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Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

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16 février 2018 5 16 /02 /février /2018 07:00

 

 

Footballeur

 

 

     Je me suis réveillée sans moi. Comment dire, je ne me reconnaissais plus. Je ne me connaissais plus, même. Je me suis vue de l’extérieur : noire, ronde, habillée comme d'habitude, dans des jeans trop serrés, bleu lavé, des fesses que tous les gars regardent, une blouse jaune un peu transparente, laissant voir le soutien-gorge bleu ciel, des bijoux jaunes comme en or... Petite et souriante... C'était moi, et pas moi, en même temps. C'était « sans » : sans moi.

     Ludo, Julien et l'agent de Julien discutent dans le séjour. Je n'y comprends pas grand-chose.

     Dès qu'on dépasse mille €uros, je me rends. Les grands achats sont l'affaire de Ludo. Avec moi à ses côtés, certes. Mais c'est pas moi qui sors le chéquier.

     Il est suédois, blanc, super-long, homme. Fiable. Très fiable. Il conduit et se laisse conduire assez bien.

     Maintenant, il s'agit de quelque chose de beaucoup plus important que mille balles. C'est le premier grand contrat de Julien. Il sort de l'adolescence et, du coup, il quitte l'équipe des jeunes.

     Il va joindre l'écurie du Paris Saint-Grégoire. Équipe soutenue, voire possédée par un émir pétrolier. Des cascades d'or.

     J'imagine que l'émir y trouve son compte. Je ne sais pas : la pub, les produits dérivés, et que sais-je encore. Sinon, pourquoi investir dans un club de foot ?

     Pour Julien ce sera six cent mille par an. Et ceci, après soustraction des impôts, de la commission de l'agent et de je ne sais pas quoi encore. Et ceci uniquement pour commencer.

     Le contrat sera renouvelé tous les deux ans. C'est à dire, renégocié.

     Il y a des footballeurs qui gagnent des millions. Julien est encore jeune. Trop jeune. Presque un enfant.

     Tu parles, un enfant ! Un enfant qui gagne six cent mille par an. Cinquante mille par mois. Vingt-cinq fois le salaire de Ludo.

     Mais c'est pas la question. La question c'est que c'est moi qui l'aie porté. Regardez-le !

Un mètre quatre-vingts. Quatre-vingt-dix kilos. Des muscles partout. Beau comme un dieu noir.

     Il est noir. Un Noir qui va prendre l'argent des Blanc et des Arabes.

     C'est moi qui l'aie porté. Je sais qu'il va nous écarter, à un moment donné, Ludo et moi. Il va prendre son envol dans son monde, qui ne sera pas, qui ne sera plus le nôtre.

     Comme je le connais, il va nous assurer une vieillesse sans trop de soucis. Mais il va nous quitter. Les femmes vont le cerner et assiéger et vont essayer de lui manger l'argent. Tout entier, si possible. Peut-être qu'il va le dilapider d'une manière irréfléchie, pour des voitures de luxe, des yachts, des villas... S'il ne trouve une femme-famille, il peut tout perdre. Mais s'il en trouve une, il peut devenir la racine d'un arbre très solide – dans ce monde d'argent. Dans son monde. Dans leur monde.

     Dire que tout ça a mijoté entre mes reins.

 

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14 février 2018 3 14 /02 /février /2018 09:06

 

 

Faire un enfant

 

 

     - J'ai enlevé mon stérilet.

     Mon chuchotement dans le creux de son oreille l'électrisa. Il frémit. Comme moi deux semaines auparavant lorsqu'il me souffla dans la bouche :

     - Fais-moi un enfant.

     Il était sur moi, me pénétrait, pressait et enveloppait en même temps. Il me protégeait tout en me violentant. Dans l'atmosphère il y avait de l'animal. Dans le monde.

     - Je suis trop vieille, répondis-je dans son oreille. Trop vielle.

     (J'ai cinquante-deux ans et je ne suis pas ménopausée. Lui, il a cinquante-sept. Nous avons deux enfants et un petit enfant. Notre succession est assurée.)

     Il gémit et éjacula. Il me violait. J'étais frustrée. Frustrée et violée.

