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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 12:12

 

Avant propos

On dira que, lorsque l’enfant posera sa question, il sera assez mûr pour comprendre la réponse en question (sic), qui, elle, sera souvent cachée dans ou par la question en question (re-sic !).

 

 

Cela ne sera pas le cas de l’adulte, ni celui de l’homme en général, ni celui de l’humanité. Nombre de questions formulées par ceux-ci ne trouveront pas de réponses satisfaisantes (même si elles arriveront à générer leurs réponses).

 

 

On dira que, de question en réponse et de réponse en question, les choses finiront souvent là où, enfant ou adulte, homme en général ou humanité, on se montrera capable de formuler de telles questions qu’aucune réponse ne pourra plus leur être apportée. Ou là où les questions susciteront de réponses ahurissantes, preuve que les questions et leurs réponses pourront ne pas faire partie de ce monde ; ou, ce qui ne sera pas mal non plus, que ce monde sera de nature ahurissante.

On dira tout cela !

Par la suite, pour les éventuelles questions, on sera là pour y répondre ; ou pas.

 

 

 

Mars futur  

(Avant que la planète rouge ne soit colonisée)

 

Le message passe avec difficulté. Le gouffre qui sépare la jeune fille de son père ne porte pas de nom encore. La collision entre le génie nerveux, chaotique, nébuleux de Rolande et le calme-plat « néantique » de Michel donne naissance à une étincelle sans consistance, foudroyante et fantomatique, d’autant plus froide que pâle. C’est la réverbération du monde habituellement insaisissable, même si voisin : le possible et l’impossible y achèvent leur drôle d’union, sans secousses, sans explosions, sans implosions, sans effets – sans causes. (En même temps, c’est comme si on essayait d’attraper un duvet pris dans des tourbillons d’air.)

Rolande a treize ans et les seins à peine bourgeonnés, à peine soupçonnés. Sur sa figure, qui a cessé d’être délicate, tout en restant frêle, glissent avec célérité des expressions parlantes, rapides et pures. Rolande est intérieurement à l’affût de ses propres composantes et forme de liberté, dont la séduction réside dans une certaine aspiration-absorption réciproque de la jeune fille finissante et de la jeune femme naissante.

Rolande est précoce. Très précoce. On dirait – en écoutant son ennuyeux de père – même plus : monstrueusement précoce, voire monstrueuse tout court.

L’état de génialité dans lequel se trouve Rolande actuellement, lui permet d’avancer des idéo-structures. Deux, notamment, qui se manifestent alternativement.

La première de ces idéo-structures a affaire à l’agriculture. Rolande soutient que travailler la terre ne serait possible qu’avec la complicité, voire la demande de la terre-même. Les mouvements des plantes, des animaux et des minéraux de la terre (des mouvements si fortement, si organiquement terrestres, qu’on peut considérer que tout se passe à l’intérieur, dans la terre), laissent entendre, prouvent même, que ladite terre soit agencée de cette façon précise. Et comment serait-il autrement ?... Ensuite, pour travailler la terre d’une manière efficiente et efficace, c’est à dire, non-définitive, il faut un savoir si complexe, « couvrant » les spécificités des terroirs, que l’on ne peut pas imaginer comme acquis par des « découvertes », mais seulement par l’apprentissage du prométéisme, suivi par le développement et l’élargissement de celui-ci.

Mais qui pouvait bien être l’apprenti (le sujet ! la victime !) de ce (nouveau !) Prométhée terrestre sur Mars ; mais qui, encore – Prométhée ? 

La deuxième idéo-structure de Rolande affirme que les mathématiques s’enseignent et s’apprennent. Donc, violence ! Tout le monde ne peut pas comprendre une, plusieurs, toutes les mathématiques. Néanmoins, ce que l’on considère comme civilisation aujourd’hui a été bâti par la minorité des gens qui « (dé)tiennent », les mathématiques. L’humanité est agressée intérieurement, comme hier, comme avant-hier…, par cette minorité ; le monde, l’univers (et pourquoi pas Dieu ?) sont bâtis sur et par des mathématiques ; « la mondialisation » c’est ça : la victoire subtile et planétaire des mathématiques, des règles de conduite communautaires qui favorisent encore et toujours le développement des mathématiques (pour ne pas dire : le développement mathématique).

Quel monde étrange, le monde des sentiments mathématiques !

Un monde qui rend exacte l’inexacte, un monde asexué, amoral… et, peut-être, et pourquoi pas ?, pervers !

Par conséquent, rien de plus déductible, d’inductible et de calculable que la nécessité de pratiquer l’agriculture sur Mars. – C’est ainsi que Rolande énerve Michel, parfois. – Ça correspond à la qualité expansionniste de l’humain. Ça correspond à la capacité d’élargissement, à la capacité de ballonnement explosif (calque immatériel du Big-Bang) de l’esprit. Ça correspond aussi à l’existence de la bêtise, de la stupidité, de la folie. Ça correspond à la croyance en Celui qui habite, mais qui habille en même temps, l’Homme.

