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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 14:31

Avant propos

                Le chômage, quelle galère ! Quelles créatures infâmes, les chômeurs ! Des loosers ! Un monde où tout le monde serait au chômage, voilà l’Enfer. Si ce n’est-ce le monde qui secrète – ou excrète ? – le travail, qui soit l’Enfer ----------- le monde du travail.

- Quelle horreur, le travail !

La seule justification du travail consiste dans la satisfaction trouvée dans l’exploitation de l’autrui. Une exploitation indirecte. Satisfaisante indirectement. N’empêche, grâce à son travail, on peut jouir du travail de l’autre. ----------- En passant pas l’impersonnalité neutralisante (moralement blessante ----------- possédante) de l’argent. ----------- Mais pas assez, pas pleinement et, finalement, pas d’une manière satisfaisante.

- À la hauteur du propre travail, et pas plus.

Or, la grande satisfaction consiste dans le fait de profiter du travail de l’autrui ----------- sans contrepartie.

La contrepartie exclue l’exploitation et, du coup, la satisfaction.

Le travail n’est pas bon. Il est même dégradant. Même si on se laisse leurrer pas une certaine identification à l’Humanité, au Monde, et à la démocratie qui va avec ----------- si on veut que les exploités ne se rebellent pas et qu’ils ne secouent par trop le cocotier où on se sent tellement bien en tant qu’exploiteurs !...

Ce qui vient d’être dit n’a pas vraiment de rapport avec ce qui suit.

- L’avant propos, dans ce cas, pourrait n’être qu’un hors propos.

- Ou à peu près.

 

 

 

Un certain million

 

Le soleil sortit des nuages. La Seine perdit sa couleur de café au sable pour emprunter la nuance métallique que Jean Constantin appelait « atemporelle ». Il faisait beau.

- Il faisait presque chaud.

Le mois d’août ne s’était pas encore écoulé, ni fondu dans les brumes de l’automne. Le fleuve ressemblait au dos d’un dragon argenté traversé par des frissons.

- Là-bas, sous le Pont des Arts.

Sur le Pont des Arts, Jean Constantin se caressa la joue. Piquante.

- Il ne se rasait plus.

Une bonne barbe, voilà ce qui lui manquait. Ce qui lui conviendrait. Une bonne barbe, bien mariée à son nouveau statut social ! Il était maintenant un chômeur riche. Il avait réussi le coup de sa vie : il avait arraché cent cinquante mille euros d’indemnités à sa boîte. Un million de francs ! C’était le fruit d’une assez âpre négociation. Ils se sont séparés, sa boîte et lui, à l’amiable. On lui a signé un chèque de cent cinquante mille d’euros, un million – le million ! – de francs, et il est parti, armes et bagages.

- Vers rien.

Cent cinquante euros, qu’est-ce que c’est ? Rien ! Avec un million de francs on était riche autre fois. Lorsque le franc existait et circulait. ----------- Aujourd’hui, ça fait vieux, parler en francs, non ? ----------- Il allait toucher quand même des indemnités de l’ASSEDIC. Pour deux ans. En plus du million déjà encaissé !

- Le million qui emboîte la mort.

Voilà ! Jean Constantin avait décidé de se suicider, une fois le dernier sou dépensé. Encore faudrait-il arriver à ce dernier sou. Conformément à des lois incompréhensibles, l’argent appelle, crée, appelle, crée, appelle, crée, appelle..., l’argent. La vie...

- Quoi, la vie ? !

- Elle a quoi, la vie ? !

L’idée du suicide lui était venue justement à cause de cet argent, de ces cent cinquante mille euros – de ce million des francs encaissé. Tout ce qui pouvait se passer après avoir dégoté un million, n’était plus intéressant. C’était même ennuyeux. Ou insultant. Des gens qui possédaient plus d’un million ! Des millionnaires ! Eh ben, prout ! Ça sent pas bon.

- Des handicapés.

Ils le sont, sans doute. Non pas par leur million ou par leurs millions. Non. Mais par autre chose. De plus intime. De plus subtil. De plus inconsistant encore que l’état de la pauvreté ou celui de la misère. Saisissable, pour autant. À presque cinquante ans, Jean comptait deux mariages et un concubinage défaits, cinq enfants, dont trois mariés. Rien d’autre. Sa carrière : trente ans de bureau. Du mou. Du rien. Ses désirs : modestes. Ses besoins : presque nuls. Autre fois, l’énergie dont il disposait remplaçait avec un certain succès les vrais besoins et les désirs vrais ; aussi la joie, la nostalgie, l’envie, l’ennui..., etc.. Au moment où il avait commencé « la descente », vers quarante-sept, quarante-huit ans, il avait derrière lui un terrible panier de bêtises (pour remplir l’espace occupé et animé, chez d’autres, par la tendresse), ainsi qu’une grande quantité de grossièretés (en tant que remplaçantes de l’ironie nécessaire à toute vie qui se veut supportable). C’était ça qu’il eut constaté ou, ce qui revient au même, postulé.

- Il est terriblement troublant de voir comment un constat, donc un postulat, peut s’imposer d’une manière « objective » à plusieurs personnes en même temps.

- Même si, plus tard, il s’avère qu’on eut eu affaire à une... « erreur ».

C’était ça qu’il eut constaté lorsqu’il se fût laissé séduire par l’idée du « million suicidaire »... Là, autre fois, oui. Mais pas à présent. À présent il manquait de plus en plus d’énergie. Les lits des états d’esprit énumérés ci-dessus, étaient secs.

- C’est embêtant.

 Il n’y avait pas d’autre issue à cette situation, que la mort par glisse, avait songé Jean Constantin.

- Il faut se laisser glisser du sommet d’un million vers le creux du moins que rien.

- Ainsi, elle allait se passer d’une manière... appropriée, sa mort.

Créature civilisée, Jean considérait que la mort était, naturellement, de nature barbare, mais, naturellement, de nature inévitable. Sa fatalité pouvait être habillée, néanmoins, suivant l’envie du... propriétaire de la mort. Elle pouvait être intégrée dans les paramètres de ladite civilisation. En ce sens, un million faisait l’affaire, du point de vue de Jean. Surtout parce que, ainsi, il serait le premier à mettre en place – à sa place –, une vraie nouvelle méthode, une vraie nouvelle manière d’appréhender l’auto-responsabilisation, une vraie nouvelle manière d’auto-assumation. Il était, on dirait, content de lui même, Jean Constantin. Ou, du moins, pas mécontent. Il regardait le fleuve qui ressemblait de plus en plus au dos d’un dragon argenté traversé par des frissons.

Juste à côté de lui, assise en tailleur sur les planches du Pont des Arts, une jeune fille caressait les cordes de sa guitare. Elle était au bord du bonheur. Ou du malheur. Qui sait. Peut-être. La fille.

- Et quoi, la fille ?

- Elle a quoi, la fille ?

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