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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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16 août 2008 6 16 /08 /août /2008 14:25

  

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L’épouvantail

[ironique, avec des inflexion d’un choeur antique] « La vérité, toute la vérité! » hurlaient les foules. [sérieux] Oui, « la vérité, toute la vérité! » Celle de la foi !... Celle de la loi !... Et puis quoi encore ?... [sarcastique] Celle du cul cosmique et universel ?... Et des centaines des millions, des milliards de téléviseurs du monde entier transmettaient des images du procès - procès? - c’est ça un procès? - du dictateur. Et, ensuite, des images de lui, le dictateur, et d’elle, la dictatoriale, tombés - mais pas tombant, pas en train de tomber, c’est à dire - tous les deux sur l’asphalte. Criblés de balles. Peut-être. Couverts de poussière. Ridicules. Piteux. Non satisfaisants.                            

L’homme

            Et ensuite, plus tard, la figure de Zoé, arrêtée...

 

                                                           L’épouvantail

            [ironique, en indiquant l’homme, mais en s’adressant au public] Il se vente d’avoir pigé que Zoé était hors du monde. Si elle avait été du monde, le monde l’aurait aimée; car il aime son bien, ce monde à lui, à elle..., à vous..., à nous ! Il aime son bien, ce monde ! Mais, puisqu’elle n’était pas du monde, le monde la haïssait. On avait peur d’elle... [sarcastique] Il veut dire, là et par là, qu’elle naquit normale, sa Zoé, mais qu’elle vécut autrement... Tiens!... [comico-lugubre] « La vérité, toute la vérité! » C’est quoi la vérité entre la tyrannie et la foule ? Quelle vérité, face à la tyrannie ou à la foule ? Quelle vérité peut contenir la tyrannie - ou la foule ?

 

[Silence. La lumière diminue, mais reprend assez vite.]

 

Le porteur de pancartes

            [entre et présent au public une nouvelle pancarte : BERLIN-EST 1973]

La marionnette

            Oui, Berlin-Est. On s’en souvient presque plus. Et il n’y a que seize ans depuis… C’était en ‘73. En R.D.A.. En République Démocratique Allemande. Les unités de l’armée soviétiques sont ostensiblement visibles. Grandioses. Leurs enceintes se mesurent en kilomètres.

 

L’homme

Je me souviens comme si c’était aujourd’hui. Le Festival International de la Jeunesse bat son plein. Je me trouve au club roumain. Parmi tant de tronches d’activistes, à côté de Ion Marin Iliescu, le ministre de la Jeunesse de l’époque, je découvre aisément Zoé. Jeune. Visiblement ou, on dirait, plutôt théâtrale, ostensiblement, mais avec une certaine élégance, un certaine finesse, un certain raffinement même, stressée, encellulée par le nom qu’elle porte... Un raffinement occidental; greffé sur son Orient foncier... Ce nom sur lequel, à la télévision, elle vient, elle venait de déclarer qu’elle crachait…

 

La marionnette

Ce sont deux jeunes de sexe opposé sont appelés à s’unir dans un agencement que certains trouvent animal, d’autres divin... [l’épouvantail, dans le rôle de Zoé, et l’homme dans son propre rôle, commence à jouer/mimer - comme dans les films muets - ce que dit la marionnette] Au début, ils donnent même l’impression d’être indépendants. Indépendants, car ignorants... Si ce n’est pas l’inverse!... N’importe!... Ils sont mâle et femelle, garçon et fille, homme et femme..., [rire] mec et poule..., [sérieux] c’est à dire, des moitiés qui, en s’accouplant, en copulant, n’aspirent qu’à... communier. En dépit - et pourtant en vertu - de leurs individualités, de leurs personnalités. [en indiquant l’homme] Aussi, lui [en indiquant l’épouvantail] et elle, se sont flashés réciproquement. Là-bas, au bout occidental de la géographie de l’est, à Berlin-Est.

 

L’épouventail

[dans le rôle de Zoé] Moi, la fille du Patron, tendue, ennuyée, insatisfaite et encore plus insatiable à cause de toutes ses frustrations, en quête d’autre chose que la garde montée naturellement autour de moi par « la réserve de cadres du parti » qui désirent « manger de la merde », dans l’espoir de parvenir à des fonctions, à des privilèges, au pouvoir et, à travers tout ça, à l’histoire. Prêts à tout pour ça. [en indiquant l’homme] Je le lorgne. Je lorgne - ça. Le compositeur. Voilà quelqu’un qui n’a pas besoin des mots pour s’exprimer. Qui n’en dispose peut-être même pas. Mais qui s’exprime. Ou qui exprime autre chose. Un peu comme moi. Moi, la mathématicienne emportée, envoûtée, transfigurée par la musique des sphères..., finalement... Ca y est ! Il se peut que lui [en indiquant l’homme], je veux dire, ça... soit ma solution... De toute façon, c’est ma génération, non ?

