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  • : Alexandre Papilian
  • Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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16 août 2008 6 16 /08 /août /2008 14:25

  

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L’épouvantail

[ironique, avec des inflexion d’un choeur antique] « La vérité, toute la vérité! » hurlaient les foules. [sérieux] Oui, « la vérité, toute la vérité! » Celle de la foi !... Celle de la loi !... Et puis quoi encore ?... [sarcastique] Celle du cul cosmique et universel ?... Et des centaines des millions, des milliards de téléviseurs du monde entier transmettaient des images du procès - procès? - c’est ça un procès? - du dictateur. Et, ensuite, des images de lui, le dictateur, et d’elle, la dictatoriale, tombés - mais pas tombant, pas en train de tomber, c’est à dire - tous les deux sur l’asphalte. Criblés de balles. Peut-être. Couverts de poussière. Ridicules. Piteux. Non satisfaisants.                            

L’homme

            Et ensuite, plus tard, la figure de Zoé, arrêtée...

 

                                                           L’épouvantail

            [ironique, en indiquant l’homme, mais en s’adressant au public] Il se vente d’avoir pigé que Zoé était hors du monde. Si elle avait été du monde, le monde l’aurait aimée; car il aime son bien, ce monde à lui, à elle..., à vous..., à nous ! Il aime son bien, ce monde ! Mais, puisqu’elle n’était pas du monde, le monde la haïssait. On avait peur d’elle... [sarcastique] Il veut dire, là et par là, qu’elle naquit normale, sa Zoé, mais qu’elle vécut autrement... Tiens!... [comico-lugubre] « La vérité, toute la vérité! » C’est quoi la vérité entre la tyrannie et la foule ? Quelle vérité, face à la tyrannie ou à la foule ? Quelle vérité peut contenir la tyrannie - ou la foule ?

 

[Silence. La lumière diminue, mais reprend assez vite.]

 

Le porteur de pancartes

            [entre et présent au public une nouvelle pancarte : BERLIN-EST 1973]

La marionnette

            Oui, Berlin-Est. On s’en souvient presque plus. Et il n’y a que seize ans depuis… C’était en ‘73. En R.D.A.. En République Démocratique Allemande. Les unités de l’armée soviétiques sont ostensiblement visibles. Grandioses. Leurs enceintes se mesurent en kilomètres.

 

L’homme

Je me souviens comme si c’était aujourd’hui. Le Festival International de la Jeunesse bat son plein. Je me trouve au club roumain. Parmi tant de tronches d’activistes, à côté de Ion Marin Iliescu, le ministre de la Jeunesse de l’époque, je découvre aisément Zoé. Jeune. Visiblement ou, on dirait, plutôt théâtrale, ostensiblement, mais avec une certaine élégance, un certaine finesse, un certain raffinement même, stressée, encellulée par le nom qu’elle porte... Un raffinement occidental; greffé sur son Orient foncier... Ce nom sur lequel, à la télévision, elle vient, elle venait de déclarer qu’elle crachait…

 

La marionnette

Ce sont deux jeunes de sexe opposé sont appelés à s’unir dans un agencement que certains trouvent animal, d’autres divin... [l’épouvantail, dans le rôle de Zoé, et l’homme dans son propre rôle, commence à jouer/mimer - comme dans les films muets - ce que dit la marionnette] Au début, ils donnent même l’impression d’être indépendants. Indépendants, car ignorants... Si ce n’est pas l’inverse!... N’importe!... Ils sont mâle et femelle, garçon et fille, homme et femme..., [rire] mec et poule..., [sérieux] c’est à dire, des moitiés qui, en s’accouplant, en copulant, n’aspirent qu’à... communier. En dépit - et pourtant en vertu - de leurs individualités, de leurs personnalités. [en indiquant l’homme] Aussi, lui [en indiquant l’épouvantail] et elle, se sont flashés réciproquement. Là-bas, au bout occidental de la géographie de l’est, à Berlin-Est.

 

L’épouventail

[dans le rôle de Zoé] Moi, la fille du Patron, tendue, ennuyée, insatisfaite et encore plus insatiable à cause de toutes ses frustrations, en quête d’autre chose que la garde montée naturellement autour de moi par « la réserve de cadres du parti » qui désirent « manger de la merde », dans l’espoir de parvenir à des fonctions, à des privilèges, au pouvoir et, à travers tout ça, à l’histoire. Prêts à tout pour ça. [en indiquant l’homme] Je le lorgne. Je lorgne - ça. Le compositeur. Voilà quelqu’un qui n’a pas besoin des mots pour s’exprimer. Qui n’en dispose peut-être même pas. Mais qui s’exprime. Ou qui exprime autre chose. Un peu comme moi. Moi, la mathématicienne emportée, envoûtée, transfigurée par la musique des sphères..., finalement... Ca y est ! Il se peut que lui [en indiquant l’homme], je veux dire, ça... soit ma solution... De toute façon, c’est ma génération, non ?

 

La marionnette

[pause, en indiquant l’homme] Quant à lui, il la lorgne - lui aussi - comme tous les autres. Normal? Normal ! La fille du Patron n’est que - mais aussi surtout - la fille du Patron. Elle ne peut pas être elle-même. Elle peut être, au grand maximum, un personnage, mais pas une personne. Non-libre, parce que non-anonyme. Pour toujours. Même virtuelle. Même morte. Même... après tout ça, après la virtualité, après la mort... La fille du Patron. Voilà. - Mais, justement, comme elle a marre de « la réserve de cadres du parti », qui l’entourent, l’encerclent et l’assiègent, comme elle est avide d’autre chose, de préférence de quelque chose de connu et d’inconnu en même temps, [en indiquant l’homme] comme lui, par exemple, avec son manque inquiétant de mots et avec son plein rassurant de sons, peut être (ou, du moins, représenter) ça, ce qu’elle cherche, ce qu’elle attende..., comme elle même se trouve en dehors du commun, et en étant par le même, hors du commun, quel qu’elles soient ses qualités ou ses défauts (qui ne peuvent être pourtant qu’humains, consubstantiels à l’humanité même)..., comme tout ça et tout..., et patati, et patata..., elle pouvait être... explorée, tel que toute femme peut l’être..., tel que toute femme en demande, tel que toute autre femme...

 

L’homme

            [après une pause] ...Il est tard. Nous sortons, un groupe assez nombreux, une vingtaine, pour faire quelques pas. Au coin de cette rue est-berlinoise, trois ou quatre masses de viande bipède et ambulante d’une certaine espèce.

La marionnette

            Elles ont été emmenées de partout, ces « masses de viande bipède et ambulante d’une certaine espèce ». De partout. Des tréfonds du pays. Par des milliers et des milliers. Par des centaines de milliers. De lycées professionnels ou d’usines. Avec des cravates de pionniers autour du cou, en dessous de leurs tronches lumpen-prolétariennes ou simplement porcines.

 

                                                           L’épouvantail

            Des personnages de masse. Des virtuels. Des figurants. Des éloignés. Des lointains. Des éventuels. Des sous-hommes... En tout cas, des figurants. Des sous-hommes-figurants.

 

L’homme

            Des vrais, pourtant. Et non-payés.

 

L’épouventail

            [à l’homme] Tu veux dire, pas comme ceux qui sont payés aujourd’hui pour remplir les studios des télés. Tu veux dire qu’il y a une différence entre le casting et le recrutement.

 

L’homme

            Je veux dire qu’ils étaient des vrais. Des vrai et dans la rue. Et des crétins ! C’est tout.

 

La marionnette

            Une vraie nouvelle race, quoi! - De l’Est ! - La plupart d’entre eux demandent aux passants de leur griffonner avec un stylo-bille, sur leurs cravates de pionniers, le nom de leur pays. Histoire d’entretenir une atmosphère « de fête et d’amitié » !...

 

L’homme

L’un d’entre eux [l’épouvantail - dans le rôle du figurant ;  mime] me barre le chemin. S’arrête devant moi et ricane. Bovinement. Stupidement. Amicalement mais sans intelligence et sans joie. Un idiot, certainement. Inutile. Méprisable. Voire, haïssable. Me tourne le dos et me tend un stylo-bille par-dessus l’épaule. Que j’écris quelque chose sur sa salope de cravate de pionnier de crétin. - Pas d’hésitation: je m’empare du stylo, sans rien signer, et je ne signe rien du tout, je reprends simplement, le stylo à la main, mon chemin.

 

L’épouvantail

[toujours, dans le rôle du figurant] Hé ! Hé !

 

L’homme

            [à la marionnette] Derrière moi, la voix du sous-homme-figurant a pris des inflexions de colère. - Mais, rien ne se passe. Le bovin est calmé par ses pairs. Et moi, en chuchotant: « Une kalachnikov! » - Et elle, Zoé: « Ça! Oui! » [les yeux dans le vague] Elle se trouve tout près de moi... Sa voix m’impressionne. J’ai... j’ai l’impression d’avoir accompli un des actes les plus virils de ma vie.