     J'ai pris rendez-vous avec mon gynéco en urgence. Ce n'était pas rien que l'homme te demande de lui faire un enfant, de devenir plus encore sa femme. Ce n'était pas rien que ton homme voulait devenir plus encore ton homme. L'animal humanisé, voire humain, l'animal fou, réveillé en moi, me faisait sortir de mes gonds.

     Aujourd'hui, dix jours après, je lui disais que j'avais enlevé mon stérilet.

     - Je vais porter ton enfant, dis-je encore.

     Mais je fus surprise de ce que je lui disais. Je ne lui disais pas « je veux », mais « je vais ».  Nuance importante. Involontaire, instinctive et importante. D'autant plus importante qu'instinctive.

     Il était en moi un max, comme jamais. Je le recevais dans un max de mes profondeurs, comme jamais. Son électricité m'électrocuta. Nous fusionnâmes.

     Nous faisions un enfant. À notre âge.

     Cependant, j'avais l'impression que nous nous trahissions l'un l'autre. Lui, en me demandant de lui faire un enfant. Moi, en lui disant que je serais prête à le lui porter.

     Je ne sais pas ce qu'il ressentait lui. S'il ressentait quelque chose, l'animal ! S'il était en état de ressentir quelque chose, en état de me comprendre…

     …Comprendre ?

     Qui pour nous comprendre ?

     Et puis, à quoi bon ?

 

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12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 14:58

 

 

Ma petite fille

 

 

     Ma petite fille veut devenir capitaine de sous-marin. Moi, je réfléchis. Si je ne peux plus faire autre chose... C'est ce qui me reste. Être grand-père c'est réfléchir. Elle a douze ans. Elle est réglée, mais elle est toujours une enfant.

     - Papi, je sais ce que je vais faire quand je serai grande : capitaine de sous-marin.

     Il y a une semaine depuis. (Je lui ai fait cadeau d'un pendentif avec un saphir bleu ciel et une chaîne en or.) Pour être capitaine de sous-marin, il faut entrer dans l'armée. C'est pas mal, l'armée. Ça comble un certain vide : celui de l'autorité. La vie civile manque d'autorité, quoi qu'on en dise et quoi qu'on en fasse. À ceci il conviendrait d'ajouter le bienfait de la responsabilité limitée. La responsabilité partielle étant une toute autre chose. Une chose d'ordre psychologique, psychiatrique... Psy, quoi ! Quant à la liberté en tant que « nécessité bien comprise », c'est un débat pour lequel une seule et vieille paire de couilles, comme la mienne, n'est pas suffisante. Pour ne pas parler de l'absence de couilles. Absence très féminine, quoi qu'on en dise.

     Je reviens et je dis, donc : ma petite-fille, douze ans, fraîchement réglée, veut être capitaine de sous-marin. En toute liberté.

     - Je l'ai emmenée au Bourget, au Salon de l'Aviation.

     Ensuite et par la suite, ma petite-fille, douze ans et fraîchement réglée, déclara vouloir être pilote de chasse. Pourtant, elle se montre troublée par les drones. Elle ne voit pas comment ressentir la vitesse folle et les voltiges folles qu'on peut faire dans des avions de chasse traditionnels. Les drones sont bons pour les feignants. Tu peux vivre en Alabama et attaquer les talibans d'Afghanistan. On peut le faire, certes. Mais ce n'est qu'un jeu vidéo. Or, des jeux vidéo, y en a plein. Y en a même marre. Le spectaculaire fait pschit.

     - On ne vit plus.

     On ne vit plus – avec les drones.

     Alors ?

     - Qu'est-ce qu'on fait, alors ?

     On se dirige vers l'espace. Je crois. Je crois que ma petite-fille pourra être parmi les conquistadors cosmiques de demain.

     - Elle pourra s'astraliser.

     Certes, il y a encore beaucoup de problèmes logistiques à résoudre. Pour l'eau, apparemment, s'est fait. On peut recycler l'urine des astronautes. (Et c'est déjà très dégueu ! Mais enfin !) Mais pour la bouffe et pour les déjections non-recyclables, je ne sais pas comment font ceux de la station spatiale permanente, par exemple. Ils sont ravitaillés, certes, avec tout ce qu'il faut : miam-miam, eau, air. Ils se débarrassent de leurs saloperies en les envoyant sur terre. Mais quand tu ne peux plus envoyer ta merde sur terre, comment tu vas faire ?

