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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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6 octobre 2010 3 06 /10 /octobre /2010 06:31

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

 

 

 

II

5

- Qu’est-ce que ça veut dire ?

Au milieu du couloir de la Présidence, la Naine-qui-pue posait son regard sur Ică Glande. Celui-ci, figé, essayait d’éviter le jet pestilentiel et directorial jaillissant des yeux de sa supérieure.

- Je vous attends dans mon bureau, d’ici une demi-heure, fit celle-ci. Il faut qu’on mette de l'ordre dans tout ça. Je ne m’oppose pas à ce que vous emmeniez votre conjointe avec vous. Nous pouvons lui payer le séjour des fonds spéciaux de la Présidence. Je ne m’oppose pas non plus à ce que vous interveniez pour la nouvelle compagne de Stroë. Mais ce n’est pas la peine de la prendre sur votre budget. Nous allons lui payer le voyage aussi. Ça ira comme ça. Vous apportez beaucoup à la maison et en général aux médias français, tous les deux. Stroë et vous. Et aussi à la France. Nous ne nous opposons pas que vous soyez à l’aise, à la radio, chez vous, pendant vos voyages ou n’importe où ailleurs. Néanmoins, je suis Directrice Générale de RFI. Et dans cette qualité, j’aimerais bien savoir quel est l’actuel scénario. À quoi rime tout ça. À quoi on joue, quoi !

- Cela a toujours été comme ça, répondit Ică en cachant son irritation. RFI n’est pas une maison comme les autres, Elle restera ainsi, spéciale, avec vous dedans, mais aussi avec vous dehors, après votre départ. Il ne faut pas rêver. La caisse noire de la Présidence est là juste à cause de ça et, en tout cas, juste pour ça.

- Ce n’est pas le sujet. Le sujet c’est la confrontation entre le Souvenir et l’Oubli. Entre votre femme et l’autre. Vous y conviendrez, ce n’est pas un voyage à l’étranger de la taille et de la nature d’un Sommet de la Francophonie qui soit l’endroit le plus approprié pour une telle confrontation. J’aimerais pourtant savoir où sommes nous au juste avec cette confrontation. Dites, à propos du savoir, vous connaissez mon opinion sur l’intelligence et sur le savoir, n’est-ce pas ?1suivi par 2

Ică confirma d’un mouvement de la tête.

- Mais vous ne connaissez pas la suite : la paix dans l’âme et le journaliste-machin-psychologique.

Silencieux, Ică confirma de nouveau avec une grimace et un léger mouvement de tête : il ne connaissait ni la paix dans l’âme, ni le journaliste-machin-psychologique.

- Venez, alors. Allons sans tarder dans mon bureau. À moins que vous n’ayez une urgence…

Re-grimace et re-mouvement de la tête d’Ică : aucune urgence.

<>

- Voilà, mon cher Glande, dit la Directrice Générale, prenez place ici, dans ce fauteuil. Je vais vous exposer, d’une manière extrêmement succincte, qu’est-ce qu’avoir la paix dans l’âme et qu’est-ce que le journaliste-machin-psychologique. Avoir la paix dans l’âme ? Un beau désir ! Un beau rêve ! Y a pas plus beau ! Depuis toujours ou, enfin, depuis la découverte de l’âme, on tend vers ce but, vers cette limite. C’est ça ! La paix est une limite. Elle n’est que ça, une limite. Notamment, une limite psychologique. Au-delà d’elle, il y a un autre pays, un autre monde, un autre univers. Mais quelle aventure que de changer de pays, de monde, d’univers ! Pour atteindre la paix, il faut l’esprit d’aventure, il faut être un aventurier ! Or cela n’est pas sérieux, mais tragique !

Et ensuite, accablée, ayant abordé un air triste :

- Quant au journaliste-machin-psychologique, vous ne pouvez pas ne pas être au courant. L’homme même n’est, en général, qu’un machin psychologique. Il y a ceux qui disent : « machin, d’accord, mais sublime ; peut-être même divin ». Et alors ? Sublime et divin, mais toujours machin. Aucun marxiste – et qui n’est pas marxiste ou, ce qui revient au même, post-marxiste aujourd’hui ? – ne niera ces faits. Enfin, comme tout machin, le machin psychologique nécessite des révisions et des réparations, tout naturellement. Dans cet ordre d’idées, le journaliste, confronté aux vérités ô combien diverses et souvent contradictoires, pratique un métier beaucoup plus dangereux que l’on ne pense habituellement. S’il ne préserve pas son intégrité psychologique, il empiète sur son métier même. C’est-à-dire, sur l’information. Il diffuse, alors, des informations empiétées. Aussi le public se voit contaminé d’une maladie ineffable et anéantissante, l’impiétation. C’est plus subtil, pervers et menaçant que les simples erreurs et contrevérités. Beaucoup plus.

Pause. Ensuite :

- En tout cas, pour revenir à nos moutons, votre femme et la compagne de Stroë seront prises en charge par nous, par RFI. Mais elles prendront un vol régulier normal pour la Nomadie. Elles vous rejoindront un ou deux jours après votre arrivée en Nomadie. Ou plus tard encore. Ou avant, peut-être. Qui sait ? Cela, l'incertitude, est absolument nécessaire – voir aussi les travaux de Heisenberg –, car nous ne savons pas encore le moment exact de notre départ. Et, entre le départ et l’arrivée, il y a des liens inextricables, vous en êtes conscient, je suppose. Enfin, la Nomadie n’est pas seulement spatiale mais aussi a-spatiale, comme elle est non seulement temporelle, mais aussi a-temporelle. Voilà pourquoi nous ne sommes plus maîtres du moment de départ, ni de celui de l’arrivée. Nous ne sommes plus maîtres des moments, en général ou, si vous préférez, du temps. C’est-à-dire, de l’espace. Ou de quelque chose du genre. Franchement, lisez ce Heisenberg ! Heisenberg, pour son principe de l'incertitude, et Jonas, pour son principe de la responsabilité. Vous allez être émerveillée autant par l'histoire (l'un presque pro-nazi, l'autre au contraire), que par la justesse de leurs pensées respectives tout aussi divergentes que leurs attitudes historiques.

