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  • : Alexandre Papilian
  • Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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12 mai 2008 1 12 /05 /mai /2008 11:38

 

Avant propos

La francophonie littéraire, on dirait, n’est pas sortie indemne de « la nouvelle vague ». ----------- (Si sortie il y a eu…!) ----------- (Et puis, quel ennui, la déconstruction réussie par ladite « nouvelle vague » !)

Dans la francophonie littéraire actuelle, la nouvelle et le récit – pour ne pas parler du croquis – bénéficient d’un traitement d’extermination. Le « je » littéraire francophone, dans son effort… ----------- …infra ?... …sur ?... …méta ?... …humain ?… ----------- …de se reconstruire… ----------- …de devenir « moi » (voire Moi ou même MOI : un engin trans-littéraire, c’est à dire) s’y manifeste tellement fauxlittérairement, que, exaspérés, le peu de téméraires auteurs contemporains de nouvelles, de récits – pour ne pas parler de croquis – se replient dans des espaces parfois anaérobiques, insaisissables. Leur « non-je », frêle et fragile, vulnérable, s’écrase, piétiné, laminé par la lourde avalanche de « je » qui anéanti les lettres françaises d’aujourd’hui.

----------- Est-ce que parce le « je » et la littérature font deux ? -----------

----------- Est-ce que parce qu’il serait… spécial, ce « je », le leur ? -----------

----------- Est-ce que parce qu’il serait introuvable, ce « je » ? -----------

------------------------------------------------------- L’époque, de plus en plus atomisée  à l’intérieur de sa lourde globalisation, pourrait (devrait ?) favoriser, néanmoins – d’une manière objective –, l’espèce littéraire de la nouvelle, ainsi que celle du récit – pour ne pas parler de croquis. -------------------------------------------------------

----------- Mais non ! -----------

----------- Elle fait autre chose. -----------

Entre son atomisation (tournée psychanalytiquement vers l’infiniment petit du passé personnel et individualisant ----------- fur à mesure stellaire, avec le temps, pourtant) et sa globalisation (tournée psychiatriquement vers l’infiniment grand de l’avenir dépersonnalisant et sociologisant, planétaire ----------- fur à mesure stellaire, avec le temps, pourtant), l’époque laisse s’échapper dans l’atmosphère « supestructurelle », qu’elle s’est créée elle-même, atmosphère rendue aujourd’hui irrespirable à coup de bidules intellos et d’élégants machins ----------- à coup de styles, à coup de décharnements substantiels substitués à la substance artistique ----------- l’époque, donc, laisse s’échapper dans l’atmosphère, des nuages et des hypernuages spécifiques, des hybrides (écrits, audio, visuels…), sans dimensions (tournés vers les névroses de l’infiniment répétitif) ----------- soporifiques : des Sagas sans sagas – des (histoires ?) sans passé et des sans futur – des présents continus – des sans sens – des non-sens –  des ersatz  ----------- notamment des feuilletons, d’abord, des séries, ensuite ; des « OGM culturels » obstruant les canaux séminaux et les trompes de l’esprit, capables de doter le lecteur ou le spectateur des qualités mutantes ----------- d’un consommateur----------- lobotomisé.

----------- Et alors ? -----------

------------------------------------------------------- Et alors ?

-------------------------------- Et alors ?

----------- Et alors ?... ------------------------------------------------------- … – …-------------------------------------------------------… – …-------------------------------------------------------… – …-------------------------------------------------------… … ----------- Alors ?... -----------

 

        

 

 

 

Ben, oui ! Et quoi ?

(croquis)

Une fois rentrée chez elle, Nathalie sortit le portable de son sac et chercha dans le répertoire le nom de Victor. Elle s’assit dans le fauteuil en cuir bleu ciel. Elle appuya sur la touche O.K.. Elle attendit la liaison. Elle regardait les petits poissons tourner dans l’aquarium. Des tigrés noir et blanc, des roses, des argentés, des jaunes.

- Allô ?!

La voix transitée par satellite était un peu voilée. La ligne avait de l’écho.

- C’est moi. T’es où ? Je te dérange ?

- Non, non. (La réponse arriva avec du retard – à cause de l’écho.) Qu’est-ce qu’y a ?

-T’es où ?

- Quelque part. Dans le grand monde. Dans le sud de la Chine. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il t’arrive?

- Rien de grave. Je voulais... Merde !

Nathalie décolla l’appareil de son oreille et regarda son écran. « Service indisponible ».

- Merde !

Elle se leva de son fauteuil et, le portable à la main, gagna le balcon. Le parc Montsouris, quatre étages en dessous, brillait dans la lumière du matin Elle appuya la touche O.K.. Le nom et le numéro de Victor s’affichèrent de nouveau sur l’écran. Elle appuya encore une fois sur la touche O.K..

- Alors ? fit la voix de son ex.

- Ecoute ! J’ai mis un peu d’ordre dans la cave.

- Tu m’impressionnes grave !

- Tout arrive ! Grand déballage même !

- Et alors ? arriva avec du retard, la voix de Victor de son sud de sa Chine.

- Alors… mbe..., alors je suis tombée sur des lettres du pédé qui habitait ici avant nous.

- Et alors ?

- Qu’est-ce que j’en fais ?

- Fais ce que tu veux ! Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

- Tu veux que je les jette ?

- Je ne veux rien. Et encore depuis un bon moment. Tu sais ? Il y a déjà quatre ans que nous sommes divorcés. Tu n’as qu’à les jeter, si tu veux. Sinon, non. C’est pas mon secteur. Du tout !

- Je l’ai appelé sur son portable.

- Qui ?

- Le pédé, quoi ! T’es lourd, ma fois !

- Ah bon, lui aussi ?

- Moque-toi ! Oui ! Lui aussi ! Lui c’est pareil, il erre au bout du monde. De l’autre côté, pourtant. Dans la forêt amazonienne. Il y fait de l’humanitaire. Parmi les indiens.

- Et alors ?

- Tu sais que ça : et alors ?

Nathalie rentra dans le séjour, le portable à l’oreille.

