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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 23:21

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

IV

 

1

« L’avion de la presse présidentielle française sera détourné !  

« La nouvelle me fait froid dans le dos.

« - Non, mais !

« - Et puis quoi encore ?

« L’avion de la presse présidentielle française, détourné ?

« - Détourné ?

« Plus rien n’échappe au détournement dans ce monde sous lunaire ?

« - Nothing ?

« Et le Sommet de la Francophonie dans tout ça ? Et nos relations avec la France ? Et la carrière de Nicolâyë, le ministre de ressort et en même temps mon ministre ? Et – ce qui compte le plus – ma carrière à moi ?

« La nouvelle m’est parvenue par le biais des machines à café de RFI et, même si elle n’est pas confirmée, elle est possible. (Les machines étaient unanimes !)

«- En tout cas, peu importe !

« Cela, en dépit du fait qu’on n’arrive pas (enfin, moi je n’arrive pas) à décrypter le sens exact de la nouvelle. Je parle de sa symbolistique. Ni de trouver sa source d’avant les café-machines.

«Y a pourtant quelques soupçons. Surtout si je tenais compte de ce que j’ai appris sur le mouvement syndical de RFI, réputé pour sa dureté de diamant. Mouvement ressemblant et, peut être, lié au syndicat des marins corses.

« Explication :

« Le gouvernement français avait été obligé, pas très loin dans le passé, d’envoyer cinq hélicos avec des forces spéciales (de l’armée, de la police – ou what else ?) pour récupérer le bateau civil faisant le lien entre le continent et l’île, détourné par des membres de ce syndicat – autant spécial que civil – qui protestaient ainsi, par détournement de bâtiments marins – contre l’obligation de verser à l’État-patron la recette obtenue de la vente au bord de sandwiches, de boissons et d’autres friandises.

« En tout cas, cette variante – je parle de l’éventuel détournement de l’avion de la presse présidentielle française – est plausible.

« - Et ce n’est qu’un minimum.»

<>

« Très récemment, il y a eu une confrontation entre les syndicats et la Direction de RFI au sujet de la transmission en solo, précédée de l’organisation d’un Marathon en solo en l’honneur de l’actuel Sommet de la Francophonie. Il n’y a pas eu d’explosion, c’est vrai, mais il est sûr que l’événement n’a pas été de nature d’adoucir les mœurs.

« - Aujourd’hui, la plaie est et reste ouverte.

« Tout élément nouveau ne peut qu’envenimer la situation. Et cet élément, le voilà : une toute fraîche décision collégiale de la Direction Générale, dispatchée dans les services par des notes de service, concernant la nécessité de l’utilisation systématique de certains « proverbes » et autres « phrases types » dans les émissions de RFI, toutes confondues, en français et en langues1.

 

<>

« Eh bien, tout ça mérite un bonne fâcherie.

« - Une grève !

« Oui, oui ! Une grève ! Une grève ! Quoi d’autre, sinon ?

« - Sinon rien, sinon ! 

« Le détournement donc de l’avion de la presse présidentielle.

« - Ou d’un autre.

« D’un autre ?

« De celui de… de la… Présidence… même… peut… être… ?... »

 


1 « Ci près, quelques extraits récupérés par le biais d’une des machines à café de RFI et traduits de l’allemand, la langue de leur rédaction.

« - Rédaction aléatoire, voire capricieuse, bien sûr.

« Encore que ce n’est pas si sûr que ça. Il pouvait s’agir d’un règlement de comptes interne à RFI.

« Notamment, la cheffesse de la réaction allemande…

« - Sorte de bouchon très mal habillé, dotée d’un talent hors du commun en ce qui concerne la détection et de l’utilisation dans des buts strictement personnels de la médiocrité et de la banalité…

« …Cette cheffesse, donc, était, depuis un moment, hantée par l’esprit de la globalisation, de la mondialisation dans sa variante et sous sa forme allemande. Au nom de cela, elle voulait inculquer à tout le monde, dans ses moult variantes linguistiques RFI-ennes, l’envie de sommeil.

« - Variante d’oubli.

« - Oui. Ou, enfin, pas exactement. Inculquer, donc, à tout le monde, dans ses variantes linguistiques RFI-ennes, l’envie de sommeil, le caprice du sommeil. De sorte que la réunification de l’Allemagne, crainte par toutes sortes de Mitterrand et autres spectres d’un histoire révolue et morte, passe comme une lettre à la poste, et de sorte que, à terme, l’€uro redevienne le mark, mais un euro-mark capable de concurrencer le napoléon or qui, en toute impunité, continuait d’exister, à l’instar de Voltaire et Goethe, qui coexistaient pacifiquement tout en énervant tout le monde !

« - Et toc !

« Et maintenant, donc, lesdites proverbes et phrases type.

« PROVERBES

« CHINE : Le ciel est un œuf. La terre en est le jaune. – BRESIL : La charité commence par nous-mêmes. – VIETNAM : On s’agite quand le chat happe un morceau de viande, on reste impassible quand le tigre dévore un cochon. – AFRIQUE : Le bruit du fleuve n’empêche pas le poisson de dormir. – ESPAGNE : Offrir l’amitié à qui veut l’amour, c’est donner du pain à qui meurt de soif. – RUSSIE : En Sibérie, l’hiver dure douze mois. Le reste c’est l’été. – EGYPTE : Le singe est toujours une gazelle dans les yeux de sa mère. – ALLEMAGNE : Trois choses sont fugitives : l’écho, l’arc-en-ciel, la beauté des femmes. – ANGLETERRE : Savoir c’est pouvoir. – TURQUIE : Qui sait beaucoup se trompe encore plus souvent. – MARTINIQUE : Lorsque la barbe de ton camarade a pris feu, prends de l’eau et arrose la tienne.

« Proverbes – bonus :

« CHINE : Qui suit les villageois, ira au village. – BRESIL : Dans la discussion naît la lumière. Si la vie te donne un citron, fais-toi une limonade. . – AFRIQUE : Le serpent oublie qu’il a mordu la poule, mais la poule n’oublie jamais. La violence du vent

n’enlève pas les tâches du léopard. Qui flatte le

crocodile peut se baigner tranquille. Si le sol te brûle

les pieds, c’est que tu ne cours pas assez vite. Même

la poule noire pond des œufs blancs. Aller doucement

n’empêche pas d’arriver. – Allemagne : Qui trop haut

prend le ton, n’achèvera pas la chanson.

 

« PHRASES TYPES

« FLEUVE, COURS D’EAU, MER ET PONTS : Du pont Mirabeau au pont de Tolbiac en passant par le pont des Arts, RFI sur les bords de la Seine, à Paris sur 89 FM. – LIEUS DE VIE, MARCHES : De République aux Halles, RFI sur les lieux de vie, à Paris 89 FM. – QUARTIERS, ARRONDISSEMENTS, LIEUX-DITS : De Montmartre au Quartier Latin, en passant par la Madeleine, RFI dans tous les quartier de Paris 89 FM. PLACES : Place de la Concorde, Place de la Bastille, Place de la République ou Place Vendôme, RFI se situe à Paris sur 89 FM.– RUES, AVENUES, MOYENS DE TRASNPORT : À pied, sur l’avenue des Champs Élysées ou en taxi rue de Belleville, RFI à Paris avec vous sur 89 FM. Bus, moto, vélo… – MONUMENTS, SITES HISTORIQUES : La Tour Eiffel, Notre Dame de Paris, le Louvre, l’Arc de Triomphe, le Moulin Rouge, où que vous soyez dans Paris, RFI 89 FM. – CARATÉRISTIQUES D’UN PAYS : Bordé par la Manche, l’Océan Atlantique, la mer Méditerranée, en France RFI s’écoute à Paris sur 89 FM. – CUISINES, SAVEURS : Le matin un café crème, un croissant et la radio, RFI à Paris 89 FM. Paris, ses bistros, ses cafés…

« Phrases type – bonus

FLEUVE, COURS D’EAU, MER ET PONTS : Sous le pont Mirabeau coule la Seine, sur les quais de Paris RFI coule de source. Rive gauche, rive droite – enjamber la Seine avec RFI 89 FM. – LIEUS DE VIE, MARCHES : .Marché St-Pierre, Marché d’Aligre, RFI à Paris 89 FM. – PLACES : Vendôme, la Bastille, République … RFI, tout concorde. RFI Paris 89 FM, Place d’Italie, rue de Chine, Place Stalingrad, rue de Rome… Le voyage continue avec RFI à Paris sur 89 FM. – RUES, AVENUES, MOYENS DE TRASNPORT : RFI, le plus court chemin

pour parcourir le monde… Paris 89 FM. – MONUMENTS, SITES HISTORIQUES : Au nord, le

Montmartre, au sud, le Montparnasse, entre les deux,

la Seine… Une seul pont RFI… à Paris 89 FM. –

CUISINES, SAVEURS : RFI son arôme 89 FM. »

 

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11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 07:05

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

Distorsion.

(De la « grappation »)

À RFI, les deux Directeurs qui dirigent directement et souvent à la louche les journalistes grenouilles et métèques se trouvent depuis longtemps dans une confrontation professionnelle sans issue. Sur le plan personnel, ils s’entendent très bien. Ils sont amis. Il leur arrive même de participer ensemble à des débauches.

- C’est le cas maintenant, avec leurs projets concernant les futurs moments de détente dans le cadre du Sommet de la Francophonie qui s’ouvrira aussitôt en Nomadie.

Aussitôt, c’est-à-dire dès leur arrivée dans ce pays.

- Arrivée cependant pas très certaine !

Mais lorsqu’il s’agit du partage des tâches et du budget, la bête reprend ses habitudes.

- Ou ses « droits ».

Et la situation s’envenime vite.

Heureusement, leurs bagarres ne dépassent pas le cadre de l'entreprise. On dit même que c’est de la bonne guerre.

- En tout cas, la Présidence de RFI trouve dans ces deux Directeurs, Ică et Stroë, des complices très malins et affûtés, capables d’embobiner n’importe quelle Tutelle pour que celle-ci – cela ! – perde la maîtrise de son budget.

- Tutelle !

Du point de vue professionnel, les deux évoluent d’une manière que certains peuvent trouver très intéressante mais qui peut dégénérer très vite.

- Aujourd’hui encore, le débat porte autour d’une certaine « grappation » du public.

<>

Le Directeur des Langues de RFI, Ică Glande, se prononce pour la mise en place d’une organisation en grappes de l’auditoire. L’auditoire doit être « grappé », selon ce Directeur. Pour empêcher la privatisation du public. Privatisation que les médias non-publics sont en train d’opérer, de mettre en œuvre. Privatisation qui ne serait en aucun cas supportable dans le cas d’une radio internationale de l’envergure et avec les ambitions affichées par RFI. Et par la France.

- Tant qu'on y est.

« La privatisation du public international serait un vrai désastre ! » écrit ce Directeur à qui de droit. Le public doit rester dans le giron du public. Le privé a tout le monde à sa disposition ! Qu’il cesse, donc, de harceler le public ! Plus précisément, le public non-privé, le public public. Pour y parvenir, la création d’une cellule d’aide psychologique à RFI est préconisée (par le Directeur en question).

Le projet aurait été déjà assez bien structuré. Conformément à des informations non-confirmées, il serait le fruit « réflexif » de la femme de ce Directeur, une certaine Muguette.

(Note informative complémentaire. –Muguette se prononce pour une humanité composée d’individualités tout aussi fortes et élégantes qu’anonymes et sans personnalité mémorable. La proximité de l’oubli devient ainsi non seulement nécessaire, mais surtout menaçante. – Cela étant, pour Muguette, le danger vient du côté de Stroë, l’homologue francophone d’Ică, à RFI, qui se serait acoquiné, dernièrement, avec une certaine Gnito, étudiante clandestine en Oubli, dont les origines se perdent dans les marécages exhalant des vapeurs et les miasmes de la laideur d’une certaine Barbara, personnage étrange, sorte d’hyper-Cassandre vaquant aujourd’hui encore dans les ténèbres situées au-delà mais aussi et toujours au milieu du Grand Caprice.)

En quelques années, ce projet pouvait être bien monté. Bien mis sur les pieds. Bien mis en application. À condition, bien sûr, qu’une autre facette de la réalité ne commence à miroiter des images et des concepts contraires et convaincants.

Or, c’est justement le cas. Une nouvelle idée se fraie actuellement le chemin dans les esprits. Une idée qui plane dans les hautes couches spirituelles volatiles, émanées par – ou échappées – des couches plus basses des idées lourdes (et fixes).

- À l’instar du surréalisme, issu, lui, du réalisme – qui, dit-on, l'aurait expulsé.

<>

La « grappation » ? D’accord ! La « grappation » du public est la meilleure voie pour atteindre la sur-structure psychologique ou, si l’on veut, la structure sur-psychologique.

- Pour arriver à l’Oubli, qui, lui, est la thérapie la plus pointue de la contemporanéité.

I l n’y a pas de contemporanéité sans oubli ! Aucune ! Pour être contemporain, il faut oublier ! Il faut pouvoir le faire. Il nous faut ce pouvoir. Et pas un autre. Aucun autre.

La contemporanéité, c’est l’oubli ! C’est ça la vraie aide psychologique :

- L’immersion et la noyade dans l’oubli.

L’oubli, élevé au rang de valeur, est la principale mission des médias contemporains. Aujourd’hui, l’oubli est uniquement facilité par les médias contemporains. Il faudrait arriver demain au stade où l’Oubli ne soit possible qu’à travers les médias. Il faut que les médias créent l’Oubli !

Si RFI voulait sincèrement conquérir des nouvelles parts du marché public international du public public – et non pas du public privé –, si, en tout honnêteté, RFI voulait devancer ses concurrents et si RFI voulait absolument arriver avant les autres médias publics dans les couches supérieurs de la sur-psychologie, l’Oubli était la valeur la plus prometteuse et la plus porteuse.

La « grappation », d’accord ! Mais dirigée vers l’Oubli ! L’avenir c’est l’Oubli !

La source de cette idée « sur-structurelle » paraît être une certaine Gnito, la nouvelle compagne du Directeur de la rédaction en français de RFI.

