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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

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18 février 2009 3 18 /02 /février /2009 15:03

Avant propos

 

L’Atlantide aurait, occupé l’espace atlantique.

Ce qui compte, c’est l’espace transatlantique ----------- aujourd’hui. L’autre n’est que du reste ----------- un océan. Un rien, disons.

- Disons.

Ce qui se passe d’un côté et de l’autre de ce reste, de ce rien, de cet océan, ne passe pas inaperçu.

- Y a pas raison.

Justement. ----------- Autant effrayant que ce soit, y a pas raison. ----------- La raison n’a rien a y faire. Elle n’a pas raison d’y être. ----------- Autant.

Même plus. ----------- Même. ----------- Plus.

 

 

Espace transatlantique

- et un peu au-delà de -

 

Chère Monica,

Combien d’années se sont écoulées depuis ma dernière lettre ? Dix, onze, douze ? ----------- Cents ?

- Mille !

Soit ! Mille s’il le faut ! En tout cas, il a tellement de choses qui se sont passées, que mille ou dix mille ans ne me paraissaient pas « trop beaucoup ».

Je compte sur ta compréhension, sur ton amitié.

- Sur ton pardon.

Bon. Je commence. Par où ? Par où je peux. Et pourquoi pas par la crise des missiles cubains ? L’image me parait significative. Nous, les petites, une trentaine, agenouillées pendant la nuit, priant le Seigneur de ne pas laisser « venir » la guerre.

- Il faisait froid, il faisait presque noir...

Quelques ampoules jaunes, sombres éclairaient notre dortoir. En chemises de nuits, à poitrine plate ou à peine bourgeonnée, nous regardions le ciel (le plafond !) en murmurant des mots dépourvus de tout pouvoir. Preuve maximale : je priais non pas contre, mais pour la guerre. Et pour cause, les bonnes soeurs nous avaient dit que, en cas de guerre, nous rentrerions chez nous...

- Il ne m’a pas écoute, Dieu, lui.

Mon désir de guerre n’a pas été exaucé. ----------- Je jette en hâte des mots sur le papier. ----------- Avec du mâchefer et de la scorie dedans. Avec pas mal de gravats. Aussi. Aussi. Aussi.

Ma chère Monica, ma vie a basculé et je m’y retrouve difficilement. Cette lettre est due à une sorte de réflexe oublié, couvert, enterré sous les décombres du temps versé, perdu, échoué en nous, mais qui se voit réactivé soudainement, pour témoigner de l’unité de l’être que je suis, de l’être que nous sommes. ----------- Qui pourrait nous séparer, une fois intriquées dans nos mémoires (ou par elles ?) ? ----------- On ne peut pas se débarrasser de son passé. Il est comme prédestiné. ----------- De son avenir non plus.

- Pour ne pas parler de son présent !

Je reprends le contacte avec toi tout simplement, comme s’il n’y avait pas une vie entière écoulée depuis notre enfance.

- Depuis notre séjour chez les bonnes soeurs.

Comme si nous étions toujours là ----------- dans le dortoir austère, froid, dépersonnalisant ----------- en train de prier pour que la guerre n’arrive pas ----------- pour que les méchants Soviétiques soient empêchés d’installer leurs saloperies au Cuba ----------- pour que nos bons alliés, les Américains, ne soient pas obligés de bombarder le Cuba, l’Union Soviétique et ainsi de suite ----------- et pour que nous autres, les Brésiliens, poussions vivre en paix ----------- au sein de tout le monde...

Chose valable pour vous autres, comme je disais, mais par pour moi.

- Moi, je voulais la guerre.

Je voulais rentrer chez moi, chez nous... ----------- Chez rien du tout, chez nulle part ! (Les miens, en proie à une très difficile et, je crois, jamais achevée séparation, avaient trouvé que le couvent était la solution autant pour leur fille – moi –, que pour eux-mêmes !...)

…Où voulais-je, donc, retourner ? Dans mon enfance. Voilà où ! – Avec l’espoir d’y trouver la paix. ----------- Dans cet espoir.

Aujourd’hui, pourtant, suite à une longue analyse que j’ai faite ici, à Paris, je suis en mesure de dire que l’on m’a privé d’enfance. À l’heure de notre rencontre chez les bonnes sœurs, j’étais une gamine sans enfance, déjà. Une fillette estropiée. Une estropiée, tout court. ----------- Une castrée ; d’une certaine façon (ce qui pourrait expliquer pourquoi aucun enfant n’a pas trouvé bon, n’a pas voulu venir se blottir dans mon ventre – dans mon être). -----------Voilà ce que j’étais à l’époque.