     - Allez, arrêtons !

     L'idée que ma petite fille pourrait partir pour les étoiles, m'émerveille. Elle est peut-être spéciale. Peut-être bizarre. Peut-être mutante.

     - D'accord !

     Mais je l'aime. Mieux (ou pire) encore, c'est ainsi que je l'aime.

     - Ne change pas, mon petit !

     Elle n'est plus spéciale, bizarre ou mutante. Elle est tout simplement mienne.

     - Elle me fait vivre.

     Tout simplement.

     - Tout.

 

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10 février 2018 6 10 /02 /février /2018 14:02

 

C'est pas terrible que d'avoir des enfants

 

 

     Ils sont trois, deux hommes et une femme.

     Je dis : « Elle se remettra, non ? » Et un d'entre eux, me répond, en me regardant dans les yeux : « non ».

     C'est mon opinion aussi. Elle va mourir. Ici, dans la chambre d'hôpital qu'on partage toutes les deux. Elle va mourir, ici, à côté de moi.

     Je demanderai qu'on me mette ailleurs. Je ne vois pas pourquoi je devais supporter sa mort. Je n'ai rien en commun avec elle. Je ne vois pas pourquoi c'est moi qui devrai me payer son dernier râlement. Pendant la nuit, peut-être. Ou le matin, juste avant le réveil. Ou à midi, pendant qu'on m'apporte à manger... Je ne vois vraiment pas. Je n'ai rien fait de mal.

     Ce qui m'inquiète le plus c'est comment avait-il pu me dire « non », son fils. De surcroît en me regardant dans les yeux. Comme s'il voulait transférer son fardeau sur moi. En moi.

Ou, simplement, comme ça, comme une information quelconque. Elle va mourir, sa mère. Leur mère. C'est tout. Je lui ai posé la question et lui, aimable, civilisé, poli, m'avait répondu : « non », elle ne vivra plus sa mère. D'ici peu.

Et les deux autres, quoi dire d'eux ? Ils sont venus assister au départ de leur mère. C'est un acte pieux et filial. Ou filial uniquement. Peut-être qu'ils ne croient pas au Dieu. Dommage. Pourtant, même s'ils ne croyaient pas au Dieu, ils étaient venus. Ils ressentaient ce besoin (envie) étrange, de veiller au chevet de leur mourante. De veiller leur mourante.

J'ai peur, moi. J'essaie de ne pas paniquer. Mais j'ai peur. Je panique.

     Je ne suis pas bien.

     Déjà je ne l'étais lors de mon admission à l'hôpital !...

     C'est pas terrible que d'avoir des enfants, je trouve.

 

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 10:43

 

Une femme soumise

 

 

     Pas trop à son goût, le manque d'un royaume ou, par défaut, celui d'un harem.

     - De son royaume, de son harem. 

     Il est beau, méchant, torturé et torturant, arrogant. Un héros romantique. Il a dix-neuf ans. Il n'a pas fini son adolescence. Les filles essaiment et s’évanouissent autour de lui.

     - Un Dieu.

     Il ne s'en rend même pas compte.

     - Est-ce que les Dieux seraient capables de savoir qui et quoi ils seraient, ce et quoi ils sont ?

      Dans mes rêves qui lui sont dédiés depuis un moment, je le vois avec un scrotum plus qu'énorme, en soie brillante, bien rempli d'innombrables noisettes éclatantes à croquer. Je le vois avec un sexe-sucette présentant les caractéristiques du marbre : lisse et dur, même si pas en érection.  

     Il est tout entier en marbre fine. Froid, parfait et extérieur.

     - Pourtant, moi c'est une combustion brûlante interne qui me consume.

Une espèce de jalousie. Je suis jalouse autant de lui, inaccessible, voire étranger, que de Karolyne, materne... Elle et uniquement elle est la mère « biologique » de Lionel. C'est elle qui s'est fait inséminée.

     - Ensemencée.  

L'a mis (donné) au monde. Elle ! Moi, je n'ai fait qu'y participer, moi. Et encore de loin. On croyait et on croirait que, dans notre couple, la féminine c’était elle.

