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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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18 avril 2009 6 18 /04 /avril /2009 13:21

7

 

L’homme

            À Pékin, pour vingt-quatre heures. Du tourisme. Le ciel, les volumes, l’espace, sont extrêmement différents par rapport à la Roumanie... -  J’apprends qu’on ne va pas prendre le même chemin, pour le retour. Nous allons nous diriger, d’abord, vers le Pakistan, ensuite le Liban, et la Grèce. Ça me fait plaisir.

L’épouvantail

            « Mais, pas de réception, dit Zoé. Je n’ai pas de robe. J’ai que ces trois paires de pantalons. » - « Pas de réception », promet Iliescu.

L’homme

            ...En haut de la Grande Muraille, le souffle coupé, ma poitrine est pleine d’une joie indescriptible. Ouais!, sans blague! Personne de ma famille, aucun des miens n’a jamais mis les pieds par ici, et on ne sait pas si quelqu’un  le fera après moi! - Ensuite, en regardant Zoé trotter énergiquement sur les dalles multimillénaires, je me rends compte que - c’est comme ça la vie! - nous avons vu ensemble les deux Murailles de notre monde, de Berlin et de Chine.

L’épouvantail

            Et voilà l’histoire !

L’homme

            L’histoire ? L’histoire ? L’histoire ?

L’épouvantail

             « Je crache sur le nom de Ceausescu ! » [en criant]  « Je crache sur le nom de Ceausescu ! » Voilà l’histoire ! [ironiquement] Zoé ! Pauv’ fille !

 

[Boucle sonore. Lumières agitées. - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]

La marionnette

A Karachi, surprise ! C’est le ministre de la Jeunesse qui les accueille. Iliescu bouillonne. Zoé, pareil. Au propre (la chaleur est épouvantable) et au figuré. Ils partent, en roulant à gauche, des Jeeps militaires en tête de la colonne pour vous frayer un chemin dans ce bordel de voitures, de fiacres, de feux manquants et de piétons « pluridirectionnels », pour la résidence qui leur a été réservée, aux murs entièrement couverts de glycine mauve fortement odorante. Le ciel est très gris et très bas. L’atmosphère est saturée de vapeurs. Un garde militaire leur présente les armes, à l’entrée.

L’homme

            Dans le grand hall, quelques hélices, immenses, suspendues au plafond, font mine de ventiler l’air plus qu’humide. Nous sommes attendus par quelques compatriotes de l’ambassade, que nous trouvons trop élégants, trop aimables, trop préoccupés par leur tennis, golf, polo..., trop habillés de vêtements légers, aux nuances claires...

La marionnette

            De trois côtés du hall se dirigent vers eux trois domestiques dans de longs vêtements blancs, avec de grands turbans sur la tête, nus pieds dans des sandales aux minces barrettes, et portant des plateaux avec des boissons rafraîchissantes de toutes sortes et de toutes les couleurs. La caverne d’Ali Baba !

L’épouvantail

[fait entrer le porteur de pancartes muni de deux pancartes ; sur la première : PAS DE ROBE] « Je n’ai pas de robe. » - « Comment ça, camarade ? » s’étonne sincèrement la femme de l’ambassadeur. - Zoé hausse les épaules. - [à l’homme]...Ensuite, silencieuse, avec un rien refroidissant, de Gorgone Méduse, dans son expression, ta Zoé montre ses dents... Puis, elle fait signe à l’un des trois bruns habillés en blanc de s’approcher avec son plateau de boissons rafraîchissantes... [ironiquement] Ali Baba ! Sinon rien ! [la deuxième pancarte du porteur de pancartes : ALI BABA ! ALI BABA !]

L’homme

            À peine suis-je entré dans ma chambre, après la réception - Zoé s’y est rendue en pantalons -, dans la nuit, tard, que j’entends des voix agitées sur le palier. - Il y a un lézard sur le plafond de la chambre de Zoé. - Elle ne peut pas dormir avec des reptiles dans sa chambre ! - Iliescu, jeune et aimable, sûr de lui et de ce qu’il doit faire, s’offre à... - Zoé me raconte avec humour, le lendemain, que la chasse a duré plus d’une heure et demie. - Oui, la chasse !

