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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 08:05

 

 

 

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

 

 

 

 

II

 

3

Vêtue d’un simple mais très sexy, beau et fin tablier bleu à plastron, et de chaussures élégantes à talons aiguilles, Gnito (diminutif du nom emprunté pour l’occasion par la belle créature, connue et reconnue paradoxalement par l'appellation officielle d'Incognito) faisait cuire des côtes de porc. Elle exhibait devant Stroë une paire de fesses rondes et fermes, très bien situées, des longues jambes élancées, un dos harmonieux, couvert d'une peau fine et lisse.

Autour d’elle, air et lumière faisait corps commun, étaient une seule et même chose.

Attablé au milieu de la grande cuisine, Stroë, à peine rentré de son travail, sirotait un verre de whisky sans glaçons.

Il regardait sa compagne d’un œil bienveillant. – Celle-ci écarta un peu les jambes.

- Ça te va, la vue ? dit-elle en tendant ses deux bras – dans un joyeux et sado-masochiste élan de crucifixion domestique –, pour sortir le sel, le poivre et les herbes du placard. Tu veux voir plus ? Tu veux voir mieux ?

Stroë émit un grognement de plaisir.

La belle femme tourna la tête vers lui, les yeux verts brillant avec intensité. Sur ses joues rondes à la peau d'abricot, deux fossettes indiquaient qu’elle souriait. Elle était de bonne humeur1. Elle s’approcha de Stroë et prit une gorgée du verre de celui-ci. Ses lèvres rose-pâles jetaient des éclats exquis2.

- Ça peut paraître paradoxal, dit-elle en reprenant de toute évidence une conversation interrompue tout à l’heure, mais le Nirvana n’est que du pur Oubli. Certes, la partie chrétienne de l’homme – de l’humanité ? de l’humain ? – se révolte en entendant cela, mais c’est vrai. Avant d’atteindre le Nirvana, il faut exister ailleurs, dans le non-Nirvana. Avant d’atteindre l’Oubli, il faut exister ailleurs, avec ou, ce qui revient au même, dans le non-Oubli, c’est-à-dire avec ou dans le Souvenir. Tu n’es pas d’accord ?

Sceptique, Stroë tordit légèrement ses lèvres carmin qui contrastaient avec l’ensemble brun-pâle de sa figure rectangulaire et pour l’occasion énorme.

- Tu me regardes comme si tu ne me faisais pas confiance, dit Gnito. Je comprends ça. Je peux comprendre. Mais il faut que tu acceptes une évidence. Nous deux, nous sommes complémentaires. Absolument complémentaires. Non seulement en tant qu’homme et femme irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, mais en tant que personnes déficitaires au niveau identitaire. Tu n’as pas de prénom. Tu l’as perdu. Mais ce n'est pas grave. Moi, par contre, je manque de nom. Je n’en ai jamais eu. Et ça c'est grave. Dans ce monde, rien n’existe sans son nom. Chaque être, animé ou inanimé, doit avoir un nom. Le sien. Chacun doit le porter comme on porte un enfant ! Rien n’existe au-delà, au-dehors de son nom. Je veux dire, dans ce monde-ci. Ce qui se trouve ailleurs, dans un autre monde, est trop dangereux. Alors, pour y parvenir, pour conquérir, pour se forger un nom – et c’est ça que je veux en premier, m’affranchir de ma contre-nature matérielle et me forger un vrai nom ! –, pour y parvenir, donc, la meilleure voie n’est autre qu’une carrière dans les médias. T’as pas besoin de qualités « hors du commun » pour t’y frayer un chemin. Tu peux t’y faire un nom, sans rien. Y a tant des journalistes, par exemple, qui n’attirent l’attention de personne, qui baignent dans l’océan d’anonymes, qui augmentent la banalité, la trivialité, l’entropie – tout ça parce qu’ils ont droit à la signature ! Tout çaau nom de leur signature ! C’est dans ce sens que tu deviens mon Sauveur, je te l’ai déjà indiqué clairement. Tu es à la recherche du Grand Larcin et du Mélodrame. Moi, je les mets à tes pieds. Ce n’est pas un sacrifice (je n’en suis pas capable) mais une offrande. Je suis prête à acquérir un nom. Ce n’est pas simple, quand on n’y est pas destiné – et je ne le suis pas –, mais c’est réconfortant.

- Oui, mais ça peut être un crime. Acquérir un nom quand on n’en a pas, c’est-à-dire, en prendre un. De quel droit ? Du seul droit du Crime. Voilà de quel droit ! Voilà le droit ! Je ne sais pas pourquoi je pense à ça, mais…

- Ça c’est l’influence de Dora, ta dernière d’avant le Grand Caprice, dit Gnito en clignant des yeux avec un charme plein d’une malice rancunière. Je te l’ai déjà dit. Elle se trouve quelque part, ici, près de nous, dans le post-caprice. Nous sommes en plein post-caprice. Ce qui ne change rien, à vrai dire. Mais, enfin, histoire de se situer, n’est-ce pas ? Elle est là, et elle est venue te récupérer. Avec son obsession plus que psychiatrique, du Crime. Voire, du Crime Universel. Pour elle, l'Univers n'est qu'un Crime sans Fin.

