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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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30 décembre 2008 2 30 /12 /décembre /2008 17:53

Avant Propos

Une fois au sommet de la Tour Eiffel, une question s’impose :

- Sauter ou pas sauter ?

Ne pas sauter, enlèverait tout sens à l’ascension. Sauter, par contre, susciterait des tonnes d’autres interrogations à qui mieux mieux plus compliquées, biscornues, farfelues, capables d’escamoter la question mère, voire de l’écraser.

- C’était la réalité psy qui m’a envahi en regardant la petite vieille, ratatinée, myope, peut-être même aveugle, qui regardait je ne sais pas quoi, de là-haut, des cimes eiffeliennes, parisiennes…

- Et alors ? 

 

Caron et la Tour Eiffel.

 

- Difficile de se glisser sous la peau d’un autre.

 

- Le bidasse qui fait passer et qui dépose les zozos de « l’autre côté » ?

- Lui-même, qui achemine toutes sortes de cocos et de zèbres vers l’au-delà ; qui regarde et enregistre le passage de l’existence vers l’inexistence ; qui, enfin, passe lui-même, au retour, de l’inexistant vers l’existant ; – peut-être.

 

- Prenons comme exemple le cas de Caron.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Qui – pour s’occuper de ce qui se passe dans une âme pareille ?

 

 

- Vous allez me demander, peut-être, quel pourrait être l’intérêt de s’y intéresser ? Vous aurez, naturellement, raison. Combien d’entre nous partagent le sort de ce Caron ? Mille ? Cent ? Dix ? Un ? Aucun ?

- Aucun !

- Il n’y a pas des Caron parmi nous. Il ne peut pas y en avoir. Dans le camp de l’existence, (où nous autres flottons tous) l’inexistence nous est interdite. Elle n’y est, au mieux, que pressentie. Jamais sentie.

- D’autant moins vécue.

- Caron, lui, par contre, il y touche.

- Peut-être !

 

- Il passe d’une rive à l’autre, chargé (dans une direction), vide (dans l’autre), sorte d’éboueur d’âmes, de madame-pipi-du-monde avant la lettre.

- Et il y observe les changements subis par ses passagers...

 

 

- Comme un photographe qui, tout en aidant ses sujets à s’immortaliser... (si, si !... s’immortaliser, ne pas mourir, ne plus mourir… sur la pellicule) observe leur rigidité de plus en plus évidente, leur nécrose de plus en plus avancée.

 

- Des soupirs et des larmes.

- C’est ce qu’on dit pouvoir – avoir à – trouver dans l’empire souterrain.

- Des soupirs et des larmes éternels.

- On le dit sans se demander pourquoi ; sans s’interroger sur la souffrance des passants, sur la souffrance des... trépassés (...des... très-passants ?), sur la souffrance des disparus.

- On ne peut pas s’y interroger, nous autres.

- On n’est pas des disparus, nous autres, quand même !

- Tandis que lui, si, Caron, le tantôt disparu, le tantôt apparu, l’éternel transgresseur, le monotone volte-faceur entre l’existant et l’inexistant, entre 1 et 0 : il les aperçoit, lui, les disparus ; il les touche ; il touche à leur souffrance ; qu’il oublie lors de son retour au monde – pour pouvoir y retourner.

- Quant à eux, ils l’aperçoivent et ils le touchent, lorsqu’ils lui payent le passage – avant de toucher à la disparition, à leur propre disparition...

- Ils deviennent, ils parviennent à être, ils sont tous (depuis longtemps, depuis toujours), nous sommes, nous autre, tous, des disparus !

 

Post propos

 

Après avoir articulé ces mots, la vieille ricana. Aigu. Avec beaucoup de joie. Elle parait être en paix avec elle-même, très souriante : rictus-isante. Elle donnait l’impression qu’elle allait se dissiper, dépressive et désinvolte, dans l’air pur qui, tel qu’un nuage de smog, flottait autour de la Tour Eiffel, juste en dessous du gland de celle-ci. C’était tout. Et rien d’autre.

   

         - La folie, par exemple, la bêtise, l’inutile !

 

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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 15:57

 

Avant propos

 

Quoi de plus ordinaire (snobe, pourtant ; valorisant ; noble) que de suivre une analyse ? Tout le monde peut le faire aujourd’hui, dans notre monde évolué.

- Tout le monde (se) doit le faire.

C’est ainsi qu’on arrive à la liberté individuelle totale. C’est ainsi qu’on peut la dépasser, cette liberté individuelle totale. En l’occurrence, les protagonistes, à un moment où à un autre, doivent changer de place, (inter)changer leurs rôles. L’analysé peut et doit prendre la place du psy ; et vice versa ; avec, en plus, tout  le sado-masochisme afférent.

