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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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10 février 2018 6 10 /02 /février /2018 14:02

 

C'est pas terrible que d'avoir des enfants

 

 

     Ils sont trois, deux hommes et une femme.

     Je dis : « Elle se remettra, non ? » Et un d'entre eux, me répond, en me regardant dans les yeux : « non ».

     C'est mon opinion aussi. Elle va mourir. Ici, dans la chambre d'hôpital qu'on partage toutes les deux. Elle va mourir, ici, à côté de moi.

     Je demanderai qu'on me mette ailleurs. Je ne vois pas pourquoi je devais supporter sa mort. Je n'ai rien en commun avec elle. Je ne vois pas pourquoi c'est moi qui devrai me payer son dernier râlement. Pendant la nuit, peut-être. Ou le matin, juste avant le réveil. Ou à midi, pendant qu'on m'apporte à manger... Je ne vois vraiment pas. Je n'ai rien fait de mal.

     Ce qui m'inquiète le plus c'est comment avait-il pu me dire « non », son fils. De surcroît en me regardant dans les yeux. Comme s'il voulait transférer son fardeau sur moi. En moi.

Ou, simplement, comme ça, comme une information quelconque. Elle va mourir, sa mère. Leur mère. C'est tout. Je lui ai posé la question et lui, aimable, civilisé, poli, m'avait répondu : « non », elle ne vivra plus sa mère. D'ici peu.

Et les deux autres, quoi dire d'eux ? Ils sont venus assister au départ de leur mère. C'est un acte pieux et filial. Ou filial uniquement. Peut-être qu'ils ne croient pas au Dieu. Dommage. Pourtant, même s'ils ne croyaient pas au Dieu, ils étaient venus. Ils ressentaient ce besoin (envie) étrange, de veiller au chevet de leur mourante. De veiller leur mourante.

J'ai peur, moi. J'essaie de ne pas paniquer. Mais j'ai peur. Je panique.

     Je ne suis pas bien.

     Déjà je ne l'étais lors de mon admission à l'hôpital !...

     C'est pas terrible que d'avoir des enfants, je trouve.

 

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 10:43

 

Une femme soumise

 

 

     Pas trop à son goût, le manque d'un royaume ou, par défaut, celui d'un harem.

     - De son royaume, de son harem. 

     Il est beau, méchant, torturé et torturant, arrogant. Un héros romantique. Il a dix-neuf ans. Il n'a pas fini son adolescence. Les filles essaiment et s’évanouissent autour de lui.

     - Un Dieu.

     Il ne s'en rend même pas compte.

     - Est-ce que les Dieux seraient capables de savoir qui et quoi ils seraient, ce et quoi ils sont ?

      Dans mes rêves qui lui sont dédiés depuis un moment, je le vois avec un scrotum plus qu'énorme, en soie brillante, bien rempli d'innombrables noisettes éclatantes à croquer. Je le vois avec un sexe-sucette présentant les caractéristiques du marbre : lisse et dur, même si pas en érection.  

     Il est tout entier en marbre fine. Froid, parfait et extérieur.

     - Pourtant, moi c'est une combustion brûlante interne qui me consume.

Une espèce de jalousie. Je suis jalouse autant de lui, inaccessible, voire étranger, que de Karolyne, materne... Elle et uniquement elle est la mère « biologique » de Lionel. C'est elle qui s'est fait inséminée.

     - Ensemencée.  

L'a mis (donné) au monde. Elle ! Moi, je n'ai fait qu'y participer, moi. Et encore de loin. On croyait et on croirait que, dans notre couple, la féminine c’était elle.

     - Et c'est vrai, j'ai vécu quelque chose de masculin dans la naissance de Lionel.

     Mais, avec le temps, mon éta(n)t interne a évolué. Il s'est retourné comme un gant. La masculinité aveugle de Lionel change l'ordre naturel des choses.

     - Naturel ?

     Oui, pourquoi pas ? Naturel ! Nous faisons tous partie de la nature. Nous la constituons, nous la faisons, je dirais même. Alors, pourquoi pas naturel ?

