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  • : Alexandre Papilian
  • Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
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21 octobre 2017 6 21 /10 /octobre /2017 08:31

 

Il m'énerve, ce Jean-Paul

 

 

Je ne sais pas ce qui m’énerve le plus chez Jean-Paul. Disons, tout. Tout-tout-tout. Je le déteste. Mais je ne peux pas faire abstraction de sa carcasse. À cause de ma fille mexicaine, fraîchement adoptée et encore plus fraîchement arrivée en France. Huit ans. Le même âge que Lison, la fille de Jean-Paul. Elles sont tombées réciproquement amoureuses, Nina (la mienne) et Lison (la sienne).

Nous sommes invités, Marie, Nina et moi, chez Jean-Paul, le père de Lison. Il a une nouvelle femme, la sixième, si je ne me trompe pas. Ils nous déclare qu'elle est enceinte. Il sera père pour la cinquième fois. Tandis que nous, Marie et moi, on a du adopter.

Marie est péruvienne (moitié peau-rouge, moitié japonaise). Moi, hollandais. Nous nous sommes rencontrés au Club Med, en Turquie. Le bled du Vercors ou nous vivons s'appelle Grand Bois. Je travaille chez ***, une petite boite très informatisée qui pratique le télé-travail. Marie a un salaire de secrétaire à la Mairie. Nous avons deux hectares de lavande.

Jean-Paul, lui, est instit-joker. Il fait des remplacements ponctuels pour les CM1 et CM2. Il lui arrive de travailler au grand maximum deux semaines par trimestre. Il est payé même s'il ne fout rien. Surtout pour qu'il ne foute rien, je suppose. Il est communiste. Grande gueule, il est payé à plein temps pour la boucler. Toujours à plein temps. Il possède une grande maison assez rustique, un étang assez étendu (qu'il loue aux pêcheurs), quelques hectares de bois (qu'il loue aux chasseurs), quelques terrains agricoles (qu'il loue aux agriculteurs). Sa femme travaille dans la seule agence immobilière du coin. Les affaires ne vont pas trop. Mais ça va. Jean-Paul se trouve très bien. Il se sent très bien. Quant à sa femme, je n'en sais rien.

Les invités sont tous des parents. Ils ont tous des enfants. Tous nos enfants sont dehors.

Nous, les adultes, nous nous sommes agglutinés sur la terrasse, autour de la grande table en teck. Le barbecue fonctionne à fond. On y prépare des gambas. Ou des grandes crevettes. Je ne suis pas un spécialiste.

Pour l'apéro, du pastis, du kir, de la gentiane, du vin, de la bière, des jus de fruits, de l'eau, des grains de citrouille grillés, des pistaches, trois, quatre sortes d'olives, petite charcuterie en abondance, de rillettes, du bon pain au levain, des radis, des concombres tranchés, des carottes et du chou-fleur crus, de la mayonnaise et de la moutarde...

La plupart du temps, les mecs avec les mecs, les nanas avec les nanas.

Parmi les invités, un prof de français et un cheminot (ou quelque chose du genre).

Le premier, pas trop grand, roudoudou et douillet, les jeans à la moitié des fesses (avec une vue très-très sur la partie supérieure de son slip fleuri), une pipe trop grande pour lui dans la main ou entre les dents. Il est, de toute évidence, quelqu'un de modéré. D'une gauche pas trop chrétienne, mais pas trop laïque non plus. Grande capacité de formuler des banalités de tous genres. Il ne s'en prive pas. Il est soporifique mais potable. Stupide. Stupidement supportable.

Le second, un gaillard de presque deux mètres. Mal habillé. Mal lavé. La parole lourde, taillée à la hache. Un ancien syndicaliste d'ultra-gauche, probablement. Queue de cheval assez maigrichonne. Chevilles osseuses. Trop. De chevilles de bovin. Chaussures idem. C'est à dire, osseuses aussi. C'est clair. Ses pieds – des gros sabots. Obsédants. Il fume sans cesse. De l'herbe. Il est lent et dans une bonne disposition d'enfer.

Ils tentent de me convaincre que la Turquie doit entrer dans l'Europe. Moi, je résiste, en disant que la Turquie c'est bien, mais que je ne veux pas de Mustapha à ma porte.

