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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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9 juin 2008 1 09 /06 /juin /2008 12:27

Avant propos

À l’heure de l’Internet, à l’heure de l’argent virtuel, plus « fort », plus « rapide », plus « facile » encore que tout l’argent qui le précède, l’or reste « une valeur sûre ». Il est, comme toujours, un matériau peu utilisé ; à peine un métal. ---------- L’humanité a fourré, a entassé tellement de virtualités dans l’or, que la partie matérielle (métallique) est devenue négligeable. Elle s’est perdue dans le passé ---------- pré-industriel. ---------- On comprend de moins en moins l’or à l’ancienne. ---------- Le siècle des machines, ensuite celui post-industriel et post-esthétique ont donné tellement de trivialité et tellement de qualités honteuses à l’or, qu’on s’est résigné de ramasser sa partie métallique dans des lingots, de la « certifier » avec des mesures de pesanteur et de la cacher dans des coffres forts. ---------- À qui montrer, d’ailleurs, ces piles de lingots uniformes, ces soldats de la valeur, qui ne combattent plus rien, indifférents aux rivalités des humains se disputant quelque chose d’incompréhensible, spécifique, quelque chose de spécifiquement humain et, par conséquence, quelque chose d’humainement universel, de forcé, voire de faux ? ---------- L’ombre fugitive de la valeur aurifère s’avère puissante et imprévisible ; une force de la nature « sauvage », « libre ». L’or, lâché dans le monde humain, n’a jamais été dompté par l’humain. Il se montre ou il ne se montre pas aux humains, selon des caprices dont on ne sait pas s’ils lui sont propres ou s’ils appartiennent à d’autres éléments de la réalité pas autant globale que globulaire (la réalité construite par ou sur ou dans le globe terrestre). ---------- De ce point de vue, il n’y a pas grande différence entre l’or et Dieu. ---------- Pourtant, parler de différences en ce cas pourrait être… assez… stupide.

*

L’avant propos ci-présent aurait pu perler aussi quelques mots sur un autre sujet, sur le thème du narrateur : pourquoi et comment se voit-on narrateur d’un certain thème et pas d’un autre ? ---------- Mais ce serait un peu, comment dire ---------- fallacieux ou presque ---------- un peu indiscret ---------- un peu indécent, peut être ? ---------- un peu fastidieux ---------- n’est-ce pas ?

 

        

Or triste

 

Le narrateur de ce qui suit se sent seul. C’est pour cela qu’il écrit ceci.

L’idée à transmettre, l’idée principale : l’histoire du narrateur commence et finit par de l’or[1].

Il surgit, ce narrateur-ci, d’un certain Orient Européen. Un Orient Européen personnel. (Peut-être un auto-Orient ? Une auto-Europe ?)

*

...Naguère, au début du dix-neuvième, les Balkans ressentaient, comme toute l’Europe, la force cataclysmique napoléonienne. L’humanité muait. Les grecs se révoltaient. Les valaques aussi. Les russes et les turcs, en prise de tête dans la région de la Mer Noire, s’y mêlaient et s’y dégageaient... Bref, on vivait des temps plus troubles que de coutume, propices pour la naissance d’un nouveau monde.

...Cinq jeunes, cinq frères, trois avec leurs épouses et quelques enfants en bas d’âge, une jeune fille de quinze ans et le benjamin, de treize, arrivèrent à Déva, petite localité, aux pieds des Carpates occidentaux. Ils ne parlaient que très difficilement la langue du pays. Leur accent ne ressemblait à rien. Ni au russe, ni au turc, ni au grecque, ni au juif, ni à quoi que ce soit. Ils étaient sombres. Ils s’exprimaient très peu. Le strict nécessaire; out même pas ! Ils ne déclinaient ni leur nom, ni leur origine. Ils venaient de Levant. On décréta qu’ils venaient de Moldavie. On leur donna le nom de Moldovan.

Ils achetèrent une mine éreintée d’or. Ils n’étaient pas pauvres. Ils furent acceptés.