     Oui, pourquoi ?

     Pourquoi ? Voilà pourquoi ! Lionel suscite en moi aujourd'hui un besoin jamais exprimé auparavant, mais ressenti. La partie « maître », la partie autoritaire, la partie « sûr de soi », la partie économico et socialo-visionnaire s'est affaissée, engloutie par le gros monstre mou de la féminité refoulée.

     Aujourd'hui, j'aimerais me soumettre à la belle masculinité de Lionel. Faire de notre fils...

Notre fils, disais-je ? Erreur ! Voire horreur ! Il ne nous a jamais appelé « maman ». Il a toujours employé nos prénoms : Karolyne et Mireille. D'ailleurs, c'est assez courant chez les jeunes d'aujourd'hui. Les vertus du père et de la mère s'estompent, « s'inutilisent ». D'ailleurs, c'est à cause de – ou grâce à – cet effacement et à cette inutilisation que notre histoire, à Karolyne et moi, fut possible.

      Chez nous il n'y a pas eu de « papa et maman ». Peut-être parce que nous-mêmes, Karolyne et moi, nous ne nous sommes pas appliquées à nous appeler entre nous « maman ». (Et d'autant moins, « papa ».)

     - Tel qu'on le fait dans des familles hétéros, comme ça a été le cas dans nos familles, celle de Karolyne et la mienne, où les adultes s'appellent entre eux, en présence des enfants, « maman », « papa ».

     Peut-être parce que je ne pouvais être ni la maman, ni le papa de Lionel.

     - Correct.

     Je ne pouvais être aucun, aucune des deux. Quant à Karolyne...

     - Elle a porté une grossesse, elle a fait un enfant.

     - Elle n'est pas comme moi.

     Moi, ce que je voudrais maintenant, c'est devenir une femme soumise. Soumise à la belle masculinité de Lionel. Soumission « bémolisée » par notre histoire particulière. J'ai été et je suis l'adulte qui sait et peut plus que l'enfant et l'ado.

     - Je l'ai été !

     ...Mais je ne le suis plus. Je ne sais et ne peux plus que Lionel. J'aimerais me soumettre à son savoir et à son pouvoir. Me reposer.

     - Mais personne dans ce monde ne me comprendrait. 

     Ni ne m'accepterait. Ni ne m'assumerait.

     - Pas même Karolyne.

     Surtout elle.

 

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 08:07

 

C'est quoi le plus grave ?

 

 

     Il n'est pas inhabituel de se retrouver au bout du langage. Parfois, on ne trouve plus ses mots.

     - Encore faut-il avoir des mots à trouver.

     - C'est vous qui le dites !

     Il y a, c'est vrai, de moments où les mots n'existent plus. Où ils deviennent inutiles. (Pourvu qu'ils ne le fussent pas déjà.)

     - Les mots gâchent la chose.

     - Souvent.

     Je me sens bien à l'intérieur de mon âge. Le troisième.

     - Je parle de mon âge.

     Je suis en bonne santé, grâce à Dieu, bien entendu. C'est l'essentiel, n'est-ce pas ?

     La joie de vivre s'est estompée depuis des lustres. La volonté et la puissance de vivre, propre à la période où l'on perd sa joie de vivre, pareil, se sont évaporées elles aussi.

     - Aux oubliettes !

     Aujourd'hui, j'ai affaire à un îlotage de ma mémoire existentielle aux l'endroits enfantin et parental, si je peux me permettre.

     - J'ai déjà dit que les mots pouvaient manquer – si jamais ils existaient.

     Je vais essayer d'en trouver quelques-uns, pourtant.

     J'aimerais vivre simultanément mon enfance, celle de mes enfants, celle de mes petits-enfants arrivés (ou en cours de) et ainsi de suite. Celle de mes parents et de mes grands-parents arrivés (ou en train de) jusqu'à moi, également.

     J'aimerais vivre – ou être – un enfant-parent/parent-enfant.

     - Et plus, si affinités.