 

La marionnette

[jeux de lumières accompagnant la réplique] Le ciel de la nuit, noir, au dessus de leurs têtes, est blanchi..., presque blanc..., partiellement; et pour cause: les  lumières de Berlin-Ouest; de l’au-delà du Mur.

            [Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]

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16 août 2008 6 16 /08 /août /2008 14:16

 

 

Deuxième partie

                                                                

­            [Il fait noir. La boucle sonore passe à une intensité de plus en plus forte. Les lumières, d’abord faibles, ensuite de plus en plus puissantes, balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Le tout devient assourdissant, apocalyptique... - Soudain, tout s’arrête, en pleine lumière. - Au fond de la scène, une lumière argentée et vacillante évoque la lumière d’une télé.]

 

1

 

La marionnette

[le dos au public, en regardant « la télé »] Ils l’ont arrêtée ! Oui, ils l’ont arrêtée !

 

L’homme

[le dos au public, les yeux braqués sur la lumière de « la télé »] La pauvre ! La pauvre ! Après avoir tuer ses parents...

 

L’épouvantail

[le dos au public, les yeux braqués sur la lumière de « la télé »] Si ils les ont tués... Si ! Car rien n’est vraiment sûr. Surtout là-bas, en Ceausesculand ! Rien. [rire] Les Ceausescu mis à part. Encore que... [en se tournant vers le public] Qui sait s’ils sont vraiment morts ?! On ne les a pas vu mourir. On ne les a pas vu tomber sous des balles. On nous a montré uniquement deux cadavres assez bien maquillés par de la poussière. Voilà. C’est tout. C’est tout ce qu’il reste des Ceausescu. Ces images, cette morte incertaine. C’est tout ce qu’on veut nous faire croire. - Et, voilà, maintenant, ils ont arrêté leur fille, Zoé. Ils l’ont arrêtée...

 

 

L’homme

            [le dos au public, les yeux braqués sur la lumière de « la télé »] Elle est debout. Elle s’appuie contre un mur. Un mur neutre. Un mur quelconque. Les mains derrière le dos. Serait-elle menottée ?... Si ! Enfin, je crois.… Elle regarde vers le bas. Elle ne trouve pas le courage de regarder ailleurs, hors de son intérieur. À l’extérieur de son intérieur. Elle ne trouve pas le courage de recevoir ce qu’elle doit, ce qu’elle est appelée à recevoir de ce monde. – [en se tournant vers le public] ...Sa figure - ravagée par la résignation ! Ravagée ! Elle irradie une affreuse décadence. - ...On dit qu’en Roumanie circulent des vidéocassettes avec elle et ses jeunes gardes du corps... - Et vive la Securitate libre ! Le G.P.U. [prononcé:  « guépéou »] libre !... - Elle retourne, déroutée, déséquilibrée, dans la réalité. Dans la... normalité. Réalité, normalité, auxquelles elle n’appartient plus, et dont elle ne veut plus. [pause] Non, c’est clair ! Elle est virtuelle. La, à la télé, dans la télé. Virtuelle et vraie. Je sais. Elle découvre la foi et la loi; la justice dans la foi, et la foi dans la loi. Elle est terriblement apeurée.  Et elle a peur partout dans son corps. Je le sais. Pourtant, elle reste virtuelle. Virtuelle, mais vraie. On dirait même, morte... [pause] ...Elle est habillée d’un jean et d’une parka. Le capuchon rabattu sur son dos. Autour d’elle, les hommes sont munis de kalachnikovs. Ils portent des vestes matelassées. - [pause] ...Et...  Et elle... Est-elle toujours la fille de Ceausescu ? ... Toujours Zoé ?... Ça existe, ça ? La fille de Ceausescu ?... Zoé ?...

 

La marionnette

            [au public] Elle vieillit mal. Ou, peut-être, c’est la caméra? Ou - la foi... ? La loi, peut-être... ? Elle se tait. La caméra tourne autour d’elle. Nous tournons autour d’elle... Elle se tient coite. La caméra prend possession d’elle. Nous prenons possession... Elle est muette. Crispée.

 

L’épouvantail

            [au public] Elle est en vie. Ses frères aussi. Etonnant, non? Ils les ont laissés en vie ! Ils sont fous, ou quoi ? Ou, ils sont de la même tribu, de la même chair, de la même substance..., de la même nature ?... [pause] Il parait qu’elle aurait dit: « Je crache sur le nom de Ceausescu! »

 

 

 

[Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]

 

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10 août 2008 7 10 /08 /août /2008 07:38

Avant propos

« Les écrivains sont les consciences de leurs collectivités nationales », disait dans les années 70, comme un écho à Soljenitsyne, un très important écrivain roumain, Marin Preda[1].

L’esprit, affolé par la brutalité avec laquelle se passait sa dépersonnalisation dans l’extension de l’internationalisme prolétaire, se rendait au passé rassurant et reposant, idyllique et inerte, à la prison de l’Être National.

----------- Et Ceausescu fut ! -----------

Elle s’avérait moins dépersonnalisante et plus « naturelle », cette prison, que le futur dénationalisant et désindividualisant imposé par le sovietisme. Aussi, la personne, qui ne se retrouvait plus dans ledit internationalisme, confirmait du coup l’inachèvement du problème national ; ou sa pérennité. ----------- La personne  valait nation. ----------- La personne s’avérait nationalisante, nationaliste, voire Nationale. ----------- Une Nation qu’elle s’appropria ----------- la personne ; qui devint La Personne. ----------- La Personne validait la Nation ----------- l’avalait.

En revendiquant non pas le pouvoir de représentation de la nation métabolisée par la personne, mais le rôle de composante d’une (certaine) conscience sur-personnelle, communautaire, capable de métaboliser la Personne qui métabolisait la Nation, à l’instar d’un Hugo ou d’un Tolstoi-Dostoïevski[2], Preda volait la vedette au politique.

Cependant, à l’Occident, naissait une civilisation individualiste ----------- en décentralisant, déstructurant, décomposant, atomisant l’Être National ----------- se dirigeant vers l’européanisation, vers la mondialisation, vers « la société globale », internetisée, anationale. ----------- Une névrose identitaire s’emparait de tout un chacun, en mettant le feu autant à la santé mentale qu’à son contraire.

----------- Lente explosion ! -----------

Sur le plan littéraire, en dirigeant l’attention vers l’intérieur « inexprimable », vers l’Intimisme du Désespoir, travesti en Lucidité et Objectivisme (déchu depuis, ramené au ----------- féminisme, masculinisme, hétéro- et bi-isme, à d’autres ésotérismes ou écriturismes), cassait tout et proposait des personnages à personnalités de plus en plus vides, des « particules élémentaires » hypertrophiées, des riens (des classes sans aucun élément) interchangeables mystérieusement gonflés, des sans repères cosmiques, des inconsistances universels…

Quel rapport avec ce qui suit ? ----------- Peu importe ! ----------- Allons-y ! -----------Plongeons ! ----------- ----------- -----------Ce n’est que de la littérature !... … …

 

 

D’une inconnue nature         

 

On te dit que tu serais en train de vivre ton histoire de la cinquantaine. On te dit que tu la vis avec beaucoup d’émerveillement. Même si elle ne donne pas vraiment droit à un espoir juvénile (fou, déchaîné, compatible autant avec la grande communion qu’avec la grande haine), elle (te) laisse quand même la porte entrouverte pour la rédemption. Cet amour de la cinquantaine permet, à tort ou à raison, de croire que la maturité des protagonistes (Luisa et toi) pourrait allier le bien et le mal dans un savoir vivre de la dernière chance. Il laisse croire que leurs vécus respectifs, bien assumés, pourraient racheter les péchés passés. Il laissait croire que les choses répréhensibles de leur vie, métamorphosées d’une manière appropriée, comme les vers dans les chrysalides, pourraient les quitter comme des papillons, pourraient leur éviter de commettre d’autres… Comme si la Providence tentait (et mettait à l’épreuve) la dégénéralisation, afin de prendre corps.

On te parle bien, hein !

Oh, comme on te parle bien ! Comme on te fait croire cacher le néant (ou plutôt l’infini) qui ne demande pas être caché, mais assumé : le néant infini de ton propre agencement. Même si l’on ne te le dit pas, sache que ton être contient quelque chose qui n’a ni égal, ni correspondant : ta vraie substance. Celle-ci exerce une influence sur le reste, en le rendant… méconnaissable.

…Luisa, ton actuelle, a eu un regard dérouté lorsque tu l’as embrassée. Il y a déjà un moment depuis. Tu l’embrassais pour la première fois. Et l’incrédulité qui brillait, pure, dans son regard se laissait remplacer par l’espoir. Il y avait aussi de l’humour. Plus quelque chose qui contenait autant de tendresse qu’une espèce particulière de férocité, la férocité du bonheur. C’était de la compréhension transformée partiellement en pitié…, autant qu’en confiance peureuse…

La Drôme, où Luisa est née, a imprégnée sa peau. On y trouve du soleil, du calcaire et de la lavande. Sous cette peau, c’est du sang bleu qui pulse. Luisa est marquise. Marquise espagnole. Ses parents lui ont laissé à leur mort des terrains agricoles et une montagne avec des alpages et des bois, ainsi qu’un élevage des taureaux (corrida oblige).