- Et alors, il y a à peu près cinq mois, dit-elle en se rasseyant dans le fauteuil en cuir bleu ciel, devant l’aquarium. Il m’a dit qu’il me rappellera. Il y a des lettres de toutes sortes. De ses petits amis, de sa soeur, de son patron et de qui sais-je encore. Mais il ne m’a pas rappelé. Du tout !

- Et qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, moi ?

- Me dire si tu veux que je les jette ou pas. Et... Tu sais, vous êtes tous partis. En Chine, en Amérique Latine, au Diable. Et moi, moi je regarde tourner les poissons ici, névrosés et névrosants, naturellement, dans leur aquarium... dans mon aquarium..., et je me demande si c’est eux les névrosés, les névrotiques, ou qui d’autre ? Moi ? Pourquoi pas ? Mais pourquoi pas toi ? Toi, aussi. Toi aussi tu n’es qu’un névrosé. Pas vrai ? Et lui, alors ? Pourquoi pas lui ? Lui aussi n’est qu’une névrose vivante. Comme nous tous ! All of us ! Moi – historiquement. Vous – géographiquement. Ha ha ha. Merde !

Nathalie sortit de nouveau sur le balcon et répéta les gestes de tout à l’heure. L’expression de la jeune femme se rasséréna lorsqu’elle rétablit la liaison avec l’homme du sud de la Chine.

- T’es toujours là ?

- Où veux-tu que je sois ?

- Je veux dire – là, ici ! sourit Nathalie. Dans ta virtualité. T’es qu’un virtuel. L’autre, pareil. De même, son homosexualité et, finalement, même ses lettres de la cave. C’est quoi être pédé ? Recevoir des lettres pour les mettre à la cave... Se trouver en Chine. En Amérique du Sud. Dans un aquarium... Parler dans un portable... Vous n’existez pas, vous. Ça n’existe pas, ça. Ni les anges qui sont entrés, eux, chez les filles de l’homme !

- Quoi ? Quoi encore ?

- Quoi, quoi ? C’est écrit ainsi dans vot’ Bible pas moins virtuelle celle-ci non plus. Ou, qui sait ?, peut-être que les anges, eux, virtuels, ont contaminé les filles de l’homme, réelles celles-ci. Et que, depuis, tout est mi-virtuel, mi-réel, ou, ni virtuel, ni réel...

- T’es bourrée ?

- Béate ! Je me trouve au dessus de ce foutu de parc. Tu t’en souviens ? Je parle de Montsouris. Avec sa brillance verte. Il fait très beau aujourd’hui ici, à Paris. J’ai ce parc. J’ai mes poissons. Et j’ai toi. Je t’ai, quoi que tu fasses. J’ai l’autre, aussi. Quoi qu’il fasse. Et j’ai ces lettres de merde ! Voilà ! Voilà c’que j’ai ! Pour une bourrée, j’en suis une !

- Et tu veux quoi ? Que je prenne, moi, la charge de ces lettres de merde, comme tu dis, de l’autre ? Tu veux que je me charge de ta virtualité ? De tes virtualités ?

- De nos virtualités !

- Pourquoi nos virtualités ? Nous avons divorcé depuis des lustres !...

- Et quoi ?

- Comment ça, « et quoi » ?

- Ben, oui ! Et quoi ?

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Published by Alexandre Papilian - dans Croquis
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7 mai 2008 3 07 /05 /mai /2008 08:48

 



Avant propos

Certaines vapeurs, nocives et vaguement (finement) nauséabondes, sortent par certaines soupapes pour se répandre dans l’atmosphère environnante, comme les débris des satellites qui salissent la stratosphère, en mettant en danger les missions spatiales.

Nocives – c’est quoi ?

 

 

 

 

 

Inexplicable ?
          (croquis)
                                                                                                                                                                                                                           

              En s’appuyant sur sa béquille, à droite, le sac en plastique dans la main gauche, Raphaël descendit lentement les marches de la station de Cluny. Le quai le reçut comme toujours, avec sa froideur bêtement snobe. Incrustée dans le mosaïque collé sur plafond voûté, un tas de signatures de célébrités mortes depuis des lustres. Des anciens sorbonnards avec qui se pavanaient les besogneux bons-à-rien d’aujourd’hui... Devant qui ? Devant d’autres besogneux bons-à-rien, montés à Paris des tréfonds de l’Hexagone, où de plus loin encore, après un voyage sans sens, d’Amériques, d’Europes, d’Asies, d’Afriques et de cons de leurs putains de mères qui les ont enfantés comme ça, pour rien!

              Raphaël était, depuis une heure, dans un état plus négatif que d’habitude. Il ne se négligeait plus lui-même. Il ne se méprisait plus, non plus. Il se haïssait. Comme ça, sans raison ou explication. Finalement, il était dans son droit. Tout à fait.

              À la Défense, d’où il s’était extrait (sauvé !) in extremis, la vie était devenue insupportable. C’était à cause de ces yougoslaves, serbes, croates, macédoniens, monténégrins, bosniaques ou kosovars, des enculés à enculer !, qui y pullulaient. Ils ne parlaient aucune langue humaine. Ils se tapaient tout seuls des canettes de bière et des bouteilles de rouge. Ils se permettaient de cigarettes comme c’était pas possible. Ils baisaient même – parfois. Ils étaient jeunes. Leur rage était aveugle et forte. Ils étaient puissants. Ils contrôlaient la situation. Il a du se casser. Ils l’auraient tué, sinon. Ou l’équivalent. C’était leur territoire, maintenant. Qu’ils aillent se faire foutre ! Leur espace. Leur vie, quoi !

              Le monde n’est pas bon. C’était sa conviction à lui, à Raphaël, maintenant. Il n’est pas bon, mais on n’y peut rien. On ne peut pas s’en passer. On ne peut pas le quitter quand on veut. C’est pas parce qu’il a des règles, le monde... Les règles – mon cul ! Ou, enfin ! Ha ha ha ! Mais c’est parce qu’il n’est pas possible. Se laisser mourir de faim ? À quoi bon ? Se faire écraser par une voiture ? Connerie ! Quoi d’autre ? Se pendre ? Simple à dire ! Na !