     - Et c'est vrai, j'ai vécu quelque chose de masculin dans la naissance de Lionel.

     Mais, avec le temps, mon éta(n)t interne a évolué. Il s'est retourné comme un gant. La masculinité aveugle de Lionel change l'ordre naturel des choses.

     - Naturel ?

     Oui, pourquoi pas ? Naturel ! Nous faisons tous partie de la nature. Nous la constituons, nous la faisons, je dirais même. Alors, pourquoi pas naturel ?

     Oui, pourquoi ?

     Pourquoi ? Voilà pourquoi ! Lionel suscite en moi aujourd'hui un besoin jamais exprimé auparavant, mais ressenti. La partie « maître », la partie autoritaire, la partie « sûr de soi », la partie économico et socialo-visionnaire s'est affaissée, engloutie par le gros monstre mou de la féminité refoulée.

     Aujourd'hui, j'aimerais me soumettre à la belle masculinité de Lionel. Faire de notre fils...

Notre fils, disais-je ? Erreur ! Voire horreur ! Il ne nous a jamais appelé « maman ». Il a toujours employé nos prénoms : Karolyne et Mireille. D'ailleurs, c'est assez courant chez les jeunes d'aujourd'hui. Les vertus du père et de la mère s'estompent, « s'inutilisent ». D'ailleurs, c'est à cause de – ou grâce à – cet effacement et à cette inutilisation que notre histoire, à Karolyne et moi, fut possible.

      Chez nous il n'y a pas eu de « papa et maman ». Peut-être parce que nous-mêmes, Karolyne et moi, nous ne nous sommes pas appliquées à nous appeler entre nous « maman ». (Et d'autant moins, « papa ».)

     - Tel qu'on le fait dans des familles hétéros, comme ça a été le cas dans nos familles, celle de Karolyne et la mienne, où les adultes s'appellent entre eux, en présence des enfants, « maman », « papa ».

     Peut-être parce que je ne pouvais être ni la maman, ni le papa de Lionel.

     - Correct.

     Je ne pouvais être aucun, aucune des deux. Quant à Karolyne...

     - Elle a porté une grossesse, elle a fait un enfant.

     - Elle n'est pas comme moi.

     Moi, ce que je voudrais maintenant, c'est devenir une femme soumise. Soumise à la belle masculinité de Lionel. Soumission « bémolisée » par notre histoire particulière. J'ai été et je suis l'adulte qui sait et peut plus que l'enfant et l'ado.

     - Je l'ai été !

     ...Mais je ne le suis plus. Je ne sais et ne peux plus que Lionel. J'aimerais me soumettre à son savoir et à son pouvoir. Me reposer.

     - Mais personne dans ce monde ne me comprendrait. 

     Ni ne m'accepterait. Ni ne m'assumerait.

     - Pas même Karolyne.

     Surtout elle.

 

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 08:07

 

C'est quoi le plus grave ?

 

 

     Il n'est pas inhabituel de se retrouver au bout du langage. Parfois, on ne trouve plus ses mots.

     - Encore faut-il avoir des mots à trouver.

     - C'est vous qui le dites !

     Il y a, c'est vrai, de moments où les mots n'existent plus. Où ils deviennent inutiles. (Pourvu qu'ils ne le fussent pas déjà.)

     - Les mots gâchent la chose.

     - Souvent.

     Je me sens bien à l'intérieur de mon âge. Le troisième.

     - Je parle de mon âge.

     Je suis en bonne santé, grâce à Dieu, bien entendu. C'est l'essentiel, n'est-ce pas ?

     La joie de vivre s'est estompée depuis des lustres. La volonté et la puissance de vivre, propre à la période où l'on perd sa joie de vivre, pareil, se sont évaporées elles aussi.

     - Aux oubliettes !

     Aujourd'hui, j'ai affaire à un îlotage de ma mémoire existentielle aux l'endroits enfantin et parental, si je peux me permettre.

     - J'ai déjà dit que les mots pouvaient manquer – si jamais ils existaient.

     Je vais essayer d'en trouver quelques-uns, pourtant.

