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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 15:28

Avant-propos

Ce qui suit peut être une histoire pressentie ; une histoire passée, cependant ; présente, en cours de rouler, aussi ; – une histoire pensée, peut être…, on en cours de. Elle ne s’est pas encore réalisée. Ou elle est déjà passée. Ou elle se fait ; ou est faite. Elle erre. Sans carnation. Sans squelette, même. Elle peut prendre tout figure imaginable. Et il y a une forte probabilité que ça se fasse rapidement. Peut-être que tout est même en train de « prendre vie ». Faudrait-il rappeler encore le titre, célèbre depuis un moment, d’une pièce de théâtre où l’on parle de six personnages en quête d’un auteur? Ce n’est pas le cas. Il ne s’agit pas, dans l’histoire qui commence maintenant, des personnages sans créateur, sans maître, sans Dieu, ou Dieu sait sans quoi encore. Dans ce qui suit, il y aura question des choses assez claires, limpides, prévisibles. Des choses presque préconçues.

Ce qui suit, peut être encadré, considéré comme une force, comme une énergie significative pour les temps contemporains. Quelque chose encore d’informel mais pourtant de présent. Quelque chose qui, une fois arrivée ici, dans le monde sous-lunaire, risque de manquer de signification. De devenir un simple fait. (Dès qu’on prête à un fait une signification – ou une autre –, le fait proprement dit disparaît, englouti par la signification qu’on lui prête – ou qu’il rayonne). Tel que tant d’autres. Tel que tous le autres. Une réalité inexplicable. Encore une.
                Et voilà.
 

 

 

Courte séquence
(croquis)


            Voyons un peu de plus près ce qui est arrivé à quatre gens normaux. Liane et François, qui essayaient de mettre sur les rails et de faire survivre une Fromagerie au Bois Becqueteau, et Lucrèce et Basile, des jeunes « indépendants en informatique », qui venaient d’acheter une fermette au ledit Bois Becqueteau.

Ils étaient, tous les quatre, des ceux qu’on désigne comme des gens « sans histoire ». À tort. Ils en avaient une. Qui, dans cette vie, n’a pas un passé plus ou moins... « histoirisé » ?! Comme tout autre humain, « comme tous les autres » « qui ne veulent pas d’histoires ! », comme tout autre « humaine de masse », comme tout autre humain non-historique, voire an-historique, aussi – et surtout ! – effacé qu’il soit !

Prenons le cas de François. « Bille sur deux autres billes », il avait – il était ! – une tête massive déposée directement sur des grosses épaules; un thorax extrêmement large et un ventre-fesses énorme, à la mesure des deux autres « billes » déjà évoqués. Toujours avec une barbe de deux jours sur ses joues (un vrai exploit, si l’on y pense un peu), François était Suisse et louchait. Dieu sait s’il avait cherché ou seulement trouvé refuge au Bois Becqueteau, à côté de Liane. Dans la maison de celle-ci... S’il se trouve, il n’était (même) pas un – simple – Suisse, mais un Ulysse moderne. En tout cas, Liane, sa compagne (pas du tout « mythique » – ni Circé, ni Nausicaa, mais une – simple – fille du pays), d’au moins dix ans sa cadette, non pas grosse mais ronde, dotée de zéro élégance, de zéro grâce, mais touchante par l’authenticité et de son innocence, et de son savoir très..., non pas terrestre, mais très terre-à-terre, en était tout aussi contente que fière. Elle avait un homme. Son homme. Le sien. Question de possession (à double sens ; réciproque), n’est pas ? Elle était aux anges. Elle se sentait... normale. À juste titre, d’ailleurs. Elle s’activait toute la journée : dans la Fromagerie, où le maître d’oeuvre était le Suisse ; dans le petit jardin de devant, où elle avait planté énormément de fleurs, directement dans la terre mais aussi dans des pots ; derrière, dans la basse-cour prolongée d’un potager et d’un verger, où elle avait des volailles et des lapins, des légumes, des arbres fruitiers... Elle était prise toute la journée, naturellement. Et elle avait un homme auquel elle pouvait témoigner son affection en l’écoutant, en lui préparant les plats qu’il désirait, en exécutant ses ordres de chef d’entreprise (le jour), de chef de lit (la nuit) et de chef de l’esprit (tout le temps ; notamment lorsqu’il formulait ses considérations extrêmement misanthropes, car il aimait beaucoup le jeune doberman, appelé Schifter, d’après le nom d’une anguille qui avait illuminé, dans son aquarium, les jours de sa tendre enfance, et aucunement le reste de la planète, notamment pas les humains de cette planète !). Elle était comme tous les autres, c’est à dire, comme il faut, et elle en était contente, comme tous les autres, et comme il fallait être en tant que quelqu’un comme il faut.