Nina arrive en courant et me souffle à l'oreille que sa copine, Lison, la fille de Jean-Paul, est trop méchante, dégueulasse. Elle ne veut plus jouer avec elle. Lison l'aurait moquée, paraît-il « par rapport » à son non-accent français. Elle souffle dans mon oreille :

- Il faut que tu la tues.

Ici, sur place. Vaut mieux qu'on la tue.

- Mais non, mais non.

Nina s'écarte un peu, pour pouvoir capter mon regard. Le sien est interrogatif, déçu. C'est quoi ce papa qui n'envisage pas de tuer celle qui avait insulté sa fille ?

- C'est qui ce papa ?

(Il m'énerve ce Jean-Paul. Je le déteste.)

 

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17 octobre 2017 2 17 /10 /octobre /2017 13:34

Porc, poulet et encore

 

 

Il m'arrive d'être un porc. Il m'arrive d'être un poulet.

C'est pas grave.

Gogol, le grand Gogol écrivait une nouvelle dont le narrateur était un petit chien. À moins que ce ne soit le petit chien qui ait écrit la nouvelle. Ou Tchekhov, peut-être. De toute façon, Gogol est mort fou. Tchekhov aussi c'est fichu.

Cela étant, revenons à nous moutons. Au porc et au poulet. Que je suis parfois. C'est ma manière consciente, ludique (même si idiote) de faire en sorte que l'ontogenèse récapitule la phylogenèse (comme l'on dit parfois, quand on veut se montrer cultivé et intelligent).

Pour le poulet, la problématique familiale me paraît assez intéressante. Je crois que les spécialistes se sont longuement attardés sur la question et se sont scientifiquement exprimés à ce sujet. Moi, en simple amateur, je suis fasciné par le fait que je ne fus pas couvé par une mère-poule/poule-mère, mais par une armoire (ridiculement mais aussi monstrueusement appelée « couveuse ») électrique. Ce qui marqua mon esprit. Sans que ceci provoque le moindre souci à quiconque. Ensuite, en tant qu’embryon et futur poussin, avant de sortir de ma coque, je me suis nourri de ce que j'ai trouvé dans l’œuf, du blanc et du jaune. Je me demande comment j'ai fait pour évacuer les bio-déjections caractéristiques à tout bio. Pas de souvenirs ! Une fois dehors, je fus confronté à un manque formateur.

- La poule-mère/la mère-poule n'existait pas.

Même pas en hologramme.

Du coup, je n'avais ni frères ni sœurs – que seule la mère-poule/poule-mère aurait pu désigner en tant que. Ensuite, quelques jours après la sortie de ma coquille, je fus palpé par des spécialistes qui décidèrent si j'étais un coq ou une poule. Ensuite je commençai ma croissance. Ensuite, après six semaines, on m’emmena soit à l’abattoir, soit dans la halle aux poules pondeuses, soit à la salle de castration. Ensuite, tôt ou tard, à l'abattoir. Bien déplumé, je devins poulet fermier ou poulet rôti, cuisses, escalopes, gésiers, foie, nuggets, rillettes, farine animale, merde animale.

- Ensuite et au mieux, de la merde humaine.

Pour le porc, la problématique familiale se montre plus complexe. Je fus expulsé du ventre de la truie (ma mère) à l'instar de tous mes frères et sœurs. Je tétai un certain temps les mamelles d'un être énorme, couché la plus part du temps, qui grognait doucement (ma mère encore). Tout ça se passait dans une grande halle, pleine d'une lumière faible, de néon, et de barreaux qui séparaient les familles, truie et petits. Lorsque les aléas de mon existence ne me permirent plus d'être abattu avant d'atteindre quinze kilos ou six semaines de vie, pour finir dans des assiettes en tant que cochon de lait, après le sevrage, je devins un être presque entièrement formé selon les règles de ma race. Verrat ou cochette je changeai de salle selon ma destination/solution finale. Je fus gardé(e) dans l'état, pour la reproduction. Je fus castré(e), pour ma viande et mon lard.

- Tout est bon dans le cochon.

Finalement, je devins, à l'instar du poulet déjà évoqué, de la merde humaine.

- Mais, lorsqu'il m'arrive (hologramme ou pas hologramme) d'être un cochon et un poulet à la fois. ce n'est pas uniquement cet état des choses qui nous rassemble et nous unit, dans notre grande, dans notre immense famille de fabricants de merde humaine.

D'accord, pas uniquement, mais encore.

C'est quoi une famille ?