     J'aimerais vivre simultanément mon enfance, celle de mes enfants, celle de mes petits-enfants arrivés (ou en cours de) et ainsi de suite. Celle de mes parents et de mes grands-parents arrivés (ou en train de) jusqu'à moi, également.

     J'aimerais vivre – ou être – un enfant-parent/parent-enfant.

     - Et plus, si affinités.

     Le mot le plus approprié serait « revivre ». Ou « re-être ». L'idée subordonnée étant que j'aurais vécu (été) ce que je veux revivre (re-être).

     Je sens pousser en moi quelque chose d'Alexandre le Grand. Aussi, quelque chose de son Nœud Gordien.

     J'ai tué l'enfant qui vivait, qui était en moi. L'enfant que je vivais. Que j'étais.

     Ou, peut-être, aurais-je tué l'enfant – tout court ? 

     - On dirait que j'aurais le choix.

     L'enfant que je vivais/étais – ou l'enfant, tout court ? C'est quoi le plus grave ?

     Le choix ?

     - Autre ?

 

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3 février 2018 6 03 /02 /février /2018 15:55

Ballons à prout

 

 

      « Très Cher Petit Papa Noël, Très-très Cher. J'ai été très sage. Très-très sage. Je crois mériter un très beau cadeau. Très-très beau. J'aimerais que tu m'apportes 23 petits ballons à prout et un grand ballon à prout. Nous sommes 23 enfants dans la classe. Nous avons une maîtresse. Je les aime tous. Nous nous amusons très bien ensemble. Très-très bien. À la rentrée je poserai les ballons sur les chaises de tout le monde. Ainsi que sur la mienne. Tout la classe fera des prouts. Ce sera un très grand prout. Très-très grand. Un prout de classe. La maîtresse elle aussi fera son prout. Un prout de maîtresse. On va rigoler grave. J'aime beaucoup rigoler. Et tous mes copains aussi. La maîtresse aussi. S'il te plaît envoie moi le cadeau à l'école, que je le trouve à la rentrée sans que papa et maman le sachent. Et puis, si tu veux m'écrire, écris-moi sur l'ordi, pour que personne ne soit au courant de notre plan. Je te donne mille bisous Très Cher Petit Papa Noël. Luise. »

      Quoi dire après ça ? Pas grand-chose. L'étape pipi-caca est obligatoire dans « la construction » de tout enfant.

      Il y a quelque chose de bizarre, pourtant. Vous ne trouvez pas ? Vous ne trouvez pas bizarre que je sois son père et elle ma fille ?

      Comment expliquer ça ?

 

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31 janvier 2018 3 31 /01 /janvier /2018 08:47

L'enfant de l'esclave

 

 

J'ai fait une indigestion. Une indigestion assez grave. Les huîtres, sans doute. Quoi d'autre ? C'est que j'aime les huîtres. C'est que les huîtres me donnent une sensation de luxe.  Même si ce n'est pas vrai. Même si tout citoyen lambda peut avaler ce mollusque. S'empiffrer même. Comme moi. Même s'il n'y a pas de récepteurs sensoriels pour le luxe. C'est quoi le luxe ?

Voilà une question à partir de laquelle on pourrait construire une réponse civilisée.

Les huîtres, pour mes ancêtres lointains, étaient la bouffe des pauvres. Comme les escargots. Comme tous les crabes, araignées et poulpes du monde. Nous étions une race de pêcheurs. Nous vivions au bord de la mer. Naturellement, nous mangions ce que la mer se donnait la peine de nous laisser manger. Nous étions humbles, naturellement. Toujours naturellement, nous mangions la mer. Nous étions arrogants, naturellement.

Mais humainement, nous étions des esclaves. Nous, ou plutôt eux. Mes hyper-ancêtres. Qui, eux, avaient été des humains libres. Libres et ignorants. Innocents. Ils ne savaient pas ce que Nantes veut dire. Ce qu'être embarqués pour les Îles veut dire. Ce que la peur, l'impuissance, la révolte et la haine, la défaite et la résignation veulent dire. Ce que la peau noire veut dire avec ses chaînes et ses coups de fouets reçus.

Voilà. Mes arrière grands-parents (que je n'ai pas connus) avaient raconté à mes grands-parents (que j'ai connus) la capture de leurs propres arrière grand-parents et leur transfert en la Martinique.