(Note informative complémentaire. – Pour Gnito, l’oubli n’est qu’une forme de mémoire. Pour Gnito, les oublis, toujours postérieurs aux souvenirs, sont logés à la même enseigne que ceux derniers, dans et par la mémoire. Quant à la mémoire, ce n’est qu’une question de volonté. C’est parce que nous voulons, que nous nous souvenons. « Si nous ne voulons pas, nous ne nous souvenons pas », affirme Gnito. Ce qui fait que l’oubli devient une contre-manifestation volontaire de la mémoire qui, à son tour, n’est elle-même que de la volonté. C’est au vouloir du vouloir qu’on touche à cette occasion. Quoi de plus supérieur que ça ?! L’homme, certes, peut vouloir, en général ; mais il ne peut que rarement ou même jamais vouloir vouloir. Ceux qui, néanmoins, y parviennent, ne sont plus des humains, ne sont plus humains. Ils se frottent aux dieux. Voilà ! L’oubli, cas spécifique du vouloir vouloir, est divin. Jadis on apportait aux hommes le feu. Aujourd’hui c’est l’oubli qu’on leur apporte. L’oubli c’est le feu d’aujourd’hui !)

(Note informative complémentaire. – Muguette, la femme de l’autre Directeur, réplique à la note précédente en disant que suivre une voie tel que décrite, nous obligerait à réfléchir à ce que le sur-Oubli pouvait dire. Elle dit que le sur-Oubli serait inévitable, si on voulait que l’Oubli-même soit valable, si on voulait valider l’Oubli. Elle dit que ce processus demande à être continué par une sur-validation, par une sur-inévitabilité, par une sur-continuation et ainsi et sur-ainsi de suite et de sur-suite – ce qui n’est ni supportable, ni sur-supportable ! Mais qui et par contre, termine Muguette, pour que la boucle soit bouclée, nous disons que la ‘grappation’ c’est juste ce qui justifie la mise en place d’une cellule élargie d’aide psychologique élargie. Non seulement les journalistes, les technos, les administratifs et tout ce bazar de RFI, mais aussi le public, la population de partout et même de l’au-delà, la population publique, tous pourront bénéficier ainsi de cette psychologie apportant de l’envie et de l’ennui… Donc, pas d’Oubli ! À bas l’Oubli ! Vive la psychologie générale ! La psychologie pour tous ! Tous pour la psychologie ! Vive l’auto-psychologie ! Vive l’alter-psychologie !  Cela contredit entièrement le point de départ. Et puis, merde!)


 

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10 octobre 2010 7 10 /10 /octobre /2010 07:28

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

III

 

4

Stroë rencontra le regard de Zakharias Cocâltãu. Dans les deux yeux du Directeur Général luisait, chose inhabituelle et inattendue pour RFI, la sympathie.

Stroë sourit et bougea la tête en guise de réponse, d’acceptation, de sympathie aussi. Cocâltãu l’invita d’un geste à venir s’asseoir à côté de lui.

- Ça va ? dit Cocâltãu lorsque Stroë s’enfonça dans le siège inoccupé.

- Ça va fort ! répondit Stroë avec une expression qui contredisait résolument cette affirmation.

- Mais qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

- Rien. Encore un coup de blues. Les voyages me stressent toujours. En même temps, ils m’ennuient.

- Qu’est-ce que tu veux, mon vieux ! Il faut s’y faire pourtant.

- Je ne dis pas ! Mais, n’empêche…

- Dis, fit Zakharias Cocâltãu après une hésitation presque insaisissable, comment va Gnito ?

- … ?

- Ben, oui. Je la connais. On se connaît depuis longtemps. Je me demande même si ça ne date pas d'avant le Grand Caprice. Je me ne souviens plus. Je me souviens de vous trois, les Glande et toi, mais pas d'elle. Par contre, je me souviens de Barbara. Et j'ai comme une sensation subliminale que ta Gnito actuelle est une des sous-créature de celle-ci. Enfin, je crois. Tu sais, après le Grand Caprice, tout est devenu extrêmement incertain, terriblement compliqué. Même le rien.

- À qui le dis-tu ? sourit Stroë.

- Non, mais c’est vrai. Tu sais, je suis passionné à présent par la psychanalyse et par la religion. Mais où trouver le temps pour s'y dédier comme il faut ? Nous sommes phagocytés. Je veux dire, par RFI. C’est plus que vrai. Par exemple, cette mission en Nomadie !

- Absolument. Et en plus, ce n’est pas un pays comme les autres. Moi, c’est la sixième fois que je m’y rends.

- Et alors ? Qu’est-ce que t’en dis ?

- Hum. Pour faire court, je dirais qu’on ne se baigne jamais dans le même fleuve. Mais c’est plus que ça. Je crois que le trajet bio-professionnel de l’actuel ministre des Affaires Étrangères et des Tribus peut en dire long sur l’essence même de la civilisation nomadienne.

- C’est-à-dire ? Quel est son nom, déjà ?

- Nicolâyë, Manele Nicolâyë.

Stroë eu un moment d’hésitation.

- Attends !

Il se leva et s’en alla pour revenir avec son petit ordinateur qu’il alluma sans tarder.

- C’est en nomadien, dit-il pendant qu’il faisait défiler le contenu du dossier « Nicolâyë ». Le nomadien est une langue tantôt parlée, tantôt écrite. Jamais parlée et écrite en même temps. Souvent ni parlée, ni écrite. Ou tout ce que je viens de dire, à la fois.

- Simultanéité oblige, dit Cocâltãu.

- Oblige ! dit Stroë comme un écho trans-méridien des répliques par mots-phrases de Muguette. Ceci est un rapport parlé et conservé à l’aide de graphismes qui n’ont rien à voir avec des choses connues tel que, par exemple, les hiéroglyphes, les cunéiformes, les runes ou toutes autres idéogrammes, asiatiques, volcaniques, stellaires, microbiennes et j'en passe et des meilleurs. Rien ! Sauf et uniquement avec les dessins infantiles. Notamment avec ceux qui trahissent tellement souvent et tellement brutalement-bien les trucs intimes des enfants en question, que les psys aient décidé de dévier, voire de transformer les dessins, peintures, broderies, sculptures, musiques, danses, et que sais-je encore, et, plus tard, l’écriture – la littéraire, la comptable, la politique, l’administrative, celle des modes d’emplois incompréhensibles, la technique, la génétique, et beaucoup d’autres encore –, en interprétations mais aussi en auto-médicamentation. Pour ce qui est de l’écriture journalistique, elle a été déviée, transformée en prophylaxie1.

Stroë regarda avec une certaine intensité vers son interlocuteur. Ensuite, avec une étincelle capricieuse dans son regard abyssal, il dit :

- Mais cela n'a rien à voir avec la suite. Et c'est la suite qui compte. En l'occurrence je brosserai le portrait de Nicolâyë, de Manele Nicolâyë, tel qu’il est peint ici, dans les tripes froides de cet ordinateur portable, dans et (surtout) entre les lignes insonores, non-radiophoniques, ni audiovisuelles, mais truffée portant d’informations qui s’étalent sur l’écran de cette machine.

<>

- Il est bon à savoir, commença Stroë, que la Nomadie n’est pas un pays francophone. Elle ne fait même pas partie de la Francophonie.

- Comment ça ? s’étonna Zakharias Cocâltãu. Alors, pourquoi un Sommet de la Francophonie en Nomadie ?

Le Directeur des grenouilles haussa les épaules avec ironie mais aussi avec mépris.

- C’est un truc dont je ne suis pas du tout le destinataire, dit-il en désignant d’un geste le fichier ouvert qui s’étalait sur l’écran du portable. Il n’y a même pas de destinataire. Par contre, il y a un auteur. Je crois savoir qui c’est. Mais peu importe. Il nous rend service, ce truc, et c’est suffisant. Donc, voilà ! Je cite :

« Mon actuel Ministre des Affaires Étrangères et des Tribus, Manele Nicolâyë, n'est pas trop grand. Il est considéré comme beau. On ne connait pourtant pas ses conquêtes féminines. S'il y en avait. Avec l'âge, ses lèvres vert-violet sont de plus en plus minces. Il grasseye. Aujourd'hui, il est est plus qu'enveloppé. Il est carrément rond. Sa barbichette, un ancien modèle socialiste français, accentue ses traits inexpressifs, à la Botero ou pire encore ! »

- C’est qui qui écrit ça ? demanda Cocâltãu.

- Un nomadien, sans doute.

- Oui, mais qui ?

- Ça… !

Stroë haussa de nouveau les épaules en signe d’impuissance, mais son regard disait le contraire.

Zakharias Cocâltãu se tut. L’autre en savait plus que lui ; c’était lui le maître.

Stroë reprit la lecture :

« On me fait savoir qu’une grande agitation règne au ministère. Manele Nicolâyë devra seconder le Président de la Nomadie lorsque celui-ci recevra les Présidents invités. Parmi ceux-ci, le Président français, tout naturellement. Quant à Nicolâyë, il doit rencontrer certainement ses ‘homologues’ français et francophones. La Nomadie n’étant pas francophone, Manele Nicolâyë n’en a rien à cirer – de la Francophonie, c'est à dire. Ce qui n’est pas, visiblement, le cas de ses homologues français et francophones, trop happés, voire violés par leur propre francophonie. Et ce sera tout en leur honneur de voir comment s’acquitteront-ils de leur tâche, en s’appliquant à imaginer et prononcer leurs déclarations-devoirs anti-américaines, et en pensant silencieusement et licencieusement tout le contraire, tout en se réunissant ici et là, ou ailleurs comme en Nomadie, au nom des problèmes sans nombre et sans issue de la Globalisation, de la Mondialisation, du Sans-Aucun-Intêret, qui donnent des maux de tête à tout le monde, après la chute du Mur de Berlin (principalement) et (pour un certain nombre non-défini) après la chute dans le Grand Caprice – dont tous les rescapés, dans le deux cas, ne sont pas sortis indemnes… (…2)

« …En tout cas, Nicolâyë forme un couple célèbre, là, en Nomadie, avec un certain Satinamuh Sttrattullatt. Leur amitié dure depuis leur jeunesse.

« Santinamuh Sttrattullatt est aujourd’hui, en apparence, le plus grand commerçant des livres non-écrits, à ne pas écrire et surtout non-lus et à ne-pas-lire. En apparence, car, en réalité, c’est un grand, le plus grand infuseur de culture confuse dans la diffuse société nomadienne. Tout le monde lui tire sa révérence, car ce n’est pas rien de fusionner en dispensant autant de confusion avec le diffus.

« Dans leur jeunesse, les deux, Manele Nicolâyë et Santinamuh Sttrattullatt, ont fréquenté la plus grande personnalité nomadienne de l’infusion, Tchiorap Nojita.

« Les deux jeunes, Manele Nicolâyë et Santinamuh Sttrattullatt, ont quitté dare-dare leurs études de comédiens commencées avec brio – ils avaient, tous les deux, un de ces talents, surtout lorsqu’il s’agissait des grimaces inexpressives, qui étaient leur dada !… –, pour aller s’isoler avec Tchiorap Nojita dans une des cavernes que la société nomadienne de l’époque savait mettre à la disposition des détenteurs des caprices anciens interdits. L’infusion du confus dans le diffus en faisait partie. Ce qui attirait le plus les jeunes Manele et Santinamuh était la confusion du maître de l’infusion. Une confusion qui allait comme un gant à la diffusion dans la masse nationale nomadienne.

« Après des années et des années d’études et de travaux communs, Tchiorap Nojita mourut, et ses disciples profitèrent de l’occasion pour se libérer de son oppression ‘confusionnelle’.

« Il le dénoncèrent comme mort.

« Ils brisèrent le socle sur lequel la société diffuse nomadienne avait hissé son gourou de la fusion confuse, et commencèrent à se partager le gâteau confusionnel nomadien, en pratiquant un nouveau style d’infusion du confus dans le diffus.

« Dorénavant, l’infusion n’était plus de mise. La confusion généralisée et ‘comédiannisée’ selon le talent des deux amis devint dominante.

« Ensemble – plus une poignée de leurs semblables, plus ou moins rescapés du Grand Caprice – ils dirigent maintenant l’Opinion de la Nomadie. C’est à dire, la Grande Inexistante. Ce qui n’est évident pour personne. D’où leur importance extraordinaire pour la civilisation actuelle ; pour la Civilisation-tout-court ! »

<>

- Mais d’où est-ce que tu tiens tout ça ? demanda Cocâltãu. En t’écoutant, on a l’impression que RFI ne se contente pas de la simple diffusion des news. Mais c’est quoi le reste ? Je commence à ne plus comprendre. Il y a même un tas des choses qui m’échappent. J’ai peur que je ne sois pas vraiment de ce monde.

Zakharias Cocâltãu sourit (ce qui n’était pas évident pour lui).

- Ma mission, ma vraie mission, continua-t-il, est peut-être finie. Peut-être, avec l’arrivée du Grand Caprice. Ce qu’on voit maintenant de moi n’est, peut-être, qu’une pâleur, même pas une ombre de ce que je fus jadis. Alors ?

- Alors ?

- Oui, alors ? D’où est-ce que tu tiens tout ça ?

Stroë hésita. La peau de son front se fronça.

- De la machine à café, murmura-t-il3.

 


1 À l’occasion d’un stage de formation des journalistes organisé en Nomadie, Stroë avait dit aux étudiants :

« La seule vraie production de l’homme n’est autre que la parole. On peut produire et reproduire la parole. Mais aussi n’importe quoi par la parole. Le plus profond des mystères ainsi que la plus plate des inepties. La parole peut ne jamais mourir. L’oubli n’est qu’une forme de sagesse.

