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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

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8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 07:01

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

III

 

2

Dehors, les nuages au-dessus desquels l’avion de la presse présidentielle avançait à presque X km à l’heure, se dirigeaient lentement vers la queue de l’avion.

Sur la figure d’Ică on pouvait lire une longue scène qui aura ou pas lieu en Nomadie, une fois l’équipe de RFI installée dans son hôtel.

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Scène

(début)

Nous nous trouvons dans la chambre de Yovanka.

Dehors, la capitale de la Nomadie est comme toujours, indéfinie, non-localisée et d’autant plus non-nominalisée. Pas de dimensions.

- Pas besoin !

- Voire impossible !

Dans la pièce, l’air est chargé d’aérosols bien odorants. Yovanka vient de prendre sa douche et de se parfumer. Le peignoir de l’hôtel la couvre à peine.

Ică Glande, cravaté, se trouve en face d’elle. Il tient ses grosses mains sur les épaules fragiles de la jeune femme. Caresse ou tentative de déshabillage. La jeune femme, frêle et pâle, regarde l’homme droit dans les yeux. Celui-ci dit sur le tard :

- Tu trembles.

Les yeux de la jeune femme portant le nom de Yovanka sont secs, mais son expression dit qu’elle pleure intérieurement.

Une longue minute passe en silence. Le regard de Yovanka, rempli de larmes, de douleur et de reproches change de lumière. La jeune femme se montre prête pour un abandon pervers, irresponsable et soulageant.

- Je sens l’inceste, dit-elle. Nous sommes des incestueux, c’est clair. Et ce ne serait pas désagréable. Tu es d’accord, n’est-ce pas ?

- Tu entends quoi par inceste ?

- Je ne suis pas une grande journaliste. Si j’en étais une, ça se saurait et j’aurais pu te répondre avec les mots appropriés, qu'un grand journaliste trouve toujours, qu'il le veuille ou non, mais que je ne trouve pas à l’instant. Alors, je vais me contenter de dire que tu vois en moi tes filles manquantes.

- Tu es au courant ?

- Qui ne l’est pas ? Tout le monde sait que vous avez eu avant ou lors du Grand Caprice, ta femme et toi, deux filles.

- Florence et Violence.

- Soit ! Et tout le monde se demande qu’est-ce qu’il s’est passé pour que vous les abandonniez ?

- À moins que ce ne soient elles qui nous aient quitté !...

- Dans une autre perspective, tout le monde est au courant des enfants que Stroë abrite – et cache – aujourd’hui dans son intérieur. Même s’ils ne sont pas les siens, il ne les a pas abandonnés, lui. Il les cache. Mais cela est une toute autre chose. Ce qui nous intéresse aujourd’hui c’est le fait que tes filles te manquent et que tu fais un transfert sur moi. Un transfert agrémenté de pulsions, de très fortes pulsions incestueuses. C’est biblique, mais à l’inverse. Ça évoque, en tout cas, l’histoire de Loth et de ses filles. À l’inverse.

- C’est très contemporain, consent Ică.

- Et, par conséquence, très acceptable, continue Yovanka. Je pense que tout ce qui est contemporain est acceptable ou doit l’être. Ce qui n’est pas le cas quant au passé et au futur. Enfin, de cette façon notre vie est de plus en plus complexe, riche… Oui. Je veux dire que j’accepte le rôle que tu me réserves et confies. Ça me va très bien dans ces moments de perte violente – et approfondie ? – de repères. Je parle, naturellement, de notre aventure-ci, plus que contemporaine, actuelle, de cette aventure nomadienne.

(à suivre)

Scène

(suite).

Dans la chambre de Yovanka règne un noir parfait.

- Je sens ta forme à côté de moi, dit Ică. Je te démêle. À l’aveugle.

Yovanka, allongée à côté de lui pose sa main sur la poitrine velue de l’homme. Quelques doux soupirs en larmes.

- Nous avons péché !