- Question de pouvoir.

- Question de rébellion.

- Question d’évolution.

Libre, individualisé jusqu’à l’impénétrable, jusqu’à l’imperçable solitude totale, on échoue assez souvent dans le désordre, dans l’anarchie, dans la maladie mentale.

- Morale.

Aussi.

- C’est quoi ?

- C’est pourquoi ? 

 

 

 

Œdipe sans souffre        

(La hantise de la psychanalyse, repère plus que contemporain de et pour la contemporanéité.)

 

Jasmine Farada, artiste peintre, avait hérité dans son adolescence d’une certaine fortune qui, bien investie, l’avait mise à l’abri des soucis. Digne fille de son temps, affranchie (hyper), elle se révéla presque libertaire. Son désir d’expression, puissant, mais handicapé par une certaine (assez forte) maladresse en ce qui concerne l’utilisation des mots, l’emmena à dessiner, à peindre et à sculpter. À dix-huit ans elle vivait pour son art et de ses investissements immobiliers. À vingt ans, s’y ajoutèrent les premières œuvres vendues et la première pension alimentaire reçue de la part de son premier ex (Cristobal Meunier) qui l’avait fait mère pour la première fois. Ensuite, cinglée et sympathique – après une courte analyse (car précoce) et après une cure de prise de conscience –, elle n’hésita point de changer souvent de partenaire. Quatre d’entre eux la firent tomber enceinte (une ou plusieurs fois). Les pensions alimentaires s’en suivirent. 

Benjamin, le premier dans la lignée initiée ainsi par Jasmine, se vit doté, avec le temps, d’une mère et d’une demi-douzaine de demi-frères et demi-sœurs. Il avait aussi, comme tous les autres, un père, le sien ; mais accessoirement. Par ailleurs, il n’avait pas des frères ou des sœurs à part entière, Benjamin. Il avait, en revanche, quatre (quasi) beaux-pères. En revanche ou par contre. Sujet sur lequel Jasmine s’attardait pas mal de temps, allongée sur les divans de maints psys consultés à des maintes occasions dans sa vie.

Le presque père de Benjamin, quant à lui, était, comme il a été dit ci-dessus, Cristobal Meunier, le chansonnier.

Sa jeunesse ne fut pas vraiment une promenade de plaisir. L’école, avec ses abrutis de profs (espèce des poupées mécaniques qui essayaient de fourrer dans la caboche des sauvageons des connaissances universelles qui n’intéressaient personne), cette école indifférente, cette école minable, malade, donc cette école de merde fut une vraie prison pour Cristobal qui, d’ailleurs et par conséquent, la quitta vite (très). La vie (la vraie) – pour laquelle il se disait déjà préparé – se trouvait ailleurs.

Après une étape plus ou moins difficile, passée « chez les petites femmes de Pigalle », devenu une sorte de « sans famille » contemporain, Cristobal trouva (ou fut trouvé par ?) une chanteuse qui se fit un plaisir de le dépuceler. En bonne amante-mère-putain, pourtant, elle investit en lui de sorte qu’il devînt très vit un espoir de la chansonnette. Il s’agissait de la vraie chansonnette française, grivoise, piquante, cinglante, joyeuse et agréable, que l’on ne trouve pas à la télé ou à la radio, mais seulement sur les scènes des cafés-théâtres peuplés d’américains et de japonais en mal d’Europe, qui se montraient prêts à importer dans leur intimité lointaine ce parfum traditionnel-osé : un peu Gavroche, Villon, Rabelais, Brel, Brassens… À la fin du spectacle, tout ce monde venu d’ailleurs achetait, discipliné, des cassettes et des disques vendus en exclusivité sur place, signe de rareté et de bon goût, d’histoire éclatante et de démocratie choisie, noble – française, bref !) et les faisait écouter chez lui, là-bas, dans les ailleurs de ses existences. Cristobal gagna ainsi une renommée internationale, pour se faire ensuite accepter par et dans son propre pays, en tant que quelqu’un doté des qualités « représentatives ». – Suite à quoi, les radios et les télés commencèrent à le solliciter ; suite à quoi, donnant à Cesare ce qui était à Cesare, il décida de mettre de l’eau dans son vin (il réduit la drogue, l’alcool et le tabac) ; suite à quoi, il apprivoisa sa verve fruste et parfois taillée à la hache, il abandonna quelques cordes (lumpen) prolétariennes de sa sensibilité en échange d’un peu d’émotion (petit-) bourgeoise, lacrymogène… Discipliné par la lourde tâche de montrer au monde, d’y représenter la rébellion française traditionnelle, confronté sur ce plan à la concurrence interne française et à une vie personnelle assez aléatoire (voyou légèrement sentimental et bien illettré, rigolard, généreux parce qu’égoïste, hyper-entouré par des pots, il était – se sentait – terriblement seul cependant ; il faisait impression ; – on était impressionné), il rencontra des vrais problèmes psychologiques (pas loin de ceux psychiatriques, disaient ses détracteurs). Lorsqu’il déprimait, il appelait ses psys et se gavait – avec modération, mais réellement – d’anti-dépresseurs. Il gardait ainsi un équilibre que beaucoup considéraient comme hors du commun, voire exemplaire.