              Il fut un temps où l’âme de Raphaël avait une certaine énergie. Une certaine énergie animale (...anima – âme...). C’était lorsqu’il était encore entouré par des amis. C’était avant que la civilisation ne l’accable et envahisse. Autant que l’ennui transformable en lassitude, en auto-lassitude et (tout de suite après) en haine. C’était à l’époque où Raphaël riait encore. Et Dieu sait qu’il riait de tout coeur, avec un intégral bonheur. À l’époque. Il était bête, mais heureux. Aujourd’hui, il ne riait plus. Quant à la bêtise... (Il n’était pas moins bête, pour autant.)

              Et la voilà : avec ses cheveux énormes, hirsutes, cendrés ; avec ses pieds nus, les ongles des orteils longs, courbés, noirs ; avec le regard bleu ni attentif, ni perdu – nul ! – Imbaisable !

              Certes ! – Mais elle avait, comme toutes les autres, une fleur d’iris entre ses cuisses. Puante, je te dis pas ! Pareil à sa bite à lui, quoi ! Ou moins... ou plus…! Qu’importe ?! Elle était noire de saleté. Ses ongles d’en bas – la preuve. Longs, noirs, recroquevillés. Pareil, les commissures de ses lèvres ! La boue s’y était incrustée depuis trois siècles et demi !

              Elle fut une déesse, jadis. C’était évident. C’était visible. Ses traits laissaient croire qu’il existait encore une race supérieure. Même miséreuse, tel qu’elle l’était, elle était très loin du singe originaire. Il n’y avait pas de singe en elle. Elle abritait dans son dedans du (ou le) feu sacré. Son regard noir envoyait des éclats dans l’univers. Des convictions. Quelle sorte de convictions, Dieu sait ! Elle brûlait, dans son dedans. Elle avait quitté le monde pour s’enfoncer dans la saleté. La saleté faisait partie du monde, elle aussi. Comme toute autre réalité. Et, voyons, à quoi bon que d’être propre ? Hein ?! Hein ? Elle était manifestement folle. Divine.

              Raphaël se sentit mieux. La présence de la jeune clocharde, seule, sale, brillante, dans la station froide et snobe, le réconfortait. Elle le ressourçait. La folle était non seulement vivante, mais vive. Ca donnait de la chair à la vie. Non pas du sens, mais du divin : du non sens, donc.

              Raphaël s’arrêta devant la clocharde assise sur le banc.

              - Salut !

              La femme tourna vers lui son regard étincelant, tout en restant muette.

              Raphaël sourit.

              - Tu sais, dit-il, la chair mourante de la femme émane tant de tendresse, qu’on peut penser qu’elle abrite sinon Dieu, le Bien.

              La femme ne lui répondit pas. Elle le regardait, en l’arrosant de ses éclats, mais qui n’étaient pas de l’attention.

              Ensuite, Raphaël reprit son chemin. Arrivé au bout du quai, il descendit les quelques marches en béton. Il entra dans la bouche largement ouverte du tunnel.

              Il se perdit dans le noir.

              Le regard de la femme le suivit en changeant de lumière. Un soupçon de sourire, peut-être ? Ou, simplement, un intérêt non défini et, peut-être, même inexplicable ?

 

 

 

 

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3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 15:28

Avant-propos

Ce qui suit peut être une histoire pressentie ; une histoire passée, cependant ; présente, en cours de rouler, aussi ; – une histoire pensée, peut être…, on en cours de. Elle ne s’est pas encore réalisée. Ou elle est déjà passée. Ou elle se fait ; ou est faite. Elle erre. Sans carnation. Sans squelette, même. Elle peut prendre tout figure imaginable. Et il y a une forte probabilité que ça se fasse rapidement. Peut-être que tout est même en train de « prendre vie ». Faudrait-il rappeler encore le titre, célèbre depuis un moment, d’une pièce de théâtre où l’on parle de six personnages en quête d’un auteur? Ce n’est pas le cas. Il ne s’agit pas, dans l’histoire qui commence maintenant, des personnages sans créateur, sans maître, sans Dieu, ou Dieu sait sans quoi encore. Dans ce qui suit, il y aura question des choses assez claires, limpides, prévisibles. Des choses presque préconçues.

Ce qui suit, peut être encadré, considéré comme une force, comme une énergie significative pour les temps contemporains. Quelque chose encore d’informel mais pourtant de présent. Quelque chose qui, une fois arrivée ici, dans le monde sous-lunaire, risque de manquer de signification. De devenir un simple fait. (Dès qu’on prête à un fait une signification – ou une autre –, le fait proprement dit disparaît, englouti par la signification qu’on lui prête – ou qu’il rayonne). Tel que tant d’autres. Tel que tous le autres. Une réalité inexplicable. Encore une.
                Et voilà.
 

 

 

Courte séquence
(croquis)


            Voyons un peu de plus près ce qui est arrivé à quatre gens normaux. Liane et François, qui essayaient de mettre sur les rails et de faire survivre une Fromagerie au Bois Becqueteau, et Lucrèce et Basile, des jeunes « indépendants en informatique », qui venaient d’acheter une fermette au ledit Bois Becqueteau.

Ils étaient, tous les quatre, des ceux qu’on désigne comme des gens « sans histoire ». À tort. Ils en avaient une. Qui, dans cette vie, n’a pas un passé plus ou moins... « histoirisé » ?! Comme tout autre humain, « comme tous les autres » « qui ne veulent pas d’histoires ! », comme tout autre « humaine de masse », comme tout autre humain non-historique, voire an-historique, aussi – et surtout ! – effacé qu’il soit !