Je n'en sais pas plus. Et peut-être que ce que je sais, n'est qu'une connerie. Peut-être que toute cette histoire de l’huître et du pauvre, n'est que de la foutaise. Pour rétrécir les grands. Pour faire accepter aux autres le luxe. À nous, les républicains de gauche, par exemple. Et même à ceux de droite, pourquoi pas ?

Aussi grand ingénieur informatique que je sois, le premier regard de mes pairs Blancs ou Jaunes jeté sur moi, le Noir, est négatif. La race existe encore. Elle va exister encore un bon moment. Moi, j'appartiens à une race d'esclaves, né avec une peur subtile infiltrée dans mes cellules et dans les interstices de tout mon corps et dans tout mon être... Une peur révoltée, haineuse.

Cela étant, j'ai mangé des huîtres sans compter. Du luxe ! !

À la fin du colloque, ils ont mis six grandes tables sous les tilleuls centenaires du Parc de l'Abbaye. Ils ont ouvert deux mille huîtres. Deux mille de massacrées et d'englouties. Quelques couteaux électriques pour les ouvrir. Des personnes pour manier ces couteaux. Et que je te force la coquille, et que je te coupe le muscle adducteur, et que je te jette l'eau, que je te range le mollusque dans sa coquille pour que tu puisses le gober sans trop d'efforts.

Les plateaux sont transportés dans un petit camion frigorifique jusque sous les tilleuls. Les gobeurs se jettent sur les cadavres appétissants et savoureux étalés sur la glace brisée couvrant les énormes plateaux argentés. Ces cadavres qui glissent au long des œsophages dans le noir acide des estomacs... Les sucs gastriques, hépatiques et pancréatiques... Toutes sortes d'enzymes, des bactéries, des microbes... des mouvements péristaltiques... de la fécalisation... Ou, dans mon cas présent, de la défécalisation... du renvoi-vomi...

Voilà un segment de nous-mêmes.

Esclaves ou pas. 

C'est ainsi que je comprends aujourd'hui le monde. Peau noire républicaine, libre, de gauche, contenant une chair, une viande rouge capable de digérer des mollusques – deux mille, ouvertes aux couteaux électriques –, avalées avec un grand plaisir après les travaux complexes, participatifs, lourds, très valorisants du colloque... Capable de se faire intoxiquer par une de ces bestioles. De se laisser intoxiquer grave par un de ces cadavres...

Moi, un descendant des esclaves. Des esclaves toxiques.

Si du moins mes parents, mes aïeux, mes ancêtres – ma putain de famille aimante d'esclaves toxiques – pouvaient me voir !

 

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29 janvier 2018 1 29 /01 /janvier /2018 09:33

 

Double suicide

 

 

J'étais la plus heureuse mère du monde. Julien avait trouvé enfin sa paire. Michel.

Des homos tous les deux. Julien avait beaucoup souffert avant de faire son comming out. Il se trompait, évidemment. Ni son père ni surtout moi, n'aurions eu rien à dire quant à ses préférences sexuelles. Aujourd'hui, ce n'est plus un problème. On peut être comme on veut. Sauf pédophile. Sauf nécrophile. Sauf zoophile. Certes.

- La loi ne le permettrait pas, parait-il.

- La discussion ne vaut même pas une seconde de plus.

Il n'était ni pédo, ni nécro ni zoophile mon Julien. Ni son copain, Michel. Ils étaient bien, tous les deux.

Très bien.

- Ils étaient heureux.

Ce qui se voyait tout de suite quand tu entrais dans leur petit appart du treizième. Soigné à la perfection. D'un bon goût délicat et subtil. Très. La demeure respirait l'équilibre, l'harmonie. Et l'amour. Je n'avais même pas besoin de le dire. L'amour, chez eux, était visible tout de suite. Non pas dans des embrassades ou dans des bécots, mais dans l'environnement. Ils créaient une espèce de lumière plus transparente que la lumière du jour. Lumière porteuse d'une paix musicale envahissant ton intérieur. Ton intérieur d'étranger dans leur univers.

...Tout ça n'existe plus aujourd'hui. Ils sont morts, tous les deux. Morts de chez morts.

