Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
  • Contact

Profil

  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

Rechercher

13 novembre 2008 4 13 /11 /novembre /2008 16:54

Avant propos

Personnelle, intime, invisible, propre à l’inhumanité humaine, tu nous indiffères. ----------- On nous indiffère.

 



On gave

                                                                                                                                                                                          

Rosie arrêta sa voiture à côté de la vacherie. Les vaches pie, une petite trentaine,  enfonçaient leurs sabots dans la boue de bouse et d’urine. Elles passaient leurs têtes entre les barreaux et, en se servant de leur langue musclée et baveuse, lapaient et avalaient la farine grossière, étalée assez parcimonieusement devant le grillage.

- Ils commençaient à manquer d’énergie, les Michaux.

La saleté demandait depuis un moment à être enlevée...

Derrière la vacherie, le nouvel élevage de canards, un demi-saucisson industriel, peint en vert et gris, s’offrait au regard en toute sa laide banalité.

Rosie introduisit la clé dans le démarreur mais elle s’arrêta à mi-chemin.

- Elle ne pouvait quand même pas partir sans avoir vu Anne.

Elle avait dit aux Michaux qu’elle passera la voir. Mais maintenant l’envie de foutre le camp était très forte. Même aiguë.

- Pourtant, elle manquait de courage.

Elle était arrivée à Bonneuil non pas avec l’espoir de trouver une solution à son problème (il n’y avait pas de solution autre que l’oubli), mais du moins de changer un peu d’idées, de reprendre un peu pied dans cet univers qui avait tangué tellement brutalement et l’avait secouée avec autant de violence une semaine auparavant lorsque Lionel son départ. Chose promise, chose due – et accomplie : le taxi attendait en bas, Lionel ayant préparé déjà sa valise...

- Après, elle est restée sans repères.

Sans repères pour ce moment-là, le moment passé présent. Sans repères, certes, elle était pourtant assez puissante pour retrouver son équilibre. C’est sûr ! Mais il fallait laisser un petit peu le temps faire son travail...

- Son deuil.

À Bonneuil, elle était arrivée presque sans vouloir, inconsciemment. Elle avait pris quelques jours de vacances, était montée dans la voiture, était partie à tout hasard, vers l’horizon... Elle avait regardé le monde. La route. Les arbres. Les maisons où régnait, parait-il, une paix voisine de l’ennui, mais pas nécessairement mauvaise ou méchante.

- Les gens – très quelconques : de vivants élémentaires.

Elle avait dormi dans des hôtels d’autoroute, avec l’espoir non dit qu’un camionneur ou un autre viendra la consoler. Rien ne s’est passé, néanmoins.

- Et la voilà arrivée près d’Angoulême.

Elle se trouvait à soixante kilomètres de Bonneuil. Le hameau où elle avait passé des vacances très agréables dans son enfance... À l’époque, elle s’était lié amitié – à la vie et à la mort, naturellement – avec Anne, la fille des Michaux... Elles s’étaient perdues de vues, ensuite... Qu’importe ! Les Michaux l’avaient reçue très chaleureusement aujourd’hui, quand elle avait frappé à leur porte. Ils étaient tous les deux à la maison. Valides, mais vieillis. Ils mis quelques secondes pour la reconnaître. Elle avait, quand même, laissé une trace dans leur mémoire; c’est à dire, dans leur vie...

Elle leur avait dit tout de suite qu’elle était seulement et vraiment de passage. De très court passage. Histoire de leur dire bonjour. Pas plus. Elle n’avait pas le temps... Et Anne, elle était où ? Elle n’habitait plus avec eux ?

Ils lui racontèrent ce qui était arrivé à Anne. Le grave accident de voiture, qui lui avait gâché totalement la vie. Le garçon, enfin !, le jeune homme avec lequel elle vivait, l’avait larguée. Elle était à moitié infirme aujourd’hui. Elle avait le dos tordu et raide. Elle tirait la jambe gauche. Le visage, lui, n’avait pas été atteint. Heureusement. Ni le cerveau. Ou, malheureusement. Car elle se rendait maintenant compte de tout ce qu’il lui était arrivé, et, pire encore, de tout ce qui ne cessait plus de lui arriver et aussi de ce que ne lui arrivera plus jamais.

- Mais elle était vachement courageuse, Anne, disaient les Michaux.

Evidement, elle ne pouvait plus travailler dans la restauration, comme elle aurait voulu. À la ferme, auprès des vaches, non plus. Mais elle pouvait, quand même, être active. Et, qui sait si elle n’allait pas s’en sortir plus vite et mieux que prévu ? Elle était tellement intelligente ! Elle avait décidé d’ouvrir une entreprise, une petite entreprise de gavage de canards. Même pas mille volailles par tranche. Neuf cents vingt, seulement. Pour treize jours. Une petite entreprise. Avec un seul travailleur : Anne, la patronne ; elle-même et toute seule.

- Une Anne permanente, qui faisait que ça.

- Elle gavait les bêtes pendant treize jours. Puis, celles-ci partaient ailleurs, pour y être tuées et préparées. Rien d’autre. Le foie gras, le magret, et ainsi de suite, étaient l’affaire des autres. Elle gavait et regavait seulement, Anne, les canards, Anne. De la farine de mais, qu’elle leur donnait, de l’eau, du colza, des sels minéraux. Tout était automatisé. Seuls les becs des canards n’étaient pas automatiques...

- Encore que.