 

La marionnette

[pause, en indiquant l’homme] Quant à lui, il la lorgne - lui aussi - comme tous les autres. Normal? Normal ! La fille du Patron n’est que - mais aussi surtout - la fille du Patron. Elle ne peut pas être elle-même. Elle peut être, au grand maximum, un personnage, mais pas une personne. Non-libre, parce que non-anonyme. Pour toujours. Même virtuelle. Même morte. Même... après tout ça, après la virtualité, après la mort... La fille du Patron. Voilà. - Mais, justement, comme elle a marre de « la réserve de cadres du parti », qui l’entourent, l’encerclent et l’assiègent, comme elle est avide d’autre chose, de préférence de quelque chose de connu et d’inconnu en même temps, [en indiquant l’homme] comme lui, par exemple, avec son manque inquiétant de mots et avec son plein rassurant de sons, peut être (ou, du moins, représenter) ça, ce qu’elle cherche, ce qu’elle attende..., comme elle même se trouve en dehors du commun, et en étant par le même, hors du commun, quel qu’elles soient ses qualités ou ses défauts (qui ne peuvent être pourtant qu’humains, consubstantiels à l’humanité même)..., comme tout ça et tout..., et patati, et patata..., elle pouvait être... explorée, tel que toute femme peut l’être..., tel que toute femme en demande, tel que toute autre femme...

 

L’homme

            [après une pause] ...Il est tard. Nous sortons, un groupe assez nombreux, une vingtaine, pour faire quelques pas. Au coin de cette rue est-berlinoise, trois ou quatre masses de viande bipède et ambulante d’une certaine espèce.

La marionnette

            Elles ont été emmenées de partout, ces « masses de viande bipède et ambulante d’une certaine espèce ». De partout. Des tréfonds du pays. Par des milliers et des milliers. Par des centaines de milliers. De lycées professionnels ou d’usines. Avec des cravates de pionniers autour du cou, en dessous de leurs tronches lumpen-prolétariennes ou simplement porcines.

 

                                                           L’épouvantail

            Des personnages de masse. Des virtuels. Des figurants. Des éloignés. Des lointains. Des éventuels. Des sous-hommes... En tout cas, des figurants. Des sous-hommes-figurants.

 

L’homme

            Des vrais, pourtant. Et non-payés.

 

L’épouventail

            [à l’homme] Tu veux dire, pas comme ceux qui sont payés aujourd’hui pour remplir les studios des télés. Tu veux dire qu’il y a une différence entre le casting et le recrutement.

 

L’homme

            Je veux dire qu’ils étaient des vrais. Des vrai et dans la rue. Et des crétins ! C’est tout.

 

La marionnette

            Une vraie nouvelle race, quoi! - De l’Est ! - La plupart d’entre eux demandent aux passants de leur griffonner avec un stylo-bille, sur leurs cravates de pionniers, le nom de leur pays. Histoire d’entretenir une atmosphère « de fête et d’amitié » !...

 

L’homme

L’un d’entre eux [l’épouvantail - dans le rôle du figurant ;  mime] me barre le chemin. S’arrête devant moi et ricane. Bovinement. Stupidement. Amicalement mais sans intelligence et sans joie. Un idiot, certainement. Inutile. Méprisable. Voire, haïssable. Me tourne le dos et me tend un stylo-bille par-dessus l’épaule. Que j’écris quelque chose sur sa salope de cravate de pionnier de crétin. - Pas d’hésitation: je m’empare du stylo, sans rien signer, et je ne signe rien du tout, je reprends simplement, le stylo à la main, mon chemin.

 

L’épouvantail

[toujours, dans le rôle du figurant] Hé ! Hé !

 

L’homme

            [à la marionnette] Derrière moi, la voix du sous-homme-figurant a pris des inflexions de colère. - Mais, rien ne se passe. Le bovin est calmé par ses pairs. Et moi, en chuchotant: « Une kalachnikov! » - Et elle, Zoé: « Ça! Oui! » [les yeux dans le vague] Elle se trouve tout près de moi... Sa voix m’impressionne. J’ai... j’ai l’impression d’avoir accompli un des actes les plus virils de ma vie.

 

La marionnette

[jeux de lumières accompagnant la réplique] Le ciel de la nuit, noir, au dessus de leurs têtes, est blanchi..., presque blanc..., partiellement; et pour cause: les  lumières de Berlin-Ouest; de l’au-delà du Mur.

            [Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]

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