Ils étaient des anti-franquistes, les parents. Leur fille a hérité aussi de cette idéologie. Elle est aussi résolument antiaméricaine.

Elle fume beaucoup et boit pas mal. Elle est mignonne et superbement normale ; – sans tomber pour autant dans le banal, on te dit, ni dans l’ennui. Elle n’est pas fatigante. Dans son appartement d’une normalité écrasante, place Jeanne d’Arc, elle passe d’une pièce dans l’autre comme une lumière chaude, comme un flamme paisiblement vivante. Ceux-ci, simple fait, simple constat, t’attendrissent.

Arrivé à un certain niveau de l’évolution, la vie véritablement humaine te parait ne pas être possible si l’importance fait défaut. Tu t’avanceras même et tu affirmeras qu’il y aurait autant d’humanité que d’importance ; que la mesure de l’humain consiste dans la quantité de l’importance qui y loge (ou qu’on lui prête, qu’on lui consent). – À cinquante ans, quand on ne sait ni combien a-t-on encore à vivre, ni comment vivra-t-on ce qui se trouve dans le panse du destin, on se restreint – on se rétrécit même – autour des choses qui se montrent incontournables. Le reste s’effrite, s’envole, se volatilise. Il en reste des traces de plus en plus fines (raffinées jusqu’au détournement ou jusqu’à la perversité, parfois), dans une mémoire de plus en plus concentrée sur (et contrée par) l’importance déjà évoquée (à la mesure de sa purification). Alors, si l’on a l’énergie – que tu as ! –, l’amour pour une cinquantenaire devient non seulement possible, mais très remplissant et enrichissant…

Ni l’un, ni l’autre ne recherchera pas d’entrer, de creuser trop dans le passé de l’autre. Sous peine de séparation ! On découvre, concomitant, son propre passé en tant que réalité extérieure à soi-même, en tant que méconnu, en tant qu’inconnu. Ce qui fait que le passé de chacun, la vase déposée au fond de chacun est, forcément, de plus en plus acceptable, l’avenir de chacun d’entre vous, Luisa et toi, étant de plus en plus court, de plus en plus très court !

Luisa ne veut plus s’auto-dépasser ; d’autant moins de s’outrepasser. Elle ne possède plus des sens vierges, purs, sur-excitables. Mais elle n’est pas sclérosée, pour autant. Elle est seulement apaisée. Elle veut aimer, certes, mais paisiblement. Ensuite : paisiblement, certes, mais de toutes ses forces. Et dans ce but, elle a besoin parfois de se retrouver seule, qu’on la laisse tranquille, « dans ses eaux », comme disait l’autre. – On te parle de Luisa ! – Elle a besoin que l’amour soit ramené à son échelle à elle. L’amour reçu, mais aussi celui offert, dispensé.

Autant marquise qu’elle soit, elle a du gérer la misère. C’est quelque chose, te di-t-on, n’est-ce pas ? Il s’agit de la vraie misère. De la misère vécue en chair et os – en amour. Une misère collée à la souffrance.

Explication. – Luisa porte en elle cette plaie ouverte. Julien, son fils d’un premier mariage, s’est clochardisé[3]. Il ne touche pas aux drogues, dit Luisa. Il ne vole pas. Ce n’est qu’un miséreux. Un profond miséreux.

Tu comprends tout. Tu sens tout. Le courant passe, presque au sens propre du terme, entre Luisa et toi. – Elle s’estime heureuse que Mireille, sa fille d’un deuxième mariage, ait connu un parcours normal[4].

Tu ne saisies pas pourquoi se dilatent ou se contracte-t-elles les prunelles de Luisa… On te le dise. Noires et luisantes au milieu de ses iris bleus clairs…  Lorsque vous faites amour, tu surprends un voile de plaisir dans son regard. À la fois tendre – et féroce… On te dit qu’elle se sent électrocutée par toi, Luisa. Tu deviens humble. En même temps, dans ta poitrine, la joie-force-fiérté-arrogance bouillonne…

Comme astuce, elle a la tolérance. Souvent. C’est de la vraie tolérance qui se manifeste même en l’absence de compréhension. Et ça, c’est… bandant. C’est maternel. À répétition, à plusieurs niveaux et degrés, pour ainsi dire. La maternité lui va comme un gant. Comme deux gants : elle est déjà plusieurs fois (trois, te dit-on) grand-mère.

Tu es grand et lourd. Luisa, elle, est petite, mince et, par rapport à toi (tu dirais même : pour toi), fine et légère. Cette différence de gabarit vous rend un peu raides. Pour ne pas ajouter que cinquante ans, c’est cinquante ans.

À cinquante ans, l’amour est une aventure tellement remplie de sagesse morte ! – Trop de sagesse nuit.

Luisa, avec ses yeux « trop bleus pour toi »… C’est une vraie joie de l’apercevoir, dans son appart, place Jeanne D’Arc. Un appartement moderne, impersonnel, avec vue sur l’église entourée les jeudis et les dimanches par un marché ni plus ni moins pittoresque que tous autre marché parisien… – Mère, grand-mère et amante à la fois, elle a l’air de saisir, de « réaliser » parfois le miraculeux de sa situation. Ce sont les moments les plus exquis que tu n’aies jamais vécu. Elle est, avec ses membres graciles, avec ses os fins, avec le calcaire-soleil-lavande de sa peau, avec ses mouvements d’une élégance très valorisante (pour elle ; et peut être encore plus pour toi), une étincelle qui tremble et clignote  sans cesse dans une vie pas encore crépusculaire !!

Vous habitez séparément, chacun dans sa demeure. Vous passez ensemble, quatre soirées sur sept. Parfois, tu dors chez elle. Parfois, c’est elle qui découche. (À cet égard, comment te voit-elle, dans ton appartement ? Comment, dans le sien ? Comment croit-elle être vue par toi ?...) Vous êtes bien, l’un avec l’autre, l’inconnu de l’un avec l’inconnu de l’autre.

Lorsque tu aperçois la flamme vitale de Luisa déambulant dans l’appartement place Jeanne D’Arc, la tendresse t’envahi. Tendresse, d’accord. Douceur, idem. Tristesse, ibidem. Les derniers sentiments de l’humain ? L’humain dans ses états ultimes ? Les dernières stases de l’humanité ? Ce qui (s’en) suit : la froideur tueuse, l’incandescence brûlante… J’aimerais remettre tout à plat et tout recommencer, tout reprendre avec mes enfants, que dit Luisa. Aussi, me laver de mes péchés… recommencer !... être généreuse, souriante, bonne !..., qu’elle dit. Ou du moins, ne pas faire du mal… C’est le maximum que l’on peut attendre de moi. Et encore ! qu’elle dit. 

Quant à toi, te dit-on, tu pourrais mettre à tout moment fin à ton histoire. Tu te sens fini et transparent dans l’éternité. Ce n’est pas que tu ne serait pas en chair et os. Tu l’es ! Ce n’est pas que tu ne serais pas né et destiné à la mort. Tu l’es toujours ! C’est parce que seul Bon Dieu sait pourquoi ! S’il y a un savoir pour ça ! Si ça permet d’être su.

Ni convictions, ni aspirations particulières. Ta femme t’a quitté justement à cause de ça. Tu ne pouvais être qu’ennuyeux. Soporifique. Le maximum de méchanceté (il faut être méchant pour être pris en compte), dans ton cas, c’était l’aigreur. Et encore ! Ta femme appelait cela platitude… …elle – « femme libérée », cherchait son équilibre entre l’insatisfaction fournie par son travail à l’ANPE, et celle de son foyer dépourvu d’enfants… …elle voulait et ne voulait pas en avoir… …tu n’en es pas sûr… …tu es sûr seulement qu’elle vous a fait passer des testes, elle et toi ; vous vous révélâtes « absolument normaux », elle et toi ; c’était seulement une question d’indifférence – ou, que sait-on ?, de volonté – divine. Elle haïssait ça. Elle te haïssait. Elle te quitta pour sombrer dans sa noire dépression. Elle t’en rendit coupable. Elle se désocialisa vite. Toujours en larmes, elle quitta le monde relationnel pour se réfugier dans une maisonnette héritée de ses parents, dans un mi-isolement malheureux au milieu et au profit des quelques citoyens d’un bled oublié du monde, près de Parthenay, pas loin de La Roche sur Yonne. À moitié perdue, elle fut mise sous tutelle. C’est une bonne femme très brave et correcte, qui s’est chargée de ne pas la laisser faire trop de sottises. Une femme du pays. Une femme de la France profonde. La demi-débile – MON EX[5] – lui fait part de ses réflexions… La brave femme de la France profonde lui prête oreille. Et ça, ça leur fait du bien, à toutes les deux paraît-il[6], te dit-on. On te demande d’y croire et d’(y) savoir, avec une joie forte et étrange, désinvolte, arrogante, d’une inconnue nature…



[1]              Je lui suis redevable : c’est lui, Marin Preda qui m’a fait entrer par la grande porte dans le pas trop grande littérature Roumaine, dans son  monde… Un monde de « consciences nationales », donc. ----------- Il y avait peu de dissidents en Roumanie. La plupart provenaient du monde littéraire.