 

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16 octobre 2017 1 16 /10 /octobre /2017 06:58

Ma mère, une pute, mon père, un maquereau

 

 

Ma mère est Bulgare et pute. Mon père est Turc et maquereau. Moi, je suis Américain et futur Capitaliste.

On pourrait considérer que tout est dit. On pourrait, mais ce ne serait qu'un raccourci.

Ma mère est Bulgare et pute et grande et belle et femme d'affaires. Lorsqu'elle met ses nouveaux pantalons, très moulés, très bien moulés sur ses hanches, fesses et motte, en raies verticales bleues et blanches, elle peut créer des accidents. Les automobilistes tournent la tête quand ils passent près de sa portion de trottoir, en face de la Gare de Limoges.

Mon père est Turc ou Tzigane (ce n'est pas ma mère seule qui l'affirme) et menu, petit, agile, le regard anthracite (il paraît que c'est du charbon et que ça jette des éclats), capable de parler fermement (avec de beaux résultats) aux mecs qui parfois inquiètent ma mère.

Moi, je suis Américain. Ils se sont débrouillés pour me mettre au monde en Alaska (sur le territoire américain, ce qui donne automatiquement la citoyenneté américaine), parmi les pétroliers, Inuits, phoques, rennes et renards blancs.

Si mon père intervient avec brio lorsque ma mère est inquiétée par des clients pas cools, il la boucle à la maison. Ici, c'est elle qui parle, la reine, ma mère. Par contre, elle la boucle dés que l'envie lui prend de la sauter (de jouer avec elle – en roi et maître – à la Pute et au Client ou à la Pute et au Maquereau).

Moi, je joue avec d'autres de mon âge dans l'espace enfants récemment aménagé au Champ de Juillet, en face de la Gare de Limoges, près de la fraction du trottoir de ma mère. Nous sommes suffisamment nombreux pour couper l’appétit des mémés et des pépés qui voudraient venir avec leurs bambins locaux pour user nos balançoires, le toboggan, l'araignée et tout.

D'ici, je peux apercevoir ma mère, qui se tient debout au bord du trottoir et qui se penche de temps en temps pour parler aux mecs qui s'arrêtent devant elle en voiture. Parfois, elle monte dans la bagnole. Dans ce cas, elle est ramenée par le client ou elle rentre en bus ou à pied. Elle n'a pas trop de soucis à se faire. Avant de monter à côté du client, elle lui fait comprendre que mon père, attablé au café du coin (sur le trottoir), avait noté le numéro d'immatriculation de sa voiture.

Parfois, la voiture de police s'arrête devant ma mère. Parfois, devant mon père, au café. Ils parlent – je ne sais pas de quoi. Mais ça va. On n'est pas inquiétés.

Je n'aime pas parler à la Police, moi. C'est pas mon truc. Du tout.

Quand je serai grand, je serai Capitaliste. J'achèterai une grande maison entièrement pour eux. Quelque part loin, très loin. Qu'ils y aillent. Qu'ils s'en aillent. Pour toujours. Je ne les verrai plus. Je serai très riche et je voudrai ne plus jamais entendre parler d'eux.

Je serais alors orphelin.

Si on y arrive.

 

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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 15:49

Je suis né d'une éjaculation précoce

 

 

- Amusant, non ?

You paï dià you paï da. You paï dia da. 1

Réconfortant.

Quelle mouche m'a piqué ? Moi pas savoir.

You paï dià you paï da. You paï dia da.

Je ne suis pas un enfant désiré. C'est une posture que j'agrée. Je suis l'enfant de la pré-impuissance masculine. La masculinité humiliée par la normalité féminine. Normalité exacerbée.

- Expression amusante, elle aussi, pas vrai ?

Dans des temps normaux les spermatozoïdes fertilisants, apeurés par ce que leur arrive, s'engouffrent et s'engouffrent et s'engouffrent à n'en plus finir dans l'abîme charnel féminin.

- Pour y dépérir.

Mais je ne vis pas des temps normaux. Mes gamètes parentaux se sont retrouvé Dieu sait comment, où et pourquoi. L'absorption vaginale et utérine du sperme, anormalement aléatoire dans le cas d'une éjaculation précoce, prend des dimensions apocalyptiques.

- L'apocalypse – moi !

Suis un enfants anormal dans la mesure où j'ai été engendré par un spermatozoïde égaré, expulsé Dieu sait comment, Dieu sait quand et où, de la manière la plus chaotique que ce soit...