Aussi, elle travaillait dur de cinq à sept heures du matin et de cinq à sept heures du soir. Pour le reste, quelques travaux de bureau, des factures, des bons de commandes, des coups de fils à passer, pas grand chose, quoi ! Et, comme elle était assez clairvoyante en informatique, cette partie du travail devenait un jeu. Non, non. Sûrement. Elle avait trouvé la bonne solution. En plus, comme ça, elle restait à la maison et eux, les vieux, pouvaient prendre soin d’elle, et elle pouvait rendre les jours qui leur restaient à vivre, un peu plus lumineux...

Rosie avait manifesté son envie de revoir Anne, et les Michaux lui avaient expliqué comment arriver à la vacherie ; la bande de gavage se trouvait juste derrière...

Rosie descendit de voiture. Du demi-saucisson industriel venait un bruit de ventilateur mêlé à de la musique (du rap !). Rosie frappa à la porte. Ensuite, comme personne ne lui répondait, elle ouvrit la porte et pénétra dans une pièce exiguë, carrée, meublée d’un petit bureau, avec un ordinateur sur sa planche, et de quelques étagères sur lesquelles étaient déposés des riens électroniques et technologiques.

Rosie se dirigea vers la porte du fond de la pièce. La porte était prévue d’une petite fenêtre. Rosie s’approcha et regarda à l’intérieur de la salle. Devant ses yeux, dans le long rectangle de la halle, s’alignaient six rangées de cages très-très étroites. La lumière, blanchâtre, provenait des ampoules de néon répandues avec économie sur le plafond et sur les murs.

- Dans chacune des cages, un canard.

Des animaux contraints par l’hyper-étroitesse de leurs cages à une immobilité presque totale. À peine pouvait-ils faire quelque petites claquettes.

- Sur place.

Avec leurs pattes palmées, conçues pour nager. – Rien d’autre. – Les volailles sortaient leurs têtes par le haut, et regardaient à droite et à gauche ; ou devant. – Rien d’autre. – De toute évidence, les cages étaient comme des carapaces, comme des squelettes extérieurs.

Tous les dix mètres, des ventilateurs faisaient bouger l’air humide sentent le plumage trempé et la fiente. Devant les cages, une sorte de gouttière, remplie d’eau.

- À boire.

- Non pas pour nager.

Par-dessous des cages, un caniveau récoltait les excréments et l’évacuait à l’aide de longs jets d’eau spasmodiques mais réguliers.

Anne – Rosie eu du mal à la reconnaître –, habillée « avec la fourche » (blouse bleu de travail ; jeans noir, usés ; coiffe verte et rouge, insultant le regard ; bottes indéfinies et approximatives), munie du tuyau de gavage relié à l’installation robotisée roulant sur des enveloppes en caoutchouc, passait d’un animal à l’autre. De la main gauche, l’estropiée prenait le canard par le cou. Paniquée, la volaille ouvrait son bec. Anne y introduisait le tuyau de gavage.

- Profondément, dans l’œsophage.

Anne appuyait sur le bouton. On voyait le projectile alimentaire descendent à toute vitesse dans la gorge de l’animal.

- Le gésier : au bord de l’explosion.

Cinq secondes, tout au plus. Cinq secondes énormes. Mortelles.

…Anne sortait le tuyau du bec de la bête. Entre temps, de la main gauche, elle avait déjà pris le cou du canard suivant... Le gavé, après avoir encaissé le coup dans son gésier, dans le noir de son être endolori, secouait la tête en ouvrant largement le bec.

- Muet, désespérément ouvert.

Il voulait rendre ce qu’on lui avait injecté. Il n’y arrivait pas.

- Son plumage était hérissé.

Du stress.

- De la terreur.

Ils ne voulaient pas être gavés, les ailés.

- Ils l’étaient.

L’odeur : de canard mouillé. La musique : du rap. La lumière : du blanc cendré.

Anne passait d’une bête à l’autre; introduisait le tuyau dans le bec de l’animal étranglé ; appuyait sur le bouton ; aidé de sa main la descente du bol alimentaire suffocant, torturant ;  sortait le tuyau de la gorge de la bête et l’introduisait dans la gorge suivante, déjà étranglée...

- Baise.

- Perversité.

- Fixette dépressive.

L’expression de la jeune femme : indifférente. Elle boitait, mais ça ne se voyait pas trop. Elle était bossue, sans doute, mais ça ne se voyait pas trop non plus. On avait l’impression que c’était le travail qui lui imposât cette position un peu voûtée...

Rosie comprit qu’Anne faisait ces gestes tous les jours. Elle était ça – tous les jours. Sans répit.

- Elle... torturait... si ! si !... suppliciait les bestiaux.

Elle gonflait leur gésier, sur-sollicitait leur foie, les rendait malades.

- En tirait-elle plaisir ?

Treize jours. Deux fois par jour. Neuf cents vingt bêtes. Pas le temps de faire connaissance. Pas le temps de s’en attacher.

Après treize jours, les neuf cent vingt animaux – moins trente, quarante, qui mouraient, le gésier crevé – partaient chez d’autres, qui leur faisaient subir le reste des épreuves de leur courte vie, avant de les tuer, déplumer, dépecer... Morts, ils trouvaient la pais, les animaux.

- La leur.

Tandis qu’elle, Anne, continuait son travail. Chaque jour. De cinq à sept heures du matin. De cinq à sept heures du soir. Chaque jour. Sans répit. Pour neuf cents et vingt bec, gésiers et foies. Dans l’atmosphère humide, blanc-grise, ventilée, rapisée, qui sentait le plumage humide et le guano. Elle était vraiment courageuse ! Elle paraissait même avoir trouvé la paix !

- Elle n’était pas morte, pour autant.

- Anne !

Partager cet article
Repost0

commentaires