- Toi aussi, tu avais droit, comme moi, aux délices de l’internat ----------- à l’époque.

On découvrait son sexe, à l’époque. On parlait tant de bêtises chuchotées ! Avec tellement de joie secrète de ceux – celles ! – qui (s’) échappent à la surveillance (désagréable et nuisible ----------- des soeurs et des mères).

Sauf que moi, ça, la pension, m’a brisée, m’a fracturée. Je suis sortie de là infirme. Toi, tu es restée moins de temps chez les bonnes soeurs. Combien ? Un an ? Deux ? Pas plus de deux, je crois. Tandis que moi !... J’y fus immergée pas moins de six ans...

- Ensemble, nous jouâmes au docteur et au touche-pipi.

Normal, je me dis. Te souviens-tu ?... On devait se laver à côté du lit, dans le bassin personnel, mais à la vue de tous... Avec l’ordre formel de se couvrir.

- Pour être vue le moins possible.

Ne pas regarder ailleurs, vers les autres. Ni ailleurs, vers soi même. Nous avion le choix restant : regarder vers le mur d’en face, ou vers le plafond. Le corps, que Dieu même, dans sa bonté infinie, nous avait donné, était non seulement imparfait, mais mauvais. Il était défendu de le regarder ! Le résultat, on le connaît. Touche-pipi. Examen plus qu’approfondi, ensuite. Plaisir, même !

Quelques mois avant de quitter, à mon tour, le couvent, j’étais parvenue à une phase plus complexe de l’existence. Je me cachais toujours dans la prière; mais, cette fois ce n’était pas pour que la guerre arrive, mais pour que mes règles n’arrivent pas. Si une fille, le jour où les règles pouvaient se déclencher, ne prenait pas garde de se munir de son pansement hygiénique, elle n’avait pas le droit d’aller chercher de la ouate, en haut, dans le dortoir, et était obligée de rester comme ça, salie, toute la journée ; si, par malheur, le bon Dieu, présent toujours dans les prières, avait décidé que ces maudites règles allaient se déclencher une fois la journée commencée, disons à dix heures du matin. Et moi, je priais le bon Dieu, moi, qu’elles n’arrivent pas, mes règles à moi ! Les règles !

- Je dirais que, inconsciemment, je voulais être pre-stérile ----------- aujourd’hui.

Tout ça, chère Monica, pour te dire que j’avais une sensibilité particulière à l’égard de tout ce qui est enrégimentement, attroupement, annihilation de la personnalité et de la personne et ainsi de suite.

Lorsque je mouillai l’ancre en Europe, je pus mesurer encore mieux la profondeur de l’espace atlantique qui sépare nos deux civilisations.

- Une vraie fosse.

La démocratie européenne, qui ressemble beaucoup à la paresse et à la lascivité (à tel point que je me demande si elle n’était pas imposée, en réalité, par les Américains ----------- et maintenue par eu, maintenue ainsi ----------- avec le but de dompter les habitants -----------sauvages ----------- du Vieux Monde, coupables de deux guerres mondiales ;  à tel point que je me demande si elle n’était que subie, et non pas engendrée par eux, les européens), cette démocratie édulcorée m’a envoûtée plus que je ne le croyais possible. Ici, tu ne trouveras pas la sauvagerie du Carnaval. Ni celle des enfants-bandits et des leurs bourreaux ----------- les escadrons de la mort. Par contre, tu trouveras une certaine douceur de vivre, pimentée par les vestiges charmeurs, envoûtants, voire soûlants, d’une histoire aussi forte que petite. Ce n’est pas une blague, un paradoxe, un « intellion ». C’est la pure réalité. L’histoire méditerranéenne, dont celle européenne fait partie, c’est de l’histoire parce qu’elle est petite, donc « contenable », et forte aussi, donc percutante, pénétrante ----------- une balle de fusil et non pas un obus. -----------, donc transmissible, voire contagieuse, épidémique. J’irais jusqu’à dire que c’est la seule histoire. C’est l’Histoire même. Tout le reste n’est que du reste. Du reste qui s’y accroche, qui s’y greffe ; ----------- à l’histoire...

- J’arrive ainsi au coeur du sujet même de ma lettre.

Ma chère Monica, il y a quelqu’un dans ma vie.