« Le journaliste croit devoir être alerte, clair, ‘poignant’. Il croit devoir être hysteriquement indiscret, détective, juge, procureur, avocat et jury en même temps. Il croit devoir pressentir – par défaut, inventer – les news, au nom du fait que l’histoire c’est du possible et du probable passés mais vivant dans le futur. Le journaliste, contrairement à ce qui se passe dans la culture contemporaine, ne fait pas de la fiction. De la réalité non plus. Il a l’instinct, voire le génie des foules apaisées et ‘civilisées’. Il a l’instinct de la Banalité. Il a le génie de l’Inconsistance parlant à l’Indifférence de l’Espèce ou, plus largement, à l’Indifférence de l’Existence. Il a le génie du Rien et celui de l’Oubliable.

« Il est beaucoup plus difficile de parler, surtout en connaissance de cause, à la Banalité à têtes multiples, à peine détachable du brouillard polymorphe de la Totalité, qu’à une ‘armée’ de scientifiques pour qui toutes les réalités sont ‘à passer en des idées’ ou, encore, pour qui chaque réalité possède une idée ; armée de scientifiques pour qui il n’existe pas de réalité sans idée ; – attroupement de fous du savoir immergés dans une intelligence consensuelle, désensibilisés par la présomption de compréhension, dopés par la parole machinale poussant au machinisme, étouffés par cette époque du temps livré non pas au social mais à la multitude… Cela étant, ‘raconter la réalité’ n’est que trop humain. ‘Raconter des réalités’ c’en est encore plus : de l’humain à l’échelle de l’humanité. ‘Raconter’, tout court, c’est divin ; de plus en plus journalistique. Le journaliste, auteur, acteur, sujet et victime de la Révolution Médiatique, prend la place de l’intello imbécile, irresponsable et cultivé. Cette nouvelle intelligence, l’intelligence du journaliste, n’est plus impuissante. Ce n’est plus – ce n’est même pas – de l’intelligence. Le journaliste surclasse son prédécesseur, l’intello. Il le devance. Il se montre plus souple, plus agile, plus léger. Il ne porte plus aucune charge réelle. Il est décanté et purifié. Il plonge dans le virtuel, en empruntant, en prenant lui-même la consistance du virtuel. Il sauve le monde, en créant, à sa manière spécifique, des virtualités qui, toutes, attendent d’être muées en du concret, aussi de se faire oublier ; ou même pas. »

<>

Tout un chacun peut voir – et savoir – qu'il s'agissait en réalité des fiches brutes, livrées un peu en vrac aux jeunes nomadiens aspirant à l'art du journalisme. En fait, il s'agissait des fiches pour un essai dont le thème et le titre pouvaient être contenu par des mots comme « Le journaliste et la banalité ». Dans ces fiches brutes, que Stroë avait rédigées avec une certaine nonchalance derrière laquelle on pouvait voir une profonde dépression incurable, on pouvait trouver des choses tel que  :

« On constate que, suite à l’action médiatique, beaucoup (trop) de monde apprend la même chose en même temps. Nous vivons dans un monde qui nous trompe constamment, qui est là précisément pour nous tromper : voilà la cause et la justification des infos. – A quel type de virtuel médiatique appartiennent-ils, ces gens que RFI formate dans son estomac avant de formater le public… du monde ? Seraient-ils de ce monde ? Ce sont des questions qui peuvent s’écrouler sur leur propre contenu, en écrasant leur propre réponse. À force de manipuler sans cesse et exclusivement du virtuel, les journalistes présentent une capacité hors du commun de se transposer dans le virtuel, de devenir eux-mêmes des virtuels, d’être eux-mêmes plus virtuels que les autres mortels ; voire d’être eux-mêmes plus que les autres. »

Ou encore, concernant les journalistes radio précisément :

« Ils se déclarent tous envoûtés par la radio. La radio ronronne, rayonne, raisonne (‘fait de la raison’) en eux. La radio les hante. La radio les calme. La radio : leur raison d’être ; leur raison de fête ; leur amour ; leur mort ; leur extase ; leur supplice ; leur perversion ; leur châtiment ; leur trop-plein ; leur rédemption. Ils surenchérissent : ils sont des œufs radiophoniques autour desquels les coques lointaines d’autres œufs, de plus en plus astraux – de l’esprit, du rêve, du rien… – s’étaient refermées naguère, se referment encore sans cesse… Soudés l’un à l’autre, les prisonniers de l’œuf alchimisent autant ce qu’ils croient savoir que ce qu’ils ne savent même pas – sur eux même. Ils se précipitent, se condensent tous ensembles – dans ce qui leur manque et qui les absorbe en vertu d’une certaine ‘horreur de vide’, dans la Grande Radio, dans la Radio Universelle, dans l’adimensionnelle Radio Totale, dans la Radio Absolue. »

2 Stroë fit ici de la rétention d’information. In sauta les lignes suivantes de la note :

« Selon les machines à café, Stroë considèrerait qu’on meurt trop autour de lui. Il aurait dit, aussi, que le gouvernement trouve sa raison d’être dans les grèves du service public ; il faut que le service public, d’abord, mais d’autres services aussi, aient contre qui manifester. Il annoncerait qu’il cherchera refuge dans l’Oubli béant offert par Gnito. (La salope ! – cris de Muguette.)

« Ică , quant à lui, se considèrerait d’un autre temps. Il n’aimerait pas les shows médiatiques. Il s’opposerait, donc, aux pressions que Muguette exerce sur lui pour interviewer Manele Nicolâyë. Cela ne lui inspire pas grande confiance. Voire pas du tout ! Et puis, s’offusquerait-il, c’est quoi cette langue, cette langue nomadienne ? ! Elle n’est même pas méconnue !

« - Justement, s’empresserait Muguette de plaider sa cause. Une langue méconnue, quoi de plus banal. Tout le monde peut y accéder, tout le monde peut en avoir une ! C’est à la portée des tous. Mais une langue de Nomadie, une langue nomadienne !… Te rends-tu compte ? Tous les Nomadiens du monde entier, venus des tous les pays et des toutes les langues, la pratiquent. Il n’y a que Dieu qui pouvait faire ça. Et encore ! En tout cas, Nicolâyë… »

Stroë arrêta ici et momentanément la rétention d’information.

 

3 Stroë fit ainsi l’impasse sur la fin de la note transmise par les machines à café. Il n’y comprenait plus rien lui-même.

- Ou, n’importe !

« Aussi, disait la fin de la note, avoir Nicolâyë au micro c’est un scoop terrible. Le Président de la République ? Le Premier Ministre ? De la foutaise ! On les voit et on les entend tout le temps. Ils sont à la portée de tous et de n’importe qui. Des méga-banalités ! Nicolâyë, en revanche, c’est une toute autre paire de manches. Il s’agirait, au fond, d’une grande contribution à la Culture Mondiale. Plus grande encore que la Révolution Mondiale.

« Muguette voudrait rendre ce service à Nicolâyë parce qu’elle voudrait être aimée. Aimée comme personne d’autre sur terre. Nicolâyë, peut-être, le fera ! Elle voudrait être estimée, aussi. En tant que pilote d’une cellule psychologique de RFI. Son action sur Ică étant une preuve indéniable de ses talents. »    

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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 21:57

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

III

 

3

En France, lorsqu’on ferme la porte de son appartement, on se retrouve chez soi et personne n’a le droit de violer son intimité. Une intimité tellement forte qu’on peut y trépasser.

- En toute intimité.

Derrière une porte fermée. En silence. Sans secours aucun !

À Paris, Muguette, la femme d’Ică, et Gnito, la belle compagne de Stroë, se sentaient très seules.

- Derrière leurs portes respectives.

Leurs hommes, à peine partis, leurs manquaient déjà. Elles devaient les rejoindre d’ici peu, dès qu’un avion civil prendra son envol pour la Nomadie.

- Elles n'étaient pas mortes, derrière leurs portes respectives fermées, en silence, sans secours aucun et en toute intimité.

Poussées par une même impulsion, les deux femmes sortirent de leurs intimités respectives.

Elles se rencontrèrent à mi-chemin.

Elles vécurent un sentiment de réconfort.

<>

Le patron leur apporta deux petits verres bombés de mirabelle et deux autres, allongés et emboués, d’eau minérale pétillante.

- Si je venais te voir, dit Muguette en ouvrant la conversation, une fois le patron retiré derrière son zinc, si je venais te voir, c’est parce que je pensais avoir pas mal de choses à partager avec toi.

- C’est vrai, acquiesça Gnito. À partager. Des choses à partager, mais pas des choses en commun.

- Qu’est-ce que tu entends par là ?

Gnito prit un air pensif. Son doigt tournait sur le bord du verre. L’eau minérale émettait des bulles fines de gaz.

Accoudé au comptoir, un homme mal rasé sirotait lentement son petit blanc. À une des tables, une retraitée prenait son expresso en feuilletant le journal du quartier. Le patron, derrière le zinc, s’affairait autour d’une vaisselle invisible.

Il était à peine dix heures du matin.

- En effet, dit Muguette, tu n'as pas tort. Il y a beaucoup de choses qui nous séparent. Mais je me demande si ce ne sont pas les mêmes que nous partageons.

- Tu penses à...

- À nos hommes, oui !

Pause.

- Peut-être, concéda Gnito. Ils sont tous les deux, comment dire, des initiés. Des initiés dont les natures, sans être différentes, sont contradictoires. Si je n’avais pas peur d’ennuyer l’auditoire, sourit-elle avec une auto-ironie qu’elle trouvait visiblement d’un très bon goût, je dirais qu’il s’agit d’un rapport comparable à celui qui gère la relation entre l’unité et la multitude.

- J’aime parler avec toi, articula Muguette avec une souriante expression de sympathie. Je pense que nous sommes faites pour nous entendre. Santé !

- Santé, dit Gnito en levant son verre.

Les deux femmes mouillèrent leurs lèvres dans la mirabelle. Ensuite ils prirent une gorgé d’eau minérale gazeuse et fraîche.

- Je pense que notre rencontre n’est pas fortuite-fortuite, reprit Muguette en évitant le regard de la jeune femme.

Celle-ci la dévisageait avec une attention particulière. Comme si elle voulait pénétrer jusqu’au septième sous-sol de l’âme de Muguette. Celle-ci continua :

- J’aimerais qu’on en parle un peu plus. Je veux dire, de nos… hommes. Je pense qu’ils sont tous les deux dans le même pétrin. L’un autant que l’autre sont bourrés, gavés de et par la radio.

- Oui, c’est vrai. Ils sont très radio.

- Absolument radio. Ils sont l'essence, la quintessence de cette… phénoménologie. La radio, c’est de la phénoménologie. Une phénoménologie extrêmement intense. Invisible.

- Et pas moins aveugle.

- Pas moins, certes, pourtant capable de détecter son récipient d’accueil : le public souvent amorphe et informe, pourtant nombreux jusqu’à l’énormité. Ils sont très, absolument radio – dans n’importe quelle langue. Même dans le silence.

- Y compris dans « le silence radio » ?

- Y !

Muguette fit une pause pour voir l’effet que faisait sur Gnito ce dernier mot. Mais celle-ci ne semblait pas avoir apprécié la fine concision de l’expression.

- La radio prend toute la place qu’on peut trouver dans leur intérieur, reprit Muguette. Il leur arrive même de vomir. De vomir de la radio.

-Y a de ceux qui vomissent à la radio, répliqua avec un certain humour Gnito.

- Le trop-plein de cette situation, sourit Muguette, on parle de la radio, de la radio en tant que situation, que situation-radio, se transforme en vertu dès qu’on décide d’y déceler, d’y décanter la passion, la dévotion, la générosité. Enfin, tout ça ne peut se faire qu’en parlant. En parlant des langues (des mémoires) multiples, ou du français. Peu importe. Ică s’épanouit dans la diversité. Stroë, lui, pense qu'on trouve dans chaque langue suffisamment de Grand Larcin, deMélodrame et de Crime Universel et que, donc, on pourrait se contenter d’une seule langue, du français, par exemple… Et pour finir, disons que la radio et la télé font partie et participent en même temps à l’agencement d’une culture très moderne : une culture complexe, débordant d’archives et de souvenirs, mais très sans mémoire.

Gnito se laissa entraîner dans le jeu. Sa réplique, formulée avec un air malin – mais injustifiable –, ne manqua pas d’ironie et de méchanceté :

- Une culture non seulement complexe, mais complexée. Notamment par l’action deshumanisante, à la rigueur même inhumanisante, qu’elle exerce sur l’homuncule qui la créée. L’homme actuel, héritier dudit homuncule, commence avec sa mémoire. Plus précisément, dès que la mémoire personnelle, précurseur de la culture, contrarie la mémoire de l’espèce ou, plus largement, la mémoire des choses, ou encore la mémoire de l’univers – plus aculturelle encore que les trois précédentes –, voire celle de l’existence, de l’étant. L’homme finit dès que les souvenirs commencent à le satisfaire. Des souvenirs vus comme du fourrage. On les rumine. On les re-rumine. Chaque fois ils changent encore plus de contenu et de forme, mais pas de nature. Quant aux informations – pareil ! L’information, impersonnelle (sorte de mémoire sans avenir), représente la nourriture culturelle, voire spirituelle, actuelle de l’humanité. Difficile de dire en quoi consistent-elles, les déjections dues à l’ingurgitation informationnelle. S’agirait-il peut-être de la bêtise publiée, publique ? Ou, une autre question. Comment digère-t-on une information ? En l’écrasant par d’autres infos ?

- En ! reprit Muguette le jeu des phrases monosyllabique.

Gnito gloussa avec compréhension et complicité.

- Notre estomac « informationnel », continua-t-elle, dit que nous sommes plutôt des autruches que des vaches. On avale et on broie l’information. On ne la rumine pas. Encore que… – …Et si on pensait un peu au modèle du ver de terre, qui métabolise des denrées situées à la frontière de l’organique et du minéral ? Et si on regardait un peu vers le métabolisme végétal, qui fait transiter le minéral vers l’organique ? Et quid du métabolisme du fou ? Et pourquoi métaboliser à tout prix l’information ? Elle est, peut-être, une toute autre chose que de la nourriture ! Plaît-il ? Comme tous les ancêtres, d’ailleurs, métabolisés jusqu’à l’état de diamant taillé !…

Gnito s’arrêta et jeta un regard plus que provocateur vers Muguette. En face d’elle, la femme du Directeur des Langues se taisait, comme abasourdie.

