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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 07:22

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

 II

 2

- Oui, c’est c’la ! dit Ică Glande en s’adressant à Muguette, sa femme.

Assise dans son fauteuil en velours beige à reflets arc-en-ciel, celle-ci dévisageait avec beaucoup d’attention rancunière son mari affalé – mufle ! – sur le canapé revêtu du même tissu que le fauteuil. Elle était comme toujours, belle et irritée, à l’affût de la moindre raison de s'hystériser1. Elle aurait aimé changer son état actuel contre celui de naguère, contre son ancienne maladie, d’avant le Grand Caprice2 Elle aurait préféré mille fois son ancienne souffrance que l’actuelle pression interne. La pression de ses pressentiments – sorte de souvenirs détournés, rendus pervers. Par le passé ses seins, par le présent ses pressentiments la ballonnaient3 pas mal. – Il y avait risque d’explosion !

- Tu ne vas pas soutenir, pourtant, que t’as oublié de me le dire ! fit Muguette avec reproche. Quand même, partir ainsi, avec une inconnue, au bout du monde…

- C’est pas au bout du monde. C’est juste là, à côté, répliqua Ică.

- Àcôté, peut-être. Mais c’est quand même au bout du monde. Tu ne vas pas me dire maintenant que ce n’est pas au bout du monde ! Tu ne vas pas me dire ça à moi ! Tu ne vas pas me dire que t’as oublié !

Ică secoua sa tête massive en signe de sage détresse.

- Si, dit-il. J’ai oublié !

- Malgré tes célèbres mémoires !

- Hélas, oui !

- Tu vois ? !

La voix de Muguette avait prit des inflexions graves, « de soir ».

- Il faut absolument qu’on mette sur pied la cellule d’aide psychologique. Je t’en ai parlé l’autre fois. C’est clair comme l’eau de roche, c’est évident comme la lumière du jour, c'est obligatoire comme les rêves divins de l'enfant. Je pense que c’est une idée plus que d’actualité. Non seulement la bonne marche du monde en dépend, mais surtout la bonne marche de RFI. Et celle de notre ménage, avec. Dans ces conditions-ci, presque sinistres, dans le creux d’après le Grand Caprice, où nous sommes obligés d’évoluer !

- Tu parles du fait que je soit devenu dépendant de mes mémoires, dit Ică avec un faux air respectueux.

Il cachait son agacement et son mépris.

- Ce n’est pas de la drogue, pourtant !

<>

Muguette changea ensuite de sujet.

- Cela étant, tu crois vraiment à ce que dit ce Stroë ? Tu ne vois pas le danger ?

- Quel danger ?

- C’est qui la salope ?

- Je n’en sais rien, strictement rien. Je rends un service à Stroë. C’est tout. S’il aime la sauter, pourquoi pas ?

- Sur ton budget ! Il la saute sur ton budget. Tu trouves ça normal ? Je ne vois pas vraiment la raison. Sauf s’il y a autre chose. Car il y a autre chose, n’est-ce pas ? Dis ! Autre chose, n’est-ce pas ?

Muguette était, de toute évidence, très suspicieuse4.

- Ce n’est pas que je voudrais t’instrumentaliser, reprit-elle après quelques secondes de réflexion, tout en dévisageant avec une certaine haine le mâle d’en face, son mari. Encore que, quoi de plus légitime que d’instrumentaliser son époux ? Mais, non. Ce n’est pas le cas. Je crois sincèrement que l’aide des psys, de plusieurs, d’un bataillon de psys est absolument nécessaire à RFI. C’est très contemporain, ça. Et il ne faut pas qu’un grand média, comme RFI, rate le rendez-vous avec – comment dire ? Comment éviter le barbarisme –, avec la contemporainéité.