 

[2] Tolstoïevski ?

[3]              (…le visage de Julien était émacié, « sucé » de l’intérieur, pâle… …il n’était pas malade, si la misère n’était pas une maladie… …Julien, le fils de Luisa… …cette photo, où il montrait une tête de Christ dont la souffrance n’avait réveillé ni l’intelligence, ni la compréhension et d’autant moins la révélation…)

 

[4]              Le fait qu’elle ait terminé ses études, qu’elle ait travaillé correctement, qu’elle se soit mariée, qu’elle ne travaille plus à présent, pour pouvoir se dédier entièrement à ses enfants (trois petits garçons), tout ça la consolait. Partiellement. Elle ne s’est pas perdue, sa fille. Du moins ! Son fils, par contre…

[5]              ----------- disons-le avec force, crions-le : celui qui dit tout ça, c’est moi, MOI ----------- non pas un quelconque ON ----------- …un ON quelconque... -----------

 

[6]              …maintenant, en même temps, ici, à Paris, dans son appartement d’une banalité écrasante, dans le treizième, déambulant d’une pièce à l’autre, comme une flamme vive et apaisée, Luisa te (ME) fait savoir qu’elle est enceinte… …dans son regard, une question… …Luisa est en attente d’une réponse… …tu (JE) ne sais ni ce qu’elle te de (ME) demande, ni, surtout, d’autant plus, quoi lui répondre… …du tout…

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27 juillet 2008 7 27 /07 /juillet /2008 07:47

Avant propos

Le mot « cancer » est, la plupart du temps, suffisant. Pour ce qui reste, non.

 

        

Cancer de la prostate

« Dans la plus pure tradition de la vulgarisation historique, j’aperçois, je remarque, je vois l’être poilu. Ainsi, ses poux. Plein de poux. Il en est envahi. Il s’en débarrasse, pour un certain temps, en se roulant dans la boue. Nu comme un ver et fortement animé par quelque chose d’aussi agressif que stupide (on a appelé ça, plus tard, curiosité), il pénètre dans la grotte. Je le vois perdre la lumière et gagner le noir. Il tâte autour de lui. L’invisible devient de plus en plus épais. L’invisible devient de plus en plus fort. L’être s’y immerge lentement... 

« Et, boum ! Il bascule sec..., il dévale..., il s’abîme..., il s’écroule... (Il n’a pas encore rencontré la pomme de la gravitation, mais il est muni de tous les ingrédients de la masse, des certitudes aussi, des suffisances fondées sur la répétition ou carrément prescrites...) Il vient de toucher, simplement, à la disparition. De s’y heurter (si l’on peut dire ainsi:), de se frotter à la mort.

« Il hurle, avant de mourir. Il avertit ceux qui le suivent. Mais c’est sans le vouloir. C’est en parfaite méconnaissance de cause même, ceux qui le suivent. Lui n’est ce qu’il est que dans la mesure où il se quitte lui-même – aujourd’hui, en hurlant –, dans la mesure où il s’outrepasse, où il s’auto-transcende  – ...aujourd’hui, en hurlant... – ... Et tout ce bazar, dans le noir bourré de causes et d’effets de sa conscience bourrée, elle, de certitudes sans égal, sans repères, c’est à dire en parfaite méconnaissance  de cause.

« Ceux qui le suivent, s’arrêtent. Ils prennent connaissance que l’éclaireur (dans le et du noir...) est disparu, plongé dans (ou happé ! par) l’abîme obscur. Ils créent une place, à l’intérieur ombrageux, sombre, aveugle de leur connaissance remplie de toutes sortes d’incertitudes sûres, une place pour la disparition, pour l’abîme, pour le noir. Il illumine l’obscurité, le noir.

« Ils se disent qu’on pourrait transférer l’inconnu dans le connu. Transformer l’inconnu en connu... Le transfigurer, peut-être... Ils se disent qu’on pourrait glisser le connu dans la peau de l’inconnu... Qu’on pourrait empailler l’inconnu avec de la matière du connu... Qu’on pourrait amener le connu et l’inconnu à contaminer le monde et, naturellement, à se contaminer eux aussi, l’un l’autre, le connu et l’inconnu, réciproquement...

« Anomalie ? Maladie ? Virus de l’intelligence ? Épidémies d’intelligence ? Fantaisies ? Stupidité riche, complexe et généreuse ?...

« Quoi d’autre? Rien d’autre ?

« Quoi d’autre ? Rien ? Rien d’autre ?

Raoul finit d’écrire. Il plia la feuille de papier et la mit dans sa poche. Il laissa quelques pièces sur la table. Il quitta le café.

Il se rendit à l’Hôpital Cochin.

Là, on lui fit savoir qu’il avait un cancer de la prostate.

Il se demanda ce qui lui avait pris tout à l’heure d’écrire ces lignes sur le papier de sa poche ; ensuite, ce qui lui avait pris d’avoir un cancer de la prostate.

 

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27 juillet 2008 7 27 /07 /juillet /2008 07:16

 

Avant propos

Insatisfaits par leur propre vie (pas assez singulière, pas assez particulière !), les humains du deuxième millénaire de la révolution chrétienne se sont construit une vie électronique commune, partagée via Internet, appelée Second Life. Ils y ont mis beaucoup de ce qu’ils n’étaient pas, mais aussi le peu de leur essentiel : ce qu’ils ne pouvaient pas être.

 

Cas particuliers

– éclats de Second Life

 

Ils étaient comme un rêve.

Autosuffisants.

Autarciques.

Fières.

Arrogants.

Forts de leurs chimères.

Prêts à mourir à tout moment.

Puissants.

Aliénés.

Tantôts pâles, tantôt rayonnants.

Leurs vêtements : des grands amas de roses couleur thé, mourantes, maladives.

Leurs corps, ainsi couverts, émanaient une beauté volatile.

Illusoire.

Contre nature.

Il n’y avait de concret que la virtualité.

La leur.

Leur virtualité issue ou pas de la matière.

Leur virtualité perdue dans le noir, peut-être dans le pour-jamais.

Ils suggéraient, incarnaient, représentaient, étaient un microcosme finement agencé.

Discret.

Friable.

Inexistant.

Ils réfutaient la démocratie.

La beauté, l’élégance ne s’y retrouvaient pas ; dans la démocratie, c’est-à-dire.

La démocratie, hormis celle des Dieux, reposait, selon eux, sur un compromis imposé, sur le diktat de la tolérance et du tiède.

Mise à part celle des Dieux, la démocratie n’était qu’une société d’esclaves libérés.

Foncièrement non-ample.

Forcement non-intense.

Ils étaient beaux de cette manière, ils étaient élégants dans cette direction ; ainsi ils étaient beaux et élégants.

Fiers.

Arrogants.

Prêts à mourir à tout moment.

Inexistants.

Présents.

Comme un beau-mauvais rêve !

 

 

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25 juillet 2008 5 25 /07 /juillet /2008 12:12

 

                Avant propos

Parfois, un très léger battement d’aile du papillon suffit pour détruire un monde. ---------- Aussi, pour en créer un.

C’est l’impression fragile et fugitive vécue avant d’écrire ce qui suit. ---------- Pareil, après l’avoir écrit.

Right ? ---------- Wrong ?  

 

Bucolique avec des Danois

           

Il bruinait. Au bord de la route, le vert des arbres paraissait un peu plus foncé que de coutume. L’air sentait agréablement l’humidité, le brouillard ; un peu la fraîcheur. Le ciel était blanc, indéfiniment haut ou bas.

Christian tourna à droite. La voie communale commença à sillonner entre des petites parcelles de vigne, de broussaille, de défriche. Ici et là, quelques outils de vendangeur, abandonnés au bord de la route. Des grands vendangeoirs en osier et en plastique, avec des bretelles. Des récipients plus petits, à moitié pleins d’eau, ou, peut-être, d’un autre liquide.

Un lièvre sauta pendant quelques secondes dans l’herbe, à gauche. Il trouva une brèche dans la broussaille. Il y disparut.

- Nous tombons mal, dit Marion. Ils bouffent tous, à cette heure-ci. La France profonde !

Les Danois, derrière, regardaient le paysage qui roulait d’un côté et de l’autre de la voiture. Ils avaient l’air sinon content, du moins non-contrarié, tranquille.