- Enfin ! ----------- je dirais.

Quelqu’un de mûr, un peu plus âgé que moi. Quelqu’un de descriptible. Je veux dire : quelqu’un « muni » (ou « doté » – je ne sais pas bien) d’un passé. C’est un Albanais de Kosovo. Un homme de bonne volonté, comme disait l’autre. Quelqu’un de bien. Un intellectuel ----------- et pas si stupide que ses collègues d’ici. Il n’a pas sa place à CNRS, je veux dire. Certainement pas !  Et pour cause : on trouve dans son agencement des gouttes de folie et des cristaux d’irrationalité ; ----------- beaucoup de souffrance...

- Ça le rend libre.

Libre de ne pas vouloir vivre en Albanie, mais de rester lié à son peuple et à a sa culture (auxquels je ne comprends rien !). Libre de prendre comme épouse une Serbe. Libre de lutter contre le communisme. Libre de s’opposer toutefois au libéralisme déchaîné.

- Etc., etc..

Enver quitta Pristina lorsque l’OTAN commença à bombarder la Yougoslavie ----------- et les Serbes à chasser les Albanais hors du Kosovo.

Il vint à Paris, avec Mirjana, sa femme, avec leurs deux enfants et avec les familles des ceux derniers. Les enfants, avec leurs familles respectives, partirent bientôt l’un pour l’Allemagne, l’autre pour l’Afrique du Sud.

Quant à eux, ils s’avérèrent parfaitement intégrables, ici, en France. Tous les deux, je veux dire, les parents. Enver est parfaitement francophone. Sa femme aussi, elle était parfaitement francophone. – Elle est morte.

Ils rentrèrent à Pristina, une fois les Serbes chassés de Kosovo. (Leurs enfants et leurs familles, par contre, non. Signe bénéfique de jeunesse, je trouve !) Ils se disaient prêts à tout recommencer. Non pas par naïveté, mais par manque de pot.

- On ne peut même pas parler de ça.

Je veux dire : de chance – dans leur cas. Enver et Mirjana rentrèrent à Pristina pour qu’elle, Mirjana, y meure.

Enver revint ensuite, d’une manière absolument clandestine, en France. Après que Mirjana fut tuée. Tuée comment ? – On lui a mis des pétards dans la bouche et on les a fait exploser. Elle ne fut même pas violée. Elle fut seulement tuée par l’explosion de sa tête -----------des pétards qu’elle fut obligée de tenir dans sa bouche.

Je me trouve au bord de l’océan de l’incompréhensible. Déjà je ne comprends pas. J’écoute et j’entends ce que l’on me dit. Mais je ne peux pas comprendre. Je suis cristallisée. ----------- Morte. ----------- Je ne suis plus une jeune fille frêle, capable d’accepter les ordres des bonnes soeurs et de ne pas regarder son propre corps pendant qu’on fasse sa toilette. Ni de prier Dieu que les règles n’arrivent le jour où l’on a oublié sa ouate...

On ne sait pas qui a tué Mirjana. L’enquête ne donnera rien. Enver, convaincu de cette réalité, quitta le Kosovo toute de suite. Il ne s’y retrouvait plus. Qui a tué sa femme ? Des Albanais, car elle était Serbe ? Des Serbes, car elle était mariée à un Albanais ? Qui ? Pourquoi ?

- C’est ce qu’on sait c’est comment.

Je ne dirais pas qu’il est devenu fou. Il ne l’est pas. Il est assommé; seulement. Il a reçu le choc de l’incompréhensible. Il ne peut pas comprendre. Et je dois reconnaître que l’on ne peut pas comprendre. Comment comprendre ? Des pétards dans la bouche ! La mort ! L’interdiction d’aller chercher sa ouate ! L’interdiction de se regarder soi-même ! Comment comprendre ? Qu’est-ce que je dois faire à l’intérieur de moi-même pour parvenir à comprendre ? Quelle (auto ?) mutilation dois-je (y) opérer pour pouvoir comprendre ?...

Tu vois, ma chère Monica, la distance mise entre nous par l’Atlantique, la distance transatlantique, n’est pas si creuse, profonde, vaste, réelle que ça. Je formule ainsi le contraire du postulat par lequel j’ai commencé ma lettre. C’est vrai. J’assume. Je n’y suis pour rien.

- J’ai couché avec Enver et je suis enceinte de lui.

 

                                                                                                         Alexandra

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