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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 07:43

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

VI

 

3

Dans la suite de son hôtel, les traits creusés, le torse nu, Stroë écrivait une lettre.

La table était petite. La suite directoriale était sombre et toujours bien climatisée.

« Ma très chère,

« Je profite de la distance mise temporairement entre nous par la vie. Je veux te parler de certaines choses trop délicates pour qu’elles puissent supporter une expression à haute voix. Un face-à-face n’aurait comme résultat que leur éclatement, leur éparpillement, avant même de pouvoir en effleurer, en pressentir leur sens.

« Il s’agit, tu t’en doutes, je crois, de la situation bizarre où l’on voit son propre contenu changé, où l’on voit son propre contenu vidé, situation dans laquelle je me trouve aujourd’hui, une fois le Grand Caprice passé.

« Je suis le patron de la Rédaction des Grenouilles. Et alors ? Je ne suis rien de plus ce cela.

« Le Grand Capricem’a détaché de mon propre passé. (À moins que ce ne soit Luice passé-même, le Grand Caprice.) Je me sens comme éjecté. On m’a fait de nouveau, sans me faire pour autant, moi.

« Crise d’identité, darling ? Une crise de mon identité ? Ce serait trop simple. En tout cas, insuffisant.

« Tu es bien placée pour me comprendre. (Remarque. – Je ne te ferais pas de reproches pourtant si tu te réfugiais dans le vaste Oubli que tu étudies à présent, que tu veux t’approprier et que tu maîtriseras sans doute, à terme.) Ton hyper-être, gardien et manipulateur, la super-hideuse Barbara, dont tu es une sous-créature splendide, témoigne de ta propre incapacité d’auto-détermination, d’auto-identification, d’auto-autonomisation, d’auto-atomisation. Donc, je suppose que mes mots ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd. Toi aussi, mon amour, tu n’es que quelqu’un de définitivement circonscrit, voire déterminé.

« Ce qui me travaille à présent c’est un certain instinct de puissance en alerte.

« Il manque quelque chose à ce monde d’après le Grand Caprice (peut-être le Grand Caprice-même ?) pour que je puisse y trouver satisfaction. Je veux dire, moi-même.

« - C’est moi qui me manque.

« On a beau dire que la Rédaction en Français de RFI a un Directeur : moi ! C’est inutile. C’est même ridicule ! Je dirige plusieurs réunions quotidiennes pour préparer ‘les rendez-vous importants de la journée’. J’arbitre sur la hiérarchie des nouvelles, des chroniques, des reportages, des interviews, sur ‘les éclairages’, sur les choix géographiques et personnels des correspondants, sur les missions et sur leur suivi, et cætera, et cætera, et cætera … Et alors ? En quoi suis-je moi-même (parler d’un sur-moi-même, serait trop superflu) au milieu de tout ça ? Ni mes racines, ni mes branches ne s’implantent dans des matières fermes.

« On trouve dans ce monde des gens qui sont malades ou en bonne santé à leur guise, quand et comme ils veulent. Question de volonté, donc. De puissance, par conséquent. Vouloir et pouvoir, même combat instinctif ; malgré l’abîme qui les sépare.

« Mais nous deux, ma belle amie, mon Gnito à moi, nous n’allons pas nous tromper l’un l’autre. Nous sommes de la même espèce. Mieux encore : de la même race.

« Le nouveau et l’ennui nous enveloppent dans leur écorce, dans leur croûte aéro-lumineuse, en nous rendant, je ne dirais pas heureux, mais… bien. »

On frappa à la porte.

<>

Stroë leva le menton, mais continua d’écrire :

« Assujetti à ce cri d’identité dont je parlais au début de ma missive, je suis à la fois mécontent et inquiet. Je me sens, je veux dire, comme un élément chimique aux valences insatisfaites : suspendu à l’inaccompli, à ce qu’on, à ce que se fomente aveuglement dans l’avenir.

« Je sens que des choses se préparent. Nous serons tous sollicités, peut-être heurtés ou endoloris par ce qui se prépare… »

On frappa de nouveau.

Stroë se leva, enfila vite la chemise jetée sur le canapé, et ouvrit.

<>

Sur le seuil, la seule journaliste femme de la rédac en langue méconnue lui souriait de tous ses implants dentaires. Elle n’était plus jeune. Elle était habillée « en gouttière », comme souvent. Elle se trouvait pourtant un certain charme. L’aura de son parfum lourd frappa les narines sensibles de Stroë.

- Mmm, c’est très bon ! dit le Directeur des grenouilles. C’est quoi ?

- Ça te plaît ? C’est un secret.

- Mmm, ça sent vraiment très bon. Très. Mais, ne reste pas là. Entre, donc, entre.