C’est avec cette image de ses parents mère lapine à l’expression visuelle et obstétrique, père au gargarisme riro-mélodique – que Benjamin grandit.

 

À l’occasion du 11 septembre 2001, le cocon matriarcal (à l’homme multiple) dans lequel Benjamin vécut ses presque vingt ans, prit un aspect particulier et se brisa.

Benjamin constata qu’il était tributaire à tout autre chose qu’au patriarcat. Cette dernière institution était évidemment valable pour un type comme Oussama ben Laden, l’homme à trente demi-frères et demi-soeurs et beaucoup de pseudo-belles-mères (mais à un seul père) ; le terroriste qui, disait-on, avait déclenché, le 11 septembre 2001, la guerre contre les Etats-Unis. Valable pour Oussama, donc, mais pas pour Benjamin, pour qui le créateur, le sien, n’était pas le père (comme pour l’autre) mais la mère, la sienne.

La sexualité, donc, menant ou bien au patriarcat, ou bien au matriarcat[1], n’était finalement qu’un mécanisme, se dit Benjamin.

- La reproduction, but final ?

- Paroles, paroles, paroles !

- Psychanalyse, psychanalyse, psychanalyse !

On dit « reproduction », mais on ne reproduit jamais rien. On en produit seulement. Et on en parle, on en parle, on en parle. On peut produire même des êtres. En parlant ou pas. Mais on ne peut rien reproduire.

- On n’est pas Dieu !

La sexualité restait, donc – pour notre Benjamin, pour son histoire –, un mécanisme producteur de sensations plaisantes, enveloppées en des vapeurs plus que psychiques : psychanalytiques. En l’occurrence, un mécanisme qui mettait à l’épreuve les liens entre les géniteurs et leurs rejetons, en imposant l’inceste – pour l’interdire et pour provoquer la transgression (sublimation, transcendance) de l’interdit.

Le regard posé par Benjamin sur Jasmine, sa mère, changea. Le fils ressentait l’envie de baiser sa mère. Tout simplement. Le tabou (l’interdit) traditionnel ne faisait que l’exciter encore plus. Finalement, il était où le mal ? Elle avait couché avec tant de mecs ! Elle le fera encore et encore. Quelle différence entre un mec quelconque et quelqu’un pas quelconque, son fils, Benjamin ? Ce n’était un pas un mec, lui ? Si ! Peut-être pas comme tous les autres, naturellement. Mais il était encore plus riche – de par l’inceste ! –, et tout aussi naturellement la chose ne pouvait être que plus intéressante, plus excitante.

  Ils étaient des adultes, tous les deux. Ils vivaient dans un monde moderne, dans une société évoluée.

- Et jouissive.

 Les mythes fondateurs, tel que celui d’Œedipe, étaient depuis longtemps assimilés, digérées, voire sublimés. La drogue, aujourd’hui, apportait (donnait) encore plus de sens au problème. Le vertige, activant de forces insoupçonnables, ombragées, corrompues par un oubli brisé, révélait des vérités anamorphosées, tout aussi réelles que les représentations de départ. C’était bien de représentations qu’il s’agissait. L’accès à la réalité brute (non-représentée car non-représentable) nous est barré par nos fantasmagories internes ou externes (tabous inclus), par nous-mêmes. Alors, la transgression des tabous n’est plus un problème. Non seulement qu’elle se montre possible, mais elle s’impose. Un nouveau monde nous attend. Un nouvel univers. Dieu même, l’inchangeable, le non-transgressable, débarrassé de nos préjugés, nous attend. – Son attente nous dévore. – Nous devons nous y rendre. – Il faut coucher avec notre mère. Il faut la baiser. Il faut (se) la faire !

