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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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13 juin 2008 5 13 /06 /juin /2008 13:53

 

4

 

 La marionnette

              [au public] Ce qui suit se passe au Conservatoire n° 1 de Bucarest. [en indiquant l’homme] Il a quoi : huit, neuf, allons, dix ans. Il est pre-sexué.

 

L’épouvantail

              [avec sarcasme] Chacun est pre-sexué à son tour. Aussi, post-sexué.

 

L’homme

              Arrêtez !

 

L’epouvantail

              [avec ironie, à la marionnette] Arrête !

 

La marionnette

              [geste au public : « ils sont toqués ceux deux-là ! »]

 

L’epouvantail

              [après une courte pause, à l’homme] Elle était bien roulée, la salopine, plaît-il ? Si. Si. La Lolita, la petite Tzigane de la banlieue bucarestoise. Très bien roulé. Même si elle n’avait même pas dix ans… Tu la pressais contre le mur arrière de l’école, de toutes tes forces, en la protégeant, néanmoins.

 

L’homme

              [nostalgique, avec une douceur auto-valorisante] On entendait les sons des pianos, des violons, des fluttes et d’autres clarinettes et hautbois. Même par les fenêtres fermées.

 

L’epouvantail

              Oui, c’est ça ! Des sons, de la musique ! Pourquoi pas de l’amour, tant qu’on y est ? Ou du divine ! [pause] Foutaise ! Rien que de la foutaise ! Rien que ta petite bite en érection… Hi hi hi. Petite érection, mais dure. Hi hi hi. [avec une certaine pitié nostalgique] Ses petits seins étaient durs et douloureux. Elle gémit deux ou trois fois. Mais elle t’embrassait. Et vous vous colliez les bouches une à l’autre. Des connards. Pas plus que ça. Des cons. Mais si jeunes ! Des enfants encore ?… Frêles et terribles.  Vous cherchiez la baise. Vous vouliez baiser !... Dès lors, toi et ton enfance faisiez deux. Toi, avec ta main sous sa petite jupette d’uniforme... Elle, avec sa main sur ta braguette… Ce fut quelque chose, hein, ton premier jet ! [avec envie] Ça donne quoi ? [méchant, haineux] ...Vous vous êtes séparés, chacun regardant sa propre main, réceptacle du plaisir de l’autre... - ...Vous avez fini par vous craindre l’un l’autre.

 

                                                               [Long silence]

 

La marionnette

              ...Son collègue, Glück Adrian, ensuite. Plus petit que lui, plus trapu, voire tassé, fort, avec sa peau très blanche, pleine de taches de rousseur, avec ses cheveux roux, son nez « courbu » et ses oreilles pendantes... Côté caractère, un endiablé. En tout cas, il s’imposait. Il s’imposait à tout prix.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

                                                                La marionnette

              [en indiquant L’homme] C’est ça. Il cirait ça. À la maison. Lorsque les siens, avec un sourire dans lequel on décelait une ondée de mépris mélangé à de la peur et de la haine, lui disaient que son ami Glück Adrian était juif.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

La marionnette

              Il crie. Il est nerveux. Il croit comprendre que ce n’est pas forcement une bonne chose que d’être juif.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

La marionnette

              Autour de lui, on sourit. Son père, sa mère, sa grand-tante...  On sourit. On rit même. - ...Comme si ce qui venait de se passer avait été un comble de la limpidité, de la joie, de la gaieté...

 

L’homme

Et alors, que venait-il d’arriver, de se passer ? Il arrivait, il se passait que j’avais soutenu, irrité et opiniâtre, que Glück Adrian, mon camarade, n’était pas juif ! Est-ce bien clair ?! Il n’est pas juif ! Son nom, ça, c’est allemand ! Ca veut dire chance, ça, Glück ! À savoir ! Et voilà ! Sinon, eh bien, sinon - il est roumain ! Et basta ! Oui, et quoi ? Et quoi s’il est plein de taches de rousseur et s’il est roux ? Oui, il a les oreilles pendantes ! Oui, il a le nez crochu ! Et quoi ? Quoi, s’il est lippu ? Quoi, s’il habite en plein quartier juif ? Lui, personnellement, il n’est pas juif ! Et ils allaient voir ça ! Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir ! [il sort et il revient tout de suite, un balai à la main, qu’il agite comme un bâton de tambour-major, une casquette de travers sur la tête ;  il défile en pas d’oie] Staline, Lénine ! Staline, Lénine !

 

                                                              La marionnette

              Dans les yeux de ceux présents, sa mère et son père, sa grand-tante, éclata la frayeur.