Les diamants faisaient leur apparition trop tôt. 

 

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8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 07:01

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

III

 

2

Dehors, les nuages au-dessus desquels l’avion de la presse présidentielle avançait à presque X km à l’heure, se dirigeaient lentement vers la queue de l’avion.

Sur la figure d’Ică on pouvait lire une longue scène qui aura ou pas lieu en Nomadie, une fois l’équipe de RFI installée dans son hôtel.

<>

Scène

(début)

Nous nous trouvons dans la chambre de Yovanka.

Dehors, la capitale de la Nomadie est comme toujours, indéfinie, non-localisée et d’autant plus non-nominalisée. Pas de dimensions.

- Pas besoin !

- Voire impossible !

Dans la pièce, l’air est chargé d’aérosols bien odorants. Yovanka vient de prendre sa douche et de se parfumer. Le peignoir de l’hôtel la couvre à peine.

Ică Glande, cravaté, se trouve en face d’elle. Il tient ses grosses mains sur les épaules fragiles de la jeune femme. Caresse ou tentative de déshabillage. La jeune femme, frêle et pâle, regarde l’homme droit dans les yeux. Celui-ci dit sur le tard :

- Tu trembles.

Les yeux de la jeune femme portant le nom de Yovanka sont secs, mais son expression dit qu’elle pleure intérieurement.

Une longue minute passe en silence. Le regard de Yovanka, rempli de larmes, de douleur et de reproches change de lumière. La jeune femme se montre prête pour un abandon pervers, irresponsable et soulageant.

- Je sens l’inceste, dit-elle. Nous sommes des incestueux, c’est clair. Et ce ne serait pas désagréable. Tu es d’accord, n’est-ce pas ?

- Tu entends quoi par inceste ?

- Je ne suis pas une grande journaliste. Si j’en étais une, ça se saurait et j’aurais pu te répondre avec les mots appropriés, qu'un grand journaliste trouve toujours, qu'il le veuille ou non, mais que je ne trouve pas à l’instant. Alors, je vais me contenter de dire que tu vois en moi tes filles manquantes.

- Tu es au courant ?

- Qui ne l’est pas ? Tout le monde sait que vous avez eu avant ou lors du Grand Caprice, ta femme et toi, deux filles.

- Florence et Violence.

- Soit ! Et tout le monde se demande qu’est-ce qu’il s’est passé pour que vous les abandonniez ?

- À moins que ce ne soient elles qui nous aient quitté !...

- Dans une autre perspective, tout le monde est au courant des enfants que Stroë abrite – et cache – aujourd’hui dans son intérieur. Même s’ils ne sont pas les siens, il ne les a pas abandonnés, lui. Il les cache. Mais cela est une toute autre chose. Ce qui nous intéresse aujourd’hui c’est le fait que tes filles te manquent et que tu fais un transfert sur moi. Un transfert agrémenté de pulsions, de très fortes pulsions incestueuses. C’est biblique, mais à l’inverse. Ça évoque, en tout cas, l’histoire de Loth et de ses filles. À l’inverse.

- C’est très contemporain, consent Ică.

- Et, par conséquence, très acceptable, continue Yovanka. Je pense que tout ce qui est contemporain est acceptable ou doit l’être. Ce qui n’est pas le cas quant au passé et au futur. Enfin, de cette façon notre vie est de plus en plus complexe, riche… Oui. Je veux dire que j’accepte le rôle que tu me réserves et confies. Ça me va très bien dans ces moments de perte violente – et approfondie ? – de repères. Je parle, naturellement, de notre aventure-ci, plus que contemporaine, actuelle, de cette aventure nomadienne.

(à suivre)

Scène

(suite).

Dans la chambre de Yovanka règne un noir parfait.

- Je sens ta forme à côté de moi, dit Ică. Je te démêle. À l’aveugle.

Yovanka, allongée à côté de lui pose sa main sur la poitrine velue de l’homme. Quelques doux soupirs en larmes.

- Nous avons péché !

Ică se tourne à moitié vers elle. Il lui embrasse légèrement l’épaule, comme un écho.

- Il n’y a pas de péché. Ton péché, je le prends sur moi… Il a cessé d’être un acte capital. Comme la mort, d’ailleurs.

Le bruissement de la climatisation se fait entendre plus fort.

- J’ai… déjà… vécu ça, dit Yovanka avec une certaine douceur, la voix légèrement tremblante. Je sais ce qu’est… Le sexe !… La mort !… C’est énorme. C’est immense. C’est de l’hyper !…

(à suivre)

Scène

(suite)

Yovanka, dans la pièce où le noir est parfait et où la climatisation produit un faible bruit :

- Lorsque nous sommes arrivés, la première chose que j’ai vue a été la piste de l’aéroport commençant dans le vide. Nous arrivions du vide. Dans les hangars situés à côté de la piste, les missiles sol-vide, installés sur leurs lanceurs, pointés vers le vide, paraissaient venir au devant de nous. Lourds, puissants, frappants, cohérents, intelligibles : on appuie sur un bouton, et c’est tout. Mais j’étais la seule excitée. Je veux dire, de cette façon. Pour les autres, des journalistes spécialistes de la Nomadie, des reporters généralistes chevronnés, des hommes de la sécurité, tout était en règle, normal. Et ensuite, me voilà maintenant : au lit, avec toi. Voilà où j’en suis ! – J’ai peur.

Elle se tait.

- T’es déroutée, dit la voix d’Ică, dans le noir de la chambre sonorement climatisée. Je pense que c’est aussi mon cas… J’ai peur, moi aussi. De temps en temps, je ressens le besoin de me sculpter moi-même, dans mon intérieur, à partir de là, de mon intérieur. Ça fait peur. Vraiment peur. On commence la modélisation de soi-même à partir de son intérieur. La modélisation du monde, pareil : à partir de son intérieur… Tu sais…

Ică ne veut pas déclarer à la jeune femme que dire la vérité épurée de tout sédiment, n’est pas à la portée de tout le monde.

- À la portée de lui-même non plus.

Exact ! Non plus ! Ică est très chargé de point de vue psy. Il pose souvent sur le monde un regard ovin : sidération sénile, décomposition inutile, humanité1.

- Tu sais, reprends-il, ici, en Nomadie, le culte de la purification est plus qu’extrêmement fort. Si on attrape le SIDA, on s’empare d’une vierge et on couche avec elle pour se débarrasser ainsi du mal qui tue. D’une certaine manière, c’est ce qui se passe avec moi. Ce qui s’est passé aujourd’hui. Avec toi, je veux dire.

- Quoi, s’effraye Yovanka, t’as… ?

- Non, non. Rassure-toi. C’était pas pour te faire encore plus peur. Je n’ai pas le SIDA. Pas du tout. Je ne suis même pas séropositif. Mais j’ai mes mémoires. Ce qui revient au même – mutatis mutandis. Le SIDA n’est qu’une espèce particulière de mémoire. Tout ça demande une purge. Une purge totale. Une purification.

- Pour échapper à tes mémoires, tu veux dire, comprend Yovanka. Pour échapper à toutes ces langues qu’on gère et qu’on dirige à RFI. C’est quoi une langue, sinon une extension de la mémoire ? Une mémoire externe ! Coucher avec ses propres filles, c’est ce qu'il y a de meilleur à faire – dans ce sens. Il faut injecter des poisons spécifiques et guérisseurs dans les artères du pécheur. Il faut cautériser les plaies par où le mal arrive. C’est ça que tu veux dire, non ?

- Au-delà du verbe, reprend Ică, au-delà du verbe si talentueux exposé ci-dessus, au-delà de la verbosité jaillissant de mes profondeurs fraîches et admirable, verbosité voisine de la génialité bénigne ou maligne, au-delà de tout ça, je dois saisir l’occasion offerte par des moments privilégiés tel que celui-ci, des instants merveilleux où je peux m’abandonner, comme je l’ai fait sur ton sein, de tels moments très rares. Tu sais, il y a des choses qui naissent directement dans l’oubli. C’est l’oubli qui les fait naître. Ce sont des rejetons de l’oubli.(Par ailleurs, on peut se demander comment fonctionne cet oubli qui, à l’instar des révolutions aspirant à l’histoire, à l'instar de l'histoire-même, avale ses propres enfants : il n’y a pas d’Oubli – avec majuscule – s’il n’y a pas des choses à oublier, des choses qui incarnent l’oubli…)

Et, après un instant, en prenant un raccourci :

- Ce sont des choses qui font le charme de la nouvelle compagne de Stroë, la sublime Gnito. Mais il y a aussi d’autres choses, en revanche, qui passent par la mémoire. Voilà qui peut rendre fou ! Un vrai Malheur (avec majuscule) ! Pas loin d’une Catastrophe (« majusculée » aussi) ! L’absorption par inceste d’une certaine énergie dont je dispose encore en surplus, pourrait résoudre mon problème ; du moins, partiellement. Mais, hélas !, l’inceste n’est plus d’actualité, en tout cas, il n’est plus à ma portée. Tu viens de confirmer la suggestion qu’on m’a déjà faite, comme quoi j’aurais eu deux filles, avec Muguette, bien sûr. On dit que ça daterait d’avant le Grand Caprice. Soit ! Mais moi, je n’en garde aucun souvenir. En revanche, par suite de cette suggestion, de cette possibilité évoquée, j’aimerais recréer ces filles. C’est vrai. Et cela, pour « m’incestiser » avec elles. Quelle incohérence, mon Dieu ! Quelle incohérence !

(fin de la longue scène qui aura ou pas lieu

et qu’on pouvait lire sur la figure d’Ică

dans l’avion de la presse présidentielle française,

qui s’acheminait vers la Nomadie.)

 

1 Exemple lié aux (ou issu des) préoccupations sculpturales internes d’Ică  :

  Conformément à des rumeurs qui se trouvent sur le point de basculer en opinion publique, Stroë, l'autre Directeur de RFI, ami d’Ică , rescapé, comme Ică, du Grand Caprice, abriterait dans son intérieur des enfants cyclopes et asexués. Ce serait des séquelles du Grand Caprice. Ainsi, ces enfants sculpteraient Stroë dans son intérieur. Avec leur manque de sexe. Avec leur regard unique – qui louche…

À ce sujet, Ică disait parfois :

- Le regard caractérise la personne. Le regard comme puissance, le regard comme masque ! Comme volonté et représentation ! Le regard est l’état pur du psychisme. Finalement, tout est psychisme. Tout est regard. Certains arrivent à se mouler sur leur propre psychisme. Sur leur propre regard. Ça se passe autant à leur insu, qu’en parfaite connaissance de cause. Il y a aussi d’autres, qui sont modelés par ledit psychisme. Moi, en ce qui me concerne, outre le vouloir et le pouvoir de me modeler sur mes mémoires (ou de me laisser modeler par elles), j’accorde une attention spéciale à l’énorme mémoire qu’est l’hérédité. Elle est l’ange, ou plutôt le gardien-formateur de l’individu, de la tribu, du peuple, de la race ; sans en être toutefois leur Créateur. De ce point de vue, l’inceste s’impose comme une nécessité. Une fois qu’on ait pris pleinement conscience du présent, l’avenir ne peut présenter qu’un potentiel de désespoir, voire désespérant, il ne peut être que catastrophique ; quant au passé, partie intégrante du Grand Caprice auquel on a survécu, il ne peut-être que paradisiaque. – Enfin et pour finir, je refuse absolument et par solidarité directoriale de me prononcer sur le regard puant et formateur de la Naine-qui-pue, malgré le caractère, la nature paradigmatique de ce regard ou, enfin, de ce caprice considéré comme tel.

 

 

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7 octobre 2010 4 07 /10 /octobre /2010 09:06

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

 

 

III


1

Dans l’avion de la presse présidentielle, les deux cents cinquante journalistes de tous bords et couleurs physiques et politiques se préparaient inconsciemment pour la traditionnelle bataille de coussins. Personne n’aurait conçu de rater cette grande fête aérienne.

- Elle avait lieu chaque fois quand le vol de l’avion de la presse présidentielle durait plus de trois heures.

Et cela pouvait être notamment le cas.

- Notamment.

Notamment – dans la mesure où personne ne savait combien de temps – vingt minutes, deux jours, des semaines… pour toujours ou pas du tout, jamais – l’avion restera-t-il dans l’air.

- Personne ! Ni les pilotes, ni les attachés de presse de la Présidence de la République, ni même la Présidence de la République personnellement, paraît-il.

Les stewards et les hôtesses de l’air passaient entre les sièges veillant au bien-être de ces animaux bizarres, les journalistes. Ils jetaient des regards de gendarme vers ceux qui, très bientôt, allaient se transformer dans une bande des fous furieux. Quant à ceux-ci, ils cachaient pour l’instant à merveille leur jeu.

- En l’occurrence leur envie d’en découdre avec le monde.

Ils parlaient paisiblement entre eux. Ils lisaient leurs propres articles parus dans le canard du jour ; ou, qui sait, dans celui d’une date passée.

- Ou future.

Ils ne se privaient pas de lire aussi des journaux de la concurrence confraternelle. Ils feuilletaient aussi leurs propres notes concernant la Nomadie et le Sommet de la Francophonie qui allait s’y ouvrir peu après leur arrivée.

  - Comme si rien n’était, comme si rien n’allait être.

Ică Glande, confortablement installé dans son fauteuil, regardait du coin de l’œil les lignes douces et élancées des hanches-cuisses enjeansées de la jeune Yovanka. Celle-ci, appétissante, assise deux rangés plus loin, côté couloir, regardait dans le vide. Ses yeux étaient mauvement et profondément cernés. Elle paraissait déconnectée de la réalité interne du vaisseau de la presse présidentielle.

<>

Note biographique de Yovanka.

La chienne, selon l’expression de Muguette, Yovanka, originaire de l’ex-Yougoslavie, avait épousé Gilles-Etienne Martin, un photo-reporter free-lance. Celui-ci se fit prendre un beau jour en otage en Tchétchénie. La famille Martin était assez aisée, voire riche. On savait bien que les Martin pouvaient payer la rançon.

- Qu’ils la payent, alors – les salauds !