     Le mot le plus approprié serait « revivre ». Ou « re-être ». L'idée subordonnée étant que j'aurais vécu (été) ce que je veux revivre (re-être).

     Je sens pousser en moi quelque chose d'Alexandre le Grand. Aussi, quelque chose de son Nœud Gordien.

     J'ai tué l'enfant qui vivait, qui était en moi. L'enfant que je vivais. Que j'étais.

     Ou, peut-être, aurais-je tué l'enfant – tout court ? 

     - On dirait que j'aurais le choix.

     L'enfant que je vivais/étais – ou l'enfant, tout court ? C'est quoi le plus grave ?

     Le choix ?

     - Autre ?

 

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3 février 2018 6 03 /02 /février /2018 15:55

Ballons à prout

 

 

      « Très Cher Petit Papa Noël, Très-très Cher. J'ai été très sage. Très-très sage. Je crois mériter un très beau cadeau. Très-très beau. J'aimerais que tu m'apportes 23 petits ballons à prout et un grand ballon à prout. Nous sommes 23 enfants dans la classe. Nous avons une maîtresse. Je les aime tous. Nous nous amusons très bien ensemble. Très-très bien. À la rentrée je poserai les ballons sur les chaises de tout le monde. Ainsi que sur la mienne. Tout la classe fera des prouts. Ce sera un très grand prout. Très-très grand. Un prout de classe. La maîtresse elle aussi fera son prout. Un prout de maîtresse. On va rigoler grave. J'aime beaucoup rigoler. Et tous mes copains aussi. La maîtresse aussi. S'il te plaît envoie moi le cadeau à l'école, que je le trouve à la rentrée sans que papa et maman le sachent. Et puis, si tu veux m'écrire, écris-moi sur l'ordi, pour que personne ne soit au courant de notre plan. Je te donne mille bisous Très Cher Petit Papa Noël. Luise. »

      Quoi dire après ça ? Pas grand-chose. L'étape pipi-caca est obligatoire dans « la construction » de tout enfant.

      Il y a quelque chose de bizarre, pourtant. Vous ne trouvez pas ? Vous ne trouvez pas bizarre que je sois son père et elle ma fille ?

      Comment expliquer ça ?

 

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31 janvier 2018 3 31 /01 /janvier /2018 08:47

L'enfant de l'esclave

 

 

J'ai fait une indigestion. Une indigestion assez grave. Les huîtres, sans doute. Quoi d'autre ? C'est que j'aime les huîtres. C'est que les huîtres me donnent une sensation de luxe.  Même si ce n'est pas vrai. Même si tout citoyen lambda peut avaler ce mollusque. S'empiffrer même. Comme moi. Même s'il n'y a pas de récepteurs sensoriels pour le luxe. C'est quoi le luxe ?

Voilà une question à partir de laquelle on pourrait construire une réponse civilisée.

Les huîtres, pour mes ancêtres lointains, étaient la bouffe des pauvres. Comme les escargots. Comme tous les crabes, araignées et poulpes du monde. Nous étions une race de pêcheurs. Nous vivions au bord de la mer. Naturellement, nous mangions ce que la mer se donnait la peine de nous laisser manger. Nous étions humbles, naturellement. Toujours naturellement, nous mangions la mer. Nous étions arrogants, naturellement.

Mais humainement, nous étions des esclaves. Nous, ou plutôt eux. Mes hyper-ancêtres. Qui, eux, avaient été des humains libres. Libres et ignorants. Innocents. Ils ne savaient pas ce que Nantes veut dire. Ce qu'être embarqués pour les Îles veut dire. Ce que la peur, l'impuissance, la révolte et la haine, la défaite et la résignation veulent dire. Ce que la peau noire veut dire avec ses chaînes et ses coups de fouets reçus.

Voilà. Mes arrière grands-parents (que je n'ai pas connus) avaient raconté à mes grands-parents (que j'ai connus) la capture de leurs propres arrière grand-parents et leur transfert en la Martinique.