Prenons le cas de François. « Bille sur deux autres billes », il avait – il était ! – une tête massive déposée directement sur des grosses épaules; un thorax extrêmement large et un ventre-fesses énorme, à la mesure des deux autres « billes » déjà évoqués. Toujours avec une barbe de deux jours sur ses joues (un vrai exploit, si l’on y pense un peu), François était Suisse et louchait. Dieu sait s’il avait cherché ou seulement trouvé refuge au Bois Becqueteau, à côté de Liane. Dans la maison de celle-ci... S’il se trouve, il n’était (même) pas un – simple – Suisse, mais un Ulysse moderne. En tout cas, Liane, sa compagne (pas du tout « mythique » – ni Circé, ni Nausicaa, mais une – simple – fille du pays), d’au moins dix ans sa cadette, non pas grosse mais ronde, dotée de zéro élégance, de zéro grâce, mais touchante par l’authenticité et de son innocence, et de son savoir très..., non pas terrestre, mais très terre-à-terre, en était tout aussi contente que fière. Elle avait un homme. Son homme. Le sien. Question de possession (à double sens ; réciproque), n’est pas ? Elle était aux anges. Elle se sentait... normale. À juste titre, d’ailleurs. Elle s’activait toute la journée : dans la Fromagerie, où le maître d’oeuvre était le Suisse ; dans le petit jardin de devant, où elle avait planté énormément de fleurs, directement dans la terre mais aussi dans des pots ; derrière, dans la basse-cour prolongée d’un potager et d’un verger, où elle avait des volailles et des lapins, des légumes, des arbres fruitiers... Elle était prise toute la journée, naturellement. Et elle avait un homme auquel elle pouvait témoigner son affection en l’écoutant, en lui préparant les plats qu’il désirait, en exécutant ses ordres de chef d’entreprise (le jour), de chef de lit (la nuit) et de chef de l’esprit (tout le temps ; notamment lorsqu’il formulait ses considérations extrêmement misanthropes, car il aimait beaucoup le jeune doberman, appelé Schifter, d’après le nom d’une anguille qui avait illuminé, dans son aquarium, les jours de sa tendre enfance, et aucunement le reste de la planète, notamment pas les humains de cette planète !). Elle était comme tous les autres, c’est à dire, comme il faut, et elle en était contente, comme tous les autres, et comme il fallait être en tant que quelqu’un comme il faut.

Quant aux deux autres, comme indiqué tout à l’heure, ils étaient des jeunes informaticiens arrivés au stade d’acquérir une maison de vacances. Une fermette. C’était le rêve de Basile. Aussi Lucrèce, qui, à force de se voir répéter tout le temps qu’une maison de campagne par ici, qu’une maison de campagne par là, l’avait accepté. Elle l’avait assumé. Il s’avérait incontournable, ce rêve. Donc, obligatoirement assumable. Chose faite, par la suite et par conséquent. Ils étaient encore jeunes, très jeunes. Ils n’avaient pas encore l’âge de la sédentarisation effective. Mais « le désir de racines » éprouvé par Basile (un ancien de la DASS – sa mère, qui l’élevait seule, était morte lorsqu’il avait cinq ans, et il avait vécu quatre jours à côté du cadavre, avant de se rendre compte que sa mère ne dormait pas... –, à l’intelligence informatique fortement développée mais hyper-seul sinon) était si fort, qu’une fois quinze mille euros épargnés, ils ont pris un crédit et acheté la fermette.

Le rêve de Lucrèce était un tout autre. Un rêve assez bizarre par rapport à la normalité statistique, par rapport à la normalité supportée et véhiculée par d’autres (par exemple, par Liane, la petite fromagère). Le rêve de Lucrèce s’est relevé au monde à l’occasion d’une nuit alcoolisée et snifée, passée dans une banlieue lointaine, au Nord de Paris, avec une dizaine de copains, dont Basile, dans le jardinet de l’un d’entre eux, un Coréen né en France, qui possédait (c’était un cadeau de ses parents, reçu quelques années auparavant, pour son bac) un ancien volailler transformé en habitation. Là, dans le jardinet de son camarade, Lucrèce s’est retrouvée en haut d’un jeune poirier, en glapissant qu’elle voulait un enfant, qu’elle ne voulait pas un enfant, qu’elle en voulait un, qu’elle n’en voulait pas... Elle se trouvait à mi-chemin entre une ivresse alcoolique et un vol plané de drogué, dans un état de hypersensibilité débridée ; elle attendait l’arrivée d’une maturité porteuse de folles joies ainsi que de tristesses constructives, structurées, les une et les autres, toutes, autour de l’insondable...

Basile, à la racine du poirier, assez « pris par des vagues » lui aussi, lui palpait les mollets et lui chuchotait des mots cochons ; il voulait la sauter ; il voulait qu’ils se mariassent.

Eh ben, tout ce petit monde, Schifter (le doberman) inclus, s’est retrouvé ensemble pour quelques secondes.

On ne connaît qu’assez mal (de toute façon, jamais assez) le mécanisme qui fait que les gens se croisent, s’attroupent, se rassemblent, s’unissent pour former des meutes, des familles, des communautés. On connaît mal ou pas du tout les flux et reflux de sympathie et d’antipathie qui déterminent et gèrent ces opérations. On parle d’intérêt. Mais, l’intérêt, valeur psychique dérivée de la simple possession, ne vaut plus rien aujourd’hui, par rapport à la statistique qui, elle, est capable de vouloir mettre de l’ordre au coeur même du hasard.

...Il faisait très lourd. La lumière avait commencé à baisser, mais la nuit tardait de s’installer. Ce n’était que le début du mois d’août. Le vide bleu du ciel ressemblait aujourd’hui plus que jamais à de l’eau ; comme si le monde n’était qu’un vaste fond d’océan, et les gens – des pauvres créatures pressées, compressées – peut-être même moulées, formées ! – par des énergies non seulement incompréhensibles, mais la plupart du temps, insaisissables.

Basile et Lucrèce arrivèrent devant la Fromagerie. Ils se tenaient par la main. Ils portaient des habits légères : des marcels, des bermudas, des sandales. Ils avaient l’air heureux.