Ică se tourne à moitié vers elle. Il lui embrasse légèrement l’épaule, comme un écho.

- Il n’y a pas de péché. Ton péché, je le prends sur moi… Il a cessé d’être un acte capital. Comme la mort, d’ailleurs.

Le bruissement de la climatisation se fait entendre plus fort.

- J’ai… déjà… vécu ça, dit Yovanka avec une certaine douceur, la voix légèrement tremblante. Je sais ce qu’est… Le sexe !… La mort !… C’est énorme. C’est immense. C’est de l’hyper !…

(à suivre)

Scène

(suite)

Yovanka, dans la pièce où le noir est parfait et où la climatisation produit un faible bruit :

- Lorsque nous sommes arrivés, la première chose que j’ai vue a été la piste de l’aéroport commençant dans le vide. Nous arrivions du vide. Dans les hangars situés à côté de la piste, les missiles sol-vide, installés sur leurs lanceurs, pointés vers le vide, paraissaient venir au devant de nous. Lourds, puissants, frappants, cohérents, intelligibles : on appuie sur un bouton, et c’est tout. Mais j’étais la seule excitée. Je veux dire, de cette façon. Pour les autres, des journalistes spécialistes de la Nomadie, des reporters généralistes chevronnés, des hommes de la sécurité, tout était en règle, normal. Et ensuite, me voilà maintenant : au lit, avec toi. Voilà où j’en suis ! – J’ai peur.

Elle se tait.

- T’es déroutée, dit la voix d’Ică, dans le noir de la chambre sonorement climatisée. Je pense que c’est aussi mon cas… J’ai peur, moi aussi. De temps en temps, je ressens le besoin de me sculpter moi-même, dans mon intérieur, à partir de là, de mon intérieur. Ça fait peur. Vraiment peur. On commence la modélisation de soi-même à partir de son intérieur. La modélisation du monde, pareil : à partir de son intérieur… Tu sais…

Ică ne veut pas déclarer à la jeune femme que dire la vérité épurée de tout sédiment, n’est pas à la portée de tout le monde.

- À la portée de lui-même non plus.

Exact ! Non plus ! Ică est très chargé de point de vue psy. Il pose souvent sur le monde un regard ovin : sidération sénile, décomposition inutile, humanité1.

- Tu sais, reprends-il, ici, en Nomadie, le culte de la purification est plus qu’extrêmement fort. Si on attrape le SIDA, on s’empare d’une vierge et on couche avec elle pour se débarrasser ainsi du mal qui tue. D’une certaine manière, c’est ce qui se passe avec moi. Ce qui s’est passé aujourd’hui. Avec toi, je veux dire.

- Quoi, s’effraye Yovanka, t’as… ?

- Non, non. Rassure-toi. C’était pas pour te faire encore plus peur. Je n’ai pas le SIDA. Pas du tout. Je ne suis même pas séropositif. Mais j’ai mes mémoires. Ce qui revient au même – mutatis mutandis. Le SIDA n’est qu’une espèce particulière de mémoire. Tout ça demande une purge. Une purge totale. Une purification.

- Pour échapper à tes mémoires, tu veux dire, comprend Yovanka. Pour échapper à toutes ces langues qu’on gère et qu’on dirige à RFI. C’est quoi une langue, sinon une extension de la mémoire ? Une mémoire externe ! Coucher avec ses propres filles, c’est ce qu'il y a de meilleur à faire – dans ce sens. Il faut injecter des poisons spécifiques et guérisseurs dans les artères du pécheur. Il faut cautériser les plaies par où le mal arrive. C’est ça que tu veux dire, non ?