Du coup, suis pas dans la norme. Ce qui est une espèce particulière de liberté.

- Je suis libre.

Toujours. À mes presque soixante-dix balais.

Libre. Libre. Libre.

You paï dià you paï da. You paï dia da.

À ma naissance, je ne devais rien à personne. Mon existence y compris. Surtout pas mon existence. (D'ailleurs, montrez-moi celui capable de comprendre l'existence. Fût-t-il le génie de chez les génies.) J'étais un accident pur souche. J'arrivais au monde parce qu'il fallait que j'y arrive ; parce qu'il fallait que je le fasse. Bref, une connerie, quoi !

Cela étant, je pense avoir le droit de parler de ce spermatozoïde paternel égaré comme étant le mien. Pareil, pour l'ovule maternel correspondant. Je peux parler autant de mon ovule que de mon spermatozoïde. Morts tous les deux pour moi. En moi. C'est le moi qui donne le mon, le mien.

You paï dià you paï da.

Mais ça peut être tout faux. Peut-être que, naguère, l'ovule correspondant au spermatozoïde fertilisant ait équilibré la situation. Peut être que mon enfantement poétiquement divin, tragique et joyeux à la fois, ait été minoré, fourré dans nombre de limites statistiques (cette statistique ! oh, la statistique!), restreint à l'humain, calmé.

- Ce qui m'a livré au monde tel que je suis.

Ni pressé, ni paresseux, dans la norme.

La qualité de la vie sexuelle de père et mère a dû baisser, ensuite. (La normalité est lourde, difficile à porter.) Ils ne m'ont pas donné des frères. La culpabilité et le mépris sauveur se sont emparés d'eux, je pense.

Bref, je ne n'ai pas été pas un enfant désiré. Mais un enfant seul, issu d'une fécondation improbable, intempestive, non-contrôlée, voire précoce, voire prématurée.

You paï dià you paï da.

Problème : d'où est-ce que je tiens tout ça ?

Oui, problème.

 

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1 Composition phonétique souvent rencontrée dans les chansons grivoises de l'Europe Centrale et de l'Est, signalant un état d'esprit agressivement joyeux.

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13 octobre 2017 5 13 /10 /octobre /2017 09:25

Recherches généalogiques

 

 

Je ne peux pas ne pas l'aimer. Si je ne l'aimais pas, je perdrais trop du sens de mon existence. Pas tout, mais beaucoup. J'ai, nous avons un enfant. Si je perdais mon mari, il me resterait l'enfant. Le fruit de notre amour. Fruit. Amour. Fruit et amour.

Christiane, dans sa poussette, s'approprie la ville de la manière la plus normale qui soit. Les vestiges romans ne lui disent pas plus que ceux féodaux ou ceux de la Renaissance. Pareil pour les vestiges à venir. Nada. Elle ne sait même pas ce qu'est un vestige. Elle est tellement petite et jeune et mignonne qu'il n'y a (même) pas de raison pour que tous les vestiges du monde lui disent quoi que ce soit. Elle a sa sucette. Elle a sa mère – moi – qui pousse la poussette. Elle a le soleil qui ne tape pas trop fort. Tout va bien.

Moi, par contre, je regarde les murs impressionnants. Je me laisse impressionner par un ensemble de sensations sans nom. La promenade avec Christiane ne devait être qu'un passe-temps. Le temps que Léo, dans la salle de lecture des Archives Municipales, pioche dans les registres des Églises du seizième et du dix-septième. Il y recherche des traces de sa famille émigrée on ne sait pas quand vers le Canada. À partir de La Rochelle. Il veut savoir d'où il venait. Pourquoi il venait/partait – de-là/d'ici – d'où il partait/venait ? Peut-être même pourquoi il revenait de là, d'où il revenait ? Peut-être. En tout cas ça ne faisait du mal à personne.

C'est vrai pourtant que la visite au cimetière n'a pas été une chose trop gaie, par contre. Les cimetières ne sont drôles que dans les histoires plus ou moins sataniques et dans celles de Jérôme K. Jérôme. Il n'y a rien trouvé.

