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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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30 décembre 2008 2 30 /12 /décembre /2008 22:30

 

5

 

L’épouvantail

            [à la marionnette] Le Musée de la Révolution. Avec ses quatre-vingts salles vides, aux murs couverts de panneaux avec des citations des discours de Kim Il Sung.  [au public, en parodiant les gestes du Leader montrant, de son bras tendu, le lendemain qui chante...] Avec l’énorme statue en bronze du Leader Fortement Aimé, devant le bâtiment... - [à l’homme] Le Palais des Pionniers, ensuite, où les enfants, disciplinés, après avoir sautillé et crié avec beaucoup d’application à votre apparition. Un caillou couvert par un cube en verre, dans la cour d’une usine: le caillou sur lequel s’est assis Kim Il Sung à l’époque où rien n’existait ici...

 

L’homme

            Je m’aperçois, à un moment donné, que l’interprète-femme a, dans son sac, un revolver; je me demande pourquoi. Qu’est qu’il y a à tuer ici ? - Dans cette Corée du Nord ! A l’autre bout de la géographie de l’est ! – Qui ? Pour quoi ? Pour nous ? À cause de nous ?

 

L’épouvantail

            Vous partez, accompagnés par un vice-premier-ministre, vers le sud. Sur la route, pendant trois jours, vous rencontrez en tout une petite dizaine de camions, seulement, et rien d’autre; rien non plus dans les plaines traversées par les chaussées.

 L’homme

            Nous participons, dans une ville, à un grand spectacle donné en notre honneur sur un stade de cinquante mille places, rempli comme un  oeuf par cinquante mille porteurs de panneaux en carton colorés, qui, disciplinés, « peignent » des « fresques » révolutionnaires ou « écrivent » des « dits » du Leader Beaucoup Aimé, tandis que « des artistes », par centaines, font, sportivement, la même chose sur la pelouse. Ils font beaucoup plus fort que les crétins de Berlin-Est. Beaucoup plus !

 L’épouvantail

            Vous arrivez avec un retard de six, sept heures dans une grande usine, à une grande réunion solennelle, organisée, elle aussi, en votre honneur. Beaucoup de ceux qui s’y trouvent dorment, la tête baissée ou penchée en arrière. Mais, lorsque vous faites votre apparition sur l’estrade, ils se lèvent à la hâte pour vous acclamer longtemps, pour vous ovationner, disciplinés, tandis que de leurs regards roulent vers vous des vagues d’indifférence sale, d’ennui et, des fois, très rarement, mais de façon d’autant plus saisissable, de rancune, de haine scintillante, on dirait des éclats très impersonnels, coupants, fous... - Vous visitez une sorte de parc immense où l’on trouve une espèce de hutte... où naquit - non seulement normalement, mais hyper, surnormalement, bien sûr - qui ? Le Leader Extrêmement Aimé - en personne !... Parc sillonné par des détachements de pionniers coureurs. Puis, une école militaire, pour qu’on vous montre des gamins de neuf ans, vêtus d’uniformes, qui font tomber des cibles en carton... - ...Et ensuite, et enfin, un soir, dans une de ces villas, lors d’une étape quelconque, vous passez un moment plus relax.

 L’homme

            Dans la villa il y a un piano droit. Bien accordé ! Pourquoi ? Jouerait-il du piano, le Formidable Leader ? 

La marionnette

Ils se sont rassemblés tous, plus le vice-premier-ministre, leur « ange-gardien » nord-coréen. Ils bavardent. Le vice-premier-ministre jette des regards - convoitise très maîtrisée - vers leurs cigarettes. Il lui en offre une. D’abord, le Coréen refuse. Ensuite, il ne résiste pas. Ils apprennent à cette occasion que les jeunes Nord-Coréens n’ont pas la permission de fumer avant vingt-huit ans. A cet âge ils peuvent commencer aussi à penser au mariage. On ne leur cache ni le fait que l’adultère est puni par des travaux forcés dans la mine... 

L’homme

            Ce n’était pas mieux, beaucoup mieux en Roumanie ? 

L’épouvantail

            Si ! Bien sûr ! Et quoi ?... – Au diable la Corée ! Au diable la Roumanie ! Au diable leurs Leaders Hyper-Bien-Aimés. On s’assoit devant le piano, là, dans la villa nord-coréenne de Kim Il Sung, et on essaie quelques accords. Ca sonne bien. 