Chaque soir, les hommes rentraient, sales et fatigués, de leur travail infructueux en mine. La mine avait été tarie, de toute évidence. Le temps qu’ils se lavassent, les femmes mettaient la table. Pour quinze. De la mamaliga[2] (une grosse demi-boule dorée, fumante, couverte d’une serviette propre, au milieu de la table), de la tchorba ou de la bouille de légumes ou du lait (frais ou caillé), de la feta de vache et des tomates, de la panne fumée de porc et de l’oignon...

Les enfants gardèrent dans leur mémoire surtout l’image de la mamaliga, énorme, qui avait moulé l’intérieur du chaudron. Lorsqu’une des femmes, après le court remerciement adressé à Dieu par un des travailleurs, enlevait la serviette qui protégeait la boule luisante, dorée, fumante, les narines des commensaux se remplissaient de l’arôme prometteur, appétissant. La boule était coupée ensuite avec un fil de coton. La seule cuillère en bois commençait à circuler. Chacun, après avoir mordu dans sa tranche de mamaliga, mouillait à son tour la cuillère dans la bouille ou dans le lait... Le goût de la mamaliga, notamment de cette mamaliga-ci, traversait ainsi l’histoire familiale.

Un soir, lorsque la serviette fut enlevée, la boule de mamaliga avait laissé la place à une grosse et lourde pépite d’or.

*

  …Les frères Moldovan prolifèrent. Leur arbre généalogique poussa et donna de nombreuses branches. Nombre de ses branches furent happées par l’oubli...

  …Le narrateur passe ici directement à l’année 1848, pour y trouver certains des descendants des Moldovans pris dans la tourmente européenne du moment. Le monde continuait sa métamorphose.

On focalise, pour une très petite seconde, l’attention du public sur les jeunes qui, après avoir suivi des études universitaires à Paris ou à Vienne, après être entrés dans la Franc-maçonnerie, une fois rentrés en Valachie et Moldavie et, respectivement, en Transylvanie semèrent le trouble dans les sociétés féodale qui y mouraient...

Il n’a pas tout à fait tort, le narrateur. La chose qui bougeait dans la zone était la jeunesse instruite à l’Occident, qui rentrait au pays. Le reste n’était que du mou. Comme la mamaliga. – « La mamaliga n’explose jamais ! » s’esclaffe-t-on encore là-bas. À juste titre, dit-on aujourd’hui encore, à deux cents ans distance. Les événements des Balkans – à condition qu’ils ne se déroulent pas chez les Serbes (quand ils déclanchent des guerres mondiales – ou presque) – sont des coups d’épée dans l’eau. En dépit de son aspect chaotique, l’histoire générale de la zone est endiguée. Même la terrible chute de Ceausescu, à la fin du vingtième, n’a pas été shakespearienne mais simplement mamaligaire.

Le narrateur dirige, par conséquent, notre attention vers le mouvement, vers les gens qui bougent. Les autres, l’herbe sourde et muette, qui menace tout avec sa profonde et rassurante impersonnalité implacable, ne l’intéresse pas.

Certains des Moldovans de la première catégorie, les révolutionnaires, durent s’exiler car trop rebelles…

*

...La barque – reprendra le fil de l’histoire le narrateur – arriva dans les eaux tranquilles de la rive. Radu chuchota quelques mots en macédonien, sera la main des deux hommes qui l’avaient accompagné et sauta sur la terre ferme.

Derrière lui, le Danube scintillait amplement mais avec douceur sous la lumière pâle du matin naissant. Radu était muni d’un petit balluchon assez lourd apparemment, d’une valise en cuir et de deux révolvers chargés.

Le jeune homme grand, souple, brun, dont la moustache commençait à poindre, était un Moldovan, fils d’un des Moldovans de Déva, exilé en Italie et d’une Macédonienne issue d’une famille avec d’importantes ramifications en Italie, en Serbie et en terre valaque. Les parents, le Moldovan et la Macédonienne, étaient morts, tués dans une embuscade tendue par des brigands...

…C’était du moins ce que Radu allait raconter autant à sa famille carpatine, qu’aux autorités du pays – en guise d’explication pour sa rentrée dans ce pays paternel et inconnu.