Bref, le compte est bon !

Michel, lui, est petit et mince. Il est veuf, en quête d’une partenaire en mesure de supporter sa terrible normalité. La feue sa femme en fut capable.

            Pour Michel, la civilisation moderne, à force de produire tout ce que l’on peut produire, ne produit plus rien si ce n’est de l’information. C’est l’information seule qui peut contenir tout. Absolument tout. Ainsi, tout devient plus que plat, même pas mono-dimensionnel (disons, sous-dimensionnel), mais strictement informationnel.

            Dans cet état d’esprit, le désir à peine productif de Rolande, de partir un bon jour pour on ne sait pas où et quoi, pour emmerder l’univers avec le rien qui unit et sépare agriculture et mathématiques, rend Michel mécontent. Il n’est pas d’accord avec ces fantômes juvéniles (même s’il concède que la jeunesse sans fantasmes n’existe pas). Il trouve Rolande non-adaptée au virtuel, donc non-moderne. Bref ! Trop spécifique, trop « complexement singulière », trop ennuyeuse. Pour tout le monde. D’où une certaine retenue strictement, spécifiquement « michelienne » apparentée au silence.

            Néanmoins, aujourd’hui il est plus bavard que de coutume, Michel.

Non pas parce qu’il prononce d’avantage des mots, mais parce qu’il communique d’une manière plus consistante, plus substantiellement avec sa rejetonne.

Il réussit à transmettre des choses telles que :

- Tu veux aller sur Mars pour laisser la terre « libre », mais aussi « propre ». Ou bien, tu veux quitter cette terre, car trop polluée. De toute façon, tu peupleras Mars avec des organismes probablement, voire forcement transgéniques (y compris le tien !). Tu veux vraiment commencer une vie nouvelle – au nom d’une humanité que tu méconnais (comme nous tous, d’ailleurs), au nom d’une vie dont tu ignores non seulement le sens, mais aussi le contenu (comme nous tous, d’ailleurs), au nom d’une terre et d’une nouveauté qui ne sont que des mots (comme nous tous, d’ailleurs). Une vie nouvelle n’est pas possible. Elle est continue, la vie, permanente, perpétuelle. Nous tous, ne sommes que des esclaves, et plus précisément ses esclaves, des esclaves porteurs de cette vie…[1]

Rolande lève le nez du cahier dans lequel elle perle des calculs. Le bruit du lave-linge de la salle de bain arrive dans le séjour, estompé. On dirait un petit atelier, une usinette (roulant selon des lois spécifiques, aléatoires, indifférentes, objectives).

Michel, assis sur le lit, une jambe sous ses fesses, coud attentivement la couture décousue de l’aisselle d’une blouse de femme vert-poireau, en soie. Le lit est posé sous la fenêtre, collé contre le mur.

Rolande dit :

- Ce sera ça, ou rien !

Les yeux de l’adolescente sont de fer cendré, neutres. (De la colère retenue ? Son père, l’énervait-il, comme toujours ?)

Michel, petit et décharné, coupe le fil avec les dents. Il lève la blouse verte. Il se tourne vers la fenêtre. Il examine minutieusement la blouse. Son expression est un peu figée. (Serait-il fâché ? Provoquerait-il sa fille ?)

- Il n’y a pas de vie ailleurs. C’est impossible.

Sa voix est calme et décidée.

- Et pourquoi, s’il te plaît ? Pourquoi ?

Rolande a envie de crier. – De toute évidence.

- Tu trouves mon matérialisme idiot, continue-t-elle, n’est pas ? Idiot ! Et si c’est pas vrai ? Si j’avais raison, moi ? Tu ne peux jamais avoir tort ?

- C’est que t’es contradictoire. Voilà qu’est-ce que c’est !

Michel pose la blouse à côté de lui, sur la couverture « patchwork » du lit.

- Faire de l’agriculture sur Mars ! reprend-il. Tu te rends compte ? Et de la mathématique en plus !

Les doigts de l’homme tremblent légèrement. Il parvient pourtant à ranger l’aiguille dans la petite boîte métallique, carrée, jaune, dans laquelle il y avait eu, jadis, des cigarillos. Il dépose ensuite la boîte dans une autre, ronde, bleu, toujours en métal ; une boîte à biscuits.

- Et pourquoi pas ici, sur terre ? continue Michel. Pourquoi obligatoirement sur Mars ? Pourquoi pas ailleurs ? Pourquoi pas nulle part ? Pour prouver que Dieu ne se trouve pas là, lui, en haut, mais encore plus loin, au-delà du haut, ailleurs peut-être, nulle part peut-être ? C’est pas bête, ça ? C’est pour ça que l’on t’a faite, ta mère et moi, penses tu ? 