L’homme

Iliescu demande au Coréen s’il aime la musique. - Oui, il aime. - Nous chanterait-il quelque chose ? - Affirmatif. - Il va chanter. - Pour nous.

                                                           La marionnette

            Le Coréen se met debout. 

L’épouvantail

Il chante. - Quelque chose sur une marche victorieuse.

L’homme

            Très bien, dit Iliescu. Et maintenant, à nous de chanter quelque chose. Une romance. O.K., je dis, et je commence une romance. Après la première strophe, je passe au rythme de boogie-woogie. 

L’épouvantail

            [dans le rôle de Iliescu] « Pas comme ça, hé ! La romance c’est du chuchotement. Du murmure » . 

L’homme

            Peut-être. Mais les autres protestent. Ils veulent du boogie-woogie. C’est bon le boogie-woogie. 

Le porteur de pancartes

            [entre en scène avec une pancarte nouvelle : BOOGIE-WOOGIE] 

L’épouvantail

            [en dansant] Boogie-woogie, boogie-woogie… Là, dans la villa de Kim Il Sung. 

L’homme

            [sourire malicieux d’approbation 

La marionnette

            Iliescu laisse tomber. Zoé invite le Coréen à danser. [suivant ses mots, le porteur de pancartes et l’épouvantail miment le ministre et, respectivement, Zoé] Il refuse, mais... Il s’agit, n’est-ce pas ?, de Zoé... Ils esquissent quelques pas... [le porteur de pancartes et l’épouvantail - danse] Mais, soudain, on frappe à la porte... [jeu du porteur de pancartes] Le Coréen sursaute comme brûlé au fer rouge... Il repousse Zoé... Il se dirige vers la porte et l’ouvre. Il échange quelques mots avec la personne qui s’y trouve... Il ferme la porte. Zoé essaie de continuer la danse, mais le vice-premier-ministre refuse. Il reste encore une minute et se tire. Il emmène l’interprète avec lui. 

Le porteur de pancartes

            [sort en traînant la pancarte derrière lui 

L’épouvantail

            [après une pause] Mais, alors, à Pyongyang, hein !. - Au spectacle de l’opéra donné en votre honneur. Lorsque la salle se met debout pour vous applaudir longtemps, lorsque vous faites votre apparition dans la loge centrale !... Hein !... Tu frimes!... Spectacle très spécial; assistance très triée, vous glisse l’épouse de l’ambassadeur, mais la présence est, comme d’habitude, obligatoire dans la salle. 

L’homme

            Le sujet: la lutte, bien sûr, « révolutionnaire »... La musique : du Verdi aplati par un rouleau compresseur. - Un éclair de - ou dans - ma mémoire, et je revois les visages de mes trois collègues coréens du Conservatoire n° 1 de Bucarest... Et s’ils se trouvaient, eux, maintenant, dans la fosse d’orchestre ?  

L’épouvantail

            Enfin, la scène finale. Grandiose ! L’épouse chante, en pleurant et en caressant le manteau de l’époux révolutionnaire qui, paraît-il, a été tué... Mais, non ! Eh, bien, non ! Le possesseur, le maître du manteau n’a pas été tué par les méchants capitalistes contre-révolutionnaires... Il est là, le voilà, et il va conduire les masses vers le communisme victorieux... 

L’homme

            Le rire m’étouffe. Il me fait sortir dans le hall désert. Zoé me suit. La femme de l’ambassadeur n’ose pas quitter la loge. Elle reste avec Iliescu et les autres. Avec le manteau et avec le communisme. Avec son manteau et avec son communisme à elle, à eux. - Je regarde Zoé. Elle me regarde. Nous rions. Nos bouches, largement ouvertes. Aucun bruit. Aucun ! - C’est du riro-cris muet ! - Je décèle une certaine lumière dans les yeux de la jeune femme aux cheveux longs et blonds, en face de moi. – « Ne sois pas désespérée », je dis. 

La marionnette

            Et Zoé lui répond : 

L’épouvantail

            [à l’homme, en jouant le rôle de Zoé] « Toi non plus. » 

[Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]


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