Yovanka franchit clandestinement quatre fois la frontière séparant la Géorgie de la Tchétchénie, pour négocier la libération de son mari. On disait qu’elle avait dû se prostituer un peu chaque fois et partout. Entre le Caucase, le Danube, l’Ile-de-France et Paris intra muros.

- Cela la rendait, évidemment, très intéressante.

La rançon fut chiffrée – par l’imagination publique, par l’opinion ! – à plus d’un million d’euros…

- Très intéressant encore !

Tout le monde ne pouvait pas (se) payer un million et tout le monde ne se faisait pas baiser un peu partout pour faire libérer son mari !

- Sacrée Yovanka !

On disait, ensuite, qu’une fois son mari libéré, leurs retrouvailles furent difficiles. L’ex otage, assez labile psychiquement – un vrai précadavre cyclothymique ! –, passait d’une dépression à l’autre, de plus en plus profondes, de plus en plus violentes. D’autant plus précadavre, ce mari de Yovanka, qu’à peine avoir répondu, à côté de son épouse, aux questions des services spéciaux sur les conditions de son enlèvement, de sa détention, de sa mise en liberté, il se suicida. 

- Et cela, avant même d’avoir signé le contrat éditorial et cinématographique que tout otage responsable et présentable, qui se respecte, signe au plus tard dès la fin de ses péripéties !

Voilà qui était vraiment impressionnant ! 

En fin, comme, de surcroît, elle avait du caractère, Yovanka1promettait d’être captivante. Avec sa fraîcheur. Avec sa souffrance-malédiction. Elle promettait d’être sublime ! Transcendante !

- Tout RFI – hétéro, bi et même certains pur-homos (mâles ou femelles) – aurait voulu lui passer dessus !

 


1 Note affichée anonymement à côté des machines à café de RFI.

Sur

les Pensées et sur les Paroles Obsessionnelles

du Moment

de Yovanka

« Inceste ! Voilà qui est très intéressant. Le mot traverse le passé présent, le passé passé et l'avenir de l'humanoïde. Pareil, pour quelques dieux. Pourtant, il ne parvient pas aujourd'hui à rendre compte de ses vraies puissance et importance ou, plus fort encore, de son vrai, de sa vérité.

« L’inceste, c’est quoi, c’est pourquoi, c’est où, c’est (avec) qui ? Trouver la réponse à cette question pourrait être un néo-passeport méphistophélique. C’est luciférien. C’est normal. C’est éternel.

« - L’éternité se trouve à notre portée.

« On sait aujourd'hui. Le spermatozoïde d’un arrière-arrière-arrière-etc… grand-père pourra bientôt ensemencer l’ovule de son arrière-arrière-arrière-etc… (ou plutôt future-future-future-etc…) petite-fille. L’ovule d’une arrière-arrière-arrière-etc… grand-mère pourra être bientôt ensemencée par le spermatozoïde de son arrière-arrière-arrière-etc… (ou plutôt futur-futur-futur-etc…) petit-fils.

« L’inceste, donc ? – Une tension temporaire. Du coup, temporale. Une hystérie historique.

« Incester c’est hystériser, c'est histoiriser. Dans le processus d'onanisme régressif, individualisant, d'aujourd'hui, qui rend forcement fou, histoiriser c'est forcement hystériser, c'est forcement incester.

« Pour ne pas parler de cette permanente et atroce baise réciproque de ces deux natures sensiblement apparentées, qui sont le ‘vivre’ et le ‘mourir’, le ‘vivre avec sa mort’ et le ‘mourir avec sa vie’. Plus consubstantiel, plus consanguin, plus co-mortel, plus co-incestueux que ça, impossible !

« Pour ne pas parler, ensuite, de ce que la parole signifie, de ce qu’elle veut dire. Qu’est-ce qu’elle nous fait, la parole, la coquine ? Elle s’insinue dans l’esprit. Elle s'y transforme en devenant un des ‘objets mentaux’ y siégeant. La parole féconde ce foutu esprit. Celui-ci devient un parolier. C’est ça la transmission du savoir et/ou du non-savoir ; en l'occurrence, la culture. C’est de l’exact, c’est du spirituel, c’est de l’immuable. La fécondation par parole, pratiquée naturellement et réciproquement par les parents et leurs enfants, par les frères et leurs sœurs, par les frères et leurs frères, par les sœurs et leurs sœurs, c’est de l’inceste…

« …L’inceste, comme fondement et liant de la civilisation actuelle ! On ne peut pas le contourner ! On ne peut pas lui échapper.

« Pour être civilisé, il faut connaître l’inceste. Il faut incester ! De près. De loin. En quelque sorte. De quelque part. Même de nulle part.

« Être civilisé c’est être incestueux – par les deux bouts.

« Connaître – y compris, voire surtout, l'inceste – c’est être.

  « Il reste à voir qu’est-ce que reconnaître. »

 

 

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6 octobre 2010 3 06 /10 /octobre /2010 06:31

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

 

 

 

II

5

- Qu’est-ce que ça veut dire ?

Au milieu du couloir de la Présidence, la Naine-qui-pue posait son regard sur Ică Glande. Celui-ci, figé, essayait d’éviter le jet pestilentiel et directorial jaillissant des yeux de sa supérieure.

- Je vous attends dans mon bureau, d’ici une demi-heure, fit celle-ci. Il faut qu’on mette de l'ordre dans tout ça. Je ne m’oppose pas à ce que vous emmeniez votre conjointe avec vous. Nous pouvons lui payer le séjour des fonds spéciaux de la Présidence. Je ne m’oppose pas non plus à ce que vous interveniez pour la nouvelle compagne de Stroë. Mais ce n’est pas la peine de la prendre sur votre budget. Nous allons lui payer le voyage aussi. Ça ira comme ça. Vous apportez beaucoup à la maison et en général aux médias français, tous les deux. Stroë et vous. Et aussi à la France. Nous ne nous opposons pas que vous soyez à l’aise, à la radio, chez vous, pendant vos voyages ou n’importe où ailleurs. Néanmoins, je suis Directrice Générale de RFI. Et dans cette qualité, j’aimerais bien savoir quel est l’actuel scénario. À quoi rime tout ça. À quoi on joue, quoi !

- Cela a toujours été comme ça, répondit Ică en cachant son irritation. RFI n’est pas une maison comme les autres, Elle restera ainsi, spéciale, avec vous dedans, mais aussi avec vous dehors, après votre départ. Il ne faut pas rêver. La caisse noire de la Présidence est là juste à cause de ça et, en tout cas, juste pour ça.

- Ce n’est pas le sujet. Le sujet c’est la confrontation entre le Souvenir et l’Oubli. Entre votre femme et l’autre. Vous y conviendrez, ce n’est pas un voyage à l’étranger de la taille et de la nature d’un Sommet de la Francophonie qui soit l’endroit le plus approprié pour une telle confrontation. J’aimerais pourtant savoir où sommes nous au juste avec cette confrontation. Dites, à propos du savoir, vous connaissez mon opinion sur l’intelligence et sur le savoir, n’est-ce pas ?1suivi par 2

Ică confirma d’un mouvement de la tête.

- Mais vous ne connaissez pas la suite : la paix dans l’âme et le journaliste-machin-psychologique.

Silencieux, Ică confirma de nouveau avec une grimace et un léger mouvement de tête : il ne connaissait ni la paix dans l’âme, ni le journaliste-machin-psychologique.

- Venez, alors. Allons sans tarder dans mon bureau. À moins que vous n’ayez une urgence…

Re-grimace et re-mouvement de la tête d’Ică : aucune urgence.

<>

- Voilà, mon cher Glande, dit la Directrice Générale, prenez place ici, dans ce fauteuil. Je vais vous exposer, d’une manière extrêmement succincte, qu’est-ce qu’avoir la paix dans l’âme et qu’est-ce que le journaliste-machin-psychologique. Avoir la paix dans l’âme ? Un beau désir ! Un beau rêve ! Y a pas plus beau ! Depuis toujours ou, enfin, depuis la découverte de l’âme, on tend vers ce but, vers cette limite. C’est ça ! La paix est une limite. Elle n’est que ça, une limite. Notamment, une limite psychologique. Au-delà d’elle, il y a un autre pays, un autre monde, un autre univers. Mais quelle aventure que de changer de pays, de monde, d’univers ! Pour atteindre la paix, il faut l’esprit d’aventure, il faut être un aventurier ! Or cela n’est pas sérieux, mais tragique !

Et ensuite, accablée, ayant abordé un air triste :

- Quant au journaliste-machin-psychologique, vous ne pouvez pas ne pas être au courant. L’homme même n’est, en général, qu’un machin psychologique. Il y a ceux qui disent : « machin, d’accord, mais sublime ; peut-être même divin ». Et alors ? Sublime et divin, mais toujours machin. Aucun marxiste – et qui n’est pas marxiste ou, ce qui revient au même, post-marxiste aujourd’hui ? – ne niera ces faits. Enfin, comme tout machin, le machin psychologique nécessite des révisions et des réparations, tout naturellement. Dans cet ordre d’idées, le journaliste, confronté aux vérités ô combien diverses et souvent contradictoires, pratique un métier beaucoup plus dangereux que l’on ne pense habituellement. S’il ne préserve pas son intégrité psychologique, il empiète sur son métier même. C’est-à-dire, sur l’information. Il diffuse, alors, des informations empiétées. Aussi le public se voit contaminé d’une maladie ineffable et anéantissante, l’impiétation. C’est plus subtil, pervers et menaçant que les simples erreurs et contrevérités. Beaucoup plus.

Pause. Ensuite :

- En tout cas, pour revenir à nos moutons, votre femme et la compagne de Stroë seront prises en charge par nous, par RFI. Mais elles prendront un vol régulier normal pour la Nomadie. Elles vous rejoindront un ou deux jours après votre arrivée en Nomadie. Ou plus tard encore. Ou avant, peut-être. Qui sait ? Cela, l'incertitude, est absolument nécessaire – voir aussi les travaux de Heisenberg –, car nous ne savons pas encore le moment exact de notre départ. Et, entre le départ et l’arrivée, il y a des liens inextricables, vous en êtes conscient, je suppose. Enfin, la Nomadie n’est pas seulement spatiale mais aussi a-spatiale, comme elle est non seulement temporelle, mais aussi a-temporelle. Voilà pourquoi nous ne sommes plus maîtres du moment de départ, ni de celui de l’arrivée. Nous ne sommes plus maîtres des moments, en général ou, si vous préférez, du temps. C’est-à-dire, de l’espace. Ou de quelque chose du genre. Franchement, lisez ce Heisenberg ! Heisenberg, pour son principe de l'incertitude, et Jonas, pour son principe de la responsabilité. Vous allez être émerveillée autant par l'histoire (l'un presque pro-nazi, l'autre au contraire), que par la justesse de leurs pensées respectives tout aussi divergentes que leurs attitudes historiques.

<>

Bien malin celui qui pourra dire ce qui se passa dans les abîmes de la réalité le moment où Rose Pinçon finit son très court exposé. La raison ne peut ni atteindre, ni contenir la vérité cachée qui fit que des Spectres jaillirent dans la pièce. Des Spectres de certains anciens de la maison. Ils étaient menés par un androïde. Tout simplement par un gendarme en jupe.

- Ou, enfin !

Le reste était composé d’anciens personnages qui avaient rempli, lors de leurs passages à RFI, des fonctions diverses, importantes au point de rester mémorables, tel que responsable des placards et de leur confort, ou responsable des non-dits (en plusieurs variantes, dont les plus importantes étaient celles des non-dits informationnels, des non-dits budgétaires, des non-dits masse-salariale), ou responsable des irresponsables, ou... Et tant d’autres.

Les Spectres mimèrent la Mondialisation. Sans hésitation aucune. Ils la mimèrent en tant que discours télévisé. En tant que prestation. En tant que négociation dans le cadre des OMC, GATT, ALENA. En tant que cours-examens universitaires. En tant qu’explication à la maternelle.

Et ainsi de suite.

Le rythme fut terrible.

Rapide.

Soutenu.

Shakespeare et Marx furent ignorés. On en ignore les causes.

L’apparition des Spectres ne dura que quelques nanosecondes. Quatre. Ou neuf. Ou six, peut-être. Peu importe ! Tous disparurent comme ils étaient arrivés.

Ică Glande et Rose Pinçon opinèrent de commun accord que ce qui venait de se passer était d’un mauvais goût avéré.

- Trivial !

- Vulgaire !

C’était tellement simpliste, tellement dégueulasse de faire appel à des sans-poids, à des sans-ombre, à des sans-consistance, à des Spectres ! Et cela, pour un simple caprice :

- Pour exister !

 


1 La Naine-qui-pue était contre l’intelligence.

- Ce qui compte c’est le savoir, disait elle. Un absolvent de l’ENA qui mérite son nom et ses galons c’est quelqu’un qui sait, et non pas quelqu’un qui comprend. Comprendre, c’est-à-dire intelliger, c’est dangereux. On broie la réalité – par la compréhension. Intelliger le monde revient à le rendre fou. Malheureusement, il existe des ceux qui agissent dans ce sens. Des malades ! Ils souffrent d’une névrose de l’intelligence. Ou, à défaut, d’une hernie – de l’intelligence. Comprendre, c’est violer ; notamment le savoir. C’est mortel. Le savoir, le vrai, c’est ne rien comprendre. Le savoir et le comprendre s’excluent réciproquement. C’est ça que d’être un énarque qui honore son nom.

 

2 Une voix inconnue :

« Hé !

« Bêtise ? Absolument ! Et alors ?

« L’existence de la bêtise/sottise et celle de la folie supposent l’existence des réalités qui leur sont appropriées. Des réalités bêtes/sottes et folles. Complètement immergées dans ces réalités au début, la bêtise/sottise et la folie les quittent en tant qu’expression.

« L’intelligence et la bêtise/sottise et d’autant plus la folie (qui se trouve presque toujours à la jonction des deux), sont à la fois réfléchies et instinctives. Le massif humain les contient comme dans un œuf.