La voiture tourna à gauche, cette fois-ci. Elle emprunta une route couverte des graviers. La propriété n’était pas loin. Deux hangars, les grandes portes ouvertes, laissaient voir, d’un côté et de l’autre de la voie, des engins rustres. Des objets qui pouvaient être tout aussi bien des machines « raisonnables » (outil de travail – ou de torture), que des absurdités témoignant d’une histoire et d’un présent stupides.

La route tourna de nouveau à gauche et commença une descente assez vertigineuse.

- Quand il y a du verglas, ça doit être un désastre, fit Christian en freinant doucement.

Ils entrèrent dans la cour de la propriété. Le gravier blanc, soigneusement choisi et répandu sur toute la surface, paraissait lumineux ; il donnait de l’éclat intérieur au volume formé par les bâtiments d’autour, de la même hauteur, l’équivalent de deux niveaux.

À droite, un groupe de visiteurs, des blancs, des asiatiques et des noirs, des touristes américains probablement, écoutaient les explications d’un homme entre deux âges, vêtu d’une pèlerine capuchonnée. Il y avait des parapluies ouverts, au-dessus de leurs têtes.

Il bruinait.

L’homme entre deux âges, qui éduquait les Américains sous la pluie fine et fraîche et qui allait leur faire commander des cartons et des re-cartons de bouteilles, n’était autre que le père de Jeannine, qui, quant à elle, naguère, poussée, dirait-on, par le génie du lieu, s’était laissée happer par l’amour déclaré de Gaston, animer même par cette attraction, par cette disqualification, démembration individuelle, s’était fait insuffler une tout aussi forte énergie d’attraction, d’amour, de dépersonnalisation individuelle et de recomposition dans un être fusionnel avec Gaston... C’était lui, donc, l’homme à la pèlerine capuchonnée, le propriétaire de l’exploitation. L’ancêtre de Jeannine. Un grand amoureux de ses terres qui, elles, une fois le regard du maître posé sur elles, une fois pénétrées par l’énergie immatérielle de ce regard, une fois que le maître leur eût insufflé son esprit, donnaient le plus-que-du-vin qui ensorcelait maintenant les Américains ; pareil – tous les jours, toutes les nuits, toutes les heures – tous les autres, fusent-ils des visiteurs, des maîtres, des employés...

Dans la grange d’en face, une vingtaine de vendangeurs, la plupart très jeunes, des garçons et des filles, des étudiants ou des élèves, à côté de quelques figures plus mûres, de méridionaux ou de gitans, étaient assis autour d’une longue, très longue table. Ils mangeaient. Ils parlaient. Ils riaient.

Les nymphes du ruisseau qui susurrait bucoliquement quelque part derrière la grande maison familiale, chantaient doucement, très doucement, très-très doucement, doucement-doucement...

Dans la maison, Gaston et Jeannine radieux et triomphants comme toujours, plus qu’heureux, perdus, avec une immense joie exultante, dans leur être partagé, mélangeaient le centaure à la sirène, le sylphe à l’ondine, tandis que leurs farfadets, les petits-enfants du maître du lieu, fourmillaient un peu partout, en risquant leur vie à chaque instant et en devant leurs vies à leurs anges gardiens seuls, qui se montraient très actifs et plus forts que l’inventivité extrêmement riche des lutins...

Les Danois, mais aussi Christian et Marion, étaient tombés sous le charme du lieu, de l’esprit du vin, n’est pas ?, si ce n’était pas autre chose, qui ne pouvait pas porter de nom, sous la petite pluie fine, sur les terres, sur la propriété des heureux vignerons.

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29 juin 2008 7 29 /06 /juin /2008 14:22

 

6

 

L’homme

              Aussi, ensuite, la tournante de Marilena Popesco. J’y ai été convoité, mais j’ai eu peur… Voilà, la réalité. Elle allait être « bitée » par trois camarades de lycée qui allaient la « biter ». Dans la cave, naturellement ! Elle devait venir voir le vélo de l’un d’entre eux… Je la croisais deux heures avant !... Je l’ai trahi - en silence; en gardant le silence... Je l’ai regardé furtivement mais avec une curiosité intense… [rire] On dit parfois que la curiosité est nécessaire à l’hominisation… [rire] Je l’ai très bien caché, moi. La curiosité, je veux dire… Et du coup, mon hominisation... Et là, en la voyant si innocente à l’égard de son futur très proche... Un presque présent, quoi !... Ce fut à la peur que je me sois agrippé. A la peur. [il ricane] L’hominisation, elle, fut ainsi hyperaccomplie! [pause] Le sexe de la fille, horriblement ouvert... Ses cris étouffés. Les halètements. La bestialisation, la... transfiguration de mes camarades. Tout ça s’empara de mon esprit. De moi. J’étais pétrifié. La terreur était comme un lourd amas de pierres brûlantes - en moi. Je n’ai pas participé à la tournante. Mais, pendant que ça... tournait..., j’ai trahi mes camarades : j’ai alerté la police.  - Je n’ai pas sauvé la fille. J’ai enfoncé mes camarades… ...Je..., je ne me suis pas trahis moi-même.

 

L’épouvantail

              [geste sardonique, accompagnant l’entrée du porteur de pancartes, qui nous présent sa nouvelle pancarte : « Ecce homo ! »]

 

[Long silence]

 

L’homme

              Autre chose, maintenant: l’Albanais. [pause] C’était au bout d’une semaine de tourisme politico-culturel en Albanie. Des échanges entre l’Union des Compositeurs de Roumanie, et son homologue d’Albanie. Evidemment, de la foutaise. Mais, enfin !… Un vieillard… Je crois qu’il avait soixante-dix ans. Il s’était mis dans la tête qu’il faut qu’il soit joué en Roumanie. En Europe, quoi ! Il était de la vielle garde. Il parlait très bien français et il se souvenait des choses qui n’existent même pas. – Bref ! Il est venu à quatre heures du matin à la gare, pour m’apporter ses partitions. Cinq kilos ! Il était vêtu d’une chemise à carreaux jadis marron et bordeaux, et des pantalons froissés de coutil bleu. Il était pieds nus dans des sandales effilochées… Et dans les partitions il y avait des chants patriotiques et partinéens, quelques « suites » et quelques « concertinos »… Il avait l’air d’un dépotoir intellectuel rendu... ineffable, qui cherche un peu de solidarité - ni plus, ni moins ! - auprès d’un autre dépotoir intellectuel, non pas rendu mais né en tant que… La musique, autrement dit, comme l’intellectualité, ne connaît pas des frontières !… [pause] Une fois arrivé à la frontière, je déclare tout aux douaniers albanais. On me confisque les cahiers, j’ai droit à un petit discours, mais, on me laisse en liberté...

 

L’épouvantail

              Ce qui n’a pas été le cas de l’autre. Certainement pas !

 

L’homme

              [comme si rien n’était] Ben, oui ! Liberté. En liberté.

 

[Long silence]

 

 La marionnette

              Il trahit aussi un de ses frères. C’est vrai que celui-ci négligeait sa femme. C’est vrai que cette femme, elle non plus « n’était pas une porte d’église », comme on dit en roumain. Mais… bref ! Il coucha avec elle, avec sa belle sœur… Et au bout de neuf mois, une fillette qui lui ressemblait très fort fut pondue… Mais personne ne s’étonna. Les enfants ressemblent très fréquemment à leurs oncles, à leurs tantes… [pause prolongée] C’est vrai, pourtant, qu’il n’a tué personne. Même si c’est par manque de courage, par peur - et non pas par non-vouloir, ou par volonté affirmée. Il n’a pas tué... Personne !                                  

[Long silence]

 

L’homme

.             Et ensuite, Minerva. La totale. La super-totale. Ce qu’elle a fait de moi, ne peut pas être décrit… - Elle m’a rendu tout l’amour que je lui ai insufflé. Voilà, c’est ça. J’ai senti ça. C’est ça que j’ai senti…[syllabe par syllabe] Tout l’a-mour que je lui ai in-su-flé !… - Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre, pour autant. En tout cas et du moins, pas pour notre temps. Impossible, pour nous, de former un couple social aujourd’hui. Enfin, ce jour-là! Même si on s’aimait au-delà - ou en deçà, ou à côté - de la compréhension. La compréhension ne servait à rien. L’histoire très concrète n’était pas... réaliste. Je dirais qu’elle n’était même pas réelle. Or, la compréhension agit seulement sur et à l’intérieur du réel. Alors, dès que j’ai cédé, dès que je me suis mis à examiner la situation, muni de lucidité et de logique, dès que j’ai opéré des appréciations sur l’environnement social ainsi que des auto-appréciations,  j’ai dû m’incliner devant la réalité, devant le réel. - Quel couple, la réalité et le réel ! [avec ironie et sarcasme triste, tremblant hysteriquement] Ineffable. Dépotoir. Ineffable dépotoir. - Elle n’était ni assez bourgeoise, ni assez féroce pour satisfaire mon besoin de commodité domestique, ni - ce qui ne me parait pas contradictoire - celui de la conquête sociale ; elle ne pouvait pas m’aider à faire face aux doutes de celui confronté aux tentations de la création et, dans un autre registre, apparemment, aux tentations du pouvoir. Nous n’étions pas assez forts... Ni elle, ni moi.

