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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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23 août 2008 6 23 /08 /août /2008 14:30

Avant propos

Comprendre, voila qui est difficile. Toujours dubitative et incertaine, la compréhension crée plus d’incertitude que de certitude. Pourtant, même si elle n’explique rien (aucune explication ne dépasse pas l’état de la description ----------- opinion, leurre, illusion), l’entreprise rend l’atmosphère respirable, la vie vivable. C’est tout. On passe sa vie en comprenant. On se construit en comprenant. Pas autrement. C’est en fonction de quoi et de comment on comprend, qu’on devient ce que et comment on est. Quant à parvenir à être ce que et comment on est (en savoir, en sus) c’est tellement difficile que, en creusant encore un peu, on arrive à saisir que la compréhensions – en fin de comptes – n’a autre chance que de quitter la raison,de la rejeter ----------- l’abandonner. L’inverse n’est pas possible. On ne peut pas se séparer de la – de sa – compréhension, et d’autant moins de la compréhension de soi. Et tant pis pour le quoi et le comment de cette compréhension de soi. Elle existe tant qu’on existe.

Comprendre c’est une affaire strictement personnelle (on comprend le monde en se l’appropriant, en le personnalisant), tandis que raisonner c’est ne plus se comprendre soi même, s’aliéner sa propre personne ----------- le monde. En raisonnant, on se laisse porter par l’impersonnel, par l’incompréhensible. ----------- C’est dire donc que la compréhension et la raison font deux ----------- elles se mettent des bâtons dans le roues l’une l’autre.

Alors, comment s’y retrouver ----------- se débrouiller ?  

 

 

Mission ratée

– elle attendra, elle, la compréhension –

 

En tant qu’étudiante en droit, Elvire doit suivre des stages pratiques. Aujourd’hui, c’est dans la police que cela se passe. Elle accompagne une équipe chargée d’arrêter deux tziganes de Balkans. Ils sont soupçonnés de meurtre. Ils se planquent dans un bidonville sans histoire mais (ou car) débordant de présent et d’éternel, poussé comme une dartre, comme une grande colonie de champignons de la misère…

Les mots manquent à Elvire. Entrée dans le camps avec le deuxième rang de l’équipe, elle a à sa droite un policier blond, garni d’une tête de Russe ou d’Allemand (cette différence n’a jamais été évidente, pour Elvire). La trentaine. Beau, même si un peu trapu et fort. Avec une expression de détermination placide bien figée sur son visage plutôt oblong et rougeâtre. À gauche, une femme, très jeune, une adolescente on dirait, type maghrébin, avec des grosses hanches et des grosses fesses et des beaux yeux d’un noir absolu, disposée à sourire avec une joie infatigable et sans entrave, sereine (et impossible), incompréhensible (– crétine ? –) et, selon le cas, contagieuse ou agaçante. Un peu plus loin devant eux se trouvent les chevronnés de l’équipe et un juge. Le juge n’a pas voulu laisser la télévision les accompagner.

 

 

 

La journaliste, une débutante à peine plus âgée qu’Elvire, a essayé de s’y imposer, mais en vain. Le caméraman, plus âgé (plus sage !), l’a déconseillée d’ailleurs, lui aussi, de trop insister. L’affaire était mal partie. Si la police – ou la justice – ne voulait pas avoir la presse sur ses trousses, pas la peine de faire forcing. Une descente de la police non préparée – que des complications ! – Mieux vaut rester à l’entrée du camp et d’essayer faire son travail autrement. En filmant et en interviewant après – avec l’avantage du positionnement : la police et la justice pouvaient être plus facilement épinglées…

 

 

Elvire est émue. Ce premier clash l’a excitée. Mais elle n’émane pas, ne libère pas, ne rayonne pas son excitation. Elle est comme dans un film où elle joue le rôle de la jeune femme qui veut apprendre. Elle sait – dans le film, mais aussi dans la vie – que c’est dur ce à qu’elle allait se frotter ; c’est dur à apprendre. Elle sait qu’elle devait faire une impression mémorable (inoubliable, c’était trop), si elle voulait continuer à accompagner des pareilles équipes… Sur la police, bien sûr, que sur la justice – l’impression. Elle n’a pas encore décidé quelle direction allait-elle prendre, justice ou police, mais elle veut avoir affaire à des cas compliqués, intelligents et violents. Vivre à quatre cents mille volts. Pas moins. Devenir célèbre ! (Un peu plus tard, mais pas trop tard, certes !) Et pour ça, on doit être dure, acharnée, limpide dans ses raisonnements, et extrêmement sûre dans le choix de ses buts. Elle se retient, donc. Elle se montre très contenue. Avec une volonté (et une patience, une endurance) en fer.

Dans le seconde (et ultime) rang de l’équipe, elle s’avance maintenant vers le cœur du bidonville. Il faut trouver un certain Viorel Pisicã. Ce n’est pas le caïd, mais un des passeurs, paraît-il. C’est lui que l’on doit contacter ou interpeller en premier. Pourquoi ? Ce sont des ordres !