« La culture du sot, nécessairement une sottise, voit son existence justifiée au même titre que toute autre culture ! La sottise est tellement complexe, qu’elle exige, à juste titre, une culture spécifique. Chaque culture avec ses sottises ! Voire, avec sa sottise ! Mais aussi, chaque sottise, avec sa culture ! Voire, avec ses cultures !

« Hé !

« La raison d’être de la sottise : sa normalisation, sa banalisation. La sagesse maximum : saisir, maîtriser, savoir, faire-et-dire toutes les banalités.

« Qui dit mieux ?

« Des sottises spéciales – les horreurs, les infamies – se sont banalisées à travers la civilisation citadine : l’inquisition, les partis politiques, les guerres mondiales, le nazisme, le communisme, le terrorisme anonyme, le pouvoir anonyme exercé sur la masse anonyme. On peut parler d’une réelle réussite réelle.

« - Il reste à rendre horrible, infâme la Banalité même.

« Mais, qui aura le courage de s’atteler à une telle tâche ? Serait-il vraiment nécessaire ? Peut-être que la Banalité est déjà corrompue, qu’elle s’est trouvé, déjà et enfin, un sens : ce sens-ci.

« …Et qui faut-il donc faire sortir de son anonymat pour créer une culture anonyme et bête ou folle, dont le Public – ou l’Anonyme – est aussi friand ? L’intellectuel bête ou fou ! ! ! ! ! – Le monde grouille de cette espèce en surnuméraire. – Ils sont tellement gavés de vide, ballonnés d’ennui, ces intellos stupéfiants ! – Tellement anonymes ! !

« Hé ! »

 

 

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 07:05

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

 

 




II

4

« La caravane de l’ambassadeur, truffée de technique vidéo et audio, est assez confortable. En tout cas, elle est efficace, même si pas intégralement : elle n’est pas branchée sur RFI.

« - Va savoir pourquoi.

« C’est vrai que, en principe, il n’y en a pas de raison. Une radio, c’est une radio : elle est écoutée parce qu’elle est faite pour ça1. Ce qui se passe dans un média arrive, indéniablement, au public. Enfin, plus ou moins. Parmi les ‘moins’, les conversations plus ou moins informelles portées en off par les personnalités invités au micro avec leurs hôtes, les grands intervieweurs. Or, selon nos services, ce sont ces conversations notamment qui s’avéreraient une source de riches informations. Certes, on ne parle pas impunément aux journalistes – c’est bien connu ! – et le but des personnalités qui le font pour ‘informaliser’ les médias n’est jamais celui déclaré, jamais innocent.

« Je trouve le truc assez compliqué. Mais ce n’est pas le sujet. On ne me demande pas d’interviewer qui que ce soit, ni d’interpréter les conversations enregistrées. On me demande seulement de faire en sorte que ces conversations puissent être enregistrées et envoyées à la base, en Nomadie, au pays. »

<>

« - Où allez-vous installer les livecams ? me demanda l’ambassadeur lorsque je lui fis part de mes intentions.

« - Dans les machines à café, bien sûr. C’est l’endroit le plus fréquenté de la maison.

« - Il y en a combien ?

« - Quatre, ou à peu près. Deux à l’escalier F, deux à C.

« - Ou à peu près?

« Pas du tout ironique, l’ambassadeur ! Il avait l’air de vouloir quitter précipitamment la roulotte où nous parlions aussi paisiblement. Il avait l’air de vouloir prendre le large.

« Je dois me dire et redire que je présente au monde (dont l’ambassadeur en fait partie) une image beaucoup plus élargie que ma réalité, c’est-à-dire moi-même sans image. Pour l’ambassadeur et pour le monde, je suis le mystérieux représentant du ministre sur terre. J’ai des instructions spéciales (donc des pouvoirs spéciaux). Je peux être méchant. Je le suis peut-être.

« En même temps, les choses sont beaucoup plus simples. Mon hôte est l’adepte d’une secte récemment créée, qui prône le suicide cellulaire2.

« - Évidement, il est profondément dépressif.

« Description.

« - C’est pour quand le suicide généralisé des cellules qui vivent en moi ? se demande-t-il sans doute. C’est pour quand ma propre mort décidée ainsi par elles ? Est-ce que ma mort m’accompagne depuis que ma cellule princeps a commencé sa folle multiplication prolongée dans des spécialisations démultiplicantes sublimées en des différentes spiritualisations jusqu’au point de non-retour, le point kamikaze ? Est-ce que ma mort est un suicide quoi que je fasse ?

« La mort de sa femme3a contribué, je crois, d’une manière importante à la ‘déviation’ de l’ambassadeur. D’autre côté, il a sa fille, une personne physiquement potable, qui rêve de partir pour la planète Mars ou au moins pour la Lune. Son désir : être la première terrienne à accoucher dans l’espace et d'avoir, ainsi, des enfants astraux. Son père, le veuf, considère qu’il s’agit d’égarements de jeunesse et que l’avenir de sa fille, l’orpheline, se trouve plutôt dans la diplomatie nomadienne. D’où un intérêt certain pour ma jeune personne. Je pouvais peut-être ‘toucher un mot’ au ministre pour qu’on la nomme en tant que consul des Tribus (si la Nomadie même était encore un trop gros morceau pour l’orpheline). Ou, sinon, je pouvais la prendre auprès de moi (en tant que ‘compagne’ reconnue, et non pas en tant que n-ième concubine temporaire, selon les coutumes nomadiennes) et de fonder avec elle un jeune couple dynamique et rapace, à l’avenir doré.

« C’est plutôt cette dernière variante que mon ambassadeur couve à l’intérieur de son inquiétude cellulaire. Mais la petite n’est pas entièrement à mon goût.

« Ou, encore, il faut voir. »

<>

« Je vois.

« Je la trouve pas mal. Elle me va. Je suis jeune. Il me faut du sexe, c’est clair. Donc, une bille blanche pour le physique. Le problème c’est l’esprit. (Ou quelque chose de ce genre.) Son obsession martienne mise à part, elle est travaillée par une question incessante :

« - Où se trouve le siège de l’attention ?

« Il faut le trouver si on veut avancer. Rien ne peut se faire si l’attention manque à l’appel.

« - On ne peut même pas mourir.

« Par contre, en sa présence, tout devient possible. Y compris la mort. Mieux encore, avec l’attention on peut tout savoir.

« - Même la mort.

« L’agitation paternelle, pour autant, laisse croire que la mort n’est ni à faire, ni à savoir. Mais enfin, ce n’est pas très sûr !

« Or tout ce qui vient d'être dit ne m’arrange pas vraiment, vous comprenez ? La fille de l'ambassadeur prend le temps de concentrer son attention sur l’attention. Moi, par contre, je suis un homme d’action, moi. Regarder l’irregardable n’est pas ma tasse de thé. Je pressens que, si je me laissais embobiner maintenant, plus tard, au fil des années, lorsque l’énergie ‘actionneuse’ baissera, je tomberai sous l’emprise spirituelle de Mômô (le nom de la belle), et ladite Mômô pourra faire de moi ce qu’elle voudra… Or ça, franchement, c’est pas mon genre. »

<>

« Pourtant, de tout évidence, j’ai du bol. Je n’ai peut-être pas l’attention chouchoutée par Mômô, mais j’ai des idées.

« En voilà une : je vais utiliser Mômô pour planter les webcams à l’intérieur des machines à café. Et pour cause. RFI est une institution où l’amour manque cruellement. Il y a des coucheries, certes. Peut-être en excès, même. Des coucheries de tout genre. (Le petit train étant, paraît-il, un spécialité RFI-enne.) Des coucheries, oui, mais pas d’amour. Même ceux qui se sont mis en couple (plus nombreux paraît-il que dans d’autres établissements) ne parlent pas d’amour. Peut-être n’y pensent-ils même pas. Bref, l’amour manque à RFI. Et tout le monde s’en rend compte et en souffre. On peut entendre un peu partout des mots comme quoi RFI n’est pas une entreprise comme les autres, comme quoi elle n’encourage pas l’amour et que la situation devient à peine supportable4. Dans cette situation, la présence d’un couple amoureux, même si elle attire l’attention, réveille une certaine pudeur agrémentée de tendresse, une certaine discrétion joyeuse.

« - Je veux dire que si Mômô et moi nous nous embrassions devant une des machines à café, nous pourrions compter sur un répit, sur un laps de temps où les autres feront un vide protecteur autour de nous.

« - Il faut protéger les tourtereaux !

« J’aurais ainsi le temps d’implanter la livecam dans le entrailles de la machine. »

<>

« Chose faite avec un certain doigté.

« - Je m’en félicite.

« En plus, le goût de la langue de Mômô, je ne vous dis pas !

« J’ai quand même un doute. J’ai cru déceler quelque chose d’étrange à l’intérieur des machines. Entre les rouages assez simples, qui déclenchent le jet d’eau qui traverse le café, le thé ou la poudre de potage et la pluie de sucre, et parmi les files qui témoignent des visites répétées d’autres comme moi, qui avaient branché les machines à d’autres terminaux d’écoute, il y avait un champ spécifique, une espèce de tension flottante et brumeuse, d’aura impalpable à peine sentie, pressentie…

« Et voilà ! Le mot a été lâché ! Le pressentiment ! C’est animique ! Ainsi, Muguette, Muguette Glande (quel nom, mon Dieu !), fait son entrée dans mon existence. À travers le pressentiment.

« Il ne faut pas me demander une explication, une raison pour tout cela. J’ai assez des problèmes tout seul, sans en rajouter celui-ci.

« Je surfe, perché sur une planche nommée destin.

« - Le mien. »


1 On pourrait rétorquer à cela en rappelant que RFI, en tant qu’exception plus ou moins culturelle, mais française, pourrait être une radio faite pour ne pas être écoutée.
2 « Conformément à cette croyance sectaire, les cellules du corps vivant seraient programmées non pas pour vivre, mais pour mourir. Elles mouraient par auto-décomposition, par suicide. Et c’était seulement après, que le ‘produit’ de cette mort aurait été phagocyté par les cellules phagocytaires (devenues nécrophages) ou éliminé par l’excrétion. Mais, comme dirait La Palisse, avant de mourir, ces cellules étaient en vie. Et elles étaient en vie parce que les cellules environnantes leurs envoyaient des signaux spécifiques, prouvant que l'environnement avait besoin des cellules en question, signaux qui suspendaient le processus suicidaire. Par la suite, donc, la créature humaine en vie serait le résultat des milliards et des milliards de micro-, de nano-empêchements du suicide. L’être humain serait un suicide en sursis.
« - Et rien d’autre. »

 

3 « Elle est morte de réalisme magique.
« Explication. – Il existe, dans l’histoire humaine, le réalisme socialiste. Il existe aussi le réalisme capitaliste. Et, entre les deux (en tant que survivant du socialisme et du capitalisme et du judaïsme et du bouddhisme et de l’islamisme et d’autres christianismes, centralismes, libéralismes, mondialismes, dadaïsmes), le réalisme magique.
« -Ça ne correspond et ne sert à rien, bien sûr. »
4 « Spécificité française : ‘je ne supporte pas !’ est entré dans le langage commun. Mais il n’y a pas de suite. Une fois le ‘je ne supporte pas’ dit, ‘je’ supporte très bien tout ce qu’on dit ‘ne pas supporter’. C’est le cas un peu partout dans le monde d’après le Grand Caprice, paraît-il.
« - Notamment en France. »

 

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4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 08:05

 

 

 

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

 

 

 

 

II

 

3

Vêtue d’un simple mais très sexy, beau et fin tablier bleu à plastron, et de chaussures élégantes à talons aiguilles, Gnito (diminutif du nom emprunté pour l’occasion par la belle créature, connue et reconnue paradoxalement par l'appellation officielle d'Incognito) faisait cuire des côtes de porc. Elle exhibait devant Stroë une paire de fesses rondes et fermes, très bien situées, des longues jambes élancées, un dos harmonieux, couvert d'une peau fine et lisse.

Autour d’elle, air et lumière faisait corps commun, étaient une seule et même chose.

Attablé au milieu de la grande cuisine, Stroë, à peine rentré de son travail, sirotait un verre de whisky sans glaçons.

Il regardait sa compagne d’un œil bienveillant. – Celle-ci écarta un peu les jambes.

- Ça te va, la vue ? dit-elle en tendant ses deux bras – dans un joyeux et sado-masochiste élan de crucifixion domestique –, pour sortir le sel, le poivre et les herbes du placard. Tu veux voir plus ? Tu veux voir mieux ?

Stroë émit un grognement de plaisir.

La belle femme tourna la tête vers lui, les yeux verts brillant avec intensité. Sur ses joues rondes à la peau d'abricot, deux fossettes indiquaient qu’elle souriait. Elle était de bonne humeur1. Elle s’approcha de Stroë et prit une gorgée du verre de celui-ci. Ses lèvres rose-pâles jetaient des éclats exquis2.

- Ça peut paraître paradoxal, dit-elle en reprenant de toute évidence une conversation interrompue tout à l’heure, mais le Nirvana n’est que du pur Oubli. Certes, la partie chrétienne de l’homme – de l’humanité ? de l’humain ? – se révolte en entendant cela, mais c’est vrai. Avant d’atteindre le Nirvana, il faut exister ailleurs, dans le non-Nirvana. Avant d’atteindre l’Oubli, il faut exister ailleurs, avec ou, ce qui revient au même, dans le non-Oubli, c’est-à-dire avec ou dans le Souvenir. Tu n’es pas d’accord ?

Sceptique, Stroë tordit légèrement ses lèvres carmin qui contrastaient avec l’ensemble brun-pâle de sa figure rectangulaire et pour l’occasion énorme.

