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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 09:43

        

 

Avant propos

 

– La vache –

Employer l’ironie (sur un ton dramatique, tragique, gai, loufoque, maximal – sobre) ou se laisser entraîner par le papillonnage et par le tremblement-secousse de l’hystérie rêveuse, une vache reste une vache !

Cinq quintaux, sinon rien. Des beaux yeux inclassables, au lent regard. Des cornes formées d’après des règles qui échappent à tout jugement (hormis, peut-être, à celui esthétique ?). Des sabots alourdis par l’ossature balourde qui s’y implante. Un pis garni des mameles-doigts non articulées. Un pelage répété par toute la race (autant horizontalement, simultanément, à l’extérieur du soi-disant temps – autant verticalement, coup par coup, dans le passé et dans le futur, à l’intérieur du même soi-disant temps). Elle a tout ce qu’il faut. Aussi une queue en permanent mouvement de demi-onde (onde handicapée par la finitude de son départ et par la nostalgie de la finitude de son arrivée) clapotant sur les flancs et sur le dos de la bête, pour chasser des mouches inchassables.

Elle dépose son être sur le sol. Le noir rouge qui se trouve à l’intérieur de cette masse « étante » envoie la verdure entassée dedans à la hâte (spécifique, lente, la hâte !, bovine !) vers les mâchoires ruminantes, à l’intérieur du museau où la bave se trouve enfin une raison d’être ; le goût de ce pré-composte (comme une future mémoire), l’odeur du veau qui attend d’être conçu et expulsé (comme un appel à la perpétuelle répétition, au perpétuel), la vapeur du lait à sécréter, la chaleur de la prédestinée à joindre le sol et, ensuite, l’univers cryonique, hyperspatial et hyperastral, anéantissant, béant…

Le cerveau de la vache, à utilité douteuse, caché dans un crâne à museau et aux larges et solides molaires, est traversé par les éclaires des synapses neuronales actives, à peine saisissables et très (mais pas totalement) inintelligibles pour un cerveau humain. Comment voit-elle la vie, la vache ? Elle, qui regarde tout le temps l’herbe et ensuite rien (pendant qu’elle rumine, en détectant des effluves de bien-être dans ce que l’estomac lui renvoie sur sa grosse et rugueuse langue) ? Et, tout d’abord, cette chose, la vie, a-t-elle un sens pour la vache ?

Pour terminer, disons qu’à côté du veau, à côté de la bouse, de la langue baveuse, du cerveau pesant, des muscles de la queue, à côté de l’absence de l’humain, dans la vache on va trouver le potentiel de l’assommoir en tant que préalable à l’abattoir. Mais on ne va trouver aucune trace de temps ; et du coup, aucune trace d’espace non plus.

Remarque qui se laisse élargie. Qui l’exige même. – Question de vérité et d’indépendance.


 

 

Pompejo et Raphaël, enlacés, longèrent en titubant les murs de l’Eglise Saint Ambroise – on ne sait pas, en réalité, lors d’une poussée d’Alzheimer, qui titube : les deux jeunes hommes, les regards des vaches folles[1] qui les suivent (quoi d’autre, sinon) ?...  et empruntèrent la rue Lacharièrre.

Ici, nouvelle poussée de vachefollite. Tel qu’une coupure du film. – Silence Radio, Neige TV. 

On reprend avec l’arrivée du Péruvien et du Blanc au numéro 3.

Devant la porte transparente derrière laquelle régnait le noir, Pompejo hésita. L’immobilité de sa figure de Peau-Rouge, aux yeux noirs, bridés, et au nez aplati, ses gestes, lents et saccadés, trahissaient l’état avancé d’ivresse dans lequel se trouvait le petit boulanger. Son compagnon, Raphaël, grand et maigre, presque albinos, paraissait prostré.

- J’me chuviens plus, dit le Péruvien en regardant le digicode d’un air perdu, larmoyant, bovin. A la fin, chy a un chiffre, ou une lettre ?

Le Blanc soupira profondément. Ses lèvres clapotèrent assez fortement. Son, regard, trouble et vide, fixait maintenant avec obstination le digicode.

Vache folle, de nouveau. Des ténèbres. Mais on peut suppose – histoire de ténèbres ! – que les gestes de deux hommes se sont répétés.

Pompejo essaya de nouveau. Son doigt appuyait avec insistance sur les touches éclairées par l’ampoule cachée du digicode.

- Eh, merde ! fit le grand. On ne va pas rester ici toute la nuit ! T’ouvres, ou merde ? Tu m’aimes ?