Après quelques jours de route, il arriva à Focsani, à l’ancienne frontière entre la Valachie et la Moldavie.

Il s’y rendit chez une cousine de son père...

Le courant ne passa pas entre le jeune homme sans papiers et sans domicile fixe, et le mari de la tante-cousine, un charcutier sans histoire qui ne voulait pas en avoir une. Par contre, Radu et la jeune servante du charcutier, la fille d’un Tzigane, un forgeron fraîchement affranchi (comme tous les Tziganes du pays, à l’époque), sympathisèrent toute de suite. (On dit que la Tzigane avait des seins tellement pointus et fermes, qu’on pouvait y accrocher son chapeau.) La jeune femme, dit la légende, enleva et rendu son tablier et suivit Radu, deux pas en arrière, sage et comme il se devait, jusqu’à l’auberge de la ville.

Radu acheta une masure et un terrain en bord de la ville. Manda devint son épouse légitime. La jeune Tzigane fut son esclave d’amour. Elle convainquit Radu de se débarrasser des révolvers.

À l’automne, Radu sortit avec la charrue pour labourer. Il rentra avec un pot d’argile. Il le vida sur la table. De l’or, des petites monnaies luisantes, par centaines... – sur la table…

Radu cacha le trésor. – Où ? – Personne ne le savait. Mais tout le monde savait que le trésor existait.

Le jeune homme demanda des crédits. – Personne ne pensa le refuser[3].

Il ouvrit une presse d’huile.

*

Radu mourut jeune. Manda, la Tzigane, prit les rênes de l’entreprise. Elle ne se remaria pas et installa un matriarcat supportable dans la maison qui comptait déjà six enfants.

Deux ans écoulés, la presse d’huile devint une entreprise d’intérêt régional.

Manda acheta des terres qu’elle afferma tout de suite. Pareil, quelques petits ateliers. Elle acheta des parts dans certaines manufactures de la région. Bref, en suivant son instinct, elle créa une sorte de holding avant la lettre.

Sociable, elle sut dépasser les réticences raciales de l’époque. Elle paya deux administrateurs, histoire de se protéger des contacts trop directs avec les autres. Elle se fit d’amis dans les couches moyennes de la société de Focsani. – De toute évidence, elle n’était pas purement Tzigane, jasait-on avec aigreur et embarras. Elle devait avoir du sang blanc ou étranger dans ses veines. Roumain, ou, qui sait... Mais, à coup sûr, elle n’était pas une Tzigane pure ! Ça, non ! Regardons seulement ce qu’elle faisait. C’était pas tzigane, tout ça ! Et pourquoi, s’il vous plaît, ne dilapidait-elle pas son argent dans des bouveries sans fin ? Pourquoi ne s’était-elle remariée ? Hein ? Pourquoi envoyait-elle ses enfants à l’école ? – Même les filles ! – Pourquoi tenait-elle des registres comptables corrects, toujours mis à jour ? Pourquoi manifestait-elle le désir d’aider « volontairement » les autres ? Pourquoi voulait-elle avoir des racines ? Des bonnes ! Pourquoi ?... Pourquoi ?...

Quand les glass sonnèrent pour elle, la Tzigane fit venir ses enfants et les reçut un par un.

Tout le monde attendait que le mystère prenne fin et que le trésor de Radu voit de nouveau la lumière. Mais, rien n’y fut. Le monde resta sur sa faim. Les descendants de Radu et de Manda se contentèrent de la fortune assez importante léguée par leur mère.

*

L’or du trésor, l’or matériel, celui du pot, paraissait définitivement disparu ; en tout cas, sortit de la réalité ; peut-être perdu.

Pourtant, il refit surface cinquante ans après la mort de Manda.

C’était la ‘48-ème année du vingtième. Les Soviétiques s’étaient bien installés en Roumanie. Le roi du pays venait d’abdiquer et de gagner la Suisse. Les communistes autochtones s’emparèrent du pouvoir à Bucarest. On promulgua les premières lois de la nouvelle époque. On nationalisa à tour de bras. On interdit la possession de devises, ou de pièces d’or…

*

...Lilica était une jeune fille blonde, presque albinos. Si sa peau était délicate, transparente, si ses joues étaient légèrement colorées en rose très pâle, ses traits, par contre, indiquaient que la jeune femme était une descendante directe de Manda, la Tzigane.