- Tu me regardes comme si tu ne me faisais pas confiance, dit Gnito. Je comprends ça. Je peux comprendre. Mais il faut que tu acceptes une évidence. Nous deux, nous sommes complémentaires. Absolument complémentaires. Non seulement en tant qu’homme et femme irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, mais en tant que personnes déficitaires au niveau identitaire. Tu n’as pas de prénom. Tu l’as perdu. Mais ce n'est pas grave. Moi, par contre, je manque de nom. Je n’en ai jamais eu. Et ça c'est grave. Dans ce monde, rien n’existe sans son nom. Chaque être, animé ou inanimé, doit avoir un nom. Le sien. Chacun doit le porter comme on porte un enfant ! Rien n’existe au-delà, au-dehors de son nom. Je veux dire, dans ce monde-ci. Ce qui se trouve ailleurs, dans un autre monde, est trop dangereux. Alors, pour y parvenir, pour conquérir, pour se forger un nom – et c’est ça que je veux en premier, m’affranchir de ma contre-nature matérielle et me forger un vrai nom ! –, pour y parvenir, donc, la meilleure voie n’est autre qu’une carrière dans les médias. T’as pas besoin de qualités « hors du commun » pour t’y frayer un chemin. Tu peux t’y faire un nom, sans rien. Y a tant des journalistes, par exemple, qui n’attirent l’attention de personne, qui baignent dans l’océan d’anonymes, qui augmentent la banalité, la trivialité, l’entropie – tout ça parce qu’ils ont droit à la signature ! Tout çaau nom de leur signature ! C’est dans ce sens que tu deviens mon Sauveur, je te l’ai déjà indiqué clairement. Tu es à la recherche du Grand Larcin et du Mélodrame. Moi, je les mets à tes pieds. Ce n’est pas un sacrifice (je n’en suis pas capable) mais une offrande. Je suis prête à acquérir un nom. Ce n’est pas simple, quand on n’y est pas destiné – et je ne le suis pas –, mais c’est réconfortant.

- Oui, mais ça peut être un crime. Acquérir un nom quand on n’en a pas, c’est-à-dire, en prendre un. De quel droit ? Du seul droit du Crime. Voilà de quel droit ! Voilà le droit ! Je ne sais pas pourquoi je pense à ça, mais…

- Ça c’est l’influence de Dora, ta dernière d’avant le Grand Caprice, dit Gnito en clignant des yeux avec un charme plein d’une malice rancunière. Je te l’ai déjà dit. Elle se trouve quelque part, ici, près de nous, dans le post-caprice. Nous sommes en plein post-caprice. Ce qui ne change rien, à vrai dire. Mais, enfin, histoire de se situer, n’est-ce pas ? Elle est là, et elle est venue te récupérer. Avec son obsession plus que psychiatrique, du Crime. Voire, du Crime Universel. Pour elle, l'Univers n'est qu'un Crime sans Fin.

- Tu as l’air d’être très sûre de ce que tu avances.

- Naturellement. Et j’en ai de bonnes, de très bonnes raisons. Mais je ne peux pas les dévoiler tout de suite. Ne t’en fais pas, pourtant. Ça va venir. Absolument ! Jusque là, contentes-toi de te dire que je suis comme l’Archange Gabriel. Je t’apporte la Nouvelle. Cela d’un côté. De l’autre, dis-toi qu’elle avait parfaitement raison, Dora, là-bas, dans l’avant-caprice. Le Crime Universel attend le moment propice pour attaquer, nous envahir, nous soumettre. Les guerres mondiales se sont avérées insuffisantes. Lilliputiennes. Inappropriées. Des pitres miettes. On n’atteint pas un but de cette taille avec de simples guerres mondiales. Certainement pas. Les guerres restent toujours subordonnées aux idéologies. Le père Tolstoï, avec son incompréhension déclarée, foncière et irrémédiable de la réalité historique, se retournera-t-il dans sa tombe ? Il n’a qu’à ! La guerre est idéologique ou elle n’est pas. Or, l’idéologie, soit-elle passée ou contemporaine, ne permet pas le développement d’un projet de l’envergure du Crime Universel. Pourtant, ce Crime existe, il plane et guette, affamé, sa propre expression, il s’insinue lentement, par des voies dépourvues de sensibilité (tel le système lymphatique de l’homme, le système bancaire de la société, par exemple, ou l’Internet), dans le monde moderne où tout devient possible, s’il ne l’est pas encore…

Stroë sourit avec intelligence et indulgence.

La belle sous-créature de l’horrible et effrayante Barbara – amie fusionnelle de Dora – se montra mortellement sexy !

Une fois le dîner fini, Stroë demanda du regard qu’on lui fasse un petit câlin.

On s’exécuta.

Stroë se retira.

<>

Stroë alluma l’ordinateur mais, avant de reprendre le texte3 là où il l’avait quitté la dernière fois, il nota dans le bloc-notes :

« Elle n’avait pas encore un nom. Lui, il avait perdu son prénom. Elle voulait se forger un nom. Lui, il ne voulait surtout pas retrouver son prénom. Il y avait quelque chose de bizarre, de déséquilibré mais de très bienfaisant en même temps dans cette situation qui n’était pas à la portée de tous. Il croyait toucher, dans cette aventure, au mélange explosif et totalisant du Grand Larcin et du Crime Universel, au nectar et à l’ambroisie extraits de la banalité, de l’informe, de l’anonyme, de ladite ‘unité des contraires’ ».

Et, en laissant une ligne vide :

« Il n’y a pas de tristesse et de nostalgie comparable à celle du Grand Larcin. Le larcin est lié pour moi au vol de poules. Mais le vol de poules, aujourd’hui, ne rime plus à rien. Par contre, l’élevage en batteries de poules et d’autres dindes-porcs, vaches-somons et asticots domine la réalité humaine. La fabrication en série, y compris celle du vivant, nous prive aujourd’hui de quelque chose de très précieux, du larcin. Et, encore plus important, elle nous prive du Grand Larcin. Le larcin est inscrit dans les gènes humains. Il y devint Larcin. On ne le trouve pas ailleurs. Ou, au mieux, dans le monde spirituel, dans le virtuel, voire dans l’impossible.

« Décidément, la vie est moche ! Àpeine supportable !

« Heureusement, il nous reste cette tristesse, cette nostalgie. Ça c’est beau. Ça rend à l’humain sa grandeur. Et la femme se révèle d’un grand secours pour l’homme, dans cette direction. Et vice-versa. Le larcin ne peut subsister aujourd’hui que dans le domaine moral, c’est-à-dire là où agit (ou pas) l’amour. Si ce que certains initiés disent était vrai, comme quoi avant le Grand Caprice j’aurais désiré souiller Dora, je me dis que j’ai raté des choses inoubliables. C’est-à-dire que je les ai oubliées. Quel gâchis ! Quelle horreur ! Oublier ! Oublier quoi ? Ses propres souvenirs. Rien d’autre. On ne peut oublier que ses souvenirs. »

Et puis :

« Ce qui nous manque aujourd’hui c’est le Mélodrame du Larcin. On pleure trop encore à la mort de Mimi, de Violeta ou d’Aïda et de Radâmes. Ce n’est plus supportable ! Il nous faut quelque chose d’autre. La musique des sphères, c’est bien. Mais où est le mélodrame dans cela ? Non. Il faut quelque chose de nouveau, quelque chose d’autre. Mais quoi, je serais incapable de le dire. Je sens le Larcin comme inachevé, et cela me donne de l’espoir. Mais, est-ce que je ne me trompe pas, moi ? Est-ce que le fait de me retrouver enfermé dans le français de RFI au lieu de gambader librement, comme Ică, parmi les languettes des Langues de RFI, n’est pas le symptôme d’un handicap qui ne porte pas (encore) son nom ? (Le nom, toujours le nom4 !) »

 

 


1  Pour la nouvelle arrivée dans la vie de Stroë, être de bonne humeur était une habitude, mais pas encore un tic ou une manie.

- Être de bonne humeur n’est qu’une obligation supplémentaire, dont une femme doit absolument s’acquitter, avait-elle récemment chuchoté avec plaisir et auto-admiration.

 

2 La jeune et belle femme nue sous son tablier et dans ses chaussures à talons hauts, qui faisait cuire des côtes de porc, était, soulignons-le, une des sous-créatures de la très laide Barbara. Naturellement, Barbara se sentait pleinement femme.

- Une femme laide souffre. La souffrance rend vrai. Surtout lorsqu’il s’agit d’une femme. La femme, si elle veut être vraie, doit nécessairement être laide ! affirmait-elle assez souvent.

Pourtant, comme on vient de le voir, via ses sous-créatures, Barbara n’était pas hostile à la bonne humeur. Habituellement, elle vaquait dans le pré-caprice. Mais ce n’était pas toujours le cas. Aujourd'hui, non plus. Elle gambadait, maintenant, dans la cuisine où, en épousant les formes splendides de la souriante Incognito, on préparait des côtes de porc et où on sirotait du whisky... Nue sous son tablier et dans ses chaussures à talons hauts, faisant cuire les côtes, la nouvelle compagne de Stroë n’était pas épouvantable, comme la plupart des sous-créatures de la grande et horrible Barbara. Incognito, Gnito pour les intimes, était splendide. Elle paraissait sortie directement d’une BD coquine pour le plus grand public possible.

- Pour le public énorme !

 

3 Stroë travaillait à un essai – titre préconisé : « Le journaliste et la banalité » – soutenant que la principale qualité du journaliste était la banalité foncière, figée dans ou par des « redits moraux », capable seulement d’enregistrer et de rendre, mais pas de faire la part du vrai et du faux et surtout pas d’imaginer ou de créer. Le vrai journaliste, pratiquant un métier « de liberté », ne devait pas être libre. Il devait suivre « la réalité » (la seule ayant le droit d’être libre dans ce capharnaüm par elle même créé), en attendant que celle-ci le délivre de son manque de liberté.

- Pour le journaliste, décidément, la liberté arrive uniquement de l’extérieur.

 

4 Approximation explicative.

  Dans le noir absolu – lors d’un tel noir – personne n’a d’ombre. Tout le monde en a conscience. Pourquoi n’existerait-il pas, donc, des hommes sans nom (ou sans prénom) ? Le nom (ou le prénom) n’est que l’ombre ou, plutôt, la pénombre de la personne. Alors ? C’est comme si on extrayait le subtil du grossier, le grand du petit, l’exceptionnel du banal…, l’immortel du mortel, le nom du sans-nom et la forme du sans-forme…

  Stroë se sentait attiré, happé, avalé, digéré – étroné et déféqué ! – par l’unité, par le Un-seul, par le Un-total ; c’était pour ça qu’il parlait une seule et unique langue, le français.

  - Et encore !

  C’était pour ça qu’il se laissait envoûter par l’inconnu – ou par le mystère ! – total que Gnito, ayant à peine atterri dans sa vie, représentait avec tellement d’aplomb, d’une manière aussi prégnante. C’était pour ça que Muguette, comme on aura encore l’occasion de s’apercevoir, les craignait autant, « lui, et sa putain », coquetant tous les deux, chacun de son côté, avec l’Un et avec l’Oubli. Il sortait du commun. Il frôlait l’inconnu. Ce n’était pas banal, comme un vrai journaliste. Il trouvait ça embêtant. Cette réalité l’énervait :

- L’exceptionnel est toujours défini par rapport à l’habituel, au banal, plus exactement au banal spécifique à l’exceptionnel en question. On peut même dire que tout exceptionnel est structuré par son propre banal. Aussi manque-t-il de pureté, l’exceptionnel. Il est pollué, miné par son propre banal. Il ne peut pas être exceptionnel, l’exceptionnel. Ni banal – le banal. Ils sont d’extraction réciproque, le banal et l’exceptionnel. Rien de plus banal que l’exceptionnel, rien de plus exceptionnel que le banal ! Cette éclosion du paradoxe devient emblématique pour notre temps post ou, mieux encore, trans-capricial… C’est pour ça que nous, ma superbe Gnito, et moi-même, nous n’aurons pas d’enfants, en tout cas, pas d’enfants réels, mais des virtuels seulement ; des enfants qui tantôt existeront, tantôt disparaîtront ; pour ainsi dire, des intermittents…, comme les intermittentes du spectacle, assimilés poétiquement aux ampoules de la Tour Eiffel, qui, dans la même seconde, au même instant, clignotent, éclatent et brillent ou ne clignotent, n’éclatent et ne brillent pas… – C’est une manière de vivre le miracle !

 

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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 07:22

 

Œuf de fou

 

 

« Quelle est la différence entre nous et une maison de fous ? Eux, ils ont une direction lucide ! »

Blague audiovisuelle. 

 

« La folie de l’homme raisonnable est

anatomisée à fond par le clin d’œil du fou. » 

Shakespeare, Comme il vous plaira, II, 7 56-57

 II

 2

- Oui, c’est c’la ! dit Ică Glande en s’adressant à Muguette, sa femme.

Assise dans son fauteuil en velours beige à reflets arc-en-ciel, celle-ci dévisageait avec beaucoup d’attention rancunière son mari affalé – mufle ! – sur le canapé revêtu du même tissu que le fauteuil. Elle était comme toujours, belle et irritée, à l’affût de la moindre raison de s'hystériser1. Elle aurait aimé changer son état actuel contre celui de naguère, contre son ancienne maladie, d’avant le Grand Caprice2 Elle aurait préféré mille fois son ancienne souffrance que l’actuelle pression interne. La pression de ses pressentiments – sorte de souvenirs détournés, rendus pervers. Par le passé ses seins, par le présent ses pressentiments la ballonnaient3 pas mal. – Il y avait risque d’explosion !

- Tu ne vas pas soutenir, pourtant, que t’as oublié de me le dire ! fit Muguette avec reproche. Quand même, partir ainsi, avec une inconnue, au bout du monde…

- C’est pas au bout du monde. C’est juste là, à côté, répliqua Ică.

- Àcôté, peut-être. Mais c’est quand même au bout du monde. Tu ne vas pas me dire maintenant que ce n’est pas au bout du monde ! Tu ne vas pas me dire ça à moi ! Tu ne vas pas me dire que t’as oublié !

Ică secoua sa tête massive en signe de sage détresse.

- Si, dit-il. J’ai oublié !

- Malgré tes célèbres mémoires !

- Hélas, oui !

- Tu vois ? !

La voix de Muguette avait prit des inflexions graves, « de soir ».