La marionnette

[après une pause] A Beyrouth, le chargé d’affaires est un homme petit, trapu, affable, aimable. - Iliescu, quant à lui, doit rencontrer deux délégations libanaises de la jeunesse. Des cocos, bien sûr ! Ni Zoé, ni lui, ils n’avaient pas à participer aux discussions. Elles n’étaient pas pour eux ces discussions. Because ? Des armes ? Des drogues ? Des ventes de juifs, d’allemands ? C’est quoi l’impossible ?

L’épouvantail

            Promenade avec Zoé. Accompagnés par le chargé d’affaires. Vous flânez et contemplez la ville mi-européenne, mi-orientale... Provocatrice, Zoé demande du hachisch. Le chargé d’affaires se défausse avec une certaine élégance. Le salaud ! Dans la rue, Zoé caresse un roquet que vend un arabe. Le chargé d’affaires l’achète et l’offre à Zoé. (Tiens. Entre parenthèses : ceux qui l’ont arrêtée disent qu’elle possédait une balance en or pour peser la bouffe de son chien... Parenthèse fermée.)  « Comment l’appeler ? » demande la fille de Ceausescu en examinant avec ironie et dégoût le petit animal, moelleux et bête, qui regarde le monde avec des yeux troubles. « Habibi », propose le chargé d’affaires. Le visage de Zoé s’illumine. Parfait. Et Habibi fut !

L’homme

            [après une pause] ...Là, dans mon passé - suite. Je veux dire: ensuite. - À Athènes..., la lumière du ciel et de la Méditerranée, les oliviers petits à la feuille verte-blanche, l’éclat des colonnes de marbre et tout le cinéma et tout, plus l’idée qu’on a fait un tour du monde que peu pourraient faire, m’accablent et de joie et de colère. Pourquoi - donc et diable ! - rentrer en Roumanie ? Pourquoi retrouver la sombre télé où m’attendent des reportages à illustrer musicalement, avec des jeunes parlant d’une manière inintelligible, ignorants d’une manière insolente, brutaux, soumis à la peur parti...éenne, et..., et avec des constructeurs « enthousiastes » d’hydrocentrales ? Pourquoi m’immerger de nouveau dans l’inquiétude quotidienne du manque d’argent, dans la poussière des rues, dans l’odeur de fer brûlant, de gaz d’échappement et de sueur des bus bondés, dans le noir idiot où l’on mène la bataille contre la censure, dans...? - [à l’épouvantail] - Disons que t’es Zoé. Et moi je te pose la question:  « Et si on se faisait la belle ? » - Et toi, qu’est-ce que tu me répondes ?

L’épouvantail

            [à l’homme] Mais je te réponde conforme: « Allons-y ! » Et je te regarde droit dans tes yeux !

La marionnette

            [de l’homme] Mais lui..., [geste de mépris] couille mole !

L’homme

            [à l’épouvantail] « Ils vont nous fusiller ! »

L’épouvantail

            [à l’homme] « Possible ! »

La marionnette

            [après une pause] Lorsque l’avion commence sa descente vers l’aéroport de Bucarest, Zoé, assise à côté de lui, met sa main sur la sienne. Deux secondes, pas plus. Histoire de lui dire au revoir. [pause] Ils atterrissent. Zoé se lève. Elle descend la première. Ensuite Iliescu et les autres.

L’homme

            Par réflexe, je reste derrière Iliescu. A raison ! Vers nous, entourée à distance par des gardes du corps, s’avance La Camarade. Les pointes des pattes dirigées vers l’intérieur. Elle marche sèchement. Elle n’a pas l’air d’être vraiment habituée à la station bipède. Elle sourit. La lumière de ses yeux, forte, brûle. Semblable à la peur terrifiante. Semblable à l’impulsion épouvantable de déchirer, de hacher tout ce qui bouge.