Lilica dénombrait dix-sept ans lorsque sa vie tourna radicalement. Plusieurs de ses camarades de classe et de ses copains furent arrêtés. Parmi eux, Iulian, « le soupirant » de Lilica. Trois jours après, le jeune homme était mort. – Pas assez résistant. – Tout sourire disparut de la figure de la jeune blonde-rose, frêle. Elle maigrit. Elle fut sur le point de partir, de se fondre, de disparaître, de mourir. Elle s’assombrit, « se cendra », « se lugubrisa ». –  ...Elle se déclara, en chuchotant, misanthrope... – Elle devint misandre[4]. – Elle commença à sortir avec « une souche », de cinq ans son aînée, une brave femme issue d’une famille modeste ; stupide, pas belle, pas méchante, inutile. – Dans la version du narrateur, celle-ci dénonça Lilica comme détenteur de monnaies d’or… La Sécuritate[5] trouva, dans les parois du puits, à cinq mètres sous terre, le pot mythique, rempli des pièces d’or.

Le narrateur soutient que le père de Lilica mourut en prison avant le procès (comme Iulian, l’ex petit ami de Lilica), que la mère résista, et que Lilica, quant à elle, trouvée irresponsable, se pendit. – Et qu’elle était enceinte.

*

…C’est que le narrateur qui, se sentant seul, très seul, narre ceci en regardant et en écoutant les petites clapotis de l’Aurance, un des petits affluents de la Vienne, tout près de Limoges. – Les Romains, naguère, il y a deux mille ans, y avaient trouvé de l’or...

C’est qu’il doit être très seul, le narrateur, bien sûr, pour raconter de telles histoires.

Ou, pour être plus exacts, la narratrice : une certaine Mandica.



[1]              Pour notre narrateur, l’or (tout court) existe (tout court). L’or marque l’histoire personnelle du narrateur, dans le cadre d’une histoire générale encore plus malmenée par l’or que la sienne. Même aujourd’hui encore, l’or donne de l’éclat au dollar, au yen, à la cybér-monnaie, à la non-monnaie… ! Pour tout dire, le narrateur avance l’idée que l’or donne comme toujours de l’éclat à tout. – Même au rien.

[2]              La polenta.

[3]              ...On savait que le trésor existait. – Même si, MÊME SI – on ne put pas vérifier les rumeurs qui circulaient au sujet de ce trésor, le trésor trouvé par Radu.

…En l’occurrence, il y avait des ceux qui disaient que, en réalité, le jeune homme serait venu d’Italie avec le trésor dans le petit balluchon qui pesait assez lourdement ; qu’il s’agissait de l’argent de la Macédonienne, sa mère épousée par le révolutionnaire valaque exilé. Certains autres soutenaient que, en Italie, Radu aurait fait lui-même partie d’une bande des brigands, qu’il ait peut-être tué lui même ses parents (d’où la légende !...), et qu’il se soit retiré des affaires, ou qu’il avait fui le pays... Et pourquoi pas ?... Il y avait aussi de ceux qui suggéraient que Radu n’eusse rien trouvé dans ses terres, mais que ce aient été les Tziganes de son épouse qui eussent investi l’argent – pour que Manda soit acceptée, reçue dans ce monde vidé des Tziganes esclaves. Une autre catégorie rependit l’idée que, en guise de récompense pour avoir eu l’idée et le courage d’épouser Manda, l’argent aurait été versé par le charcutier sans histoire ; car le vrai père de Manda n’aurait pas été le forgeron, mais le charcutier lui même.

…Néanmoins, la plupart de gens étaient d’accord qu’il s’agissait d’un trésor trouvé. – Et on ne refuse pas un crédit à quelqu’un dont on sait qu’il cache un trésor…

 

[4]              Par souci d’auto-protéction, fabule le narrateur.

[5]              Police secrète roumaine, avant la chute des époux Ceausescu. (n.e.)

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