 

L’épouvantail

              [à l’homme] Surtout elle.

 

La marionnette

              [au public] Surtout lui.

 

 

L’épouvantail

[à l’homme] Mais vous étiez assez ineffables…

 

La marionnette

              [au public] …et assez dépotoir...

 

L’homme

              ...pour notre époque. [après une pause] Nous ne vivions pas à l’intérieur de notre temps ! - J’ai du l’abandonner. [pause] La trahir. [pause] Notre séparation, en ‘76, juste avant Noël, fut silencieuse mais chargée d’un max de chagrin, fortement douloureux… C’est quoi l’amour ?... - ...Trois mois plus tard, le 4 Mars ‘77, il y a eu un grande séisme en Roumanie. Mille cinq cents morts à Bucarest. Parmi tous ces cadavres - elle. On l’a trouvée écrasée et brûlée sous des décombres. C’était fini.

 

La marionnette

              Plus d’interrogations.

 

L’épouvantail

              Plus de rédemption. Le pardon n’était plus possible.

 

L’homme

               Il n’y avait plus que de l’impossible et de la solitude.

 

La marionnette

              On le vit, l’année suivante, le 4 Mars, au cimetière. On radota sur lui. Et aussi, l’année d’après. Et, ensuite, celle d’après...  

L’homme

              Je devins sujet des radotages. J’étais vulnérable. J’étais faible. J’étais mal. Potentiellement, j’étais un souffre douleur…

 

L’épouvantail

              [lui coupant la parole avec sarcasme] Un souffre douleur cosmique, tremblementique, hystérique, affolique.

 

La marionnette

              [avec sarcasme] Unique !

 

L’épouvantail

              On s’en balance !

                                                                       [Noir]


                                                                  L’homme

              [dans le noir] Ça faisait mal, pourtant. Ça fait toujours mal. Très mal, putain ! Trop mal. Trop.

 

Le porteur de pancartes

              [suivi par un spot de lumière, entre et plante au milieu de la scène une nouvelle pancarte : PUTAIN ; ensuite, il sort, en laissant la pancarte dans la lumière qui s’éteint  tout doucement…]

 

Fin de la première partie

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29 juin 2008 7 29 /06 /juin /2008 14:13

Avant propos

Quoi de plus inquiétant que l’infécondité ? ----------- L’espèce, dans son entier, s’en excite. ----------- Et au-delà d’elle, qui sait ?, peut être même Dieu.

L’infécondité soutenue est plus diabolique – naturellement – qu’un cataclysme… naturel (sic !), quoi qu’il soit. Endiablée, la mort lente, invisible (au début), désespérante car inéluctable quant à la totalité (à la fin), s’empare de tout un chacun… On a la mort seule ----------- comme seul avenir.

Les Saintes Écritures parlent de la Création finie avec l’érection d’un couple, d’un homme et d’un femme voués à la copulation inconsciente et incontrôlée, comme les bêtes, mais aussi – et souvent tragiquement – à l’union consciente et contrôlée (par la psycho-morale ou, au contraire, par la psycho-sociologie…), comme les humains. ----------- Après quoi, il n’y aurait plus eu de Création, Dieu s’éloignant de plus en plus de ses créatures, en les repoussant, en les abandonnant ; ----------- ses créatures qui, elles, ne voulait plus d’ailleurs depuis long, longtemps  être les siennes, mais… libres.

Quelle histoire ! ----------- Libre de quoi, lorsque l’humanité se laisse absorber par son futur ? ----------- libre de quoi, lorsqu’elle se laisse  diriger vers son avenir par la copulation ?

Hier encore, n’est-ce pas ?, il nous fallait deux – pour en faire un ! ----------- Hier, encore, l’avenir  (n’)était (qu’)un avenir copulatif. ----------- Toujours copulatif. ----------- Trop copulatif. ----------- Trop ! ----------- Trop c’est trop ! ----------- Une… servitude de trop, dont il fallait bien en libérer un jour.

Aujourd’hui, ça y est ! On y est ! ----------- Des nouvelles techniques procréatives ont commencé par éliminer la partie masculine. On n’a plus besoin de mecs pour « se la mettre en cloque ». Les sexe-toys et le clonage font bien l’affaire. Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’ils nous ont apporté ces andros ?  Des guerres et de la soumission. La civilisation des Messieurs n’est qu’un gigantesque parasitoire. Ils ne peuvent pas porter une grossesse, les bonhommes. Leur Homoncule n’est jamais sorti de sa cornue alchimique. Alors, ils exploitent la féminitude, les hercules-apollons-jules ! Les gonzesses, ils les fécondent. ----------- Dites donc ! -----------  Comme si elles ne pouvaient pas faire ça ----------- toutes seules ! ----------- Mais si, mais si ! Elles pouvaient le faire. Et si elles le faisaient, elles le font et le feront. ----------- Sans se soucier de ce qui les attendrait derrière la porte. Notamment une terrible solitude sordide, comparable néanmoins à la terrifiante solitude de Dieu…

La brève histoire d’un bizarre sentiment d’émasculation de la société (pouvait-on, avec ou sans ironie, parler d’une certaine émasculation sociologique ?), qui suit, sera peut-être révélatrice d’une certaine Tristesse ----------- immense ----------- horriblement malfaisante ----------- contemporaine. 

Et sinon, non !

 

Société émasculée

 

Maggie savait qu’elle n’était même pas forte, mais franchement grasse. Grosse et grasse. En tout cas et de surcroît, graisseuse. Le pantalon de training bleu foncé moulait ses fesses énormes, flasques, lourdes et son bas-ventre proéminent. Son tee-shirt vert pliait autour d’une poitrine débordante, d’un nombril comme une excroissance, d’hanches plus que généreuses. Elément frappant : des lèvres exagérément minces et pâles, mais très longues, qui accaparaient l’attention du spectateur (voyeur, va !), au détriment de beaux yeux intelligents, dont le regard jaillissait comme des geysers de sous un front bombé, lis, plutôt large qu’élevé.

Elle tenait dans sa main droite une cage, avec un chat blanc dedans.

Elle était chaussée de tongs vermeilles et brillantes.

Elle se tenait immobile devant une grande affiche publicitaire où on voyait une très belle femme mince, nue, à quatre pattes, dans une position « même pas équivoque », le dos, la nuque et une partie de la tête couverts d’une toison d’agneau. Il était difficile de dire si c’était une photo ou un truc sorti des pures entrailles d’ordinateur.

Maggie vivait avec étonnement une sensation de dédoublement jamais éprouvée auparavant. Elle avait l’impression de voir tout ça de l’extérieur, d’assister à tout ça. Elle apercevait les images de ce que l’on pouvait caractériser comme étant des états d’esprit successifs, qui scintillaient dans l’espace, dans l’univers squatté par la première Maggie, par Maggie la physique, qui s’était arrêtée devant l’affiche, la cage du chat dans sa main droite, la gauche se touchant inconsciemment la cuisse, mi-caresse, mi-nettoyage.

La femme de l’affiche était belle et mince. Sensuelle…, sensuelle d’une manière indépendante, autonome, sans qu’elle le veuille ; donc, véritablement sensuelle. La femme de l’affiche était chanceuse. Elle pouvait être top-modèle, gagner beaucoup d’argent, se laisser choyer et être admirer par tous, y compris par Maggie la physique, à présent. Bon, c’est vrai qu’elle se mettait dans une situation très délicate, très limite, voire très mauvaise, en prenant la posture sans équivoque qu’elle prenait sur l’affiche. Elle se dévalorisait en tant que femme, en s’exposant ainsi, à quatre pattes, en lançant de la hauteur de son affiche, de là-bas au monde, dans le vide, son appel – qu’on la saute. Mais ce n’était que de l’inutile ça. Devant l’affiche il n’y avait que Maggie, grosse et grasse, et le chat blanc, dans sa cage. Personne pour sauter qui que ce soit, ni la femme-animal de l’affiche, ni Maggie, ni la chatte… – dans cette conjoncture, dans cette société (dans cette vie, tant que nous y sommes ?!) émasculée… Elle n’était plus rien. Ni un top-modèle. Ni une jeune femme mince et belle, à la bouche large et aux beaux yeux. Ni chanceuse. Ni riche. Elle n’était même pas désireuse ; ni désirable. Elle n’était qu’une pute. Et qu’importe qu’elle ne fût qu’une image – peut-être fabriquée intégralement, totalement par l’ordinateur seul, sans support vital, sans modèle –, là-haut, sur l’affiche ? Qu’importe que les regards profanateurs et déshonorants ne se posassent pas directement sur sa chair – s’il arrivait qu’elle sût vraie – transmutée en matière à palper, à peloter, à tripoter, à pétrir, à meurtrir (sur sa viande, donc, parfois…) ? Qu’importe que, peut-être, elle n’ait jamais été vraie, qu’on l’ait fait sortir directement des entrailles électriques, électroniques, « processiques » de l’ordinateur, qu’elle fût virtuelle dans tous les coins de son être, enfin, dans tous les recoins de l’image qu’elle montrait maintenant au monde ? Aucune ! Aucune importance ! La possibilité qu’elle ait un correspondent dans la vérité, qu’elle soit vraie était tellement grande ! Elle ne pouvait être que réelle, vivante ! Alors, dans ces circonstances, la gente féminine n’avait plus le choix. Elle devait se sentir outragée, souillée, humiliée, anéantie, la gente. Et c’était très bien que les choses fussent ainsi. La femme peut prendre son pied lorsqu’elle est humiliée, lorsqu’on lui marche dessus, lorsqu’elle s’auto-annule, en laissant l’autre, le porteur du poteau phallique, la piétiner, la laminer, la brûler, jouir d’elle dans des varies hypostases et sortes, pour la joie générale du viol collectif et du bien-être impersonnel…

Le chat, dans sa cage, bougea un peu. Maggie serra les doigts autour de la poignée. Un soupçon de larmes dans les yeux.   