D'ailleurs, je ne suis pas sûre qu'il sache lui-même ce qu'il cherche. Je constate simplement qu'il est de plus en plus troublé. Il n'est pas content de la place que son histoire lui a réservé dans ce monde. Il se sent comme au cinquième balcon tout en espérant que sa place serait située dans une très bonne loge. Le Québec natal ne lui paraît pas un endroit assez convenable pour venir au monde. Comme si la Seigneurie familiale, fondée trans-océaniquement au dix-septième siècle, une fois les Cherokees (ou les Cheyennes ou les Sioux ?) matés, n'aurait pas été suffisante pour lui indiquer le sens de la vie. Le sens de sa vie – dans sa lignée. Il est crispé. En même temps, il frémisse.

Son trouble est devenu évident le jour une fois le pays jeté dans la fournaise du « Mariage pour tous ». Il est « pour », lui. Il trouve que c'est plus civilisé, plus démocratique, plus anticlérical, plus responsable et en tout cas mieux que toute autre solution. Les homos et les lesbos doivent pouvoir se marier, adopter et faire appel aux moyens avancés d'alter-procréation. Quant aux enfants adoptés ou alter-procréés, pas de soucis. L'enfance, toujours insouciante, est toujours le temps du bonheur. Et ce n'est pas la composition du couple qui va la rendre malheureuse !

Et ses racines, alors ? Foutaise ! Faut s'habituer aux changements !

Quant à moi, il faut que je capte mon mari, cet être né dans le Nouveau Monde et revenu chez nous, dans le Vieux Monde ; cet être poussé, voire animé par l'impulsion profonde, longtemps cachée et muette (inconnue, secrète – comme une sécrétion), de me (de nous) faire un enfant. Impulsion prolongée dans la recherche de ses (de nos) racines pré-migratoires. De nos racines pré-familiales. Aussi de nos pré-racines familiales. Recherche qui approuve implicitement (peut-être même en appelant – comme une provocation) les grands changements structuraux, fondamentaux du monde, destructeurs aujourd'hui de la famille, pendant que sa femme et son/leur enfant l'attendent en se promenant dans cette merveilleuse ville ensoleillée, ancienne localité romaine, ancien complexe religieux médiéval et renaissance, lieu à l 'existence possible dans un monde infiniment très peu probable, mais pourtant encore plus que possible sur notre globe.

 

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10 octobre 2017 2 10 /10 /octobre /2017 09:44

Le jeu du Dictateur

 

 

Je sentais que nous n'étions pas faits l'un pour l’autre. En tout cas, pas comme figures-figurines d'un couple. Un couple avec un enfant, en plus. Le mien. Mon bonheur.

J'ai bien fait de résister. Il voulait prendre l'enfant avec lui. En Chine ! Imaginez vous. En Chine ! Sans moi, en plus !

Alors, il est parti en Chine sans nous. Son laboratoire de sociologie faisait une étude concernant l'altruisme des enfants chinois. Bizarre, non ? En tout cas, curieux.

Deux semaines après leur départ, il y a eu un terrible tremblement de terre – juste dans la région où ils s'intéressaient à l’altruisme des enfants chinois. Quatre-vingt-dix mille victimes. Mais eux, les chercheurs et les enfants testés n'ont rien eu. Étaient sauves.

- L’effroi mis à part.

Le test (Le Dictateur, variante allégée d'un autre test, l'Ultimatum, ou l'inverse, j'en sais pas, et puis peu importe ), m'avait-il raconté avant son départ, est le suivant. On constitue deux groupes de petits chinois. Un composé d'enfants de six ans d'âge, l'autre de neuf ans. Trente enfants dans chacun des groupes. On donne dix yuans à chacun des enfants. L'enfant doit choisir parmi ses camarades de l'extérieur du groupe un gamin à qui il va donner une partie de cet argent. L’autre peut accepter ou refuser l'argent. Si refus il y a, tout le monde perd. Si les parties veulent toucher un peu d'argent, il faut qu'elles négocient d'une manière efficace. D'où le nom du receveur, Dictateur.

- Proposition et négociation à six et à neuf ans. Non, mais !

Eux, les chercheurs, ont profité du tremblement, et ils sont restés (au milieu des quatre-vingt-dix mille morts) pour sonder/creuser l'humanité éco-négo-infantile chinoise pour leur étude. Pour voir ce qui se passe avec ladite négo après un cataclysme de grande envergure.

Il s'est avéré que les petits de six ans sont plus égoïstes et gourmands et qu'ils risquent plus souvent que ceux de neuf ans de ne rien recevoir. Les donneurs sont plus radins et les receveurs plus dictatoriaux.