Muguette inspira. Ensuite, comme pressée intérieurement d’un pressentiment inédit mais cohérent :

- Je vais te demander un moment de grande attention affûtée, aiguë. Il s’agit d’une intrigue encore plus complexe que le nœud gordien. Néanmoins, comme il n’y qu’un seul Alexandre le Grand dans le monde, et forcement pas à RFI ; comme la Révolution Mondiale est, quant à elle, pour beaucoup plus tard sinon pour jamais (car la Mondialisation est sur le point de l’achever, n’est-ce pas ?) ; comme la lâcheté de nos contemporains gâtés par leurs sociétés démocratiques (car riches) où le vote est libre et du coup inutile, peut devenir dominante ; bref, comme tout ça – le retour aux sources s’impose. Et quoi de plus à la source pour un humain que sa propre psychologie, son propre psy ? Voilà ce que je voulais dire. Comme, de surcroît, le KGB est éliminé de la course historique, et que la DST, la DGSE et autres Mossad et FBI-CIA deviennent par conséquent victimes de leur succès qui les singularise et hypertrophie jusqu'à une dégoûtante obésité créatrice de fausses alertes justificatives, l'aide psychologique s’impose et prend le relais de tout ça, de tout ce pitre bazar. Elle ramène les choses à des dimensions humaines, je veux dire, non pas mondiales (ce serait trivial, inélégant) mais (vaporeuses, éthérées) universelles, à des dimensions beaucoup plus appropriées à notre civilisation où les guerres mondiales et totales demandent à être bannies et honnies.

Une petite pause encore et Muguette finit comme suit :

- La psychologie de tout un chacun doit être bien définie, donc contrôlée. Surtout celle des journalistes qui, eux, doivent avoir affaire au connu, exclusivement. Or, il n’est pas facile de se priver d’inconnu. D’autant plus lorsqu’il loge en soi-même. Il doit être dénoncé et rendu au monde, l’inconnu. Il doit être connu. Ensuite, on pourra même lui donner une direction, le diriger. Ce qui est d’ailleurs le but même de l’opération. Et toi, mon cher, tu es très bien placé pour pousser les choses dans ce sens. Tu n’es pas dans la situation de ton copain, de ton Stroë. Oui, lui ! Avec son manque de prénom !

La haine de Muguette paraissait aujourd’hui plus forte que jamais.

 

 

1 Se fâcher, protester, crier, condamner, pester, se victimiser, se venger. C’était sa manière de s’imposer. Espèce de Xanthippe plus que contemporaine, de Xanthippe à venir, elle était plus que sûre et certaine de ce qu’elle pressentait.

  Cela la fatiguait.

 

2 C’était une maladie livresque. C’était ce qu’on lui avait dit, à l’époque. À l’époque, la femme se remplissait de seins. Elle était toujours blonde et digne, comme aujourd’hui. Une harpie agitement active. Mais, en plus, ses seins poussaient, s’effaçaient ou se creusaient sans cesse, tantôt sur sa poitrine, tantôt entre ses omoplates, sur ses joues, au bout de ses doigts ou entre ses dents ou orteils, derrière une oreille, sur la plante de ses pieds, sur la langue, aux bords de ses narines…

 

3 Cette histoire de seins et ballonnement vaut deux petits détours.

  D’abord, un aperçu de Dora et de Barbara.Dora, là-bas, dans le pré-caprice, était une femme ultra-splendide aux seins qui promettaient de devenir semi-liquides. Elle était mariée et avait un certain nombre d’enfants asexués et cyclopes (il s’agissait des enfants gardés, à cette époque, par Zakharias Cocâltãu ; des enfants abrités aujourd'hui, selon Ică, par Stroë dans ses chairs secrètes).

  - Tout ça là-bas, avant le Grand Caprice.

  Toujours là-bas, Dora se faisait accompagner par sa grande, très privée et particulière amie, Barbara.

  - Toujours.

  Celle-ci était fortement laide. Elle était composée de moult sous-Barbara.

  - Tout cela, bien entendu, lors des moments présents du passé.

  Barbara était, disait-on, l’incarnation, l’incorporation du dicton selon lequel il fallait se méfier du passé, tellement il était imprévisible.

  - Aussi, la Muguette d’aujourd’hui ressentait la Barbara d’hier.