Je n'en sais pas plus. Et peut-être que ce que je sais, n'est qu'une connerie. Peut-être que toute cette histoire de l’huître et du pauvre, n'est que de la foutaise. Pour rétrécir les grands. Pour faire accepter aux autres le luxe. À nous, les républicains de gauche, par exemple. Et même à ceux de droite, pourquoi pas ?

Aussi grand ingénieur informatique que je sois, le premier regard de mes pairs Blancs ou Jaunes jeté sur moi, le Noir, est négatif. La race existe encore. Elle va exister encore un bon moment. Moi, j'appartiens à une race d'esclaves, né avec une peur subtile infiltrée dans mes cellules et dans les interstices de tout mon corps et dans tout mon être... Une peur révoltée, haineuse.

Cela étant, j'ai mangé des huîtres sans compter. Du luxe ! !

À la fin du colloque, ils ont mis six grandes tables sous les tilleuls centenaires du Parc de l'Abbaye. Ils ont ouvert deux mille huîtres. Deux mille de massacrées et d'englouties. Quelques couteaux électriques pour les ouvrir. Des personnes pour manier ces couteaux. Et que je te force la coquille, et que je te coupe le muscle adducteur, et que je te jette l'eau, que je te range le mollusque dans sa coquille pour que tu puisses le gober sans trop d'efforts.

Les plateaux sont transportés dans un petit camion frigorifique jusque sous les tilleuls. Les gobeurs se jettent sur les cadavres appétissants et savoureux étalés sur la glace brisée couvrant les énormes plateaux argentés. Ces cadavres qui glissent au long des œsophages dans le noir acide des estomacs... Les sucs gastriques, hépatiques et pancréatiques... Toutes sortes d'enzymes, des bactéries, des microbes... des mouvements péristaltiques... de la fécalisation... Ou, dans mon cas présent, de la défécalisation... du renvoi-vomi...

Voilà un segment de nous-mêmes.

Esclaves ou pas. 

C'est ainsi que je comprends aujourd'hui le monde. Peau noire républicaine, libre, de gauche, contenant une chair, une viande rouge capable de digérer des mollusques – deux mille, ouvertes aux couteaux électriques –, avalées avec un grand plaisir après les travaux complexes, participatifs, lourds, très valorisants du colloque... Capable de se faire intoxiquer par une de ces bestioles. De se laisser intoxiquer grave par un de ces cadavres...

Moi, un descendant des esclaves. Des esclaves toxiques.

Si du moins mes parents, mes aïeux, mes ancêtres – ma putain de famille aimante d'esclaves toxiques – pouvaient me voir !

 

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29 janvier 2018 1 29 /01 /janvier /2018 09:33

 

Double suicide

 

 

J'étais la plus heureuse mère du monde. Julien avait trouvé enfin sa paire. Michel.

Des homos tous les deux. Julien avait beaucoup souffert avant de faire son comming out. Il se trompait, évidemment. Ni son père ni surtout moi, n'aurions eu rien à dire quant à ses préférences sexuelles. Aujourd'hui, ce n'est plus un problème. On peut être comme on veut. Sauf pédophile. Sauf nécrophile. Sauf zoophile. Certes.

- La loi ne le permettrait pas, parait-il.

- La discussion ne vaut même pas une seconde de plus.

Il n'était ni pédo, ni nécro ni zoophile mon Julien. Ni son copain, Michel. Ils étaient bien, tous les deux.

Très bien.

- Ils étaient heureux.

Ce qui se voyait tout de suite quand tu entrais dans leur petit appart du treizième. Soigné à la perfection. D'un bon goût délicat et subtil. Très. La demeure respirait l'équilibre, l'harmonie. Et l'amour. Je n'avais même pas besoin de le dire. L'amour, chez eux, était visible tout de suite. Non pas dans des embrassades ou dans des bécots, mais dans l'environnement. Ils créaient une espèce de lumière plus transparente que la lumière du jour. Lumière porteuse d'une paix musicale envahissant ton intérieur. Ton intérieur d'étranger dans leur univers.