- Au-delà du verbe, reprend Ică, au-delà du verbe si talentueux exposé ci-dessus, au-delà de la verbosité jaillissant de mes profondeurs fraîches et admirable, verbosité voisine de la génialité bénigne ou maligne, au-delà de tout ça, je dois saisir l’occasion offerte par des moments privilégiés tel que celui-ci, des instants merveilleux où je peux m’abandonner, comme je l’ai fait sur ton sein, de tels moments très rares. Tu sais, il y a des choses qui naissent directement dans l’oubli. C’est l’oubli qui les fait naître. Ce sont des rejetons de l’oubli.(Par ailleurs, on peut se demander comment fonctionne cet oubli qui, à l’instar des révolutions aspirant à l’histoire, à l'instar de l'histoire-même, avale ses propres enfants : il n’y a pas d’Oubli – avec majuscule – s’il n’y a pas des choses à oublier, des choses qui incarnent l’oubli…)

Et, après un instant, en prenant un raccourci :

- Ce sont des choses qui font le charme de la nouvelle compagne de Stroë, la sublime Gnito. Mais il y a aussi d’autres choses, en revanche, qui passent par la mémoire. Voilà qui peut rendre fou ! Un vrai Malheur (avec majuscule) ! Pas loin d’une Catastrophe (« majusculée » aussi) ! L’absorption par inceste d’une certaine énergie dont je dispose encore en surplus, pourrait résoudre mon problème ; du moins, partiellement. Mais, hélas !, l’inceste n’est plus d’actualité, en tout cas, il n’est plus à ma portée. Tu viens de confirmer la suggestion qu’on m’a déjà faite, comme quoi j’aurais eu deux filles, avec Muguette, bien sûr. On dit que ça daterait d’avant le Grand Caprice. Soit ! Mais moi, je n’en garde aucun souvenir. En revanche, par suite de cette suggestion, de cette possibilité évoquée, j’aimerais recréer ces filles. C’est vrai. Et cela, pour « m’incestiser » avec elles. Quelle incohérence, mon Dieu ! Quelle incohérence !

(fin de la longue scène qui aura ou pas lieu

et qu’on pouvait lire sur la figure d’Ică

dans l’avion de la presse présidentielle française,

qui s’acheminait vers la Nomadie.)

 

1 Exemple lié aux (ou issu des) préoccupations sculpturales internes d’Ică  :

  Conformément à des rumeurs qui se trouvent sur le point de basculer en opinion publique, Stroë, l'autre Directeur de RFI, ami d’Ică , rescapé, comme Ică, du Grand Caprice, abriterait dans son intérieur des enfants cyclopes et asexués. Ce serait des séquelles du Grand Caprice. Ainsi, ces enfants sculpteraient Stroë dans son intérieur. Avec leur manque de sexe. Avec leur regard unique – qui louche…

À ce sujet, Ică disait parfois :

- Le regard caractérise la personne. Le regard comme puissance, le regard comme masque ! Comme volonté et représentation ! Le regard est l’état pur du psychisme. Finalement, tout est psychisme. Tout est regard. Certains arrivent à se mouler sur leur propre psychisme. Sur leur propre regard. Ça se passe autant à leur insu, qu’en parfaite connaissance de cause. Il y a aussi d’autres, qui sont modelés par ledit psychisme. Moi, en ce qui me concerne, outre le vouloir et le pouvoir de me modeler sur mes mémoires (ou de me laisser modeler par elles), j’accorde une attention spéciale à l’énorme mémoire qu’est l’hérédité. Elle est l’ange, ou plutôt le gardien-formateur de l’individu, de la tribu, du peuple, de la race ; sans en être toutefois leur Créateur. De ce point de vue, l’inceste s’impose comme une nécessité. Une fois qu’on ait pris pleinement conscience du présent, l’avenir ne peut présenter qu’un potentiel de désespoir, voire désespérant, il ne peut être que catastrophique ; quant au passé, partie intégrante du Grand Caprice auquel on a survécu, il ne peut-être que paradisiaque. – Enfin et pour finir, je refuse absolument et par solidarité directoriale de me prononcer sur le regard puant et formateur de la Naine-qui-pue, malgré le caractère, la nature paradigmatique de ce regard ou, enfin, de ce caprice considéré comme tel.

 

 

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