<>

Bien malin celui qui pourra dire ce qui se passa dans les abîmes de la réalité le moment où Rose Pinçon finit son très court exposé. La raison ne peut ni atteindre, ni contenir la vérité cachée qui fit que des Spectres jaillirent dans la pièce. Des Spectres de certains anciens de la maison. Ils étaient menés par un androïde. Tout simplement par un gendarme en jupe.

- Ou, enfin !

Le reste était composé d’anciens personnages qui avaient rempli, lors de leurs passages à RFI, des fonctions diverses, importantes au point de rester mémorables, tel que responsable des placards et de leur confort, ou responsable des non-dits (en plusieurs variantes, dont les plus importantes étaient celles des non-dits informationnels, des non-dits budgétaires, des non-dits masse-salariale), ou responsable des irresponsables, ou... Et tant d’autres.

Les Spectres mimèrent la Mondialisation. Sans hésitation aucune. Ils la mimèrent en tant que discours télévisé. En tant que prestation. En tant que négociation dans le cadre des OMC, GATT, ALENA. En tant que cours-examens universitaires. En tant qu’explication à la maternelle.

Et ainsi de suite.

Le rythme fut terrible.

Rapide.

Soutenu.

Shakespeare et Marx furent ignorés. On en ignore les causes.

L’apparition des Spectres ne dura que quelques nanosecondes. Quatre. Ou neuf. Ou six, peut-être. Peu importe ! Tous disparurent comme ils étaient arrivés.

Ică Glande et Rose Pinçon opinèrent de commun accord que ce qui venait de se passer était d’un mauvais goût avéré.

- Trivial !

- Vulgaire !

C’était tellement simpliste, tellement dégueulasse de faire appel à des sans-poids, à des sans-ombre, à des sans-consistance, à des Spectres ! Et cela, pour un simple caprice :

- Pour exister !

 


1 La Naine-qui-pue était contre l’intelligence.

- Ce qui compte c’est le savoir, disait elle. Un absolvent de l’ENA qui mérite son nom et ses galons c’est quelqu’un qui sait, et non pas quelqu’un qui comprend. Comprendre, c’est-à-dire intelliger, c’est dangereux. On broie la réalité – par la compréhension. Intelliger le monde revient à le rendre fou. Malheureusement, il existe des ceux qui agissent dans ce sens. Des malades ! Ils souffrent d’une névrose de l’intelligence. Ou, à défaut, d’une hernie – de l’intelligence. Comprendre, c’est violer ; notamment le savoir. C’est mortel. Le savoir, le vrai, c’est ne rien comprendre. Le savoir et le comprendre s’excluent réciproquement. C’est ça que d’être un énarque qui honore son nom.

 

2 Une voix inconnue :

« Hé !

« Bêtise ? Absolument ! Et alors ?

« L’existence de la bêtise/sottise et celle de la folie supposent l’existence des réalités qui leur sont appropriées. Des réalités bêtes/sottes et folles. Complètement immergées dans ces réalités au début, la bêtise/sottise et la folie les quittent en tant qu’expression.

« L’intelligence et la bêtise/sottise et d’autant plus la folie (qui se trouve presque toujours à la jonction des deux), sont à la fois réfléchies et instinctives. Le massif humain les contient comme dans un œuf.

« La culture du sot, nécessairement une sottise, voit son existence justifiée au même titre que toute autre culture ! La sottise est tellement complexe, qu’elle exige, à juste titre, une culture spécifique. Chaque culture avec ses sottises ! Voire, avec sa sottise ! Mais aussi, chaque sottise, avec sa culture ! Voire, avec ses cultures !

« Hé !

« La raison d’être de la sottise : sa normalisation, sa banalisation. La sagesse maximum : saisir, maîtriser, savoir, faire-et-dire toutes les banalités.

« Qui dit mieux ?

« Des sottises spéciales – les horreurs, les infamies – se sont banalisées à travers la civilisation citadine : l’inquisition, les partis politiques, les guerres mondiales, le nazisme, le communisme, le terrorisme anonyme, le pouvoir anonyme exercé sur la masse anonyme. On peut parler d’une réelle réussite réelle.

« - Il reste à rendre horrible, infâme la Banalité même.

« Mais, qui aura le courage de s’atteler à une telle tâche ? Serait-il vraiment nécessaire ? Peut-être que la Banalité est déjà corrompue, qu’elle s’est trouvé, déjà et enfin, un sens : ce sens-ci.

« …Et qui faut-il donc faire sortir de son anonymat pour créer une culture anonyme et bête ou folle, dont le Public – ou l’Anonyme – est aussi friand ? L’intellectuel bête ou fou ! ! ! ! ! – Le monde grouille de cette espèce en surnuméraire. – Ils sont tellement gavés de vide, ballonnés d’ennui, ces intellos stupéfiants ! – Tellement anonymes ! !

« Hé ! »

 

 

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