Le groupe de neuf ans, s'est avéré au contraire plus futé ; les ententes et les compromis furent plus nombreux que dans le premier cas.

Voilà le résultat de leur travail. Un résultat in vivo et pas seulement expérimental, presque in vitro, comme auparavant.

- De la pure merde, leur test. De la pure merde.

Je ne tolérerai pas, absolument pas, que mon petit joyau soit regardé comme ça, comme un insecte chinoise à qui on donne des problèmes à résoudre pour rien. Pour le plaisir d'une bande d'incapables. Son père irresponsable et incompétent compris.

- Qu'est-ce qu'ils cherchaient en Chine ?

- Ils attendaient le tremblement de terre ou quoi ?

Nous avons fait un enfant ensemble. Mais nous ne sommes pas faits l'un pour l’autre. C'est évident. J'ai même envie de dire jamais.

 

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8 octobre 2017 7 08 /10 /octobre /2017 09:10

Pourquoi tant de tendresse ?

 

 

Je me réveille. Mon sommeil fut riche en enseignements. Je n'ai pas rêvé, j'ai vécu. J'ai vécu deux choses extraordinaires.

La première (dans l'ordre de mes souvenirs) : l'arrivée de Laure, la petite amie de Nicolas, à la maison.

Les bourgeons du magnolia commençaient à s'ouvrir. L'arbre, immense, fait la joie du quartier. Il est là depuis la naissance de ma mère. C'est son père qui l'a planté. Le reste du jardin n'est pas mal. Mais pas à la mesure du magnolia. Haut de cinq mètres, il laisse ses branches du bas toucher le sol. C'est un orgue, lorsque l'air est limpide et le ciel ensoleillé. Mais aussi sous un ciel bas et orageux, noir...

- Et la nuit ?

Qu'est-ce que vous en dites à l'endroit de la nuit ? Il est toujours là, avec ses bras géants couverts de pétales blancs et mauves, à peine visible, respirant homéopathiquement par les interstices de son feuillage pressenti, mystérieux, prodigieux.

C'était un jour rayonnant d'avril. Je fumais, les bras appuyés sur le bord de la fenêtre du salon.

L'interphone bourdonna.

- Bonjour, est-ce que Nicolas est à la maison ?

Laure arriva – dans le vrai passé, dans mon rêve, dans mon revécu présent – comme ça, avec sa peau noire, lisse et ses yeux immenses pleins de curiosité et d'espoir. Avec son bandeau multicolore autour du front. Avec sa veste en cuir turquoise. Avec son jean déchiré sur une cuisse. Avec ses vieilles baskets et ses bracelets clinquants...

- Tu ne serais pas par hasard la petite amie de Nicolas ?

Elle a souri de tous ses haricots blancs.

- Je l'adoptai sur place.

Comme ça. Par un éclair. Un éclair foudroyant.

La deuxième chose rêvée (dans l'ordre de mes souvenirs) : le passé de ma mère.

Elle était assise devant son beau secrétaire Renaissance, dans sa chambre. Elle portait son pyjama en maille fluide, bordeaux, un plaid sur ses épaules. Ses cheveux blanc-bleu étaient soigneusement serrés dans une queue de cheval émouvante. La peau du visage assez nette, bien entretenue par des crèmes de jour et de nuit. Voûtée par l'âge. Les doigts portant la marque de l'âge, hésitant sur le clavier du portable. Deux bagues avec des petits diamants. Des boucles d'oreilles en or et émeraudes. Une vieille bourgeoise bien entretenue.

- Elle écrivait ses mémoires.

La chambre sentait la fraise et encore autre chose, entre l'eau de Cologne et la vieillesse féminine.

Pourquoi écrivait-elle ses mémoires ?

- Pour que l'on ne l'oublie pas ?

- Pour revivre le déjà vécu ?

- Pour s'extraire du vide et de l'éternité ?

- Pour se rendre à Dieu ?

L'aurait-elle trouvé ?

Dans la cuisine, Marie, ma femme, et Laure, la petite amie de mon fils, prennent leur petit-déj’. Café, jus de fruits, baguette beurrée... Elles fument, toutes les deux. Mon fils prépare des œufs brouillés. Il tourne la tête.

(Je suis regardé maintenant. Par tous les trois.)

(Je me fais regarder. Par tous les trois.)

Je ne sais pas pourquoi je suis envahi par autant de tendresse cachée.