Stroë se retira pour laisser la voie libre à la journaliste. Celle-ci pénétra dans la suite directoriale. Elle bougeait ses hanches à la française : fortement mais pas exagérément, ni vulgairement. Le « zinc » de ses habits jetait des éclats.

- Toi aussi, tu sens bon, dit-elle en passant près le Directeur et en se faufilant dans le salon. Comment se fait-il que tu sois seul ? Je te dérange ?

- J’avais quelque chose à finir. Mais ça peut attendre. J’en avais même marre. Donc, je te suis même reconnaissant. Assieds-toi, je t’en prie.

- Merci.

La journaliste appuya ses fesses contre la table sur laquelle il y avait encore la lettre de Stroë. Celui-ci s’approcha et rangea les papiers et le stylo.

- Tu veux boire quelque chose ?

- Non, merci… Ce ne serait pas long… Voilà… Je serai directe. Tu me connais, d’ailleurs. Je pense que c’est beaucoup mieux de dire ce qu’on veut, au lieu de se promener par je ne suis par où pour ne plus arriver nulle part parfois, n’est-ce pas ?

- Absolument, absolument. Mais ça ne te dérange pas si je prends un petit verre, moi, non ? Ou, mieux encore, je veux me griller une. T’en veux ?

- De l’herbe ?

- Hélas !

- Non. Merci. Ce ne serait pas long, je te disais. Donc : je suis venue pour te demander si tu n’as pas une place pour moi parmi tes ouailles.

- T’as marre de ton chef, de tes collègues, d’Ică ?

Stroë lécha la cigarette roulée, pour la coller.

- Pas spécialement. De ce point de vue, les choses se présentent plutôt bien. Ce qui me tracasse, je dirais même ce qui m’agace c’est la langue. J’en ai marre du méconnu.

- Ça se comprend.

Stroë alluma son joint.

- Oui. Certainement. Alors, j’ai pensé de t’en parler. Tu connais mes capacités, je crois. Et je serais prête à beaucoup plus.

Le regard de la femme indiquait qu’elle était décidée de ne laisser aucune chance au Directeur.

- J’ai entendu que tu as une technique spéciale.

Le Directeur avait de toute évidence reçu le message cinq sur cinq ; il se rendait.

- Quelque chose avec de la soie ? ajouta-il.

- On ne t’a pas trompé. C’est avec ça.

La femme troussa sa jupe « en gouttière » du côté gauche. Sa cuisse était encore ronde et bien faite, en dépit d’une cellulite visible. En haut du bas luisant, « en gouttière » lui aussi, roulé avec un certain art autour de la cuisse, un lambeau de soie jaune pis en lit attendait d’être utilisé.

- Avec ça, répéta la femme en regardant Stroë droit dans ses yeux, pendant que ses doigts adroits caressaient la soie.

Stroë écrasa la cigarette dans un cendrier posé sur le frigo et s’approcha pour trousser encore plus la jupe de la journaliste, en disant :

- Il n’y a pas de différence entre l’erreur, le hasard (probabilité, providence) et la nécessité – du moment où tout ça arrive. Je te devais une tequila, depuis notre mission au Mexique, tu te souviens. De la tequila, je n’en ai pas. Mais j’ai… moi. À volonté. J’ai du moi à volonté. Et j’ai soif. J’ai soif de moi. Comment vas-tu ?

Pause. Il tripota les seins de la femme.

- On meurt tellement autour de moi, autour de nous, reprit-il. Tu sais, j’ai des choses sur-naturelles en moi. Les quelques enfants cyclopes et asexués de Dora, d’abord. Mais aussi beaucoup plus que ça. Ma substance, mon éther. Des choses très particulières. Je garde une nature ante-capriciale. J’ai traversé le Grand Caprice où je me suis laissé transpercé ou emporté par lui. Transpercé ou emporté, c’est pareil ! Et cela avec un profit que je vais mettre à jour maintenant. Tu n’es plus ce que tu crois être ; ni ce que d’autres pensent à ton égard. Le seul qui sait les choses conformément à leur nature c’est moi. Et moi, je te le dis solennellement, moi je sais que tu es Gnito. Personne d’autre qu’elle.

Pause.

- Tu es Gnito.

Pause.

- Personne d’autre qu’elle. Tu me diras qu’elle se trouve à Paris, en tenant compagnie à la Muguette, la meuf d’Ică ! Et alors ! Ça ne lui sert à rien ! Ça ne te sert à rien ! Moi, avec mes pouvoirs dont je viens te parler, moi je te fais Gnito, moi ! En ce moment, je mets sur toi l’image de ma Gnito. Je bande. Beaucoup. Regarde.

Il prend la main de la femme et la met sur sa braguette.

- J’appelle ça une merveille.   

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