À droite, dans un cube délabré en cartons, bidons et tôles, on aperçoit un des invalides que l’on trouve habituellement dans la rue, aux feux, entre les files des voitures, pour y exhiber son bras tordu, dont la main, inutile, a les doigts raides, dirigé ou disposé anormalement, évoquant quelque chose de très connu : le diadème de la Statue de la Liberté.

Des enfants de toutes âges, sals, débordant d’une vivacité violente et éclatante, traversent en courant-hurlant l’illusion de voie qui sépare les rangés d’huttes, barakas, abris de fortune, caravanes. Une flaque témoigne de la présence de l’eau dans le camp ; le tuyau en plastique jaune, attaché à la « bouche d’eau » ouverte par les pompiers, « par souci d’hygiène », est plié. Ça goutte, seulement.

Plus loin, toujours à droite, des ados mâles s’amusent en troussant les longues jupes tziganes de deux ados femelles qui les provoquent en leur jetant des obscénités accompagnés de rires sans joie humaine, excités…

La musique-bruit d’un accordéon dont le soufflet est rapiécé avec des larges bandes de scotch marron, résonne très fortement, maintenant. C’est à gauche que ça se passe. Entre deux masures, sur un lambeau un peu enherbé, quelques jeunes dansent, avec des mouvements venus d’ailleurs, tantôt élégants, tantôt triviaux, pornographiques… De toute évidence, le camp se contrefout de l’arrivée de la police.

C’est une arrivée, pas une descente !

Sur le seuil de sa hutte, une tzigane grisonnée, même si pas vieille, sale, menue verse de l’eau de vie dans un biberon. À côté d’elle, posé par terre, un nourrisson enveloppé des pieds à la tête en des vêtements-torchons. Elvire voit, comme dans un éclat de clairvoyance, que le bébé est un enfant volé. Nourri à l’alcool, il dorme et laisse sa maîtresse mendier en paix. À peine s’il respire… – …il respire à peine. Il n’a pas besoin de beaucoup d’air. L’atmosphère des tunnels des métros le pénètre par la petite bouche, par les narines délicates ; ses paumons s’en imbibent. Il vivote, en dormant. En contacte directe, même si artificiel, avec ses anges… Ses anges prélétaux.

 

 

Des anges ou des esprits – qui vaquent encore dehors, comme chez tous les jeunes… Le vieux étant celui qui a avalé, digéré, assimilé ses anges – tous ; – et quelques uns de quelques autres !...

 

 

 

 Car il allait mourir, le petit kidnappé en Hongrie, en Moldavie, en Ukraine, en Bosnie, ou qui sait où ailleurs, il allait mourir d’ici peu. Ce n’était pas possible qu’il dorme tout le temps. Supporter l’alcool, non plus, ce n’était pas possible. Certainement. – S’il survivait, il allait certainement être mutilé, comme le mendiant aux doigts-diadème de la Statue de la Liberté.

Un frisson glacial et douloureux traverse le dos d’Elvire. Elle comprend. C’est à dire : elle sent. Tout ça peut être vrai. C’est vrai.

Elle voit, dans le même éclat de clairvoyance impuissante, émerveillée et limpide, aliénante et réconfortante, comme la tzigane grisonnée et menue, qui biberonne à l’eau de vie son outil de travail, le bébé volé, prend la défense de sa propre fille maltraitée par un jeune homme, probablement le mari ou le concubin de celle-ci. Il frappe la jeune femme avec ses poings et, une fois qu’elle tombe à terre, avec ses pieds. Il est ivre et blanc de colère. La vieille qui alcoolise le bébé, huasse le ton et commence à hurler, à beugler. La police intervienne. On menotte l’homme. On menotte aussi la vieille. On prend le bébé alcoolisé. On embarque tout ce beau monde dans la voiture de police qui attend à l’entrée.

…Viorel Pisicã reste introuvable. Personne ne sait où il est, où il peut être. Encore un peu, et on pouvait se demander si vraiment ledit Viorel Pisicã avait une existence réelle.

C’est une mission ratée. De toute évidence. Ratée, et voilà !

…Le soir, dans le lit qu’Elvire partage dans une chambre de bonne avec son copain, Raphaël, l’étudiante ne parle que très peu de ce qu’elle a vu et vécu dans la journée. C’est trop compliqué, et les mots lui manquent. Et de toute façon, c’est une mission ratée. Ce n’est que ça, une mission ratée. Rien de spécial. Rien à comprendre. – … En tout cas, Elvire, elle, ne peut pas comprendre, elle.

 

 

 

Ensuite, il y a de l’animation dans la petite chambre de bonne. On se cajole, on se câline, on fait l’amour. On halète. On soupire. On se découple. On s’apaise. On se calme. On s’endort. – Elle attendra, elle, la compréhension de cette mission ratée.

 

 

 

 

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