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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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30 mai 2008 5 30 /05 /mai /2008 12:25

 

2

 

La marionnette

              [en indiquant l’homme] Sa grand-tante, Marie Ciplea, mince et décharnée, construite autour d’un nez colossal et de quelques fume-cigarettes noirs. - Elle s’était mariée très jeune. Dix-sept ans, à peine. Son époux, Ion Ciplea, fut parmi les premiers pilotes professionnels roumains. Mais, six mois après le mariage, il s’écrasa avec son appareil. Et sa jeune veuve, pleine de vie, ne tarda pas à jouir de la pension généreuse octroyée par le Royaume de Roumanie qui s’apprêtait à entrer dans la Grande Guerre...

 

L’homme

              Puis, pendant vingt ans, jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre, jusqu’à l’entrée des Russes en Roumanie, elle vécut à Paris. Le nom de son époux était gravé sur le grand monument des Héros de l’Air de Roumanie, à Bucarest et elle…, elle se promenait sur les Champs Elysées... Elle allait nous dire souvent, très souvent : «  Et j’étais heureuse, heureuse, je te raconte pas! »

 

L’épouvantail

              [au public] Une des ses sœurs la singeait : « A Paris il faut épeler son nom: Ciplea, Cé-i-pé-él-e-a – Pizda ! »  [explicatif] C’est à dire, la touffe, la chatte, le con, quoi! - en roumain. - «  Ciplea, Cé-i-pé-él-e-a - Pizda! » - Voilà ! -  « ...Et heureuse comme pas possible ! » Tiens!

 

La marionnette

              Et les Russes envahirent la Roumanie. Des hommes de pailles…

 

L’épouvantail

              (en se montrant lui-même, avec humour) De pailles ? (la marionnette - geste à l’adresse de l’épouvantail : « De quoi je me mêle ? T’es con ou quoi ? ») Des hommes de paille, donc, furent installés au pouvoir à Bucarest. La pension de Marie fut payée dans la nouvelle monnaie roumaine qui ne valait rien à l’étranger, « dehors ». Madame Cé-i-pé-él-e-a rentra en Roumanie. On l’arrêta à deux reprises… On la suspectait d’espionnage... Mata Hari, pas moins, quoi! [pause; en indiquant l’homme] Elle habitait chez eux. Elle squattait le séjour, leur séjour...

 

L’homme

              [sourire nostalgique] ...Elle y donnait des leçons de français aux mômes du cartier, y dormait, y inhalait des brunes puantes en quantités gargantuesques, en faisant d’interminables et très savantes réussites. Y avait une formidable boue sur les parois internes de ces fume-cigarettes devenus des vrais objets de culte…

 

La marionnette

              [en parlant de l’homme] Elle parlait beaucoup avec eux, avec les enfants. Impeccable - en français. A mourir de rire - en roumain... Elle leur apprenait à jouer à la belote... Elle était une bonne camarade. Ils l’aimaient beaucoup, eux, les enfants.

 

L’homme

              On l’adorait !

 

La marionnette

              [éventuellement isolée par un spot de lumière] ...Ensuite, la crise... [en indiquant l’homme] Il avait treize ou quatorze ans... Les siens traversaient une très mauvaise période. Ils connaissaient des fins de mois vraiment très difficiles. Alors, ils empruntaient de l’argent. Pas à la banque. Ça n’existait pas, le prêt bancaire !

 

L’épouvantail

              Et puis quoi encore ?! Peut-être du bicaméralisme, peut-être de la  liberté d’expression et de circulation ?... [avec mépris]  Pfff!… Pour qui se prend-on ?!

 

L’homme

              [éventuellement isolé par un spot de lumière ; au public, explicatif] Marie a dit à mes parents qu’elle connaissait quelqu’un qui prêtait à usure, mais qu’il ne serait pas prudent de l’aborder directement. Elle pouvait, elle, Marie, s’en charger d’obtenir l’argent... Ils ont accepté, les miens. Puis, ils on commencé à rembourser le crédit qu’on leur avait accordé. Intérêts inclus ! Ensuite, au bout de quelques mois, ils ont eu vent que Marie avait vraiment emprunté la somme en question, mais sans intérêts !... - Alors...

 

La marionnette

              Il  cessa d’adresser la parole à Marie. [pause] Sa révolte se transforma en haine. Une haine impuissante. Qu’il avala. La haine. La sienne. Et il serra les fesses.