La Fromagerie était déjà fermée. Le doberman, attaché devant la porte béante de la grange, gardait les deux voitures, une petite utilitaire et une autre, de ville, qui remplaçaient les outils agricoles d’antan. À côté de la grange, la maison de Liane avait la fenêtre et la porte de la cuisine ouvertes. Par la fenêtre, on pouvait apercevoir le Suisse, François, gros, énorme, en marcel lui aussi, assis à la table. Il fumait et parlait. Liane, assise sur le seuil de la porte, l’écoutait.

Basile leva la main, en signe de salut. Lucrèce inclina la tête, dans le même but. Liane sourit et leva la main, à son tour. Le chien se mit à aboyer. Liane le rudoya. Le Suisse tourna son regard vers la fenêtre. Il leva la main, en signe de salut, lui aussi. Liane rudoya de nouveau le chien tout en souriant dans la direction de Basile et Lucrèce ; elle gardait un bon contact avec eux (ainsi).

Le doberman jeta un regard presque intelligent vers les humains qui se trouvaient au-delà de la clôture. Il était mince, élégant, souple, simple, féroce, stupide, souvent humble, avec les oreilles hérissées dirigées vers le haut, enchaîné devant la grange.

Et voilà.

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20 mars 2008 4 20 /03 /mars /2008 12:22

 Avant propos

 La finesse, une qualité très étrange dans un monde où l’hyper petit industriel (ou, peut-être, le petit hyper industriel ?) commence à faire sa loi, la finesse, donc, n’est pas trop recherchée aujourd’hui. On lui substitue avec une certain soulagement, voire plaisir, l’étrange, le kitch et presque pervers hyper petit produit à la chaîne. ----------- La réussite de l’opération est totale. La nano-techologie fraie son chemin dans le monde « civil », et remplace « les dimensions » de la beauté traditionnelle, classique. Le monde aperçu par l’autre but des jumelles commence à s’imposer comme une nouvelle norme spirituelle. L’esprit même se voit dirigé vers une auto-interprétation déstabilisante : s’écrouler dans l’infini petit, dans le rien petit. Voilà ce qui  n’entrait pas dans la coutume des prédécesseurs. Ou, peut-être, si ? 

 

 

Pleine lune

(croquis)

 

Guillaume ouvrit les yeux. La chambre était éclairée d’une manière inhabituelle. À vrai dire, c’était inhabituel qu’elle fût éclairée. La nuit, d’ordinaire, il y régnait un noir presque parfait. Les fenêtres, situées juste sous le toit, étaient petites, et les nuits – sombres...

Guillaume ferma et rouvrit les yeux. La lumière, bizarre, était toujours là. Forte et tirant sur un bleu (« presque » artificiel) vu seulement à la télé, dans des films de l’épopée spatiale ou dans ceux d’horror.

C’était la pleine lune.

...Enveloppé dans sa robe de chambre en soie bleu-ciel, enfilée par-dessus son pyjama en soie vert-poireau, Guillaume sortit des toilettes et descendit au rez-de-chaussée. Il ouvrit la porte de derrière. Le verger, bleuâtre dans la lumière lunaire, le reçut avec une familiarité étrange, qui ressemblait fort à un souvenir d’enfance et, à la fois, à une prémonition. Il pouvait être dissout, lui même, Guillaume, dans l’espace sidéral. On n’attendait que son désir. On n’attendait que sa volonté. On n’attendait que lui.

Guillaume regarda le ciel. Dégagé, celui-ci était plein d’étoiles. Comme hier, lorsque Léonard, un de ses petit-fils qui passait quelques jours de vacances chez lui, chez son grand-père, s’est exclamé :

- Comme elles brillent !...

C’était vrai, à Paris il regardait rarement le ciel, le soir, avait-il continué. Et lorsqu’il regardait vers le haut, il ne voyait rien. Que des lampadaires... Formidable !... On oubliait que ça (les étoiles, dans le noir éclairé) existait !...

Guillaume enfonça son regard dans le blanc muet, hystérisant, de la lune. Silence parfait. Du marbre transparent. La lune, immobile, envoyait son inquiétante brillance vers l’espace des soleils lointains, minuscules, ponctuels. Le silence débordait le verger pour aller se perdre dans les profusions spatiales.

- Ca va, papi ?

Guillaume bougea un peu, pour faire de la place à son petit-fils qui, pieds nus, en bermuda et tee-shirt, sortait du noir de la maison.

- C’est quelque chose, non ? dit le jeune homme en le rejoignant. Je dirais même, extraterrestre. On devient extraterrestre. On peut le devenir.

- T’as pas sommeil ?

- Non.

- C’est à cause d’elle, fit Guillaume en indiquant d’un mouvement de tête la lune froide.

- C’est possible... Et toi ?

- Eh, moi... Tu sais, on dort de moins en moins avec l’âge. De plus en plus souvent, et de plus en plus court. Tu peux parler de coups !  De sommeil, ou de veille.

Ils rirent. Ensuite, ils regardèrent la lune ; autour d’elle, il y avait un large halo de lumière irréelle, mais vraie.

L’atmosphère du verger paraissait immobile. Rien ne bougeait.

- Et dire que c’est mathématique ! chuchota Léonard.

- Hein ?!

- Ça !

Léonard indiqua à son tour, avec un mouvement de tête, la lune. Ou, peut-être, le verger. L’extérieur, en tout cas.

- Et ça ! ajouta-t-il en tendant la main et en ouvrant la paume.

C’était une pièce électronique ; un petit rectangle de couleur foncée, sur lequel luisaient, en jaune et en blanc, des tout petits points métalliques.

- C’est mathématique, reprit le jeune homme. Avec des conséquences physiques. Mais sinon, pour le reste, ça reste – l’ironie de la voix de Léonard fut plus que saisissable – invisible. L’objet mathématique, je veux dire, continua-t-il en revenant au ton antérieur, normal. Sans espace et sans temps, inodore, incolore, insipide, mais transmissible, dans le mental d’un autre, dans la matière mentale d’un autre – et Léonard montra du doigt dans la direction de son grand-père –, dans la matière d’un autre ordinateur – et le jeune homme fit sauter le petit rectangle qu’il tenait dans sa paume –, où dans la matière tout court – et il indiqua de nouveau la lune –, dans l’inintelligible.

