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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 07:05

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

 

 




II

4

« La caravane de l’ambassadeur, truffée de technique vidéo et audio, est assez confortable. En tout cas, elle est efficace, même si pas intégralement : elle n’est pas branchée sur RFI.

« - Va savoir pourquoi.

« C’est vrai que, en principe, il n’y en a pas de raison. Une radio, c’est une radio : elle est écoutée parce qu’elle est faite pour ça1. Ce qui se passe dans un média arrive, indéniablement, au public. Enfin, plus ou moins. Parmi les ‘moins’, les conversations plus ou moins informelles portées en off par les personnalités invités au micro avec leurs hôtes, les grands intervieweurs. Or, selon nos services, ce sont ces conversations notamment qui s’avéreraient une source de riches informations. Certes, on ne parle pas impunément aux journalistes – c’est bien connu ! – et le but des personnalités qui le font pour ‘informaliser’ les médias n’est jamais celui déclaré, jamais innocent.

« Je trouve le truc assez compliqué. Mais ce n’est pas le sujet. On ne me demande pas d’interviewer qui que ce soit, ni d’interpréter les conversations enregistrées. On me demande seulement de faire en sorte que ces conversations puissent être enregistrées et envoyées à la base, en Nomadie, au pays. »

<>

« - Où allez-vous installer les livecams ? me demanda l’ambassadeur lorsque je lui fis part de mes intentions.

« - Dans les machines à café, bien sûr. C’est l’endroit le plus fréquenté de la maison.

« - Il y en a combien ?

« - Quatre, ou à peu près. Deux à l’escalier F, deux à C.

« - Ou à peu près?

« Pas du tout ironique, l’ambassadeur ! Il avait l’air de vouloir quitter précipitamment la roulotte où nous parlions aussi paisiblement. Il avait l’air de vouloir prendre le large.

« Je dois me dire et redire que je présente au monde (dont l’ambassadeur en fait partie) une image beaucoup plus élargie que ma réalité, c’est-à-dire moi-même sans image. Pour l’ambassadeur et pour le monde, je suis le mystérieux représentant du ministre sur terre. J’ai des instructions spéciales (donc des pouvoirs spéciaux). Je peux être méchant. Je le suis peut-être.

« En même temps, les choses sont beaucoup plus simples. Mon hôte est l’adepte d’une secte récemment créée, qui prône le suicide cellulaire2.

« - Évidement, il est profondément dépressif.

« Description.

« - C’est pour quand le suicide généralisé des cellules qui vivent en moi ? se demande-t-il sans doute. C’est pour quand ma propre mort décidée ainsi par elles ? Est-ce que ma mort m’accompagne depuis que ma cellule princeps a commencé sa folle multiplication prolongée dans des spécialisations démultiplicantes sublimées en des différentes spiritualisations jusqu’au point de non-retour, le point kamikaze ? Est-ce que ma mort est un suicide quoi que je fasse ?

« La mort de sa femme3a contribué, je crois, d’une manière importante à la ‘déviation’ de l’ambassadeur. D’autre côté, il a sa fille, une personne physiquement potable, qui rêve de partir pour la planète Mars ou au moins pour la Lune. Son désir : être la première terrienne à accoucher dans l’espace et d'avoir, ainsi, des enfants astraux. Son père, le veuf, considère qu’il s’agit d’égarements de jeunesse et que l’avenir de sa fille, l’orpheline, se trouve plutôt dans la diplomatie nomadienne. D’où un intérêt certain pour ma jeune personne. Je pouvais peut-être ‘toucher un mot’ au ministre pour qu’on la nomme en tant que consul des Tribus (si la Nomadie même était encore un trop gros morceau pour l’orpheline). Ou, sinon, je pouvais la prendre auprès de moi (en tant que ‘compagne’ reconnue, et non pas en tant que n-ième concubine temporaire, selon les coutumes nomadiennes) et de fonder avec elle un jeune couple dynamique et rapace, à l’avenir doré.

« C’est plutôt cette dernière variante que mon ambassadeur couve à l’intérieur de son inquiétude cellulaire. Mais la petite n’est pas entièrement à mon goût.

« Ou, encore, il faut voir. »

<>

« Je vois.

« Je la trouve pas mal. Elle me va. Je suis jeune. Il me faut du sexe, c’est clair. Donc, une bille blanche pour le physique. Le problème c’est l’esprit. (Ou quelque chose de ce genre.) Son obsession martienne mise à part, elle est travaillée par une question incessante :

« - Où se trouve le siège de l’attention ?

« Il faut le trouver si on veut avancer. Rien ne peut se faire si l’attention manque à l’appel.

« - On ne peut même pas mourir.

« Par contre, en sa présence, tout devient possible. Y compris la mort. Mieux encore, avec l’attention on peut tout savoir.

« - Même la mort.

« L’agitation paternelle, pour autant, laisse croire que la mort n’est ni à faire, ni à savoir. Mais enfin, ce n’est pas très sûr !