 L’épouvantail

            [après une pause] Et puis, tu as été invité par la Securitate... Ce n’a pas été trop pénible, n’est pas ? C’était même pas au siège. C’était dans un café, le plus cousu de Bucarest... C’est bien ça, n’est pas ? Tout est civilisé. Où sont-elles les enquêtes de la Tchéka et du Guépéou ? Où sont-ils les camps sibériens ? - ...En fait... Il voulait que tu saches seulement qu’ils veillent sur toi, les ombrageux. Et, en plus, tu étais déjà, au fond de toi même, dans la réalité de la vérité, avec eux. Sois sincère ! Avec ta Zoé, avec ton UJC... Pourquoi pas, donc, aussi avec eux, avec la Securitate ? Directement, nettement !?

L’homme

            Pourquoi ? Manque de couilles. [en indiquant la marionnette] Comme dit celle-ci toujours. Voilà pourquoi. Je n’étais qu’un pauv’ intello capable de quelques demi-idées - et encore! - et des petites péchés salopins, des petites saloperies...

L’épouvantail

            [rire] ...incapable, donc, de demander un G.P.U. universel, astral, divin...

L’homme

            [rire] Certainement pas ! Je n’étais qu’un petit dépotoir, quoi. Pas plus que ça. Un petit dépotoir assez ineffable, supportable, parfois même sympathique. Pas plus... Voilà pourquoi !

[Long silence]

L’épouvantail

            Encore quelques jours et Zoé t’appelle. Elle est à Bucarest, au centre ville. Tu lui manques. Pourrais-tu sortir la rejoindre ?

L’homme

            Une heure plus tard...

L’épouvantail

            ...entre la Statue des Aviateurs - avec le Cé-i-pé-él-e-a immortalisé sur sa grande plaque commémorative en bronze - et la Place des Aviateurs, jadis Place Staline, qui allait changer plusieurs fois de nom - dans et lors de ton passé - avant de devenir au dernier en date, Place Charles De Gaulle; c’était vers la fin du mois de mai, dans ton passé de personnage anonyme, de masse, de masso-personnage...

L’homme

            ...je suis avec elle. Zoé tient dans sa main quelques ballons gonflés à l’hydrogène. Elle me les tend. Elle se fait une « queue de cheval »; elle me demande d’attacher les ballons à la queue. - « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit-elle en apercevant ma réticence. « Regarde un peu autour », je dis. « Eh bien, qu’est-ce qu’il y a autour ? fait-elle nerveusement. Des crétins et des crétins ! ». « Mbé ! » fais-je. Je ne peux pas lui parler de la Securitate... De Shakespeare, non  plus... [rire] Ou de Giordano Bruno et du Grand Condé..., d’Electre et de non-Electre... Et qu’est-ce qu’il nous reste, sinon ?... [en se reprenant] Zoé agite, ennuyée, nerveuse, sa main. Elle attache toute seule les ballons à sa queue de cheval. Elle part vers l’Arc de Triomphe. Je la suis. Sans enthousiasme. Ils sont amusants, ses agissements. Mais ils ne vont pas avec ce monde. Avec ce monde d’ici. Avec notre monde ! - Au bout de cinq minutes, elle détache les ballons et les libère. Elle - libre, étrangère, pas d’ici, pas du coin - regarde avec regret mais aussi ironiquement, comment ils prennent de la hauteur. [au public] Aujourd’hui, vu ce que j’ai vu à la télé, je me dis que Zoé ne peut être que virtuelle ! Certainement ! Virtuelle... Sinon morte... [pause] C’est quoi, le vrai ? Mais le virtuel ? Ou la mort !?... Ou la Révolution ?... Dépotoirs, tel que nous sommes... Tous. Tous. [la lumière faiblit ; dans le noir – la voix de l’homme] Je l’appelle après deux, trois jours. « Comment ça va ? » « Mal. Habibi est mort. » « Comment ça ? » « Ils me l’ont empoisonné. »

Le porteur de pancartes

[traverse la scène dans un spot de lumière. Sa pancarte : ILS. Il sort. Le noir s’installe bien pour quelques moments.]

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