- Au bord de l'explosion.

De l'asphyxie.

 

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6 octobre 2017 5 06 /10 /octobre /2017 08:09

L'enfant mort-né

 

 

Dehors, moins quarante-cinq degrés. La taïga est recouverte de deux mètres de neige glacée. Plus rien ne bouge. Pas de bruit, sauf, rare et inégal, le rugissement du tigre.

- Des frissons dans le dos, des coups dans le ventre.

Il rode autour du hameau. Autour de l'isba.

L'enfant est mort-né.

L'image qui me hante – leur image, composée de leurs images – n'individualise, ne personnalise personne.

- Une nébulosité absolue.

Une nébulosité pourtant spécifique. Ça n'a pas été pas une fausse couche. Ce qui est sorti d'entre les jambes de la femme a été de la chair, des os – morts.

- Ce qui a été, dans le ventre de sa mère, un enfant.

Il est sorti directement dans la mort – et déjà mort.

- Suis déchiré.

D'abord, par le sentiment multiforme des parents. La femme a fait naître la mort. Mais qui a fabriqué cette mort ? La mère ? Le père ? Les deux ensemble ? Le tigre ? La taïga ? Le froid ? La nuit ? L'enfant, peut-être ? Dieu ? La Mort ?

Puis, c'est le sentiment ou l'idée de captivité. (Le mot « prisonnierat », beaucoup plus adapté à la situation, n'est pas accepté par les dicos.) On n'échappe pas à la mort. Plus tôt ou plus tard, elle sera des nôtres.

- Elle l'est déjà.

Right !

Quant au cadavre expulsé du ventre de la femme, je ne saurais rien à y dire. Il n'a pas eu le droit à la naissance. Il a eu quand même, droit à une sorte d'avant-vie. Lorsqu'on l'a fait sortir, tout y était. Les bras et les petites mains, les jambes rondouillardes et les petits pieds, les ongles, les oreilles, les yeux, le duvet collé sur la tête... Tout, sauf la vie. Sauf le souffle. Sauf le mouvement. (Qu'est-ce que c'est ?)

- Une totale inertie.

Le tigre continue sa ronde. Et son rugissement, dans le noir. L'effroi excave les tripes des villageois.

- Mes tripes.

Je ne sais pas ce qu'ils feront du petit cadavre. Ils ne peuvent pas sortir. La nuit n'est pas trop lumineuse. Elle durera encore deux mois. Le dehors leur est interdit. Le dedans sera fait de haine réciproque.

- D'amour psychopathe.

Et que sais-je encore.

- Le tigre, affamé sans doute, rôde autour.

Dans l'isba, le poêle à bois donne une chaleur approximative.

L'enfant mort-né est un attentat.

Le couple le ressent en tant que tel.

- Pas le tigre.

(Cependant, à un moment du XXème siècle, un certain Cioran écrivait dans L’inconvénient d'être né, un de ses livres à grand succès : « J'aimerais être libre, éperdument libre. Libre comme un enfant mort-né. »)

 

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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 08:15

 

 

 

Ma femme ne veut pas d'enfants

 

 

C'est une sensation d'inconfort dont je n'ai pas soupçonné l'existence. C'est une sensation d'inexistence. (Jeu de mots assez douteux intellectuellement, j'en conviens.)

Corinne ne veut pas d'enfants. Pas maintenant. C'est ce qu'elle dit. Très bien. Pas maintenant, mais quand alors ? Elle a presque quarante ans. Oui, je sais, avec les moyens d'aujourd'hui, tout est possible. Cependant, je ne veux pas de ce « tout ». Je veux simplement un enfant. Plus précisément, je veux qu'elle en veuille un. C'est précisément ce qu'elle ne veut pas. Elle ne veut pas vouloir.

- En avoir.

Oui, elle ne veut pas en avoir. Mais il y a problème. Que va-t-il se passer plus tard, quand elle va changer ? Parce qu'elle changera. C'est obligé.

Je vais vous dire, moi, ce qui va se passer. Il y aura déchirure sans rupture. Ça vous va ?

Elle m'en voudra. J'aurais pas fait mon métier de mâle. De mâle dominant, éventuellement violeur pour la bonne cause. Elle m'accordera son pardon, mais... Elle se mettra peut-être à boire ou à se shooter plus qu'aujourd'hui... Peut-être. Elle mourra, peut-être. Elle pourrait être déjà morte.