 

 L’homme

              Ça ballonne, ça ! Oui. Ça ballonne. Mais ça ne donne rien. Elle continuait à squatter notre séjour. - Moi, je trouvais maintenant qu’elle n’était qu’un... dinosaure!... - Elle y nettoyait ses fume-cigarettes, faisait des réussites, parlait français et jouait à la belote avec les autres. Mais moi, je ne lui ai adressé plus la parole, je ne lui ai parlé plus. Pas un mot au dinosaure. Rien. Nada. J’étais dur. Peut-être féroce. Méchamment implacable...

 

La marionnette

              Bravo !

 

L’épouvantail

              [ironique, à l’adresse de l’homme] Une vraie divinité de la vengeance et de la justice, quoi! Némésis! - Et se passait quand, ça, s’il te plaît? C’était quand que tu fusses si intelligent et si bon?

 

L’homme

              C’était à l’époque où autant Ceausescu que de Gaulles se disaient indépendants. En ‘68. Le ‘68, pour les Français - avec toutes ses barricades et ses grèves nationales des cocos et des transcocos. En ‘68, pour ceux de l’Est - avec leur Printemps de Prague, avec leurs tanks soviétiques et transsoviétiques qui envahissaient la Tchécoslovaque… Avec Cohn Bendit, à Paris, qui tirait la langue aux CRS, avant de prendre sa... retraite... en Allemagne... Remarque! En celle de l’Ouest. Voyons! Evidemment! Pas en celle de l’Est... - Il a eu, je crois, néanmoins, le choix... Et avec Jan Pallah, à Prague, qui faisait son choix, lui aussi, et qui s’immolait par le feu pour protester contre l’invasion soviétique...

 

L’épouvantail

             la marionnette] Tu n’as pas l’impression que c’est lui le dinosaure ? Très dinosaure. Voire transdinosaure ?! Tu te rends compte ? Le ou en ‘68 ! Cohn Bendit. Jan Pallah. Pourquoi pas Le Grand Condé et Giordano Bruno? Il parle de qui, de quoi - là ? Pour qui, parce quoi - là ?

 

L’homme

              Il se peut. La vérité même est vieille… [sourire] Dinosaurienne... Elle et toujours vieille, la vérité. Jamais nouvelle.

 

L’épouvantail

              [condescendent, ironique] Oh là là là là... Et faire du nouveau, c’est du nouveau? - C’est bien, mon poupounet. C’est bien... - Et alors, le dinosaure, je veux dire, Marie, mon philosophe !?

 

L’homme

              Alors, Marie… Ah, oui. Marie… C’est à ce moment que Hélène Sadova vint - mais, que dis-je : descendit, comme une reine ! - à Bucarest. De Paris, c’est clair. Une amie d’enfance de Marie, mariée à un célèbre physicien français... Bref ! Elle « effectua » une visite en Roumanie, avec son époux. Ce fut comme une visite d’Etat. C’était juste après la visite de de Gaulle à Bucarest. Ceausescu essayait d’ensorceler les personnalités de la diaspora. Créer des lobbys à l’extérieur. Accréditer l’idée que les nouveaux maîtres de la Roumanie n’étaient plus staliniens, ni pro-soviétiques, mais plutôt latins, philo-français, voire même, toutes proportion gardées, de leur côté du rideau de fer..., gaulliens. Ils ont été reçus par Ceausescu. Le Français de physicien, et la Roumaine de son épouse...  Et les conseillers de Ceausescu reçurent de la main de leurs hôtes une liste avec quelques noms, parmi lesquels celui de Marie... Marie, donc, s’est vu répartie un studio « confort III »... Un pot de nuit muni d’une poignée intérieure… Avec eau courante, gaz et chauffage, situé dans un quartier suffisamment lointain... Je ne l’ai plus revue. Elle a disparu de ma vie.

 

L’épouvantail

              [bras d’honneur] Disparue! [bras d’honneur] Ta vie!

 

L’homme

              L’attaque cérébrale qui la terrassa, quelques années plus tard, ne fut pas assez puissante pour l’achever. Admise à l’hôpital, elle n’était plus que du coma profond, une bien piètre physiologie. Avec des tubes respiratoires dans son nez immense... - C’est une des femmes de ménage de l’hôpital, qui lavait les carrelages et les carreaux des couloirs, qui, en voyant le désarroi des miens - ils ne trouvaient pas le courage de demander qu’on débranche Marie -, alla voir les infirmières du service de réanimation pour leur dire:

 

L’épouvantail

              [en jouant le rôle de la femme de ménage] «  Laissez-la mourir, les filles! »

 

Le porteur de pancartes

              [traverse la scène, muni d’un pancarte sur laquelle le public peut lire : PIZDA]

 

                                                                    [Noir]

 

 

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