L’envie sulfureuse ressentie par Benjamin de coucher avec sa mère et vice versa – se disait-il, l’envie sulfureuse ressentie par sa mère de coucher avec lui, ces impulsions sulfureuses, ces « emportations » infernales, imposées de nos jours par la psychanalyse désulfurisante, n’étaient plus « inexplicables ». Certes. Il n’y avait plus de quoi se tracasser. Ce n’était plus de l’interdit. Au contrarie, dirait-on : c’était de l’explicable créateur – c’est-à-dire – de non-interdit. Il n’y avait plus rien à transgresser. Tout était admissible. Donc, tout était permis. Presque obligatoire. Comme dans un transplant d’organes – sulfureux, lui aussi –, quand on transfère de la vie organique, de la sous-vie récoltée au niveaux inférieurs de l’être où elle perdure (un temps), où elle hésite de quitter le corps, même si la mort de l’être est constatée, en l’occurrence déclarée… La psychanalyse n’avait que plier ses bagages et quitter notre milieu. Nous refusons dorénavant d’obéir à ses « sondes » et à ses « mythoscopes » appelés nous faire « prendre conscience » des interdits que nous avons enfreint, transgressé, de nous faire « assumer » nos actes, forme diaboliquement moderne (soi-disant accusatrice et soi-disant responsabilisante) de la torture du repentir…

- Vu tout ce qui vient d’être décrit, l’historien s’arrêtera ici, en disant que Benjamin trouva, à un moment précis et très intense de sa vie, que tout ça, tout ce qui vient d’être décrit, ne pouvait être que nécessaire – tellement c’était stupide…, en justifiant intégralement ainsi la terreur inoculée par la stupide (dépassée !) psychanalyse mourante, gisant sur l’autel de la désulfurisation d’aujourd’hui – et tout.



[1]              …ou bien ailleurs, à d’autres endroits et vers d’autres horizons – égalité des sexes, libertinage, partouses, abstinence, impuissance, conversion, pornographie, perversions raffinées ou pas, SIDA…– qui n’étaient plus un problème de sexualité, mais – beaucoup plus simplement – un problème societal.

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13 novembre 2008 4 13 /11 /novembre /2008 16:54

Avant propos

Personnelle, intime, invisible, propre à l’inhumanité humaine, tu nous indiffères. ----------- On nous indiffère.

 



On gave

                                                                                                                                                                                          

Rosie arrêta sa voiture à côté de la vacherie. Les vaches pie, une petite trentaine,  enfonçaient leurs sabots dans la boue de bouse et d’urine. Elles passaient leurs têtes entre les barreaux et, en se servant de leur langue musclée et baveuse, lapaient et avalaient la farine grossière, étalée assez parcimonieusement devant le grillage.

- Ils commençaient à manquer d’énergie, les Michaux.

La saleté demandait depuis un moment à être enlevée...

Derrière la vacherie, le nouvel élevage de canards, un demi-saucisson industriel, peint en vert et gris, s’offrait au regard en toute sa laide banalité.

Rosie introduisit la clé dans le démarreur mais elle s’arrêta à mi-chemin.

- Elle ne pouvait quand même pas partir sans avoir vu Anne.

Elle avait dit aux Michaux qu’elle passera la voir. Mais maintenant l’envie de foutre le camp était très forte. Même aiguë.

- Pourtant, elle manquait de courage.

Elle était arrivée à Bonneuil non pas avec l’espoir de trouver une solution à son problème (il n’y avait pas de solution autre que l’oubli), mais du moins de changer un peu d’idées, de reprendre un peu pied dans cet univers qui avait tangué tellement brutalement et l’avait secouée avec autant de violence une semaine auparavant lorsque Lionel son départ. Chose promise, chose due – et accomplie : le taxi attendait en bas, Lionel ayant préparé déjà sa valise...

- Après, elle est restée sans repères.

Sans repères pour ce moment-là, le moment passé présent. Sans repères, certes, elle était pourtant assez puissante pour retrouver son équilibre. C’est sûr ! Mais il fallait laisser un petit peu le temps faire son travail...

- Son deuil.

À Bonneuil, elle était arrivée presque sans vouloir, inconsciemment. Elle avait pris quelques jours de vacances, était montée dans la voiture, était partie à tout hasard, vers l’horizon... Elle avait regardé le monde. La route. Les arbres. Les maisons où régnait, parait-il, une paix voisine de l’ennui, mais pas nécessairement mauvaise ou méchante.

- Les gens – très quelconques : de vivants élémentaires.

Elle avait dormi dans des hôtels d’autoroute, avec l’espoir non dit qu’un camionneur ou un autre viendra la consoler. Rien ne s’est passé, néanmoins.

- Et la voilà arrivée près d’Angoulême.