...Tout ça n'existe plus aujourd'hui. Ils sont morts, tous les deux. Morts de chez morts.

« Cher Michel, écrivait dans sa lettre d'adieu Julien, j'aimais en toi ce qui te manquait. La partie féminine, peut-être. Aurais-tu ressenti la même chose à mon égard ? Aimer le manque de l'autre, quoi de plus invraisemblable ? Quoi de plus triste et de féroce ? Quoi de plus insupportable ?

« Nous aurions pu avoir un enfant. Il aurait été nôtre, mais pas le nôtre. Le mystère de la genèse nous est inaccessible. Interdit, peut-être ? Pourquoi interdit ? Qu'est-ce que nous avons fait de mal dans notre vie, nous ? C'est quoi ce vide qui nous cerne ? C'est un siège ! C'est une hystérie tueuse.

« Je t'embrasse avec le plus grand amour possible, mon amour.

« On se reverra un jour, j'en suis sûr. On se reverra là où les enfants ne sont pas une question de sexe. Ni d'hystérie !

« Ton Julien qui t'aime comme ce n'est pas possible dans ce monde – mais seulement ailleurs : dans l'univers des manques, des vides. »

On les a trouvés morts.

Naguère j'étais la mère la plus heureuse du monde. Aujourd'hui, je ne suis qu'en vie. Une vie morte. Oui.

 

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26 janvier 2018 5 26 /01 /janvier /2018 08:41

 

 

 

Je veux que ma mort soit filmée

 

 

J'ai décidé de faire filmer les accouchements de mes six enfants. Ça m'a permis de couvrir la moitié du crédit pour la maison.

Ça rapporte l’exhibitionnisme. Aussi, le voyeurisme des autres.

Les équipes des télévisions ont changé, avec le temps. Aussi les cinq pères de mes six. Aussi, mon âge. Aussi l'âge de mes enfants. Mais pas la substance du reportage.

Il faut avoir un bon agent. Nous en avons un. Assez bon. Il a vite compris l'affaire et son importance. Une importance qui grandit sans discontinuer.

Explication.

J'ai donné à notre monde six enfants. Dans l'ordre d'arrivée, une blanche, un métisse noir, un autre asiatique, encore une noire et deux jumeaux blancs. Six enfants et cinq pères. 

Le contrat avec la télévision prévoit la réalisation de séquences avec ma famille tous les deux ans. Ma famille, c'est à dire mes enfants et moi plus, d'une manière secondaire, leurs pères. De la vraie vie. Du vrai vécu. Une évolution dans le temps. Un témoignage à étages.

Mis à part les accouchements proprement-dits –  avec la participation des pères, à la clinique, et avec l'émotion des enfants déjà faits, à la maison –, ce qui compte sera l'évolution des mœurs de la famille matriarcale que je dirigerai. Son évolution à l'interne, mais aussi son évolution à l'externe, dans la société.

L'idée est tout aussi féconde que la vie même. Cette téléréalité espacée, à longue haleine, avec ses épisodes réalisés et diffusés tous les deux ans, pourrait continuer jusqu'à la fin des temps. Les droits d'auteurs, les droits dérivés pourraient constituer un revenu très important pour tous mes descendants.

Mais cette petite idée ne rencontre plus aujourd'hui un trop grand succès dans mon âme. Aujourd'hui, je suis dominée par une idée chopée à la télé. Selon cette idée, il existerait quelque part en Afrique une petite tribu saharienne qui cultiverait une drôle de tradition : avant d'être des fauves et des bêtes, les animaux avaient été des hommes.

J'en fus séduite.

Les émissions/reportages faites autour de moi et de ma famille matriarcale resteront dans l'univers audio-visuel-numérique pour toujours.

Je veux que ma mort soit enregistrée et bien conservée dans les images qui resteront pour toujours après la disparition de l'homme et l'éclosion du transhumain dans la sphère audio-visuelle numérique.

Macabre ? Sinistre ? Possible !

Mais mon histoire audiovisuelle numérique sera ainsi, comment dire, correcte, représentative et surtout utile pour le monde transhumain qui commence à nous inonder.