Pompejo leva son regard. Il eut droit à un baiser appuyé, tassé, à pleine bouche. Il fut étreint dans les bras par le Blanc. Il saisit à son tour les hanches de Raphaël en le pressant contre lui. Ils restèrent entrelacés, entremêlés, les bouches collées. Leur respiration unifiée était fortement audible ; un ronflement, on disait.

La lumière éclata dans la cage de l’escalier. Les deux jeunes se séparèrent.

Nouvelle coupure. ––––– Alzheimer. ––––– Les vaches folles se trouvent – nous nous y trouvons – dans la cage de l’escalier derrière un couple qui descend – en amorce – l’escalier en bois. ––––– Un étage. Et encore un…

Une jeune femme, petite, bien roulée, blonde et très frisée, avec un regard malveillant, vert, descendait les marches en bois du vieil escalier. Elle était suivie par un homme entre deux âges, assez potelé lui aussi, avec deux débuts de calvitie, au front et au sommet du crâne. L’homme, vêtu d’une chemise à manches courtes, noire, de pantalons et chaussures noirs, portait une grosse chaîne en or autour du cou et un bracelet, en or toujours, très voyant, au poignet.

La femme, une fois arrivée en bas de l’escalier, sourit avec une complicité rocailleuse vers Pompejo et ouvrit la porte transparente.

- On est bien rond, hein ? fit-elle en embrassant Pompejo.

- Cha va, Madame Vechpin ? répondit Pompejo.

- Ca va fort ! répondit la femme en faisant un geste de son bras, évoquant la marche d’un mécanisme de bielle manivelle, un mouvement de boxe ou l’utilisation d’un signal ferroviaire d’alarme – à la fois.

Pompejo et Raphaël attendirent que les deux autres sortent. Ensuite ils commencèrent à monter l’escalier à pied, le Péruvien en premier; le Blanc ensuite, lui mettant la main aux fesses, puis, entre les cuisses. Il n’y avait pas d’ascenseur dans l’immeuble. Et il n’y avait pas grande chance que l’on y installe un. Le bâtiment était, de toute évidence, un immeuble de rapport. Il n’y avait que des studettes. Pas d’appartements. Même pas de vrais studios. Tout avait été divisé en petites surfaces à louer facilement.

- Il te plaît, mon cul ?

Pompejo haletait, essoufflé. Ils étaient au quatrième déjà.

- J’ai le baveux en l’air, annonça Raphaël.

- On arrive, dit Pompejo.

Au sixième, le Péruvien quitta l’escalier et emprunta le couloir de droite. Suivirent plusieurs tournants.

- Chchchch, fit le boulanger en caressant avec son index les lèvres de l’autre.

Nouvelle embrassade saliveuse.

Ensuite, le Péruvien sortit les clés de sa poche et, en tournant le dos au grand, ouvrit la porte. Cependant le Blanc lui tripotait les fesses.

Ici, l’abîme vachofollien devient de nouveau béant.

À la reprise, Pompejo et Raphaël sont – on le devine plutôt qu’on ne le voit – entièrement nus, alités... Nous nous trouvons dans la studette dont le loyer représente un tiers du salaire de Pompejo... C’est tout petit... Tout... Le canapé convertible prend toute la place, en tant que lit... Les deux jeunes hommes fument... On aperçoit bougerlors et dans un long silence total – le bout incandescent de leurs cigarettes...

- Et voilà, dit la voix de Pompejo. D’ici trois ou quatre ans, je vais y retourner. Mais en vainqueur. Seulement et certainement ! J’ai versé déjà des arrhes pour un bloc de trois étages. Pour toute la famille. Un clan, quoi ! Et trois ou quatre boulangeries. Je ne vais plus travailler, moi, bien sûr ! J’ai donné, moi ! Non ? Tu ne trouves pas ? Je laisse la place et le plaisir aux autres. Et il y en a ! Il y en aura !...

- Oui, concéda la voix de Raphaël. C’est un tout autre monde. J’ai jamais été en Amérique Latine.

Suivit de nouveau un long moment de silence.

Le trou alzheimerien qui s’y enchaîne est une prolongation insaisissable du silence. Il prend l’allure d’un trou noir.

Soudainement, un bruit bizarre. Une espèce de râlement spasmodique. De plus en plus fort, perçant.

- C’est quoi ça ? demanda, dans le noir, la voix effrayée de Raphaël.

- J’sais pas. Ca vient d’où ? fit à son tour Pompejo.

Ils se dressèrent sur leurs séants, tous les deux. Ils regardèrent droit devant eux, droit dans le noir de la studette. Ils étaient (comme des) aveugles. Ils écoutaient, apeurés.