 

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Published by Alexandre Papilian - dans Croquis
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26 juin 2008 4 26 /06 /juin /2008 04:54

-------- Am avut dreptul la mai multe vizite din partea unor români pe acest blog. Cuvîntul de căutare : Moldovan ; cuvînt pe care l-am folosit într-o schiţă intitulată « Or triste » (Aur trist) : o familie fără nume, aterizată cîndva în istorie, undeva pe lîngă Deva, familie ursuză şi misterioasă, ai cărei membrii vorbeau cu un accent moldovenesc… – de unde numele de Moldovan… -------- Nu ştiu cine au fost vizitatorii respectivi, nici cît timp au zăbovit pe paginile schitei respective. Dar fenomenul mi-a dat de gîndit. -------- Cine ce treabă are cu numele de Moldovan ? Si, la urma urmei – sau în primul rînd ? –, ce treabă am eu, scriitor cîndva de expresie română (chiar dacă născut la Paris), care s-a aruncat acum mai bine de douăzeci de ani într-o altă expresie, într-o altă limbă, într-o altă viaţă ? -------- Răspunsul poartă nenumărate sensuri, care mai de care mai atrăgător si mai apăsător în acelasi timp. --------Trecerea dintr-o expresie într-alta, dintr-o limbă într-alta, dintr-o viată într-alta nu numai că nu e interzisă, nu numai că e posibilă, dar e chiar indicată dacă nu cumva chiar obligatorie -------- Drept consecinţă, nu e o întîmplare că Moldovan, nume de origine carpatină şi de personaj « transhumant », apare într-un text francez. Nu e o întîmplare că pagina Internet în franceză, unde apare personajul respectiv, e vizitată de internauţi care, ca mulţi alţi internauţi în multe alte cazuri, caută cu totul altceva decît ceea ce găsesc. -------- Această lipsă de întîmplare e tulburătoare. ( La fel – pentru a termina pe un ton mai jucăus – şi rima interioară din ultima propoziţie...) --------

 

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Published by Alexandre Papilian - dans En roumain - In românã
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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 12:12

 

Avant propos

On dira que, lorsque l’enfant posera sa question, il sera assez mûr pour comprendre la réponse en question (sic), qui, elle, sera souvent cachée dans ou par la question en question (re-sic !).

 

 

Cela ne sera pas le cas de l’adulte, ni celui de l’homme en général, ni celui de l’humanité. Nombre de questions formulées par ceux-ci ne trouveront pas de réponses satisfaisantes (même si elles arriveront à générer leurs réponses).

 

 

On dira que, de question en réponse et de réponse en question, les choses finiront souvent là où, enfant ou adulte, homme en général ou humanité, on se montrera capable de formuler de telles questions qu’aucune réponse ne pourra plus leur être apportée. Ou là où les questions susciteront de réponses ahurissantes, preuve que les questions et leurs réponses pourront ne pas faire partie de ce monde ; ou, ce qui ne sera pas mal non plus, que ce monde sera de nature ahurissante.

On dira tout cela !

Par la suite, pour les éventuelles questions, on sera là pour y répondre ; ou pas.

 

 

 

Mars futur  

(Avant que la planète rouge ne soit colonisée)

 

Le message passe avec difficulté. Le gouffre qui sépare la jeune fille de son père ne porte pas de nom encore. La collision entre le génie nerveux, chaotique, nébuleux de Rolande et le calme-plat « néantique » de Michel donne naissance à une étincelle sans consistance, foudroyante et fantomatique, d’autant plus froide que pâle. C’est la réverbération du monde habituellement insaisissable, même si voisin : le possible et l’impossible y achèvent leur drôle d’union, sans secousses, sans explosions, sans implosions, sans effets – sans causes. (En même temps, c’est comme si on essayait d’attraper un duvet pris dans des tourbillons d’air.)

Rolande a treize ans et les seins à peine bourgeonnés, à peine soupçonnés. Sur sa figure, qui a cessé d’être délicate, tout en restant frêle, glissent avec célérité des expressions parlantes, rapides et pures. Rolande est intérieurement à l’affût de ses propres composantes et forme de liberté, dont la séduction réside dans une certaine aspiration-absorption réciproque de la jeune fille finissante et de la jeune femme naissante.

Rolande est précoce. Très précoce. On dirait – en écoutant son ennuyeux de père – même plus : monstrueusement précoce, voire monstrueuse tout court.

L’état de génialité dans lequel se trouve Rolande actuellement, lui permet d’avancer des idéo-structures. Deux, notamment, qui se manifestent alternativement.

La première de ces idéo-structures a affaire à l’agriculture. Rolande soutient que travailler la terre ne serait possible qu’avec la complicité, voire la demande de la terre-même. Les mouvements des plantes, des animaux et des minéraux de la terre (des mouvements si fortement, si organiquement terrestres, qu’on peut considérer que tout se passe à l’intérieur, dans la terre), laissent entendre, prouvent même, que ladite terre soit agencée de cette façon précise. Et comment serait-il autrement ?... Ensuite, pour travailler la terre d’une manière efficiente et efficace, c’est à dire, non-définitive, il faut un savoir si complexe, « couvrant » les spécificités des terroirs, que l’on ne peut pas imaginer comme acquis par des « découvertes », mais seulement par l’apprentissage du prométéisme, suivi par le développement et l’élargissement de celui-ci.

Mais qui pouvait bien être l’apprenti (le sujet ! la victime !) de ce (nouveau !) Prométhée terrestre sur Mars ; mais qui, encore – Prométhée ? 

La deuxième idéo-structure de Rolande affirme que les mathématiques s’enseignent et s’apprennent. Donc, violence ! Tout le monde ne peut pas comprendre une, plusieurs, toutes les mathématiques. Néanmoins, ce que l’on considère comme civilisation aujourd’hui a été bâti par la minorité des gens qui « (dé)tiennent », les mathématiques. L’humanité est agressée intérieurement, comme hier, comme avant-hier…, par cette minorité ; le monde, l’univers (et pourquoi pas Dieu ?) sont bâtis sur et par des mathématiques ; « la mondialisation » c’est ça : la victoire subtile et planétaire des mathématiques, des règles de conduite communautaires qui favorisent encore et toujours le développement des mathématiques (pour ne pas dire : le développement mathématique).

Quel monde étrange, le monde des sentiments mathématiques !

Un monde qui rend exacte l’inexacte, un monde asexué, amoral… et, peut-être, et pourquoi pas ?, pervers !

Par conséquent, rien de plus déductible, d’inductible et de calculable que la nécessité de pratiquer l’agriculture sur Mars. – C’est ainsi que Rolande énerve Michel, parfois. – Ça correspond à la qualité expansionniste de l’humain. Ça correspond à la capacité d’élargissement, à la capacité de ballonnement explosif (calque immatériel du Big-Bang) de l’esprit. Ça correspond aussi à l’existence de la bêtise, de la stupidité, de la folie. Ça correspond à la croyance en Celui qui habite, mais qui habille en même temps, l’Homme.

Bref, le compte est bon !

Michel, lui, est petit et mince. Il est veuf, en quête d’une partenaire en mesure de supporter sa terrible normalité. La feue sa femme en fut capable.

            Pour Michel, la civilisation moderne, à force de produire tout ce que l’on peut produire, ne produit plus rien si ce n’est de l’information. C’est l’information seule qui peut contenir tout. Absolument tout. Ainsi, tout devient plus que plat, même pas mono-dimensionnel (disons, sous-dimensionnel), mais strictement informationnel.

