féroce et impitoyable sur sa figure. Elle était comme pétrifiée. Intégralement. Tout entière. Même si elle bougeait ou faisait bouger ses jambes. Ça existe, ça : des vieux, des vieilles pétrifiés – qui bougent encore. J’en ai pris conscience. On se pétrifie à partir du dehors. On garde un peu d’âme, certes, mais un petit peu uniquement, de plus en plus peu, presque rien. Juste pour bouger. Et on disparaît ainsi, en laissant ici, sur terre, la pierre de son corps…

Quelques secondes, le temps de se passer le joint et d’aspirer une nouvelle bouffée de fumée chacun. Ensuite, Camille dit :

- Bref, c’était elle que l’avait étranglée. Court. Simple. Radical. Sans trébucher. – Elle, à soixante-huit ans d’âge, s’est levée de son lit et est allée étrangler l’autre, à quatre-vingt-douze ans d’âge. Parce que l’autre aurait tenu des paroles anti-françaises. C’est ce qu’elle nous a balancé. C’est pour des paroles comme ça, anti-françaises, qu’elle l’a étranglée. Quelles paroles ? Elle ne bougeait plus depuis deux siècles. Mais elle avait énervé l’autre. Celle qui est restée en vie. Elle était en vie, elle. Sans regret, sans aucun regret, sans peur…

Camille se tut. Son compagnon, le crâne rasé et la boucle d’oreille dans le lobe de l’oreille gauche, passa le joint à Camille et commença à préparer un autre. Apres avoir le léché pour coller le papier, il l’alluma à l’aide du briquet qui se trouvait à côté du cendrier déposé sur son ventre. Ensuite, il commença à fixer le bout incandescent de sa cigarette, en le faisant tourner – dans le cendrier déposé sur son ventre…

- Foutou métier, dit-il dans le tard.

Camille ne répondit pas.

En tournant la tête vers elle, André vit que sa compagne le fixe avec des yeux de folle[1].



[1] …Simple impression, simple illusion ? – Si tel était le cas, Camille allait prendre une autre gorgée de Poire Williams, suivie d’une nouvelle taffe. Après quoi, elle allait souffler la fumée vers le plafond… et ainsi de suite…

Partager cet article

Repost0

commentaires