Le noir résonnait toujours du bruit bizarre ressemblant à un râlement. De plus en plus fort.

- On meurt là, fit Raphaël. Là !

Le Blanc tendit la main tremblante vers le mur d’en face.

- C’est qui, là ? fit-il de nouveau.

- J’sais pas. C’est un nouveau. Un vieux. J’sais pas.

Le noir vrombit. De plus en plus bas et de plus en plus intensément, le noir vibre et résonne. L’estomac des ceux présents est lourdement heurté par les ondes de ce bruit profond.

Dans son lit, le vieil édenté, les yeux fermés, luttait contre la mort. Ou contre la vie. Sa respiration – un râlement – était rare. On ne savait pas si c’était à cause de la faiblesse du moribond ou à cause de la force pas trop grande encore avec laquelle la vie se faisait extraire du corps.

L’Univers se noircit. Et nous savons que nous nous trouvons maintenant dans les bronches pulmonaires du vieux. Tout est dans le noir. Mais nous savons bien qu’il ne pourrait pas être autrement dans un poumon. C’est de làou par là !que le son vrombissant arrive...

Raphaël se leva intempestivement.

- On se casse ! dit-il.

Il prit son caleçon jeté, avec les autres vêtements, par terre, et l’enfila avec des gestes fébriles, hâtifs.

- T’as raison, dit le Péruvien en se levant à son tour et en commençant à s’habiller lui aussi. C’est pas nos oignons !

Le râlement du mourant devint plus fort.

- Merde ! fit Pompejo en enfilant son pantalon. Il crève ! Qu’est-ce que j’fais ? J’appelle les pompiers ? Le SAMU ?

Et là, il faut dire que lorsque le vieux respire de plus en plus difficilementdans ses poumons, la lumière létale devient de plus en plus forte, les deux jeunes, Pompejo et Raphaël, le Péruvien et le Blanc, pris de panique, descendent les escaliers quatre à quatre.

Arrivés dans la rue, les deux se séparèrent et fondirent, chacun de son côté, dans une autre direction, dans le ventre de Paris qui, avec un petit bruit (espèce d’esquisse de hoquet), avec un petit gloup, les avala et commença à les digérer.

Les vaches folles, cette fois-ci, prennent totalement le dessus. Elles se révèlent permanentes, continues, infinies, éternelles.

Le vieux, dans sa cage, rendit mental et âme.

Le rire menu, nain et maigre de la vache folle se fit entendre dans le noir total des poumons du mort[2] ainsi que dans le ciel lointain et hautain de Paris[3].


 

 

 



[1]           A la fin du deuxième millénaire, l’Europe essuya une « épidémie mentale » jamais essayée jusque là. La vache, sacrée sur d’autres méridiennes, devint la cible d’une attention hors du commun. Nombre des membres de l’herbivore race bovine nourrie à la farine animale endurèrent la traversée interne des foudres à répétition en se laissant secouer par la décomposition violente des comètes internes ; des comètes bovines catastrophiques et catastrophistes. ––––– La poliomyélite spongiforme des bovins et le syndrome d’Alzheimer (décrit pour certains vieux) furent mis en relation. La guerre commerciale, douanière et verbale fit rage. ––––– Les poètes s’employèrent pour évoquer d’une manière métaphorique les célestes Taureau zodiacal et Voie Lactée. ––––– L’espèce humaine, prométhéenne, faustienne et équarrissante, mania (comme toujours) le feu, épousa, comme toujours, la vie et la mort, sauva un fois de plus son mental (en détriment de tout autre). Elle tua et brûla de dizaines de milliers d’herbivores bien nourries avec des farines animales. Des milliards de tonnes de viande, os, tripes, cornes, sabots, peaux finirent dans des crématoires. ––––– Quant aux vieux...

 

[2]              …il y rencontra le nénuphar mortel décrit par un certain Boris Vian, membre de l’intello-anarcho-bande de Saint-Germain, partiellement tombée dans l’oubli...

 

[3]           …une Vache Sacrée, sautée par le Taureau Zodiacal, y faisait jaillir son lait appelé par les humains comme toujours sains d’esprit, Voie Lactée…

 

[4]        Malin celui qui pourrait définir d’une manière parfaite, irréprochable la littérature. Plus malin encore celui qui pourrait démontrer que l’humain n’en aurait pas besoin. Et encore plus celui qui réussirait à accréditer l’idée que ce besoin ne serait pas inné.

Entre information, formation et évasion, la littérature (orale, écrite ----------- ou autre) prend l’aspect d’un procès ----------- qui se passe, comme tout autre procès ----------- entre.

Vache folle

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