Elle se trouvait à soixante kilomètres de Bonneuil. Le hameau où elle avait passé des vacances très agréables dans son enfance... À l’époque, elle s’était lié amitié – à la vie et à la mort, naturellement – avec Anne, la fille des Michaux... Elles s’étaient perdues de vues, ensuite... Qu’importe ! Les Michaux l’avaient reçue très chaleureusement aujourd’hui, quand elle avait frappé à leur porte. Ils étaient tous les deux à la maison. Valides, mais vieillis. Ils mis quelques secondes pour la reconnaître. Elle avait, quand même, laissé une trace dans leur mémoire; c’est à dire, dans leur vie...

Elle leur avait dit tout de suite qu’elle était seulement et vraiment de passage. De très court passage. Histoire de leur dire bonjour. Pas plus. Elle n’avait pas le temps... Et Anne, elle était où ? Elle n’habitait plus avec eux ?

Ils lui racontèrent ce qui était arrivé à Anne. Le grave accident de voiture, qui lui avait gâché totalement la vie. Le garçon, enfin !, le jeune homme avec lequel elle vivait, l’avait larguée. Elle était à moitié infirme aujourd’hui. Elle avait le dos tordu et raide. Elle tirait la jambe gauche. Le visage, lui, n’avait pas été atteint. Heureusement. Ni le cerveau. Ou, malheureusement. Car elle se rendait maintenant compte de tout ce qu’il lui était arrivé, et, pire encore, de tout ce qui ne cessait plus de lui arriver et aussi de ce que ne lui arrivera plus jamais.

- Mais elle était vachement courageuse, Anne, disaient les Michaux.

Evidement, elle ne pouvait plus travailler dans la restauration, comme elle aurait voulu. À la ferme, auprès des vaches, non plus. Mais elle pouvait, quand même, être active. Et, qui sait si elle n’allait pas s’en sortir plus vite et mieux que prévu ? Elle était tellement intelligente ! Elle avait décidé d’ouvrir une entreprise, une petite entreprise de gavage de canards. Même pas mille volailles par tranche. Neuf cents vingt, seulement. Pour treize jours. Une petite entreprise. Avec un seul travailleur : Anne, la patronne ; elle-même et toute seule.

- Une Anne permanente, qui faisait que ça.

- Elle gavait les bêtes pendant treize jours. Puis, celles-ci partaient ailleurs, pour y être tuées et préparées. Rien d’autre. Le foie gras, le magret, et ainsi de suite, étaient l’affaire des autres. Elle gavait et regavait seulement, Anne, les canards, Anne. De la farine de mais, qu’elle leur donnait, de l’eau, du colza, des sels minéraux. Tout était automatisé. Seuls les becs des canards n’étaient pas automatiques...

- Encore que.

Aussi, elle travaillait dur de cinq à sept heures du matin et de cinq à sept heures du soir. Pour le reste, quelques travaux de bureau, des factures, des bons de commandes, des coups de fils à passer, pas grand chose, quoi ! Et, comme elle était assez clairvoyante en informatique, cette partie du travail devenait un jeu. Non, non. Sûrement. Elle avait trouvé la bonne solution. En plus, comme ça, elle restait à la maison et eux, les vieux, pouvaient prendre soin d’elle, et elle pouvait rendre les jours qui leur restaient à vivre, un peu plus lumineux...

Rosie avait manifesté son envie de revoir Anne, et les Michaux lui avaient expliqué comment arriver à la vacherie ; la bande de gavage se trouvait juste derrière...

Rosie descendit de voiture. Du demi-saucisson industriel venait un bruit de ventilateur mêlé à de la musique (du rap !). Rosie frappa à la porte. Ensuite, comme personne ne lui répondait, elle ouvrit la porte et pénétra dans une pièce exiguë, carrée, meublée d’un petit bureau, avec un ordinateur sur sa planche, et de quelques étagères sur lesquelles étaient déposés des riens électroniques et technologiques.

Rosie se dirigea vers la porte du fond de la pièce. La porte était prévue d’une petite fenêtre. Rosie s’approcha et regarda à l’intérieur de la salle. Devant ses yeux, dans le long rectangle de la halle, s’alignaient six rangées de cages très-très étroites. La lumière, blanchâtre, provenait des ampoules de néon répandues avec économie sur le plafond et sur les murs.

- Dans chacune des cages, un canard.

Des animaux contraints par l’hyper-étroitesse de leurs cages à une immobilité presque totale. À peine pouvait-ils faire quelque petites claquettes.

- Sur place.

Avec leurs pattes palmées, conçues pour nager. – Rien d’autre. – Les volailles sortaient leurs têtes par le haut, et regardaient à droite et à gauche ; ou devant. – Rien d’autre. – De toute évidence, les cages étaient comme des carapaces, comme des squelettes extérieurs.

Tous les dix mètres, des ventilateurs faisaient bouger l’air humide sentent le plumage trempé et la fiente. Devant les cages, une sorte de gouttière, remplie d’eau.