            Dans cet état d’esprit, le désir à peine productif de Rolande, de partir un bon jour pour on ne sait pas où et quoi, pour emmerder l’univers avec le rien qui unit et sépare agriculture et mathématiques, rend Michel mécontent. Il n’est pas d’accord avec ces fantômes juvéniles (même s’il concède que la jeunesse sans fantasmes n’existe pas). Il trouve Rolande non-adaptée au virtuel, donc non-moderne. Bref ! Trop spécifique, trop « complexement singulière », trop ennuyeuse. Pour tout le monde. D’où une certaine retenue strictement, spécifiquement « michelienne » apparentée au silence.

            Néanmoins, aujourd’hui il est plus bavard que de coutume, Michel.

Non pas parce qu’il prononce d’avantage des mots, mais parce qu’il communique d’une manière plus consistante, plus substantiellement avec sa rejetonne.

Il réussit à transmettre des choses telles que :

- Tu veux aller sur Mars pour laisser la terre « libre », mais aussi « propre ». Ou bien, tu veux quitter cette terre, car trop polluée. De toute façon, tu peupleras Mars avec des organismes probablement, voire forcement transgéniques (y compris le tien !). Tu veux vraiment commencer une vie nouvelle – au nom d’une humanité que tu méconnais (comme nous tous, d’ailleurs), au nom d’une vie dont tu ignores non seulement le sens, mais aussi le contenu (comme nous tous, d’ailleurs), au nom d’une terre et d’une nouveauté qui ne sont que des mots (comme nous tous, d’ailleurs). Une vie nouvelle n’est pas possible. Elle est continue, la vie, permanente, perpétuelle. Nous tous, ne sommes que des esclaves, et plus précisément ses esclaves, des esclaves porteurs de cette vie…[1]

Rolande lève le nez du cahier dans lequel elle perle des calculs. Le bruit du lave-linge de la salle de bain arrive dans le séjour, estompé. On dirait un petit atelier, une usinette (roulant selon des lois spécifiques, aléatoires, indifférentes, objectives).

Michel, assis sur le lit, une jambe sous ses fesses, coud attentivement la couture décousue de l’aisselle d’une blouse de femme vert-poireau, en soie. Le lit est posé sous la fenêtre, collé contre le mur.

Rolande dit :

- Ce sera ça, ou rien !

Les yeux de l’adolescente sont de fer cendré, neutres. (De la colère retenue ? Son père, l’énervait-il, comme toujours ?)

Michel, petit et décharné, coupe le fil avec les dents. Il lève la blouse verte. Il se tourne vers la fenêtre. Il examine minutieusement la blouse. Son expression est un peu figée. (Serait-il fâché ? Provoquerait-il sa fille ?)

- Il n’y a pas de vie ailleurs. C’est impossible.

Sa voix est calme et décidée.

- Et pourquoi, s’il te plaît ? Pourquoi ?

Rolande a envie de crier. – De toute évidence.

- Tu trouves mon matérialisme idiot, continue-t-elle, n’est pas ? Idiot ! Et si c’est pas vrai ? Si j’avais raison, moi ? Tu ne peux jamais avoir tort ?

- C’est que t’es contradictoire. Voilà qu’est-ce que c’est !

Michel pose la blouse à côté de lui, sur la couverture « patchwork » du lit.

- Faire de l’agriculture sur Mars ! reprend-il. Tu te rends compte ? Et de la mathématique en plus !

Les doigts de l’homme tremblent légèrement. Il parvient pourtant à ranger l’aiguille dans la petite boîte métallique, carrée, jaune, dans laquelle il y avait eu, jadis, des cigarillos. Il dépose ensuite la boîte dans une autre, ronde, bleu, toujours en métal ; une boîte à biscuits.

- Et pourquoi pas ici, sur terre ? continue Michel. Pourquoi obligatoirement sur Mars ? Pourquoi pas ailleurs ? Pourquoi pas nulle part ? Pour prouver que Dieu ne se trouve pas là, lui, en haut, mais encore plus loin, au-delà du haut, ailleurs peut-être, nulle part peut-être ? C’est pas bête, ça ? C’est pour ça que l’on t’a faite, ta mère et moi, penses tu ? 

- Facile ! riposte Rolande. On déterre les morts maintenant. Qu’est qu’elle a à… foutre maman dedans ?

Le bruit du lave-linge, sourd, est cassé par le ding-dong de la grande pendule. La pendule est au moins centenaire. Elle avait appartenu à une arrière grand tante de Michel. Aujourd’hui, elle se trouve coincée entre un buffet bleu, criblé des blessures des déménagements, et une commode flamboyant neuve, en aggloméré de bois claire. La pendule. Tout ça, dans le séjour. On y trouve aussi la table sur laquelle travaille maintenant Rolande, une armoire ni trop petite, ni trop grande derrière laquelle on place, cachée, la planche à repasser, et, enfin, un petit meuble noir à roulettes, pour la télé.

- C’est ça, fait le petit homme maigre. Ce que je veux dire c’est que la situation ne me paraît non par irréalisable, mais extrêmement morale. Je veux dire, avec un contenu moral insoluble et, surtout, non-résolue.

- Moral ?

- Moral, bien sûr ! Et ensuite, psychologique. Visant la santé psychologique et, peut-être, même celle mentale ; même si je ne crois pas qu’il y ait une différence entre les trois.

- Entre les trois !

- Ben, oui, trois : la morale, la psychologie, le mental. Oui !

…La sonnerie stridente du téléphone.

Rolande saute de sa chaise, court dans le couloir d’entrée et décroche.

– Allô ? Oui… Bonjour, Papi. Oui. Oui. Des maths qui font chier tout le monde. Ben, oui. Rien de naturel, comme tu dis. Des chiffres et des signes. C’est nul ! Comment ? Oui, il est là. Je te le passe. Comment ? Non.

Rolande refait surface dans le séjour, le combiné à l’oreille.

– Si, si, dit-elle en regardant son père qui avait commencé à déplier la jambe sur laquelle il s’était assis pour coudre. On ne se dispute pas encore, mais c’est comme si, presque. Absolument. On dit que faire de l’agriculture et de la mathématique, des mathématiques, sur Mars soulève des questions morales, car il n’y a pas de différence entre la morale et des santés, telles que celle psychologique, mentale et tout ça. Voilà ! Et revoilà ! – O.K.. Moi aussi. Je te le passe.

            Rolande tend le téléphone à Michel. Celui-ci le porte à l’oreille, tout en se secouant la jambe engourdie sur laquelle il a été assis...

- Oui, papa ! Ça va ?

Rolande prend la blouse verte recousue pare son père. Elle l’examine d’un air content. Elle la plie. Elle la dépose sur la couverture multicolore du lit. Elle reprend sa place à la table et baisse son nez dans le cahier de maths[2].

Michel parle sans entrave aucune avec son père, le grand-père de le future martienne. Pendant ce temps - présent.



[1]              Cependant, une voix inaudible résonne dans les silences noirs, ténébreux du trop-formé de Michel. Elle dit, d’une manière sur-articulée, faisant rayonner des auras autour du père : « - Aussi, Rolande, avec ton désir mathématico-agricolo-martien, tu n’es qu’une sorte de spore, annonciateur du mycélium humain qui s’étend, s’étale inexorablement dans toutes les directions ; même dans le virtuel – dont on ignore toujours l’étendue et la puissance contaminante ; même dans le rien – s’il existait, celui-ci. C’est plus que de l’araignenage ou du champinionage, c’est de l’homme-reseaux – qui prépare, probablement, sa propre cristallisation, son propre compactage, sa propre implosion sclérotique. »

[2]              Cependant, une voix inaudible résonne dans les silences noirs, ténébreux du pas-encore-formé de Rolande. Elle dit, d’une manière sur-articulée, faisant rayonner des auras autour de la jeune fille : « - Papa, elle est partie en mourant, maman, ta femme. Elle s’est empressée de mourir ; de te quitter. C’est mon tour, aujourd’hui. Non pas de mourir. Mourir, moi ! Tu parles ! Et puis quoi encore ? Non. Je t’abandonne, par contre. Ça, oui. C’est ça ! C’est ton destin, ça, que d’être abandonné. Quitté, perdu, oublié. C’est ainsi que tu meurs, toi. Perpétuellement. Même si tu considères qu’il s’agit non pas de la mort, mais de la vie… Si, à ma place, il y avait un garçon, tu serais toujours tué, mais d’une autre manière. C’est un lieu commun déjà, tu sais bien, que de tuer le père. Mais moi, je ne suis pas un garçon. Je te quitte. C’est ainsi que je te tue. Pour quitter – et tuer – il en faut toujours deux…. Animé d’une vie incomplète, toi, tant que tu existes, tu serais abandonné. Moi, je partirai pour Mars, moi. Je pars déjà. Je suis déjà partie… Et tu commences à être de nouveau perdu, oublié… Et ça m’attriste. C’est la tristesse d’une femme. Je suis une femme. Désormais. Aujourd’hui. »

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Published by Alexandre Papilian - dans Croquis
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