- Sans doute, tu te sens capable de voler, de planer, de partir dans le vague, sourit Guillaume.

- Comment tu sais ça ? sursauta le jeune non sans humour.

- C’est mathématique, fit Guillaume, avec un sourire encore plus large, en indiquant à son tour, à la fois la lune et son petit-fils. Et c’est tendre comme tout.

Le vieux et le jeune se regardèrent en complices prix d’une petite fraction de seconde. La décharge fut rapide et extrêmement intense : de la tendresse atténuée par – trempée dans – une l’ironie acide, forte, réconfortante.

 

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14 mars 2008 5 14 /03 /mars /2008 12:39

                                                                                   

 

 

Avant propos

 

L’époque n’est plus à la littérature. Le tirage de masse y est pour beaucoup.

   

               

     Ce qu’on peut lire - dans des tirages de masse - c’est de la fabrication. Plus aucun rapport avec la découverte ou avec la création. Beaucoup de rapports, en échange, avec la répétition, avec le déjà vu, avec le rien ----------- finalement. ----------- Nous sommes tout près du moment où le logiciel (déjà valable pour le monde économique, pour celui social et même pour celui politique) fera son entrée (triomphale ?) dans la littérature.  Il existe un public pour ça ! La paresse engendrée par la stupidité gagne du terrain. Ce qui fait la force de notre monde, la démocratie (valable, dans le monde occidental, lorsqu’on touche à la vie politique ou sociale), ne « fonctionne » plus lorsqu’on pénètre dans la sphère économique, scientifique ou artistique. ----------- Néanmoins et paradoxalement, la tendance de démocratisation économique, scientifique et pas en dernière place artistique peut être considérée comme un apanage de notre époque. Rien de mieux que la démocratie ! Rien de mieux que l’égalité ----------- fut-elle la grande, celle des chances -----------, fut-elle la petite, la nivelante, dirigée vers le bas !

 

 

Mais il y a quelque chose d’autre. C’est notre esprit…

 

    

      ...c’est quoi ? Pourquoi « notre » ? Pourquoi au pluriel ? C’est quoi un esprit reparti dans du pluriel : un esprit « multiplié » (en quoi ?) ou un esprit mollusquoïde, amputé de ce qui lui donnerait ce qui lui est propre : la personnalité, la responsabilité ?...

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                           …qui a du supporter quelques coups de réalité-massue. J’ai eu l’occasion d’en recevoir. Exemple :

- Guerre et Paix ? Les Misérables ? Des romans feuilletons ! Des beaux romans feuilletons, mais déjà un peu trop vieillots … Et ce connard de Pierre, qui épouse à la fin cette débile de Natacha !... Ou l’autre, comment s’appelle-t-il déjà ?... Marius ?... Qui s’en prend à Cosette. Tout ça – pour ça !... Ce n’est rien par rapport à L’anneau des agneaux ou par La Guerre des Etoiles !!!

C’était un jeune homme né et grandi de l’autre côté de l’Atlantique. La jeunesse triomphante, balayait du dos de la main deux des piliers de la modernité. Lui (qui articulait sans retenue aucune de telles allégations) et moi (qui m’effrayais tout en m’émerveillant devant cette barbarie iconoclaste et, en dépit de tout, tonifiante), nous étions déjà dans la post-modernité. Le grand roman, avec des destins entrecoupés, avec le destin plus fort que l’humain, la Saga des gens vrais, qui naissent et meurent selon la coutume ancestrale, comme dans la vie réelle, qui participent à l’histoire réelle dans des tomes volumineux et nombreux, c’était fini tout ça ! Une nouvelle époque, débordant d’un virtuel annonciateur venait de s’installer dans l’espace littéraire. Une nouvelle époque, avec une nouvelle littérature. Ou, plutôt avec « une production » littéraire – où le fantastique scientifique et celui (pseudo) initiatique se laissent accompagner et influencer par la psychanalyse atomisante (voir ci près), par la psychiatrie personnalisante ou dépersonnalisante (voir ci près), par l’érotisme souvent basculé dans du porno, etc., etc.. C’est une littérature sans poumons, sans respiration, sans envergure – est beaucoup d’autre « sans ». Mais, ça marche. C’est-à-dire, ça se vend. Et, donc, ça s’écrit. – Ou pas !

Qui sait ?

Voyons !

 

 

 

92 ans

(croquis)

 

Camille reprit un peu de Poire Williams. À côté d’elle, André, les pieds sur la table basse, le crâne rasé, une boucle d’oreille dans le lobe de l’oreille gauche, alluma un joint roulé et humide. Camille posa à son tour ses pieds sur la table basse. Ensuite, elle prit la cigarette offerte par son mari et tira une première bouffée de fumée. En face d’eux, l’écran éteint de la télévision reflétai – ou abritait – leurs propres images, un peu déformées, cendrées.  

- Elle a soixante-dix-huit ans, dit Camille, en reprenant la conversation. Mais elle est encore forte. Elle a été femme de ménage. Mais c’est sans importance. De toute façon, l’autre ne pouvait rien faire. Elle ne faisait plus rien depuis des mois, à vrai dire. Elle somnolait ou, au mieux, regardait tout le temps le plafond. Elle ne se levait depuis des semaines. Je veux dire, jour et nuit. Elle avait presque quatre-vingt-douze ans. On ne sait pas si elle arrivait encore s’endormir pour de bon, de dormir réellement. On ne sait pas si elle arrivait à se réveiller, non plus. C’était plutôt un légume. Elle chiait et pissait dans ses draps. – Ça, ô, oui. Ça, elle savait le faire. Mieux que tout autre. On le savait. On savait ça. Tout le personnel du foyer savait qu’elle savait faire ça mieux que personne : chier et pisser dans son lit. Ça énerve ! 

Camille tira une nouvelle taffe et tendit le joint à son compagnon.

