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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 21:57

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

III

 

3

En France, lorsqu’on ferme la porte de son appartement, on se retrouve chez soi et personne n’a le droit de violer son intimité. Une intimité tellement forte qu’on peut y trépasser.

- En toute intimité.

Derrière une porte fermée. En silence. Sans secours aucun !

À Paris, Muguette, la femme d’Ică, et Gnito, la belle compagne de Stroë, se sentaient très seules.

- Derrière leurs portes respectives.

Leurs hommes, à peine partis, leurs manquaient déjà. Elles devaient les rejoindre d’ici peu, dès qu’un avion civil prendra son envol pour la Nomadie.

- Elles n'étaient pas mortes, derrière leurs portes respectives fermées, en silence, sans secours aucun et en toute intimité.

Poussées par une même impulsion, les deux femmes sortirent de leurs intimités respectives.

Elles se rencontrèrent à mi-chemin.

Elles vécurent un sentiment de réconfort.

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Le patron leur apporta deux petits verres bombés de mirabelle et deux autres, allongés et emboués, d’eau minérale pétillante.

- Si je venais te voir, dit Muguette en ouvrant la conversation, une fois le patron retiré derrière son zinc, si je venais te voir, c’est parce que je pensais avoir pas mal de choses à partager avec toi.

- C’est vrai, acquiesça Gnito. À partager. Des choses à partager, mais pas des choses en commun.

- Qu’est-ce que tu entends par là ?

Gnito prit un air pensif. Son doigt tournait sur le bord du verre. L’eau minérale émettait des bulles fines de gaz.

Accoudé au comptoir, un homme mal rasé sirotait lentement son petit blanc. À une des tables, une retraitée prenait son expresso en feuilletant le journal du quartier. Le patron, derrière le zinc, s’affairait autour d’une vaisselle invisible.

Il était à peine dix heures du matin.

- En effet, dit Muguette, tu n'as pas tort. Il y a beaucoup de choses qui nous séparent. Mais je me demande si ce ne sont pas les mêmes que nous partageons.

- Tu penses à...

- À nos hommes, oui !

Pause.

- Peut-être, concéda Gnito. Ils sont tous les deux, comment dire, des initiés. Des initiés dont les natures, sans être différentes, sont contradictoires. Si je n’avais pas peur d’ennuyer l’auditoire, sourit-elle avec une auto-ironie qu’elle trouvait visiblement d’un très bon goût, je dirais qu’il s’agit d’un rapport comparable à celui qui gère la relation entre l’unité et la multitude.

- J’aime parler avec toi, articula Muguette avec une souriante expression de sympathie. Je pense que nous sommes faites pour nous entendre. Santé !

- Santé, dit Gnito en levant son verre.

Les deux femmes mouillèrent leurs lèvres dans la mirabelle. Ensuite ils prirent une gorgé d’eau minérale gazeuse et fraîche.

- Je pense que notre rencontre n’est pas fortuite-fortuite, reprit Muguette en évitant le regard de la jeune femme.

Celle-ci la dévisageait avec une attention particulière. Comme si elle voulait pénétrer jusqu’au septième sous-sol de l’âme de Muguette. Celle-ci continua :

- J’aimerais qu’on en parle un peu plus. Je veux dire, de nos… hommes. Je pense qu’ils sont tous les deux dans le même pétrin. L’un autant que l’autre sont bourrés, gavés de et par la radio.

- Oui, c’est vrai. Ils sont très radio.

- Absolument radio. Ils sont l'essence, la quintessence de cette… phénoménologie. La radio, c’est de la phénoménologie. Une phénoménologie extrêmement intense. Invisible.

- Et pas moins aveugle.

- Pas moins, certes, pourtant capable de détecter son récipient d’accueil : le public souvent amorphe et informe, pourtant nombreux jusqu’à l’énormité. Ils sont très, absolument radio – dans n’importe quelle langue. Même dans le silence.

- Y compris dans « le silence radio » ?

- Y !

Muguette fit une pause pour voir l’effet que faisait sur Gnito ce dernier mot. Mais celle-ci ne semblait pas avoir apprécié la fine concision de l’expression.

- La radio prend toute la place qu’on peut trouver dans leur intérieur, reprit Muguette. Il leur arrive même de vomir. De vomir de la radio.

-Y a de ceux qui vomissent à la radio, répliqua avec un certain humour Gnito.

- Le trop-plein de cette situation, sourit Muguette, on parle de la radio, de la radio en tant que situation, que situation-radio, se transforme en vertu dès qu’on décide d’y déceler, d’y décanter la passion, la dévotion, la générosité. Enfin, tout ça ne peut se faire qu’en parlant. En parlant des langues (des mémoires) multiples, ou du français. Peu importe. Ică s’épanouit dans la diversité. Stroë, lui, pense qu'on trouve dans chaque langue suffisamment de Grand Larcin, deMélodrame et de Crime Universel et que, donc, on pourrait se contenter d’une seule langue, du français, par exemple… Et pour finir, disons que la radio et la télé font partie et participent en même temps à l’agencement d’une culture très moderne : une culture complexe, débordant d’archives et de souvenirs, mais très sans mémoire.

Gnito se laissa entraîner dans le jeu. Sa réplique, formulée avec un air malin – mais injustifiable –, ne manqua pas d’ironie et de méchanceté :

- Une culture non seulement complexe, mais complexée. Notamment par l’action deshumanisante, à la rigueur même inhumanisante, qu’elle exerce sur l’homuncule qui la créée. L’homme actuel, héritier dudit homuncule, commence avec sa mémoire. Plus précisément, dès que la mémoire personnelle, précurseur de la culture, contrarie la mémoire de l’espèce ou, plus largement, la mémoire des choses, ou encore la mémoire de l’univers – plus aculturelle encore que les trois précédentes –, voire celle de l’existence, de l’étant. L’homme finit dès que les souvenirs commencent à le satisfaire. Des souvenirs vus comme du fourrage. On les rumine. On les re-rumine. Chaque fois ils changent encore plus de contenu et de forme, mais pas de nature. Quant aux informations – pareil ! L’information, impersonnelle (sorte de mémoire sans avenir), représente la nourriture culturelle, voire spirituelle, actuelle de l’humanité. Difficile de dire en quoi consistent-elles, les déjections dues à l’ingurgitation informationnelle. S’agirait-il peut-être de la bêtise publiée, publique ? Ou, une autre question. Comment digère-t-on une information ? En l’écrasant par d’autres infos ?

- En ! reprit Muguette le jeu des phrases monosyllabique.

Gnito gloussa avec compréhension et complicité.

- Notre estomac « informationnel », continua-t-elle, dit que nous sommes plutôt des autruches que des vaches. On avale et on broie l’information. On ne la rumine pas. Encore que… – …Et si on pensait un peu au modèle du ver de terre, qui métabolise des denrées situées à la frontière de l’organique et du minéral ? Et si on regardait un peu vers le métabolisme végétal, qui fait transiter le minéral vers l’organique ? Et quid du métabolisme du fou ? Et pourquoi métaboliser à tout prix l’information ? Elle est, peut-être, une toute autre chose que de la nourriture ! Plaît-il ? Comme tous les ancêtres, d’ailleurs, métabolisés jusqu’à l’état de diamant taillé !…

Gnito s’arrêta et jeta un regard plus que provocateur vers Muguette. En face d’elle, la femme du Directeur des Langues se taisait, comme abasourdie.

Les diamants faisaient leur apparition trop tôt. 

 

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