« Or tout ce qui vient d'être dit ne m’arrange pas vraiment, vous comprenez ? La fille de l'ambassadeur prend le temps de concentrer son attention sur l’attention. Moi, par contre, je suis un homme d’action, moi. Regarder l’irregardable n’est pas ma tasse de thé. Je pressens que, si je me laissais embobiner maintenant, plus tard, au fil des années, lorsque l’énergie ‘actionneuse’ baissera, je tomberai sous l’emprise spirituelle de Mômô (le nom de la belle), et ladite Mômô pourra faire de moi ce qu’elle voudra… Or ça, franchement, c’est pas mon genre. »

<>

« Pourtant, de tout évidence, j’ai du bol. Je n’ai peut-être pas l’attention chouchoutée par Mômô, mais j’ai des idées.

« En voilà une : je vais utiliser Mômô pour planter les webcams à l’intérieur des machines à café. Et pour cause. RFI est une institution où l’amour manque cruellement. Il y a des coucheries, certes. Peut-être en excès, même. Des coucheries de tout genre. (Le petit train étant, paraît-il, un spécialité RFI-enne.) Des coucheries, oui, mais pas d’amour. Même ceux qui se sont mis en couple (plus nombreux paraît-il que dans d’autres établissements) ne parlent pas d’amour. Peut-être n’y pensent-ils même pas. Bref, l’amour manque à RFI. Et tout le monde s’en rend compte et en souffre. On peut entendre un peu partout des mots comme quoi RFI n’est pas une entreprise comme les autres, comme quoi elle n’encourage pas l’amour et que la situation devient à peine supportable4. Dans cette situation, la présence d’un couple amoureux, même si elle attire l’attention, réveille une certaine pudeur agrémentée de tendresse, une certaine discrétion joyeuse.

« - Je veux dire que si Mômô et moi nous nous embrassions devant une des machines à café, nous pourrions compter sur un répit, sur un laps de temps où les autres feront un vide protecteur autour de nous.

« - Il faut protéger les tourtereaux !

« J’aurais ainsi le temps d’implanter la livecam dans le entrailles de la machine. »

<>

« Chose faite avec un certain doigté.

« - Je m’en félicite.

« En plus, le goût de la langue de Mômô, je ne vous dis pas !

« J’ai quand même un doute. J’ai cru déceler quelque chose d’étrange à l’intérieur des machines. Entre les rouages assez simples, qui déclenchent le jet d’eau qui traverse le café, le thé ou la poudre de potage et la pluie de sucre, et parmi les files qui témoignent des visites répétées d’autres comme moi, qui avaient branché les machines à d’autres terminaux d’écoute, il y avait un champ spécifique, une espèce de tension flottante et brumeuse, d’aura impalpable à peine sentie, pressentie…

« Et voilà ! Le mot a été lâché ! Le pressentiment ! C’est animique ! Ainsi, Muguette, Muguette Glande (quel nom, mon Dieu !), fait son entrée dans mon existence. À travers le pressentiment.

« Il ne faut pas me demander une explication, une raison pour tout cela. J’ai assez des problèmes tout seul, sans en rajouter celui-ci.

« Je surfe, perché sur une planche nommée destin.

« - Le mien. »


1 On pourrait rétorquer à cela en rappelant que RFI, en tant qu’exception plus ou moins culturelle, mais française, pourrait être une radio faite pour ne pas être écoutée.

2 « Conformément à cette croyance sectaire, les cellules du corps vivant seraient programmées non pas pour vivre, mais pour mourir. Elles mouraient par auto-décomposition, par suicide. Et c’était seulement après, que le ‘produit’ de cette mort aurait été phagocyté par les cellules phagocytaires (devenues nécrophages) ou éliminé par l’excrétion. Mais, comme dirait La Palisse, avant de mourir, ces cellules étaient en vie. Et elles étaient en vie parce que les cellules environnantes leurs envoyaient des signaux spécifiques, prouvant que l'environnement avait besoin des cellules en question, signaux qui suspendaient le processus suicidaire. Par la suite, donc, la créature humaine en vie serait le résultat des milliards et des milliards de micro-, de nano-empêchements du suicide. L’être humain serait un suicide en sursis.

« - Et rien d’autre. »

 

3 « Elle est morte de réalisme magique.

« Explication. – Il existe, dans l’histoire humaine, le réalisme socialiste. Il existe aussi le réalisme capitaliste. Et, entre les deux (en tant que survivant du socialisme et du capitalisme et du judaïsme et du bouddhisme et de l’islamisme et d’autres christianismes, centralismes, libéralismes, mondialismes, dadaïsmes), le réalisme magique.

« -Ça ne correspond et ne sert à rien, bien sûr. »

4 « Spécificité française : ‘je ne supporte pas !’ est entré dans le langage commun. Mais il n’y a pas de suite. Une fois le ‘je ne supporte pas’ dit, ‘je’ supporte très bien tout ce qu’on dit ‘ne pas supporter’. C’est le cas un peu partout dans le monde d’après le Grand Caprice, paraît-il.

« - Notamment en France. »

 

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