- On l’a retrouvée morte, reprit elle. On l’avait étranglée. On a trouvé l’autre, avec qui elle partageait la chambre, assise au bord du lit, le lit de la morte, les jambes balançant doucement, un sourire féroce et impitoyable sur sa figure. Elle était comme pétrifiée. Intégralement. Tout entière. Même si elle bougeait ou faisait bouger ses jambes. Ça existe, ça : des vieux, des vieilles pétrifiés – qui bougent encore. J’en ai pris conscience. On se pétrifie à partir du dehors. On garde un peu d’âme, certes, mais un petit peu uniquement, de plus en plus peu, presque rien. Juste pour bouger. Et on disparaît ainsi, en laissant ici, sur terre, la pierre de son corps…

Quelques secondes, le temps de se passer le joint et d’aspirer une nouvelle bouffée de fumée chacun. Ensuite, Camille dit :

- Bref, c’était elle que l’avait étranglée. Court. Simple. Radical. Sans trébucher. – Elle, à soixante-huit ans d’âge, s’est levée de son lit et est allée étrangler l’autre, à quatre-vingt-douze ans d’âge. Parce que l’autre aurait tenu des paroles anti-françaises. C’est ce qu’elle nous a balancé. C’est pour des paroles comme ça, anti-françaises, qu’elle l’a étranglée. Quelles paroles ? Elle ne bougeait plus depuis deux siècles. Mais elle avait énervé l’autre. Celle qui est restée en vie. Elle était en vie, elle. Sans regret, sans aucun regret, sans peur…

Camille se tut. Son compagnon, le crâne rasé et la boucle d’oreille dans le lobe de l’oreille gauche, passa le joint à Camille et commença à préparer un autre. Apres avoir le léché pour coller le papier, il l’alluma à l’aide du briquet qui se trouvait à côté du cendrier déposé sur son ventre. Ensuite, il commença à fixer le bout incandescent de sa cigarette, en le faisant tourner – dans le cendrier déposé sur son ventre…

- Foutou métier, dit-il dans le tard.

Camille ne répondit pas.

En tournant la tête vers elle, André vit que sa compagne le fixe avec des yeux de folle[1].



[1] …Simple impression, simple illusion ? – Si tel était le cas, Camille allait prendre une autre gorgée de Poire Williams, suivie d’une nouvelle taffe. Après quoi, elle allait souffler la fumée vers le plafond… et ainsi de suite…

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8 mars 2008 6 08 /03 /mars /2008 05:55
     

Avant propos

 

« De quelle origine êtes-vous » me demande-t-on lorsque mon accent retentissant se fait entendre dans l’atmosphère inspirée et respirée majoritairement par certains des héritiers de Vercingétorix et de César. « Vous avez trois chances », réponds-je, avec le sourire le plus ludique, doucement provocateur, joyeux, complice – bref, sympa – possible. --------------------------------- D’habitude, le regard de mon interlocuteur devient pensif. Il entre dans le jeu. Il accepte d’y se soumettre. Ca ne lui déplait pas. Parfois, ça lui plait. ----------- « Vous êtes italien ? » « Non. » « Brésilien ? » « Non. » « Alors… Vous n’êtes pas espagnol, n’est pas ?! » « Non. » ----------- Ça, pour le set le plus fréquent des Question/Réponses. ----------- « Vous êtes d’un pays de l’Est. » « Oui. » « La Pologne ? » « Raté. » « La Hongrie. » « Certainement pas. » «Alors, quoi ? La Yougoslavie ? » « Même pas. » (« Vous n’êtes pas turc, au moins ? » c’est la question la plus amusante – de sa catégorie – qui m’a été posée dpuis que je suis arrivée en France, il y a… des années et des années.) -----------  Alors ?? ----------- « Ça alors !! Vous êtes de quelle origine, alors ? » « Je suis d’origine… divine ! »

J’ai droit, parfois, à un interlocuteur qui a de l’humour. Alors (alors), nous éclatons de rire. Nous sommes amis. ----------- Parfois, j’ai droit à un interlocuteur interloqué : sa pensée « correcte » est heurtée (voire gênée) par l’idée que dans la République laïque dominante, il y existe encore un retardé de mon espèce… Il s’agit souvent d’une personne « récupérable », pour autant (je parle de mon interlocuteur, qui peut « comprendre » qu’un (tel) métèque puisse trouver drôle une telle réplique…). ----------- Parfois, enfin, l’idée que je pourrais être d’origine divine, énerve. Assez fort. Voire très fort. – Ça énerve !!! – Dans ce dernier cas, il n’y a rien à faire. C’est un ennemi qui se dresse devant moi. On ne se promène pas, comme ça, avec son origine inconnue, dans ce monde sous-lunaire – comme si on en avait le droit ! – Alors ? – « Non, mais, sérieusement (!), de quelle origine êtes-vous ? »

Je pense que ce n’est pas le moment de donner une réponse sérieuse (!) ici et maintenant, à cette question.

Je me contenterai (en vertu du mon seul libre-arbitre) de publier de temps en temps sur ce blog une petite histoire, une nouvelle « vue » en France par quelqu’un d’ailleurs. ----------- Publier ces nouvelles, certes, sous le titre « 44 histoires courtes, presque névrotiques » (pourquoi 44 ? – parce que c’est 44 que j’en ai écrit... – voilà pourquoi !), publier donc ces histoires, mais répondre aussi aux éventuelles interpellations venues on ne sait pas d’où, elles non plus (n’est-ce pas ?).

Alors (alors) ----------- c’est parti !


 

Suis-je idiote ?

(croquis)

 

Suis-je idiote ? Certainement, d’après eux. Ils (me) l’affirment, (me) le disent. Poliment, avec retenue, sans méchanceté, définitivement : je suis différente. Ils le pensent. Ils y pensent.

Celui qui ne le dit pas, qui ne le pense même pas, c’est mon frère, Paul. À raison. Il n’a plus que moi au monde. Nous sommes seuls dans ce monde. Depuis dix ans. – Les nôtres – on n’a même pas pu les extraire de la carrosserie aplatie. C’est ce qu’on nous a été dit. La N10 est dangereuse. Nous deux, Paul et moi, nous avons survécu. Paul a eu les jambes cassées et les testicules arrachés. – ... Mais, en fait, il fut plus que ça. Il m’a cédé une partie de son foie. Le mien était devenu des simples tripes...