Et pour cause. Je ne pourrai pas jouer le rôle de l'enfant qu'elle n'a pas eu. Je ne suis pas prêt pour un tel rôle. Je ne suis pas adoptable. (En règle générale, les mecs, d'ailleurs, ne se laissent pas trop adopter comme des enfants.) Je ne suis pas non plus prêt pour le rôle opposé, celui du père compréhensif et consolateur.

Elle n'a pas fait de moi un père. Ni pour notre enfant inexistant. Ni pour elle, comme substitut. Je me connais, moi.

De mon côté, moi aussi je lui en voudrai. Je ne pourrai pas adopter Corinne, ma femme, comme on adopte un enfant. (En règle générale, les femmes ne sont pas adoptables. Enfin, pas trop.)

Je n'ai pas fait d'elle une mère pour notre enfant inexistant. Je n'en ferai pas plus une pour moi.

On aura de quoi se reprocher mutuellement.

Elle ne pourra pas me donner ce qu'une mère donne au père de son enfant. Moi, je ne pourrai pas lui donner ce qu'un père donne à la mère de son enfant. (Une famille paternelle ou maternelle, selon le cas.)

Et je ne parle même pas de l'enfant qui ne pourra rien recevoir ni donner, qui n'aura ni une famille paternelle, ni une famille maternelle, car inexistant.

Je mourrai seul. Très. Corine aussi. Très. Ensemble aussi. Très. Nous aussi.

 

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2 octobre 2017 1 02 /10 /octobre /2017 07:51

Sperme-test, jonction suspecte

 

 

Mireille a pris rendez-vous pour moi au labo. Ceci après avoir vu des gynécos et des obstétricos. Que je fasse le test de ma fécondité. De la fécondité de mon sperme, bien entendu.

Elle veut voir si on pourrait avoir des enfants ensemble. Elle veut qu'on fasse un enfant.

Elle fais ses testes aussi. Chose inutile autant pour elle que pour moi. Moi, j'en ai déjà deux enfants. De mères différentes. Coralie, ma très jolie fille. Dix-neuf ans. Hugo, mon garçon. Seize ans. Un futur vrai mec.

Mireille, non. Elle n'a rien, comme elle se complaît de se plaindre. C'est elle qui porte la stérilité, pas moi.

Pour autant, discipliné, je me présente au labo. Je suis pris en charge par une bonne femme de taille moyenne, voire petite. Un peu rondelette. Brune à la peau de craie. Baisable – à la rigueur. Inquisitoriale : avais-je des enfants ? deux ? alors, pourquoi faire le teste ? (sous-entendu : ne serais-je pas un peu pervers ?) ah, bon ; il s'agit d'une autre femme ; ça peut se comprendre.

Seul dans le cagibi, avec une revue porno très utilisée (elle est vieille, je pense, de dix ans) et avec le petit gobelet destiné à recevoir mon sperme, je me branle. Sans trop d’enthousiasme.

Je m'imagine la bonne femme attendant derrière la porte le résultat, mais que dis-je, le produit de ma branlette. Regretterait-elle ce gâchis ? Aimerait-elle venir me sucer ? Se débarrasser de sa petite culotte ? M'offrir sa vulve ? Gémir sous ma pression ? S'orgasmer ? Ou le contraire ? Aborderait-elle une expression d'ennui ? Une expression de dégoût ? Ou, encore, penserait-elle aux courses à faire après le programme ? Aux soucis que lui provoque son mari, un de ses enfants, un de ses proches, le banquier, le stomato, le fisc, une définition de mots croisés ? Comprendrait-elle la fragilité virile qui s'est emparée de moi, qui me domine dans ces moments ? Je me fais violence – je me viole – d'une manière disciplinée. Avec un grand sentiment, avec un grand savoir d'inutile. Et pour cause. Mireille n’enfantera jamais. Y a pas moyen !

Je sors plus ou moins victorieux du cagibi, le flacon à la main. La bonne femme me sourit d'une manière férocement neutre. Elle n'est qu'une employée bien blindée.

Je suis déçu, vous voyez bien.

De retour à la maison, je trouve Coralie, ma fille, et Mireille, ma femme, papotant dans la cuisine.

Dans ma tête, la jonction entre ce que je viens de vivre et la présence de ces deux femmes dans la cuisine et dans ma vie devient suspecte. Étrangement suspecte. Plus que suspecte.

 

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