Mutatis mutandis je serais comme les animaux de la petite légende de tout à l'heure.

Avant de devenir, avant d'être une image, je fus un humain ayant des enfants.

 

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23 janvier 2018 2 23 /01 /janvier /2018 16:01

 

T'es qu'une sale pute

 

 

Sale pute ! Voilà ce que j'aurais aimé lui dire. Lui crier en face. Lui cracher dans la figure. Une sale pute ! Voilà ce que tu es ! Un fumier de bordel de merde de sale pute !

Déjà mon boulot n'est pas simple. Recevoir les adoptants, les informer quant aux démarches officielles et « sous-officielles » à faire... Ensuite, le regard que les miens posent sur moi : une vendeuse d'enfants. Voilà ce que je suis pour beaucoup de Vietnamiens.

Vu, ils n'ont pas entièrement tort.    

Ils avaient l'air de comprendre, pourtant, ces deux-là.

Eh ben non ! Surtout elle. La femme. L'homme paraissait plus calme et plus compréhensif. Mais elle, non. Une sale pute, celle-là ! C'est ce que j'aurais eu envie de lui cracher dans la tronche. Rien qu'une sale pute !

 Ils m'ont fait venir à leur hôtel, pour le café. Même pas pour le dessert, comme beaucoup d'autres Français.

Il fallait qu'ils me filent les sept mille dollars. Donation pour l’orphelinat, théoriquement. En réalité, l'argent allait dans les poches de l'état – je ne sais pas où, précisément. À part ça, ils allaient me demander combien ça coûte pour que les visas de filles soient délivrés plus rapidement. Ils le font tous. Une fois la paperasse complétée, ils veulent se casser le plus vite possible avec leur achat. Parce que c'est ça et pas autre chose, leur adoption. Ils achètent un enfant. Ou deux, le cas échéant. Ils les font leurs – en les achetant. Ils achètent le titre de parents. Et la situation, aussi, c'est vrai. Ils deviennent des parents à part entière.

Les enfants, eux, ont tout à gagner. Pour eux c'est tout bénef. Et pour notre race, notre putain de race d'Asiatiques vendeurs d'enfants, aussi.

Alors, je me suis pointée à l'heure convenue. Ils étaient au café, comme convenu. Les enfants, deux fillettes de quatre et deux ans, aussi. (L'âge de mes enfants, deux garçons.) Elles, avec un dessert occidental copieux (ce que les miens n'auront pas, car vietnamiens) devant elles, plein de fruits, de glaces et de crème chantilly.

J'ai embrassé les filles, qui paraissaient très contentes de me voir. (J'ai été pendant tout ce temps la traductrice, le lien parlé entre elles et leurs parents adoptifs.)

J'ai vu dans le regard de la pute que cela ne lui faisait nullement plaisir. C'était ses enfants que je touchais... Encore que ça, ça peut se comprendre, non ?  

Mais ensuite, après quelques mots d'amabilité hypocrite typiquement française, elle a sorti la liasse de billets et a commencé à les compter devant moi, un par un.

Elle me regardait dans les yeux. – J'ai baissé les miens.

C'était elle qui ne pouvait pas faire d'enfants, qui devait adopter – et c'était moi qui devais baisser les yeux.

Le sang m'est monté à la tête.

Les gens nous regardaient. Les Blancs, eux, n'en avaient rien à foutre. Mais les Asiatiques, des Viets, des Chinois et que sais-je encore, je te dis pas !

Même les filles paraissaient comprendre !

L'infertile de merde de stérile d'impuissante de riche, le cul de chameau, l'enculée de sa race de sa mère, la pute, le fumier, l'ordure, la truie, la traînée, la crapule, l'abrutie, les nerfs du cul explosés, la chienne, la crevarde, la non baisée, l'ovule mal décomposé, la mort ambulante !

Elle ou moi ? ...Moi... ?... Moi, j'ai rempli le reçu que j'ai donné à Madame. Les reçus que je signe dans des pareilles situations sont écrits sur des formulaires avec l'en-tête du Ministère des Affaires Étrangères. De quoi ne pas m'énerver et rester sereine, moi, merde !

