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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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3 juin 2008 2 03 /06 /juin /2008 12:43

 

Avant propos

Il y a des moments où la fatigue s’installe d’une manière durable. Il y a des endroits où la fatigue devient obsessionnelle. Hier c’était le cas de l’ennui. Aujourd’hui, c’est la fatigue qui est à la mode.

Cristallisée sur les branches trempées dans la saumure de l’ennui, la fatigue peut être encore plus fatigante qu’elle ne le soit elle-même ----------- par sa durée. Une nouvelle fatigue – cristal d’ennui – fait son apparition dès lors que l’espérance de vie dépasse un certain seuil. Processus théoriquement « basique », infrahumain, la fatigue connaît depuis quelque temps des développements inattendus, souvent fantasmagoriques. Aujourd’hui, elle se voit – comme jadis l’ennui – acceptée par la culture. ----------- Donc, apprivoisée et transmise ----------- épidémique ----------- à l’échelle de l’humanité.

Disons, d’une manière peu articulée, qu’on n’est pas loin de la folie. Puis, d’une manière plus radicale, disons que, hier, on pouvait être rendu fou par l’ennui et qu’aujourd’hui, c’est la fatigue qui rend à l’homme ce service déresponsabilisant. 

« Culturalisée », évoluant pour l’instant en marge de la folie, la fatigue devient, lentement et tout naturellement, folle. ----------- Elle s’infiltre sans cesse dans ses propres remparts ----------- pour les transgresser ----------- pour leur échapper ; elle quitte en catimini ses propres fortifications pour suinter dans le monde ----------- extérieur ----------- libre ----------- sauvage ----------- pour s’y insinuer, pour l’empoisonner en douce, pour l’affaiblir, pour l’affoler, pour l’accorder avec elle-même, pour se l’approprier, pour l’amener dans « la norme », pour le numériser, pour le transgeniser, pour le fatiguer.

Il y a des moments où la vie agit de cette manière. ----------- O.K. ? !

----------- Il y en a ! -----------

 

 

O.K. ?

 

Dieu est puissant dans les faibles.

Les mots foudroyèrent l’esprit du médecin. Rien que ça ! Dans les faibles. C’était le Dieu des faibles, ou quoi ?

Les zigzagues secouèrent de nouveau Marcel, son être, sont étant.

Le corps allongé sur le flanc, couvert d’une longue feuille de papier stérile, bleuâtre, sur la table de consultation – sorte de comptoir à roulettes –, râla.

Corinne, l’assistante, tourna son regard, vert, lumineux, trahissant la paix ou, plutôt, une sorte de stupidité tranquille, vers Marcel.

Corinne, qui a trouvé sa pine.

Marcel se ressaisit. C’était non pas la Corinne qui avait trouvé sa pine, mais le précadavre allongé sur la table. On l’avait amené aux Urgences le matin, à neuf heures ; après une partie de la nuit passée à l’infirmerie de la prison. – Le rectum retourné, comme un doigt de gant.

Viol ? – Viol !

L’âge de l’homme, mûr, laissait supposer qu’il s’agissait plutôt d’une punition, d’un viol punitif. Mais qui connaît vraiment l’alchimie psychique, ou rectale, ou psycho-rectale du tôlard ? Qui s’y intéresse ? Qui prend en compte le Dieu puissant qui y loge ?

Le précadavre râla de nouveau. Très fort. Un rugissement, presque. Suivi de deux soupirs. Ensuite, rien.

Rien.

Le docteur et l’infirmière se précipitèrent vers la table. Ils avaient l’air de savoir ce qu’ils faisaient, quels gestes devaient-ils accomplir – ou pas.

Le corps de l’homme allongé sur la table reprit sa respiration.

Le médecin et l’assistante arrêtèrent de s’affairer autour du précadavre.

- Y a-t-il...?

Les yeux verts de Corinne brillaient fort. Il y avait de l’argent dans leur vert. De la paix, de la stupidité, de la paix stupide. De la folie.

Marcel comprit la question non formulée de son assistante.

- Si les bouchers se sont cassés, eux aussi!... fronça-t-il son nez, en signe de négation.

Corinne lui jeta un regard tout aussi vert, argenté, lumineux que tout à l’heure. On y trouvait, comme tout à l’heure, de la démence linaire, tranquille, de la paix, de la stupidité, de la paix stupide, folle. C’était un mélage-fusion de lumière, de paix, de stupidité, de disjonction...

Elle dit, avec une voix cassée traversée et rancunière :

- Si je vous demandais de me sauter maintenant, vous allez avoir sans doute, l’air du dernier oligophrène. Vous êtes à l’aise, vous. Vous ne dites pas « chirurgien ». Vous dites « boucher » ! Mais vous, vous-mêmes, qu’est-ce que vous faites, qu’est-ce que vous êtes vous-mêmes ? Pas grande chose, évidemment. Quelqu’un est enculé jusqu’à la moelle. Savez-vous ce que c’est que d’être enculé ? – Savez vous où se trouve-t-elle la moelle ? – Avec vos couilles plus ou moins valables ! – Vous filez maintenant le bébé au boucher. Vous dites : c’est lui, pas moi. C’est lui qui n’a pas sauvé ça.

Corinne fit une pause, en serrant ses pensées. 

- Et lui, le boucher, il se tire, reprit elle. Il dit qu’il n’y a rien à faire et il demande qu’il soit sucé. Il ne baise pas, vot’ boucher. Il éjacule dans la bouche. Pas ailleurs. Même pas dans le rectum, pour le retourner... Un animal ! Pas plus !

Corinne s’arrêta tout aussi brusquement qu’elle avait commencé.

- Qui? demanda Marcel en regardant avec insistance – sorte de brillance, de folie – la bouche de la jeune femme.

Il ne fallait pas l’opérer. Il ne faut pas opérer les gens qui ont peur. Or lui, il avait peur, lui. La peur n’a pas seulement « ses » raisons, elle a raison, « tout court ». Et ce n’est pas la raisonl’autre, « l’étendue », « la large », « la raisonnable »qui la vaincra.

...C’était pour ça qu’on ne l’avait pas opéré ? On – c’est-à-dire, le chirurgien, le boucher. – Il avait trop peur ?! – Ou c’était eux, les bouchers qui tremblait devant – ça ?!

L’éclair de la précompréhension traversa de nouveau l’être de Marcel. Il eut l’impression que le regard de Corinne n’était ni tellement lumineux, ni tellement paisible que l’on eût pu croire. – Ni aussi stupide, implicitement. Evidemment.

Quant à la démence !...

Ensuite, suivant les éclairs de la précompréhension consommés, quelques prémots arrivèrent à leur tour, en éclair. Ils secouèrent Marcel, ils le foudroyèrent. Un massacre ! Les prémots s’immergèrent, s’engouffrèrent dans l’esprit de Marcel. À côté de – Dieu est puissant dans les faibles... Ce n’est pas la raisonl’autre, « l’étendue », « la large », « la raisonnable »...

Le précadavre, sur sa table – sorte de comptoir à roulettes –, allongé sur le flanc, couvert d’une feuille de papier stérile, allait passer au stade supérieur, au stade de cadavre.

Peu de temps après.

Quelques secondes à peine.

O.K. ?!

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