  À l’époque, Dora, la méga-merveilleuse, se déclarait prête pour le sacrifice. Barbara, son amie « diamétrale », l’hyper-laide, l’admirait beaucoup. Elle l’avait épaulée dans ses démarches entreprises afin de bloquer (ou détourner) l’arrivée du Grand Caprice. Pourtant, elles n’avaient pas pu empêcher celui-ci de tsunamiser le monde.

  Cela étant, c’est délicat les seins.

<>

Ensuite, pour ceux qui auraient le temps et la curiosité de regarder un peu plus vers l’insondable du sujet, vers l’abîme du problème des seins, voilà le deuxième détour.

- Cela s’est passé dans la gare de Châteauroux.

On dirait qu’il n’y a rien qui puisse se passer dans cette gare. Et pourtant…

Paule se trouvait sur le quai de cette gare. Elle attendait le train provenant de Port-Bou, qui allait l’emmener à Paris. Elle avait décidé de prendre un peu de distance, d’aller dans la capitale, d’y respirer l’air de l’anonymat, de l’histoire, de la politique et du tourisme.

- Aux pieds de la Tour Eiffel on est à la fois personne et quelqu’un.

C’est difficile d’expliquer, mais c’est ainsi que Paule ressentait, elle, les choses depuis qu’elle s’était posée la question embarrassante concernant la raison qui gouvernait sa vie, la raison de sa vie. Elle avait dix-neuf ans et elle trouvait que son existence n’avait pas de sens, qu'elle n’en avait jamais eu, et qu'elle n’en aurait jamais « dans le siècles des siècles ». Pour elle, tout s’est terminé avec et dans ses seins. Comme dans un cul de sac. En fait, ils avaient grandi démesurément, ses seins. Elle avait aujourd’hui des mamelles géantes. De vraies pastèques. Les hommes la regardaient non pas comme Paule, mais tout simplement comme des seins attachés à quelque chose à la rigueur baisable. Et rien d’autre.

- La baise.

Ils ne regardaient que très fugitivement les hanches, les fesses, les cuisses, les bras ou le dos de Paule. Pour ne pas parler de ses joues, de sa bouche et de son nez ou de ses cheveux. Quant à ses yeux, les hommes évitaient, avec une obstination instinctive, de rencontrer leur regard. Ils ne voulaient pas d’une Paule humaine. Ils voulait baiser et non pas la baiser. Impossible donc de penser à la tendresse, aux câlins et, d’autant moins, à l’amour.

Les femmes, à leur tour, animées par une sensibilité spécifique, la considéraient aujourd'hui avec une supériorité certaine. Pendant l’adolescence, beaucoup furent celles qui lui enviassent « les balcons » aussi généreux – tandis qu’elles-mêmes peinaient de sortir du minus ou du stade de planche à repasser. Mais cela n’a duré que trop peu. Ses « protubérances » ont vite progressé en passant de la dimension d’une prune à celle d’une pomme, d’une orange, d’un pomélo, d’une noix de coco, pour finir dans leur contour actuel, de pastèque.

- Ils doivent atteindre cinq kilos chacun, si seulement on pouvait les peser…, se disait Paule dans les moments (rares) de « narcissisme critique » ou lorsqu’elle se faisait caresser les seins, debout ou couchée, avant que l’animal qui dort en chaque mâle ne la brutalise et coince pour la pénétrer et la secouer jusqu’à l’éclatement.

- Je serais plus légère de dix kilos si je pouvais les enlever, disait-elle encore.

Debout, couchée sur son dos, à quatre pattes, elle sentait la masse de ses seins, leur lourdeur. La pesanteur passait par là, par ses seins, et rendait Paule matérielle dans le sens plus que concret, abject du terme.

Le train de Paris en provenance de Port-Bou avait du retard.

Sur le quai il y avait assez peu de monde. Paule aperçu un jeune homme qui la regardait.

Et c’est parti !