- Il faut absolument qu’on mette sur pied la cellule d’aide psychologique. Je t’en ai parlé l’autre fois. C’est clair comme l’eau de roche, c’est évident comme la lumière du jour, c'est obligatoire comme les rêves divins de l'enfant. Je pense que c’est une idée plus que d’actualité. Non seulement la bonne marche du monde en dépend, mais surtout la bonne marche de RFI. Et celle de notre ménage, avec. Dans ces conditions-ci, presque sinistres, dans le creux d’après le Grand Caprice, où nous sommes obligés d’évoluer !

- Tu parles du fait que je soit devenu dépendant de mes mémoires, dit Ică avec un faux air respectueux.

Il cachait son agacement et son mépris.

- Ce n’est pas de la drogue, pourtant !

<>

Muguette changea ensuite de sujet.

- Cela étant, tu crois vraiment à ce que dit ce Stroë ? Tu ne vois pas le danger ?

- Quel danger ?

- C’est qui la salope ?

- Je n’en sais rien, strictement rien. Je rends un service à Stroë. C’est tout. S’il aime la sauter, pourquoi pas ?

- Sur ton budget ! Il la saute sur ton budget. Tu trouves ça normal ? Je ne vois pas vraiment la raison. Sauf s’il y a autre chose. Car il y a autre chose, n’est-ce pas ? Dis ! Autre chose, n’est-ce pas ?

Muguette était, de toute évidence, très suspicieuse4.

- Ce n’est pas que je voudrais t’instrumentaliser, reprit-elle après quelques secondes de réflexion, tout en dévisageant avec une certaine haine le mâle d’en face, son mari. Encore que, quoi de plus légitime que d’instrumentaliser son époux ? Mais, non. Ce n’est pas le cas. Je crois sincèrement que l’aide des psys, de plusieurs, d’un bataillon de psys est absolument nécessaire à RFI. C’est très contemporain, ça. Et il ne faut pas qu’un grand média, comme RFI, rate le rendez-vous avec – comment dire ? Comment éviter le barbarisme –, avec la contemporainéité.

Muguette inspira. Ensuite, comme pressée intérieurement d’un pressentiment inédit mais cohérent :

- Je vais te demander un moment de grande attention affûtée, aiguë. Il s’agit d’une intrigue encore plus complexe que le nœud gordien. Néanmoins, comme il n’y qu’un seul Alexandre le Grand dans le monde, et forcement pas à RFI ; comme la Révolution Mondiale est, quant à elle, pour beaucoup plus tard sinon pour jamais (car la Mondialisation est sur le point de l’achever, n’est-ce pas ?) ; comme la lâcheté de nos contemporains gâtés par leurs sociétés démocratiques (car riches) où le vote est libre et du coup inutile, peut devenir dominante ; bref, comme tout ça – le retour aux sources s’impose. Et quoi de plus à la source pour un humain que sa propre psychologie, son propre psy ? Voilà ce que je voulais dire. Comme, de surcroît, le KGB est éliminé de la course historique, et que la DST, la DGSE et autres Mossad et FBI-CIA deviennent par conséquent victimes de leur succès qui les singularise et hypertrophie jusqu'à une dégoûtante obésité créatrice de fausses alertes justificatives, l'aide psychologique s’impose et prend le relais de tout ça, de tout ce pitre bazar. Elle ramène les choses à des dimensions humaines, je veux dire, non pas mondiales (ce serait trivial, inélégant) mais (vaporeuses, éthérées) universelles, à des dimensions beaucoup plus appropriées à notre civilisation où les guerres mondiales et totales demandent à être bannies et honnies.

Une petite pause encore et Muguette finit comme suit :

- La psychologie de tout un chacun doit être bien définie, donc contrôlée. Surtout celle des journalistes qui, eux, doivent avoir affaire au connu, exclusivement. Or, il n’est pas facile de se priver d’inconnu. D’autant plus lorsqu’il loge en soi-même. Il doit être dénoncé et rendu au monde, l’inconnu. Il doit être connu. Ensuite, on pourra même lui donner une direction, le diriger. Ce qui est d’ailleurs le but même de l’opération. Et toi, mon cher, tu es très bien placé pour pousser les choses dans ce sens. Tu n’es pas dans la situation de ton copain, de ton Stroë. Oui, lui ! Avec son manque de prénom !

La haine de Muguette paraissait aujourd’hui plus forte que jamais.

 

 

1 Se fâcher, protester, crier, condamner, pester, se victimiser, se venger. C’était sa manière de s’imposer. Espèce de Xanthippe plus que contemporaine, de Xanthippe à venir, elle était plus que sûre et certaine de ce qu’elle pressentait.

  Cela la fatiguait.

 

2 C’était une maladie livresque. C’était ce qu’on lui avait dit, à l’époque. À l’époque, la femme se remplissait de seins. Elle était toujours blonde et digne, comme aujourd’hui. Une harpie agitement active. Mais, en plus, ses seins poussaient, s’effaçaient ou se creusaient sans cesse, tantôt sur sa poitrine, tantôt entre ses omoplates, sur ses joues, au bout de ses doigts ou entre ses dents ou orteils, derrière une oreille, sur la plante de ses pieds, sur la langue, aux bords de ses narines…

 

3 Cette histoire de seins et ballonnement vaut deux petits détours.

  D’abord, un aperçu de Dora et de Barbara.Dora, là-bas, dans le pré-caprice, était une femme ultra-splendide aux seins qui promettaient de devenir semi-liquides. Elle était mariée et avait un certain nombre d’enfants asexués et cyclopes (il s’agissait des enfants gardés, à cette époque, par Zakharias Cocâltãu ; des enfants abrités aujourd'hui, selon Ică, par Stroë dans ses chairs secrètes).

  - Tout ça là-bas, avant le Grand Caprice.

  Toujours là-bas, Dora se faisait accompagner par sa grande, très privée et particulière amie, Barbara.

  - Toujours.

  Celle-ci était fortement laide. Elle était composée de moult sous-Barbara.

  - Tout cela, bien entendu, lors des moments présents du passé.

  Barbara était, disait-on, l’incarnation, l’incorporation du dicton selon lequel il fallait se méfier du passé, tellement il était imprévisible.

  - Aussi, la Muguette d’aujourd’hui ressentait la Barbara d’hier.

  À l’époque, Dora, la méga-merveilleuse, se déclarait prête pour le sacrifice. Barbara, son amie « diamétrale », l’hyper-laide, l’admirait beaucoup. Elle l’avait épaulée dans ses démarches entreprises afin de bloquer (ou détourner) l’arrivée du Grand Caprice. Pourtant, elles n’avaient pas pu empêcher celui-ci de tsunamiser le monde.

  Cela étant, c’est délicat les seins.

<>

Ensuite, pour ceux qui auraient le temps et la curiosité de regarder un peu plus vers l’insondable du sujet, vers l’abîme du problème des seins, voilà le deuxième détour.

- Cela s’est passé dans la gare de Châteauroux.

On dirait qu’il n’y a rien qui puisse se passer dans cette gare. Et pourtant…

Paule se trouvait sur le quai de cette gare. Elle attendait le train provenant de Port-Bou, qui allait l’emmener à Paris. Elle avait décidé de prendre un peu de distance, d’aller dans la capitale, d’y respirer l’air de l’anonymat, de l’histoire, de la politique et du tourisme.

- Aux pieds de la Tour Eiffel on est à la fois personne et quelqu’un.

C’est difficile d’expliquer, mais c’est ainsi que Paule ressentait, elle, les choses depuis qu’elle s’était posée la question embarrassante concernant la raison qui gouvernait sa vie, la raison de sa vie. Elle avait dix-neuf ans et elle trouvait que son existence n’avait pas de sens, qu'elle n’en avait jamais eu, et qu'elle n’en aurait jamais « dans le siècles des siècles ». Pour elle, tout s’est terminé avec et dans ses seins. Comme dans un cul de sac. En fait, ils avaient grandi démesurément, ses seins. Elle avait aujourd’hui des mamelles géantes. De vraies pastèques. Les hommes la regardaient non pas comme Paule, mais tout simplement comme des seins attachés à quelque chose à la rigueur baisable. Et rien d’autre.

- La baise.

Ils ne regardaient que très fugitivement les hanches, les fesses, les cuisses, les bras ou le dos de Paule. Pour ne pas parler de ses joues, de sa bouche et de son nez ou de ses cheveux. Quant à ses yeux, les hommes évitaient, avec une obstination instinctive, de rencontrer leur regard. Ils ne voulaient pas d’une Paule humaine. Ils voulait baiser et non pas la baiser. Impossible donc de penser à la tendresse, aux câlins et, d’autant moins, à l’amour.

Les femmes, à leur tour, animées par une sensibilité spécifique, la considéraient aujourd'hui avec une supériorité certaine. Pendant l’adolescence, beaucoup furent celles qui lui enviassent « les balcons » aussi généreux – tandis qu’elles-mêmes peinaient de sortir du minus ou du stade de planche à repasser. Mais cela n’a duré que trop peu. Ses « protubérances » ont vite progressé en passant de la dimension d’une prune à celle d’une pomme, d’une orange, d’un pomélo, d’une noix de coco, pour finir dans leur contour actuel, de pastèque.

- Ils doivent atteindre cinq kilos chacun, si seulement on pouvait les peser…, se disait Paule dans les moments (rares) de « narcissisme critique » ou lorsqu’elle se faisait caresser les seins, debout ou couchée, avant que l’animal qui dort en chaque mâle ne la brutalise et coince pour la pénétrer et la secouer jusqu’à l’éclatement.

- Je serais plus légère de dix kilos si je pouvais les enlever, disait-elle encore.

Debout, couchée sur son dos, à quatre pattes, elle sentait la masse de ses seins, leur lourdeur. La pesanteur passait par là, par ses seins, et rendait Paule matérielle dans le sens plus que concret, abject du terme.

Le train de Paris en provenance de Port-Bou avait du retard.

Sur le quai il y avait assez peu de monde. Paule aperçu un jeune homme qui la regardait.

Et c’est parti !

- Il a posé le même regard porcin sur moi que tous les autres. Mais ensuite il a rencontré mon regard. Et quelque chose a changé, d’une manière saisissante, je dirais même alarmante, dans son expression. Qu’est-ce qu’il a pu voir dans mes yeux, pour qu’il change ainsi ? Je le hais. Je le hais pour ce qu’il a compris de moi. Évidemment, je suis perverse. L’obscénité ténébreuse, la saleté, l’envie idiote et méchante, le mépris miséricordieux décelé dans le regard des autres ne me suffisent pas. Et pourquoi cela ? Parce que je suis différente de tout ce qui existe dans ce monde. Personne n’a de tels lolos. Personne n’a ce problème. Personne n’est comme moi. Et moi, moi je suis comme personne. J’ai la conviction que j’ai joué moi-même un rôle important dans ma réalisation physique. Inconsciemment, soit, mais activement. Je veux dire que mon corps est, certes, le résultat de l’action de toutes sortes de forces, biologiques et héréditaires, astrales et létales, minérales, végétales et animales qui accompagnent l’Homuncule, mais qu’il est aussi le résultat de mes forces à moi, de mes forces individuelles, personnelles, de ma personnalité. – Quelle mouche m’a piquée alors pour m’auto-coller de tels balcons ? Et quid de ma personnalité ? Qui en est responsable ? Je sens la stupidité et la folie rôdant autour de moi. Elles s’emparent de moi par absorption mais aussi par infiltration. Je me dissous dans, tout en étant dissoute par. Je ramène tout à mes « tumeurs ». J’anéantis l’univers pour le « maméliser ». Les grands problèmes du monde ? Je m’en fiche pas mal ! Mes lolos me suffisent. L’explosion démographique, la pollution, le déchaînement génétique, la conquête cosmique, le danger astral, de la foutaise ! Mes lolos ! Mes lolos ! Mes lolos ! – Mes lolos me suffisent.

Vraiment, c’est délicat les seins.

- Franchement !

 

 

4 Et pour cause. Dans le passé, Ică fut un roc de santé insensible. À présent, par contre, une fois le Grand Caprice traversé, transgressé, ses mémoires le faisaient souffrir. C’était qu’il en possédait plusieurs. C’était qu’il en possédait trop. Il ne s’agissait plus d’une mémoire « naturelle », organique… C’est à cette qualité étrange, d’ailleurs, qu’il devait son poste de Directeur des Langues de RFI.

- Lui, le super-exilé de et par le Grand Caprice.

Lui, le migré, l’émigré, l’immigré, chapeautait « les métèques » des Langues, tous des migrés, émigrés, immigrés, traumatisés, d’une manière ou d’une autre, tous, et pas très dignes de confiance, tous… Lui aussi, d’ailleurs, il se sentait traumatisé :

- Chaque mémoire, la mienne comprise, est une qualité du Moi, se plaignait-il lorsque des vapeurs d’alcool créaient des nuages de sincérité à l’intérieur de sa calotte crânienne. La mémoire n’est pas seulement un dépôt de souvenirs, de passif, d’inertie. La mémoire, la mienne comprise, est activée par le Moi, en apparence. En apparence, car ce qui est activé, en réalité, c’est le Moi-même. Je veux dire par cela que la mémoire est une condition nécessaire mais pas suffisante pour la définition du Moi. Le Moi n’existe qu’en présence de sa mémoire, et vice versa ! Le Moi et sa mémoire se cavernisent l’un l’autre.

Ses mémoires le torturaient, le dépeçaient. Elles s’avéraient autonomes et impersonnelles. Les souvenirs malmenés par ces mémoires étaient comme des ombres, comme des morts ambulants. Des zombies. Il n’y avait plus personne, plus rien dedans. Ses mémoires condensaient les temps. Parfois, elles le vidaient. Ce qui lui manquait toujours c’était la mémoire atemporelle, la mémoire de sa personne, la mémoire personnelle.

Les machines à café rappellent qu’il disait parfois :

- Il existe un temps des médias. Un temps médiatique. Un temps qui nous place, nous autres, en dehors du temps. Au mieux, à côté de lui ou, très rarement, à ses côtés !

Les machines à café étaient désemparées. Or cela, franchement, ne pouvait ne pas poser des problèmes par la suite.

 

 

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