Quant aux deux autres, comme indiqué tout à l’heure, ils étaient des jeunes informaticiens arrivés au stade d’acquérir une maison de vacances. Une fermette. C’était le rêve de Basile. Aussi Lucrèce, qui, à force de se voir répéter tout le temps qu’une maison de campagne par ici, qu’une maison de campagne par là, l’avait accepté. Elle l’avait assumé. Il s’avérait incontournable, ce rêve. Donc, obligatoirement assumable. Chose faite, par la suite et par conséquent. Ils étaient encore jeunes, très jeunes. Ils n’avaient pas encore l’âge de la sédentarisation effective. Mais « le désir de racines » éprouvé par Basile (un ancien de la DASS – sa mère, qui l’élevait seule, était morte lorsqu’il avait cinq ans, et il avait vécu quatre jours à côté du cadavre, avant de se rendre compte que sa mère ne dormait pas... –, à l’intelligence informatique fortement développée mais hyper-seul sinon) était si fort, qu’une fois quinze mille euros épargnés, ils ont pris un crédit et acheté la fermette.

Le rêve de Lucrèce était un tout autre. Un rêve assez bizarre par rapport à la normalité statistique, par rapport à la normalité supportée et véhiculée par d’autres (par exemple, par Liane, la petite fromagère). Le rêve de Lucrèce s’est relevé au monde à l’occasion d’une nuit alcoolisée et snifée, passée dans une banlieue lointaine, au Nord de Paris, avec une dizaine de copains, dont Basile, dans le jardinet de l’un d’entre eux, un Coréen né en France, qui possédait (c’était un cadeau de ses parents, reçu quelques années auparavant, pour son bac) un ancien volailler transformé en habitation. Là, dans le jardinet de son camarade, Lucrèce s’est retrouvée en haut d’un jeune poirier, en glapissant qu’elle voulait un enfant, qu’elle ne voulait pas un enfant, qu’elle en voulait un, qu’elle n’en voulait pas... Elle se trouvait à mi-chemin entre une ivresse alcoolique et un vol plané de drogué, dans un état de hypersensibilité débridée ; elle attendait l’arrivée d’une maturité porteuse de folles joies ainsi que de tristesses constructives, structurées, les une et les autres, toutes, autour de l’insondable...

Basile, à la racine du poirier, assez « pris par des vagues » lui aussi, lui palpait les mollets et lui chuchotait des mots cochons ; il voulait la sauter ; il voulait qu’ils se mariassent.

Eh ben, tout ce petit monde, Schifter (le doberman) inclus, s’est retrouvé ensemble pour quelques secondes.

On ne connaît qu’assez mal (de toute façon, jamais assez) le mécanisme qui fait que les gens se croisent, s’attroupent, se rassemblent, s’unissent pour former des meutes, des familles, des communautés. On connaît mal ou pas du tout les flux et reflux de sympathie et d’antipathie qui déterminent et gèrent ces opérations. On parle d’intérêt. Mais, l’intérêt, valeur psychique dérivée de la simple possession, ne vaut plus rien aujourd’hui, par rapport à la statistique qui, elle, est capable de vouloir mettre de l’ordre au coeur même du hasard.

...Il faisait très lourd. La lumière avait commencé à baisser, mais la nuit tardait de s’installer. Ce n’était que le début du mois d’août. Le vide bleu du ciel ressemblait aujourd’hui plus que jamais à de l’eau ; comme si le monde n’était qu’un vaste fond d’océan, et les gens – des pauvres créatures pressées, compressées – peut-être même moulées, formées ! – par des énergies non seulement incompréhensibles, mais la plupart du temps, insaisissables.

Basile et Lucrèce arrivèrent devant la Fromagerie. Ils se tenaient par la main. Ils portaient des habits légères : des marcels, des bermudas, des sandales. Ils avaient l’air heureux.

La Fromagerie était déjà fermée. Le doberman, attaché devant la porte béante de la grange, gardait les deux voitures, une petite utilitaire et une autre, de ville, qui remplaçaient les outils agricoles d’antan. À côté de la grange, la maison de Liane avait la fenêtre et la porte de la cuisine ouvertes. Par la fenêtre, on pouvait apercevoir le Suisse, François, gros, énorme, en marcel lui aussi, assis à la table. Il fumait et parlait. Liane, assise sur le seuil de la porte, l’écoutait.

Basile leva la main, en signe de salut. Lucrèce inclina la tête, dans le même but. Liane sourit et leva la main, à son tour. Le chien se mit à aboyer. Liane le rudoya. Le Suisse tourna son regard vers la fenêtre. Il leva la main, en signe de salut, lui aussi. Liane rudoya de nouveau le chien tout en souriant dans la direction de Basile et Lucrèce ; elle gardait un bon contact avec eux (ainsi).

Le doberman jeta un regard presque intelligent vers les humains qui se trouvaient au-delà de la clôture. Il était mince, élégant, souple, simple, féroce, stupide, souvent humble, avec les oreilles hérissées dirigées vers le haut, enchaîné devant la grange.

Et voilà.

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