Ça m’a fragilisée, débilisée... (Idiotisée, peut-être ?) Fait est que je suis toujours en vie. Même si j’ai rencontré pour la première fois la mort à même pas quinze ans. Même si j’ai perdu à cette occasion un œil et la moitié de la mâchoire. Ce n’est pas rien. Je veux dire : ce n’est pas rien que d’apprendre que mes parents furent..., qu’ils avaient été transpercés par la ferraille, laminés par le camion-mastodonte-destin... Ce n’est pas rien que de se frotter à elle, à la mort, une deuxième fois, peu après. C’ n’a pas été rien que d’apprendre que mon foie était foutu ! – La mort se dressait de nouveau devant moi. – Ce n’est pas rien de vivre ça, sa mort ! – Ce n’est pas rien de voir que mon frère, de deux ans mon aîné, fut..., qu’il s’est déclaré prêt à la rencontrer, lui aussi, la mort, encore une fois, à côté de moi et pour moi, en se laissant éventrer, pour me donner une partie de son foie! (Je crois qu’il n’a même pas réfléchi. Réfléchir à quoi ? J’étais sur le point de passer de l’autre côté. Il n’allait pas me laisser le quitter ! – Je veux dire qu’il est bon ! C’est mon frangin ! Totalement !!!!) Ce n’est pas « rien » !

...J’ai vu le camion bondir par-dessus la bande végétale. Notre voiture s’est encastrée dedans comme attirée par un aimant. Comme programmée; destinée; prédestinée.

Idiote ? Et puis quoi ? Aucune importance ! Par rapport à quoi – idiote ? Par rapport à qui ?

Il est étonnant le noir qui se trouve à l’intérieur de nous. Nous ne sommes pas munis des yeux intérieurs. Nos yeux intérieurs sont les douleurs. Ça se passe dans le noir, les douleurs. .. Nous sommes condamnés à regarder (je ne dis pas : voir) dehors. (On n’y trouve aucune de nos douleurs à nous !) Et pourquoi regarder dehors ? Pour consacrer cet extérieur ? Pour le sacrer, peut-être ?... Nous sommes enracinés à l’intérieur de nous mêmes par les douleurs. Parfois, nous y sommes confinés.

Suis-je idiote ? Oui, selon eux. Différente. Ils n’ont aucun problème avec l’intérieur et l’extérieur, avec le noir et avec la lumière. Aucun problème, pour eux. Aucune question. Tout est – normal. Pour eux, je veux dire.

Car moi, je suis idiote, moi ! Je me dis, moi, que...

Toute chose à une fin, c’est clair, c’est évident ! – que je me dis. Mais, comment se fait-il que toute chose ait un début, un commencement ? – Ça, je ne comprends pas. Comment comprendre ? C’est-à-dire : comprendre quoi ?

Il faut assumer son idiotie. Encore faut-il l’identifier, la mettre à l’épreuve, l’éprouver... Peu importe ! Il faut l’assumer et arriver, ainsi, sinon au bon port, au moins au bon liman... Arriver, et sourire... À travers les larmes... (Pourquoi peut-on sourire pendant qu’on soupire encore ?...)

Idiote ! Peut-être ! Et pourquoi pas ? Ça ne change pas la réalité. Si réalité il y a.

Je prends un exemple. L’énergie. Les sources d’énergie. Le bois, le charbon, le pétrole, la soi-disant structure atomique, les vents, les vagues, les lumières, « l’auto-énergie » bio... Tous ceux-ci furent-ils conçus en tant que source énergétique pour l’extérieur de l’être humain, pour l’homme, pour l’humanité ? Furent-ils conçus afin d’être de telles sources ? Oui ? Alors la Conception existe ! Ou non ? Elle n’existe pas ? Alors l’humanité est conquérante, donc étrangère, donc de passage, de passage – sur terre. Et, finalement, pourquoi tant de sources énergétiques, quand le concept d’énergie est unique et sans opposé, sans opposition ?

Idiote ? Pourquoi pas ? Mais, il y a faute. Il y a malentendu. Ou virtualité changeante et autosuffisante, dont le contact avec la contre-virtualité ne mène à rien, à l’inutile, au dommageable, voire à l’explosion.

Il y a sans doute faute. Dans le noir de mon dedans, il y a des musiques et des lumières. On y métamorphose...

Je ne dis à personne qui est le père du petit que j’ai commencé à fabriquer. Ici, dans mon ventre. Dans mon noir. Dans mon mourir. Pas même à son père. Pas besoin qu’il sache, lui, qu’il peut déjà engendrer, ou quoi que ce soit, lui, sur son pouvoir fécondant...

À Paul, peut-être, je le dirai. – Peut-être. – Je ne suis pas sûre qu’il en ait besoin ; que, par conséquent, il puisse comprendre..., lui non plus. Mais pour d’autres raisons.

Ce n’est pas que l’autre, le père, lui, n’ait que douze ans. Un enfant, dirait-on..., mais... Quelle importance, l’âge ? L’importance de l’arrestation et de la prison, voyons ! Et je n’en ai pas envie. Il était attendrissant, le morveux. Le dépucelage d’un teen-ager c’est quelque chose. Il fallait voir sa petite tronche après.

…Mais, ce n’est pas la question. La question c’est que, pour Paul, ce qui compte c’est moi. Nous sommes seuls au monde. Nous serons trois, bientôt. Son neveu... Je le dirai à Paul, peut-être. Je lui dirai que je me suis rendue aux Pays-Bas, pour une fécondation artificielle. C’est à notre portée, aujourd’hui, n’est-ce pas ? En tout cas, ça donne des résultats.

À quoi bon autre chose ? À quoi bon dire la vérité ?

Suis-je vraiment idiote ? De quelle vérité encore je parle ?

 

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