- Tu as l’air d’être très sûre de ce que tu avances.

- Naturellement. Et j’en ai de bonnes, de très bonnes raisons. Mais je ne peux pas les dévoiler tout de suite. Ne t’en fais pas, pourtant. Ça va venir. Absolument ! Jusque là, contentes-toi de te dire que je suis comme l’Archange Gabriel. Je t’apporte la Nouvelle. Cela d’un côté. De l’autre, dis-toi qu’elle avait parfaitement raison, Dora, là-bas, dans l’avant-caprice. Le Crime Universel attend le moment propice pour attaquer, nous envahir, nous soumettre. Les guerres mondiales se sont avérées insuffisantes. Lilliputiennes. Inappropriées. Des pitres miettes. On n’atteint pas un but de cette taille avec de simples guerres mondiales. Certainement pas. Les guerres restent toujours subordonnées aux idéologies. Le père Tolstoï, avec son incompréhension déclarée, foncière et irrémédiable de la réalité historique, se retournera-t-il dans sa tombe ? Il n’a qu’à ! La guerre est idéologique ou elle n’est pas. Or, l’idéologie, soit-elle passée ou contemporaine, ne permet pas le développement d’un projet de l’envergure du Crime Universel. Pourtant, ce Crime existe, il plane et guette, affamé, sa propre expression, il s’insinue lentement, par des voies dépourvues de sensibilité (tel le système lymphatique de l’homme, le système bancaire de la société, par exemple, ou l’Internet), dans le monde moderne où tout devient possible, s’il ne l’est pas encore…

Stroë sourit avec intelligence et indulgence.

La belle sous-créature de l’horrible et effrayante Barbara – amie fusionnelle de Dora – se montra mortellement sexy !

Une fois le dîner fini, Stroë demanda du regard qu’on lui fasse un petit câlin.

On s’exécuta.

Stroë se retira.

<>

Stroë alluma l’ordinateur mais, avant de reprendre le texte3 là où il l’avait quitté la dernière fois, il nota dans le bloc-notes :

« Elle n’avait pas encore un nom. Lui, il avait perdu son prénom. Elle voulait se forger un nom. Lui, il ne voulait surtout pas retrouver son prénom. Il y avait quelque chose de bizarre, de déséquilibré mais de très bienfaisant en même temps dans cette situation qui n’était pas à la portée de tous. Il croyait toucher, dans cette aventure, au mélange explosif et totalisant du Grand Larcin et du Crime Universel, au nectar et à l’ambroisie extraits de la banalité, de l’informe, de l’anonyme, de ladite ‘unité des contraires’ ».

Et, en laissant une ligne vide :

« Il n’y a pas de tristesse et de nostalgie comparable à celle du Grand Larcin. Le larcin est lié pour moi au vol de poules. Mais le vol de poules, aujourd’hui, ne rime plus à rien. Par contre, l’élevage en batteries de poules et d’autres dindes-porcs, vaches-somons et asticots domine la réalité humaine. La fabrication en série, y compris celle du vivant, nous prive aujourd’hui de quelque chose de très précieux, du larcin. Et, encore plus important, elle nous prive du Grand Larcin. Le larcin est inscrit dans les gènes humains. Il y devint Larcin. On ne le trouve pas ailleurs. Ou, au mieux, dans le monde spirituel, dans le virtuel, voire dans l’impossible.

« Décidément, la vie est moche ! Àpeine supportable !

« Heureusement, il nous reste cette tristesse, cette nostalgie. Ça c’est beau. Ça rend à l’humain sa grandeur. Et la femme se révèle d’un grand secours pour l’homme, dans cette direction. Et vice-versa. Le larcin ne peut subsister aujourd’hui que dans le domaine moral, c’est-à-dire là où agit (ou pas) l’amour. Si ce que certains initiés disent était vrai, comme quoi avant le Grand Caprice j’aurais désiré souiller Dora, je me dis que j’ai raté des choses inoubliables. C’est-à-dire que je les ai oubliées. Quel gâchis ! Quelle horreur ! Oublier ! Oublier quoi ? Ses propres souvenirs. Rien d’autre. On ne peut oublier que ses souvenirs. »

Et puis :

« Ce qui nous manque aujourd’hui c’est le Mélodrame du Larcin. On pleure trop encore à la mort de Mimi, de Violeta ou d’Aïda et de Radâmes. Ce n’est plus supportable ! Il nous faut quelque chose d’autre. La musique des sphères, c’est bien. Mais où est le mélodrame dans cela ? Non. Il faut quelque chose de nouveau, quelque chose d’autre. Mais quoi, je serais incapable de le dire. Je sens le Larcin comme inachevé, et cela me donne de l’espoir. Mais, est-ce que je ne me trompe pas, moi ? Est-ce que le fait de me retrouver enfermé dans le français de RFI au lieu de gambader librement, comme Ică, parmi les languettes des Langues de RFI, n’est pas le symptôme d’un handicap qui ne porte pas (encore) son nom ? (Le nom, toujours le nom4 !) »

 

 


1  Pour la nouvelle arrivée dans la vie de Stroë, être de bonne humeur était une habitude, mais pas encore un tic ou une manie.