- Il a posé le même regard porcin sur moi que tous les autres. Mais ensuite il a rencontré mon regard. Et quelque chose a changé, d’une manière saisissante, je dirais même alarmante, dans son expression. Qu’est-ce qu’il a pu voir dans mes yeux, pour qu’il change ainsi ? Je le hais. Je le hais pour ce qu’il a compris de moi. Évidemment, je suis perverse. L’obscénité ténébreuse, la saleté, l’envie idiote et méchante, le mépris miséricordieux décelé dans le regard des autres ne me suffisent pas. Et pourquoi cela ? Parce que je suis différente de tout ce qui existe dans ce monde. Personne n’a de tels lolos. Personne n’a ce problème. Personne n’est comme moi. Et moi, moi je suis comme personne. J’ai la conviction que j’ai joué moi-même un rôle important dans ma réalisation physique. Inconsciemment, soit, mais activement. Je veux dire que mon corps est, certes, le résultat de l’action de toutes sortes de forces, biologiques et héréditaires, astrales et létales, minérales, végétales et animales qui accompagnent l’Homuncule, mais qu’il est aussi le résultat de mes forces à moi, de mes forces individuelles, personnelles, de ma personnalité. – Quelle mouche m’a piquée alors pour m’auto-coller de tels balcons ? Et quid de ma personnalité ? Qui en est responsable ? Je sens la stupidité et la folie rôdant autour de moi. Elles s’emparent de moi par absorption mais aussi par infiltration. Je me dissous dans, tout en étant dissoute par. Je ramène tout à mes « tumeurs ». J’anéantis l’univers pour le « maméliser ». Les grands problèmes du monde ? Je m’en fiche pas mal ! Mes lolos me suffisent. L’explosion démographique, la pollution, le déchaînement génétique, la conquête cosmique, le danger astral, de la foutaise ! Mes lolos ! Mes lolos ! Mes lolos ! – Mes lolos me suffisent.

Vraiment, c’est délicat les seins.

- Franchement !

 

 

4 Et pour cause. Dans le passé, Ică fut un roc de santé insensible. À présent, par contre, une fois le Grand Caprice traversé, transgressé, ses mémoires le faisaient souffrir. C’était qu’il en possédait plusieurs. C’était qu’il en possédait trop. Il ne s’agissait plus d’une mémoire « naturelle », organique… C’est à cette qualité étrange, d’ailleurs, qu’il devait son poste de Directeur des Langues de RFI.

- Lui, le super-exilé de et par le Grand Caprice.

Lui, le migré, l’émigré, l’immigré, chapeautait « les métèques » des Langues, tous des migrés, émigrés, immigrés, traumatisés, d’une manière ou d’une autre, tous, et pas très dignes de confiance, tous… Lui aussi, d’ailleurs, il se sentait traumatisé :

- Chaque mémoire, la mienne comprise, est une qualité du Moi, se plaignait-il lorsque des vapeurs d’alcool créaient des nuages de sincérité à l’intérieur de sa calotte crânienne. La mémoire n’est pas seulement un dépôt de souvenirs, de passif, d’inertie. La mémoire, la mienne comprise, est activée par le Moi, en apparence. En apparence, car ce qui est activé, en réalité, c’est le Moi-même. Je veux dire par cela que la mémoire est une condition nécessaire mais pas suffisante pour la définition du Moi. Le Moi n’existe qu’en présence de sa mémoire, et vice versa ! Le Moi et sa mémoire se cavernisent l’un l’autre.

Ses mémoires le torturaient, le dépeçaient. Elles s’avéraient autonomes et impersonnelles. Les souvenirs malmenés par ces mémoires étaient comme des ombres, comme des morts ambulants. Des zombies. Il n’y avait plus personne, plus rien dedans. Ses mémoires condensaient les temps. Parfois, elles le vidaient. Ce qui lui manquait toujours c’était la mémoire atemporelle, la mémoire de sa personne, la mémoire personnelle.

Les machines à café rappellent qu’il disait parfois :

- Il existe un temps des médias. Un temps médiatique. Un temps qui nous place, nous autres, en dehors du temps. Au mieux, à côté de lui ou, très rarement, à ses côtés !

Les machines à café étaient désemparées. Or cela, franchement, ne pouvait ne pas poser des problèmes par la suite.

 

 

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