- À boire.

- Non pas pour nager.

Par-dessous des cages, un caniveau récoltait les excréments et l’évacuait à l’aide de longs jets d’eau spasmodiques mais réguliers.

Anne – Rosie eu du mal à la reconnaître –, habillée « avec la fourche » (blouse bleu de travail ; jeans noir, usés ; coiffe verte et rouge, insultant le regard ; bottes indéfinies et approximatives), munie du tuyau de gavage relié à l’installation robotisée roulant sur des enveloppes en caoutchouc, passait d’un animal à l’autre. De la main gauche, l’estropiée prenait le canard par le cou. Paniquée, la volaille ouvrait son bec. Anne y introduisait le tuyau de gavage.

- Profondément, dans l’œsophage.

Anne appuyait sur le bouton. On voyait le projectile alimentaire descendent à toute vitesse dans la gorge de l’animal.

- Le gésier : au bord de l’explosion.

Cinq secondes, tout au plus. Cinq secondes énormes. Mortelles.

…Anne sortait le tuyau du bec de la bête. Entre temps, de la main gauche, elle avait déjà pris le cou du canard suivant... Le gavé, après avoir encaissé le coup dans son gésier, dans le noir de son être endolori, secouait la tête en ouvrant largement le bec.

- Muet, désespérément ouvert.

Il voulait rendre ce qu’on lui avait injecté. Il n’y arrivait pas.

- Son plumage était hérissé.

Du stress.

- De la terreur.

Ils ne voulaient pas être gavés, les ailés.

- Ils l’étaient.

L’odeur : de canard mouillé. La musique : du rap. La lumière : du blanc cendré.

Anne passait d’une bête à l’autre; introduisait le tuyau dans le bec de l’animal étranglé ; appuyait sur le bouton ; aidé de sa main la descente du bol alimentaire suffocant, torturant ;  sortait le tuyau de la gorge de la bête et l’introduisait dans la gorge suivante, déjà étranglée...

- Baise.

- Perversité.

- Fixette dépressive.

L’expression de la jeune femme : indifférente. Elle boitait, mais ça ne se voyait pas trop. Elle était bossue, sans doute, mais ça ne se voyait pas trop non plus. On avait l’impression que c’était le travail qui lui imposât cette position un peu voûtée...

Rosie comprit qu’Anne faisait ces gestes tous les jours. Elle était ça – tous les jours. Sans répit.

- Elle... torturait... si ! si !... suppliciait les bestiaux.

Elle gonflait leur gésier, sur-sollicitait leur foie, les rendait malades.

- En tirait-elle plaisir ?

Treize jours. Deux fois par jour. Neuf cents vingt bêtes. Pas le temps de faire connaissance. Pas le temps de s’en attacher.

Après treize jours, les neuf cent vingt animaux – moins trente, quarante, qui mouraient, le gésier crevé – partaient chez d’autres, qui leur faisaient subir le reste des épreuves de leur courte vie, avant de les tuer, déplumer, dépecer... Morts, ils trouvaient la pais, les animaux.

- La leur.

Tandis qu’elle, Anne, continuait son travail. Chaque jour. De cinq à sept heures du matin. De cinq à sept heures du soir. Chaque jour. Sans répit. Pour neuf cents et vingt bec, gésiers et foies. Dans l’atmosphère humide, blanc-grise, ventilée, rapisée, qui sentait le plumage humide et le guano. Elle était vraiment courageuse ! Elle paraissait même avoir trouvé la paix !

- Elle n’était pas morte, pour autant.

- Anne !

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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 10:17

Avant propos

Le mélodrame a des beaux jours devant lui. ----------- Devant nous. C’est le Bien du Peuple ----------- le Nôtre (on parle du Bien) ----------- le mélodrame. Le siècle, plus que n’importe quel autre des ceux qui le précèdent, est le siècle du peuple. La Nation se retire dans son concept, c’est-à-dire dans sa réalité ----------- morte. ----------- Si jamais Réalité Nationale a eu lieu d’exister. ----------- Le Peuple, par contre, constitué de ceux qui n’aspirent pas prendre le pouvoir dans la société, a existé et existe toujours. Il est cerné par des dimensions planétaires, aujourd’hui ----------- le Peuple. Il est dirigé planétairement par les autres qui constituent le non-peuple ----------- et ses membres (paisibles par définition) se réfugient dans l’expression la plus simple qu’ils puissent donner à l’envie de ne pas se laisser diriger, de ne pas être dirigé : le mélodrame.

 

Quoique

 

Une fillette. Ma... morte... Sortie de moi... Dieu sait comment.