- Facile ! riposte Rolande. On déterre les morts maintenant. Qu’est qu’elle a à… foutre maman dedans ?

Le bruit du lave-linge, sourd, est cassé par le ding-dong de la grande pendule. La pendule est au moins centenaire. Elle avait appartenu à une arrière grand tante de Michel. Aujourd’hui, elle se trouve coincée entre un buffet bleu, criblé des blessures des déménagements, et une commode flamboyant neuve, en aggloméré de bois claire. La pendule. Tout ça, dans le séjour. On y trouve aussi la table sur laquelle travaille maintenant Rolande, une armoire ni trop petite, ni trop grande derrière laquelle on place, cachée, la planche à repasser, et, enfin, un petit meuble noir à roulettes, pour la télé.

- C’est ça, fait le petit homme maigre. Ce que je veux dire c’est que la situation ne me paraît non par irréalisable, mais extrêmement morale. Je veux dire, avec un contenu moral insoluble et, surtout, non-résolue.

- Moral ?

- Moral, bien sûr ! Et ensuite, psychologique. Visant la santé psychologique et, peut-être, même celle mentale ; même si je ne crois pas qu’il y ait une différence entre les trois.

- Entre les trois !

- Ben, oui, trois : la morale, la psychologie, le mental. Oui !

…La sonnerie stridente du téléphone.

Rolande saute de sa chaise, court dans le couloir d’entrée et décroche.

– Allô ? Oui… Bonjour, Papi. Oui. Oui. Des maths qui font chier tout le monde. Ben, oui. Rien de naturel, comme tu dis. Des chiffres et des signes. C’est nul ! Comment ? Oui, il est là. Je te le passe. Comment ? Non.

Rolande refait surface dans le séjour, le combiné à l’oreille.

– Si, si, dit-elle en regardant son père qui avait commencé à déplier la jambe sur laquelle il s’était assis pour coudre. On ne se dispute pas encore, mais c’est comme si, presque. Absolument. On dit que faire de l’agriculture et de la mathématique, des mathématiques, sur Mars soulève des questions morales, car il n’y a pas de différence entre la morale et des santés, telles que celle psychologique, mentale et tout ça. Voilà ! Et revoilà ! – O.K.. Moi aussi. Je te le passe.

            Rolande tend le téléphone à Michel. Celui-ci le porte à l’oreille, tout en se secouant la jambe engourdie sur laquelle il a été assis...

- Oui, papa ! Ça va ?

Rolande prend la blouse verte recousue pare son père. Elle l’examine d’un air content. Elle la plie. Elle la dépose sur la couverture multicolore du lit. Elle reprend sa place à la table et baisse son nez dans le cahier de maths[2].

Michel parle sans entrave aucune avec son père, le grand-père de le future martienne. Pendant ce temps - présent.



[1]              Cependant, une voix inaudible résonne dans les silences noirs, ténébreux du trop-formé de Michel. Elle dit, d’une manière sur-articulée, faisant rayonner des auras autour du père : « - Aussi, Rolande, avec ton désir mathématico-agricolo-martien, tu n’es qu’une sorte de spore, annonciateur du mycélium humain qui s’étend, s’étale inexorablement dans toutes les directions ; même dans le virtuel – dont on ignore toujours l’étendue et la puissance contaminante ; même dans le rien – s’il existait, celui-ci. C’est plus que de l’araignenage ou du champinionage, c’est de l’homme-reseaux – qui prépare, probablement, sa propre cristallisation, son propre compactage, sa propre implosion sclérotique. »

[2]              Cependant, une voix inaudible résonne dans les silences noirs, ténébreux du pas-encore-formé de Rolande. Elle dit, d’une manière sur-articulée, faisant rayonner des auras autour de la jeune fille : « - Papa, elle est partie en mourant, maman, ta femme. Elle s’est empressée de mourir ; de te quitter. C’est mon tour, aujourd’hui. Non pas de mourir. Mourir, moi ! Tu parles ! Et puis quoi encore ? Non. Je t’abandonne, par contre. Ça, oui. C’est ça ! C’est ton destin, ça, que d’être abandonné. Quitté, perdu, oublié. C’est ainsi que tu meurs, toi. Perpétuellement. Même si tu considères qu’il s’agit non pas de la mort, mais de la vie… Si, à ma place, il y avait un garçon, tu serais toujours tué, mais d’une autre manière. C’est un lieu commun déjà, tu sais bien, que de tuer le père. Mais moi, je ne suis pas un garçon. Je te quitte. C’est ainsi que je te tue. Pour quitter – et tuer – il en faut toujours deux…. Animé d’une vie incomplète, toi, tant que tu existes, tu serais abandonné. Moi, je partirai pour Mars, moi. Je pars déjà. Je suis déjà partie… Et tu commences à être de nouveau perdu, oublié… Et ça m’attriste. C’est la tristesse d’une femme. Je suis une femme. Désormais. Aujourd’hui. »

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