- Être de bonne humeur n’est qu’une obligation supplémentaire, dont une femme doit absolument s’acquitter, avait-elle récemment chuchoté avec plaisir et auto-admiration.

 

2 La jeune et belle femme nue sous son tablier et dans ses chaussures à talons hauts, qui faisait cuire des côtes de porc, était, soulignons-le, une des sous-créatures de la très laide Barbara. Naturellement, Barbara se sentait pleinement femme.

- Une femme laide souffre. La souffrance rend vrai. Surtout lorsqu’il s’agit d’une femme. La femme, si elle veut être vraie, doit nécessairement être laide ! affirmait-elle assez souvent.

Pourtant, comme on vient de le voir, via ses sous-créatures, Barbara n’était pas hostile à la bonne humeur. Habituellement, elle vaquait dans le pré-caprice. Mais ce n’était pas toujours le cas. Aujourd'hui, non plus. Elle gambadait, maintenant, dans la cuisine où, en épousant les formes splendides de la souriante Incognito, on préparait des côtes de porc et où on sirotait du whisky... Nue sous son tablier et dans ses chaussures à talons hauts, faisant cuire les côtes, la nouvelle compagne de Stroë n’était pas épouvantable, comme la plupart des sous-créatures de la grande et horrible Barbara. Incognito, Gnito pour les intimes, était splendide. Elle paraissait sortie directement d’une BD coquine pour le plus grand public possible.

- Pour le public énorme !

 

3 Stroë travaillait à un essai – titre préconisé : « Le journaliste et la banalité » – soutenant que la principale qualité du journaliste était la banalité foncière, figée dans ou par des « redits moraux », capable seulement d’enregistrer et de rendre, mais pas de faire la part du vrai et du faux et surtout pas d’imaginer ou de créer. Le vrai journaliste, pratiquant un métier « de liberté », ne devait pas être libre. Il devait suivre « la réalité » (la seule ayant le droit d’être libre dans ce capharnaüm par elle même créé), en attendant que celle-ci le délivre de son manque de liberté.

- Pour le journaliste, décidément, la liberté arrive uniquement de l’extérieur.

 

4 Approximation explicative.

  Dans le noir absolu – lors d’un tel noir – personne n’a d’ombre. Tout le monde en a conscience. Pourquoi n’existerait-il pas, donc, des hommes sans nom (ou sans prénom) ? Le nom (ou le prénom) n’est que l’ombre ou, plutôt, la pénombre de la personne. Alors ? C’est comme si on extrayait le subtil du grossier, le grand du petit, l’exceptionnel du banal…, l’immortel du mortel, le nom du sans-nom et la forme du sans-forme…

  Stroë se sentait attiré, happé, avalé, digéré – étroné et déféqué ! – par l’unité, par le Un-seul, par le Un-total ; c’était pour ça qu’il parlait une seule et unique langue, le français.

  - Et encore !

  C’était pour ça qu’il se laissait envoûter par l’inconnu – ou par le mystère ! – total que Gnito, ayant à peine atterri dans sa vie, représentait avec tellement d’aplomb, d’une manière aussi prégnante. C’était pour ça que Muguette, comme on aura encore l’occasion de s’apercevoir, les craignait autant, « lui, et sa putain », coquetant tous les deux, chacun de son côté, avec l’Un et avec l’Oubli. Il sortait du commun. Il frôlait l’inconnu. Ce n’était pas banal, comme un vrai journaliste. Il trouvait ça embêtant. Cette réalité l’énervait :

- L’exceptionnel est toujours défini par rapport à l’habituel, au banal, plus exactement au banal spécifique à l’exceptionnel en question. On peut même dire que tout exceptionnel est structuré par son propre banal. Aussi manque-t-il de pureté, l’exceptionnel. Il est pollué, miné par son propre banal. Il ne peut pas être exceptionnel, l’exceptionnel. Ni banal – le banal. Ils sont d’extraction réciproque, le banal et l’exceptionnel. Rien de plus banal que l’exceptionnel, rien de plus exceptionnel que le banal ! Cette éclosion du paradoxe devient emblématique pour notre temps post ou, mieux encore, trans-capricial… C’est pour ça que nous, ma superbe Gnito, et moi-même, nous n’aurons pas d’enfants, en tout cas, pas d’enfants réels, mais des virtuels seulement ; des enfants qui tantôt existeront, tantôt disparaîtront ; pour ainsi dire, des intermittents…, comme les intermittentes du spectacle, assimilés poétiquement aux ampoules de la Tour Eiffel, qui, dans la même seconde, au même instant, clignotent, éclatent et brillent ou ne clignotent, n’éclatent et ne brillent pas… – C’est une manière de vivre le miracle !

 

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