- Justement, celui-là, Dieu !...

N’en parlons même pas ! J’ai tout payé à cette occasion. Tout le mal existant, mais aussi tout le bien existant.

- J’étais forte !

Ces quelques milliers de secondes !... Le temps ne se dévoile que lorsqu’on touche à la mort. Là, il se matérialise. Il s’y matérialise. Tout le monde a un temps, son temps, qu’il ne peut pas changer contre celui d’autrui. La mort, pareil. On ne peut pas prendre la mort d’autrui. Et d’autant moins la détenir. Ni être détenu par. ----------- Elle avait à mourir. Elle était morte. Quand ? Que sais-je ! Elle était morte sans moi, donc. Mais, à l’intérieur de moi, je suppose (on ne sait pas trop où on meurt ----------- où cela ce passe). En l’occurrence, dans mon ventre. Elle y avait été touchée par le temps. Sans moi, celui-ci, non plus ----------- son temps.

- Et le tout était venu, sorti de moi !

J’ai flippé. J’ai terriblement flippé. ----------- Cet inconnu qui se passait avait quelque chose de saisissable, de connaissable – d’énorme, de menaçant. Etais-je de ce monde-ci, gravitationnelle et métabolique, ou de ce gouffre-là, aspatiale, anaérobie – plutôt ?

- Etais-je... inappropriée ?...

J’ai pu l’apercevoir, la voir, la petite ----------- elle était tellement petite ! – ...Ils ont cru que j’avais été assommée. Que j’avais perdu la tête. Que j’allais mourir...  Ça m’a foutu une de ces trouille !... Je ne voulais pas mourir. Le compte n’y était pas ! Je n’y étais pas ! La mort me faisait peur.  

J’avais aussi peur de mon jeune époux. Un inconnu, presque.

- Celui qui allait devenir ton grand-père.

Je n’aurais concocté, « artisané », fabriqué qu’une macchabée ! Lui – il aurait « travaillé » de tous ses reins, lui, de toutes ses hanches, de sa... Il aurait donné... tout..., lui !... Et voilà le résultat. Même pas un kilo de charogne ! De la pourriture ! Je tremblais. ----------- Rien de tout ça, néanmoins ! Il était trop accablé. Il accusait le coup ! Il avait peur. Il se sentait coupable. Il aurait injecté la-mort-à-naître en moi. Il se sentait responsable. – ...Ca changeait tout. J’étais faible et prostrée. Je devins victorieuse, puissante. Sombre accusatrice de ton grand-père. Quelle malchance de l’avoir rencontré ! De m’être fait souiller ! Il... Oh, je le haïssais tellement ! C’était lui ! ----------- Je tremblais toujours. De haine, cette fois-ci. ----------- J’aimais, pourtant, ton grand-père. Je l’ai toujours aimé. Je l’aime même maintenant, dans mes souvenirs, dans mes paroles..., quand il n’est plus. Et lui aussi, il m’aimait. Il m’a toujours aimé. ----------- Nous nous retrouvâmes, nous fîmes fusionner, nous alliâmes toute la tendresse et toute la tristesse dont nous étions capables. Nous souffrîmes ensemble... Tant et autant que nous en fûmes capables. – ...Ainsi collés, soudés l’un à l’autre, nous nous retournâmes vers la petite. La morte qui... aurait pu être la sœur de ta mère... Tiens ! La voilà, la coupable ! La petite..., mais puissante car définitive..., morte. Tellement lourde ! Tellement inanimée ! Mole et flasque ! Inutile...! – Indifférente. Méchante. Cruelle. Horrible...! ----------- Tellement significative pour ce que nous tous aurions pu être ! ----------- Et après... Les choses se sont apaisées... Estompées. Enceinte de ta mère, je..., nous prîmes toutes les précautions. Elle arriva de la manière la plus banale imaginable, ta mère. Elle était intègre, entière ; il ne lui manquait rien.

- On n’imagine pas quel grand bonheur est-ce, la banalité !

Ton grand-père et moi !... Oublié le moment effroyable du passé !... Ca n’avait plus d’importance !... Elle était là, la petite, ta mère : preuve tangible, palpable de notre propre « valabilité ». Nous étions confirmés. Nous étions banalisés. Banals. Et, du coup, elle aussi. Je veux dire : toi aussi. Ainsi que, ensuite, ton fils. En dépit... ----------- Pourquoi laisses-tu ton mari dire à Jean-Williams que vous seriez descendus du Soleil ? Ton grand-père, avec ses japs du Pacifique, doit se retourner dans sa tombe, lui ! Il ne s’est jamais entièrement remis des attaques des kamikazes. Tu sais comme il disait toujours : ce ne sont pas des humains ! Il était ferme, dur, intraitable à leur égard. À cet égard... Les descendants du Soleil – tous des tueurs ! Et basta !