 

 

L’homme

              [continue son défilé en pas d’oie] Staline, Lénine ! Staline, Lénine !

 

                                                                  L’épouvantail

              [en imitant l’homme] Staline, Lénine ! Staline, Lénine ! [avec une voix de plus en plus faible] Staline! Staline! Staline ! Staline !...

 

[Long silence ; intervention éventuelle du porteur de pancartes]

 

 L’épouvantail

              Après un sexe-cou ensanglanté de volaille... Oui, de volaille! Même pas d’un noble rapace. Ou d’un mystérieux migrateur... Non. Une pauv’ volaille, seulement. Et après elle, après son cou-sexe ensanglanté, après un grand nez d’une grand-tante, après la petite culotte d’une petite Tzigane et après un petit Juif pas juif - des Coréens. Ben, oui! Des coréens, maintenant. On n’y échappera pas. Et lorsqu’on ne peut pas éviter une chose [rire], on l’assume…, pour mieux l’étouffer… ainsi…, avec amour. Les trois petits Coréens, donc. Des Nord-Coréens, bien sûr. Am De Yong, Kim Kim Woo, et…

 

L’homme

              J’ai oublié le troisième. Mais il y en avait un. Un troisième, je veux dire.

 

La marionnette

              [au public, avec le ton d’un conférencier] Kim Il Sung, le guerrier Nord-Coréen pro-sino-soviétique, voulait que ses sujets soient branchés à la culture acceptée par les cocos…, culture… coco-acceptable… Ils avaient, peut-être, huit ans, ses trois nouveaux camarades. - Ils se trouvaient à vingt mille kilomètres de leur maison, de leurs parents. Ils disaient ne plus avoir ni maison, ni parents... Ils se sentaient - à juste titre, d’ailleurs - encerclés, assiégés par de non-bridés qui communiquaient entre eux d’une manière assez bizarre. Ils étaient soumis à un double contrôle. Un triple, même. Celui des instits et des profs de l’établissement scolaire. Celui du personnel de l’ambassade. Et, enfin, le Grand. Le Grand Contrôle. Le plus fréquent, d’ailleurs, dans ce monde sous-lunaire... Que nous peuplons - pour y vivre... Le contrôle réciproque. Ça, au moins, tout le monde le comprend ! Hein ! Le contrôle et la réciprocité. Tout le monde peut être... réciproquement..., compréhensivement..., contrôlable - mais contrôlant aussi... [pause ; ensuite, en parlant de l’homme] Il était l’heureux possesseur d’une mallette en carton bleu, dans laquelle on trouvait un filet, deux palettes et deux balles de ping-pong… Un ou deux jours avant les vacances d’hiver, les trois Coréens vinrent le voir. Comme quoi ils allaient rester tout seuls dans leur dortoir de l’internat, lors de ces vacances. Comme quoi, ils n’auraient rien à faire, pendant deux semaines. Comme quoi-quoi, bref, ne pourrait-il pas leur louer sa mallette, son jeu de ping-pong, quoi ? - Ils avaient de l’argent. Ils te le montrèrent... [pause] ...Le lendemain, la mallette à la main, il les rencontre et il la leur donne. L’un d’entre eux sort l’argent de sa poche. Mais il refuse d’un geste retenu et grandiose.

 

L’homme

              ...Dans les regards des trois Coréens: une sorte de déroute, d’abord ! Oui. Voilà. Pourquoi refusais-je l’argent ? Qu’est-ce que j’allais, qu’est-ce que je pouvais demander d’autre ? Une sorte de mépris, ensuite. Je n’étais rien de plus qu’un pauv’ pigeon qui ne méritait que ça, d’être déplumé. Je n’ai pas revu, d’ailleurs, ma mallette et mon jeu. - Puis, une sorte de peur. Et si je cachais, toujours, quelque chose, si le Blanc que j’étais, était différent d’eux, les bridés abrités temporairement ici, c’est à dire, là, en Roumanie, en Europe, à vingt mille kilomètres de leur maison qui n’existait plus, comme ils n’existaient plus leurs parents… non plus ?!... [pause] Et, enfin, une espèce de haine. Une haine très-très forte. Coupante. Ardente, Glaçante, à la fois. Comme la lumière du vide. Inoubliable !...

 

L’epouvantail

              Tout ça, pour dire que la découverte des autres indique ses propres limites. Je suis dorénavant, en tant qu’âme de celui-ci [il indique l’homme], non seulement moi et les miens, enfin, lui et les siens, mais aussi juif, tzigane et… [le porteur de pancartes entre et lui offre une novelle pancarte, pour qu’il la montre au public : COREEN] Hi hi hi.

 

[Noir]

 

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