Merde !

Sale pute !

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21 janvier 2018 7 21 /01 /janvier /2018 22:22

Famille d'accueil

 

 

Je super, je hyper-plane. Me tiens droite. Raide, peut-être. Et puis, tant pis !

On est à l'église. Toute la horde. Avec ma famille d'accueil.

Je dis « ma famille ». Pourtant je devrais dire « mon accueil ». Ou, le leur. Mais, enfin ! C'est une famille qui m'accueille. La mienne n'existe plus. Ils se sont perdus quelque part... Je ne sais pas où. Et d'ailleurs, même s'ils existaient toujours, mes parents... biologiques – à quoi bon ? À quoi bon la biologie ? À quoi bon d'y penser ? À quoi bon de penser ?

Les vitraux se courbent et s'éloignent vers le soleil ultra-brillant. Le curé bourdonne la messe. Y a pas mal de paix autour. Et peu d'animaux humains.

Je me suis bien piquée ce matin. Je suis équilibrée. On ne s'aperçoit de rien.

On m'a mis à la DDASS. Et maintenant, dans une famille d'accueil. C'est quoi ça, leur accueil ? Pourquoi ils font ça ? Ça rapporte, naturellement. Sinon, ce n'est qu'une connerie !  Ils se font du blé sur notre dos.

Il y a de tout. Des drogués, des voleurs, des fugueurs à n'en plus finir, des escrocs, des bagarreurs et des casseurs, de vrais dealers ou de simples guetteurs, des putes de deux, trois, quatre sexes, des méchants, des timbrés, des mères avec ou sans enfants, des sidéens en sursis, des déjà morts ou des morts à venir, des cons. Y a moi.

- Du tout, quoi !

Quant aux accueillants, on les paye pour qu'ils nous « intègrent ». Car, voyez-vous, nous en avons besoin, nous. Être intégré (avoir un travail, en traduction) c'est bien. C'est être « sans histoire » et « comme il faut ». C'est être « libre ». Encore un peu et nous allons crier : Arbeit macht frei. (C'était contre les youpins, où quelque chose par là – à la télé.)

Je suis beaucoup plus maline et futée qu'eux. J'ai même lu des livres et écouté de la musique lourde. Et pas du n'importe quoi. En tout cas, plus qu'eux. Eux, ils se contentent de leur vie à la campagne. Une demi-campagne, en réalité. Une grande baraque ancienne, de grandes armoires en bois sculpté et sombre, une pendule empêtrée dans son non-temps, des lits simples, de chez Conforama, un lave-linge, un lave-vaisselle, une cuisine équipée de chez Conforama toujours, deux voitures, des écrans plasma, Internet, je ne sais pas combien de portables, et tout. Plus deux chiens et deux chats et un lapin et un poisson rouge. Et nous, les « accueillis ».

Ils n'ont pas d'enfants, par contre. Ils n'en auront jamais. Madame, si j'ai bien compris, n'a plus d'ovaires. Ni d'utérus. Et Monsieur, lui, il a peut-être un zizi tout petit-petit. Ou pas du tout, peut-être. Ils ont, en revanche et en permanence, trois ou quatre « accueillis ». Des clients, pour mieux dire. Ça tourne, mais ça reste numériquement stable. C'est pas leurs enfants. Seront jamais. Pas adoptables. D'ailleurs, ils ne veulent pas adopter, les bienfaisants payés. Ils veulent pouvoir accueillir, mais pas adopter. Pas plus.

Il faut les accompagner à l'église, chaque dimanche.

Pas question de faire autrement. Ils sont assez catholiques. Voire très. Ça ne fait pas mal, pourtant. Ils sont gentils.

Dans l'église, à part notre cohorte, se trouve une petite quinzaine d'habitués.

Le vol commence à perdre en intensité. Un état de tristesse s'installe en moi, dans le monde... Je ne sais pas trop ce que les autres pensent. S'ils... pensaient. À quoi bon penser ?