« Cher Michel, écrivait dans sa lettre d'adieu Julien, j'aimais en toi ce qui te manquait. La partie féminine, peut-être. Aurais-tu ressenti la même chose à mon égard ? Aimer le manque de l'autre, quoi de plus invraisemblable ? Quoi de plus triste et de féroce ? Quoi de plus insupportable ?

« Nous aurions pu avoir un enfant. Il aurait été nôtre, mais pas le nôtre. Le mystère de la genèse nous est inaccessible. Interdit, peut-être ? Pourquoi interdit ? Qu'est-ce que nous avons fait de mal dans notre vie, nous ? C'est quoi ce vide qui nous cerne ? C'est un siège ! C'est une hystérie tueuse.

« Je t'embrasse avec le plus grand amour possible, mon amour.

« On se reverra un jour, j'en suis sûr. On se reverra là où les enfants ne sont pas une question de sexe. Ni d'hystérie !

« Ton Julien qui t'aime comme ce n'est pas possible dans ce monde – mais seulement ailleurs : dans l'univers des manques, des vides. »

On les a trouvés morts.

Naguère j'étais la mère la plus heureuse du monde. Aujourd'hui, je ne suis qu'en vie. Une vie morte. Oui.

 

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26 janvier 2018 5 26 /01 /janvier /2018 08:41

 

 

 

Je veux que ma mort soit filmée

 

 

J'ai décidé de faire filmer les accouchements de mes six enfants. Ça m'a permis de couvrir la moitié du crédit pour la maison.

Ça rapporte l’exhibitionnisme. Aussi, le voyeurisme des autres.

Les équipes des télévisions ont changé, avec le temps. Aussi les cinq pères de mes six. Aussi, mon âge. Aussi l'âge de mes enfants. Mais pas la substance du reportage.

Il faut avoir un bon agent. Nous en avons un. Assez bon. Il a vite compris l'affaire et son importance. Une importance qui grandit sans discontinuer.

Explication.

J'ai donné à notre monde six enfants. Dans l'ordre d'arrivée, une blanche, un métisse noir, un autre asiatique, encore une noire et deux jumeaux blancs. Six enfants et cinq pères. 

Le contrat avec la télévision prévoit la réalisation de séquences avec ma famille tous les deux ans. Ma famille, c'est à dire mes enfants et moi plus, d'une manière secondaire, leurs pères. De la vraie vie. Du vrai vécu. Une évolution dans le temps. Un témoignage à étages.

Mis à part les accouchements proprement-dits –  avec la participation des pères, à la clinique, et avec l'émotion des enfants déjà faits, à la maison –, ce qui compte sera l'évolution des mœurs de la famille matriarcale que je dirigerai. Son évolution à l'interne, mais aussi son évolution à l'externe, dans la société.

L'idée est tout aussi féconde que la vie même. Cette téléréalité espacée, à longue haleine, avec ses épisodes réalisés et diffusés tous les deux ans, pourrait continuer jusqu'à la fin des temps. Les droits d'auteurs, les droits dérivés pourraient constituer un revenu très important pour tous mes descendants.

Mais cette petite idée ne rencontre plus aujourd'hui un trop grand succès dans mon âme. Aujourd'hui, je suis dominée par une idée chopée à la télé. Selon cette idée, il existerait quelque part en Afrique une petite tribu saharienne qui cultiverait une drôle de tradition : avant d'être des fauves et des bêtes, les animaux avaient été des hommes.

J'en fus séduite.

Les émissions/reportages faites autour de moi et de ma famille matriarcale resteront dans l'univers audio-visuel-numérique pour toujours.

Je veux que ma mort soit enregistrée et bien conservée dans les images qui resteront pour toujours après la disparition de l'homme et l'éclosion du transhumain dans la sphère audio-visuelle numérique.

Macabre ? Sinistre ? Possible !

Mais mon histoire audiovisuelle numérique sera ainsi, comment dire, correcte, représentative et surtout utile pour le monde transhumain qui commence à nous inonder.

Mutatis mutandis je serais comme les animaux de la petite légende de tout à l'heure.

Avant de devenir, avant d'être une image, je fus un humain ayant des enfants.

 

Blog : www.alexandre-papilian.com/

 

 

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