J'aperçois une petite de quatre, cinq ans. Agenouillée, elle prie. Blonde petite enfant éclatante, cheveux chou-chou latéral, jeans noir, blouse fleurie, tongs fluo vertes. Des mains jointes en prière, figure dressée vers le haut, yeux fermés. À ses côtés, une femme assez jeune. Sa mère ou sa tante, peut-être. Robe bleu-casserole. Cheveux sans éclats, coupés droit, à l'asiatique. Suis dégoûtée. La petite tient les yeux fermés. Les mains collées, les doigts droits... Elle prie !

Et puis, qu'est-ce qu'elle a à demander dans sa prière ?

Je suis en nage. Je suis en larmes. J'ai mal.

- Qui lui a appris à prier ?

 

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19 janvier 2018 5 19 /01 /janvier /2018 08:41

 

Trop grand, trop fatigué

 

 

Arrivent à pied. Des Blancs. Brun et roux. Tiennent chacun un enfant par la main. Un petit Noir, une petite Asiatique. Quelques parents, quelques copains. Sont un peu plus âgés que moi. Certainement plus riches que moi. La meute de cameras et de journalistes les suivent. Premier mariage gay dans notre petite ville, depuis que la loi ait été votée. Suis en nages. Mes doigts tremblent. Mon ventre est un panier de nœuds et de spasmes à vomir. Ai le vertige.

Il y a la police, tu penses bien ! Nous aussi, les vigiles privés embauchés pour qu'on les protège des crânes rasés qui vont venir cracher sur leur cérémonie d'enculés de mes deux. C'est sûr. Des fachos. Ne vont pas les rater. Encore faut-il qu'ils se débrouillent avec les flics. Et avec nous. Sommes une bonne dizaine. Ne les connais pas tous. Les flics, je ne sais pas, ils sont peut-être une dizaine, eux aussi.

On arrive devant la Mairie. Le couple, avec chacun son enfant. On s'arrête pour quelques bonjours de la main ou sur la joue. On est pomponné. On est bien rasé. Des joues presque roses. Bien parfumés. Des cheveux avec du gel. Des ongles bien coupés. On sourit.

Mais ces deux enfants, d'où sortent-ils ces deux enfants ? Le Noir et l'Asiatique. Des adoptés peut-être ? J'ai la respiration bloquée. Pétrifiée. Combien de fois n'ai-je pas souhaité changer de parents (des junkies martiniquais dépressifs, lacrymogènes et violents et surtout au chômage, morts tous les deux ; l’un d'une overdose, l’autre étouffé après avoir aspiré un bouton de veste) et de me faire adopter ? !... Oui, mais pas par des enculés ! Ça non !

Passent à un mètre de moi. Ne me remarquent même pas. Suis noir. Eux, non. Suis en uniforme de vigile. Eux, en uniforme de mariés. Suis payé par eux. Ne les paye pas, moi. Je n'existe pas. Qu'est-ce que j'en ai à foutre que j'existe ou que je n'existe pas ? Pour eux ou pas pour eux. Enculés, va !

Aboiement dans l'oreillette. Tourne la tête. Ah, oui ! Sont cinq. Me dévisagent. Sens arriver la castagne. Me haïssent. Des Blancs. Les haïs. Oui, des sales Blancs. Pas comme les pédés, mais tout aussi. Des enculés. Des racistes. S'aiment pas entre eux. Veulent casser la gueule des enculés. Des fachos. On les craint. On loue des vigiles. On me loue. Me font louer. Me fais louer. Vivent que pour eux, les sodomites. Pour eux et pour leurs enfants achetés. Noir, Asiatique. Fus un enfant, à mon heure. Un enfant noir. Aurais voulu me faire adopter par des riches. Des Blancs, de préférence. Ne le veux plus. Suis pas trop dans mes eaux. Ne me sens pas bien. Envie de gerber. Envie de mettre genou à terre. De m'éteindre. Trop grand, trop fatigué.

Déjà.

 

 

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