- Je comprends que vous, en Europe, vous portiez un autre regard sur le passé.

C’est à dire, sur le monde. ----------- Ta mère, mariée à son poitevin, oublia vite ce qu’est l’Amérique. Très vite. Elle ne parla plus, très vite, que de certains Gargantua et Diane, du chabichou, de la fée mélusine, de Saint-Emilion, des roses trémières, de l’armagnac, et que sais-je encore. Comme une folle. Elle ne s’est frottée aux Japonais que dans les histoires de ton grand-père. Et elle ne l’a pas trop cru, ton grand-père. Elle t’a même autorisée, toi, de prendre comme époux un japonais. D’accord : d’origine japonaise seulement. Né à Paris. Tu vois ? À Paris, non pas dans le Soleil ! Il est parisien (et non pas...) depuis toujours. Très bien. Alors, descendre du Soleil ? Pourquoi ? Pourquoi dire – que ? C’est drôle ? Ce n’est même pas drôle. Excentrique, dingue !... Peut-être. Mais pas plus. Pas normal. Pas banal. Pas heureux. – ...Être exceptionnel, différent. Croire que l’on descend du Soleil ! – ...J’ai l’impression d’avoir vécu assez inutilement. Même très.

- Quoique !

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5 novembre 2008 3 05 /11 /novembre /2008 23:00

Avant propos

La lignée réveille une fierté tout aussi inexplicable que réelle et… virulente. Seulement ceux qui n’ont pas d’héritiers peuvent ne pas apprécier les bienfaits transhumains d’origine divine dus à la lignée.

La chose est valable même pour l’époque contemporaine, où les familles « recomposées »se banalisent de plus en plus, jusqu’à devenir la règle ; familles dans lesquelles il est de plus en plus difficile de trouver qui est le parent de qui, qui est l’enfant de qui  ----------- qui est qui, plus généralement. Chose valable, plus généralement, pour beaucoup d’autres ----------- pareil.

- Pour tout le monde.

S’il se trouve.

 

Vaste question

 

On a une table pleine de photos, des petits portraits encadrés. Beaucoup d’enfants, mais aussi des adultes. Il s’agit de quatre générations. Les plus jeunes, dans leurs photos, ont l’air de n’avoir pas dépassé l’âge de deux ans.

On a des cadres dorés, ornés d’images de fleurs, de feuillues, d’herbivores, d’insectivores, de chats, de chérubins.

- Une table mortuaire, on dirait.

Et pas tout à fait à tort. – On a Papou et Mamou, qui ont déposé les photos là, dans la pièce de passage, non seulement par orgueil « (pro)géniteur », mais aussi contre l’oubli, contre le néant.

La quatre-vingtaine dépassée mais très bien conservée, Papou et Mamou ne trouvent que très rarement le temps de contempler ces images, de leur descendance.

- Ils vaquent en permanence à leurs occupations.

Dans le jardin ou dans le potager, au bord de la piscine, dans l’atelier ou dans la cuisine d’été. Ils font même des randonnées à vélo... Sympathiques plutôt ! Certes ! On peut supposer, pour autant, que l’aigreur provoquée par la diminution des forces se fasse pas mal sentir. Les deux vieillards, avec leur histoire commune longue de décennies, se regardent l’un l’autre. Ils ne peuvent que constater les dégâts. (Ils vont mourir assez bientôt.) C’est évident. Ce n’est plus un jeu !

- La table funéraire devient ainsi un témoin fiable.

Très fiable.

Ils ne se déshabillent plus l’un devant l’autre. D’autant moins l’un l’autre. Ils évitent de se montrer lorsqu’ils sont décoiffés, sans prothèse dentaire dans la bouche...

- Ils font chambre à part.

Ils sont civilisés. Ils savent qu’ils sont laids aujourd’hui, que leur aspect est désagréable aux autres. À eux même, pareil. Leur chair n’est plus que de la peau pendante, ridée. Ils évitent le miroir. Ils se sentent souvent fatigués; ils se sentent souvent descendre...

- Dans leur descendance ascendante !

 

...C’est difficile pour elle, pour Mamou. Elle regarde ses enfants et se souvient du moment de leur expulsion au monde. Ce n’était pas un jeu non plus. Ce n’en est pas un aujourd’hui encore. Ils sortent encore et toujours d’elle. Tous ! Chacun à son tour, certes, mais aussi tous ensemble. Jusqu’au plus petit, jusqu’au jamais-dernier-des-benjamins-actuels-ou-à-venir. Chaque nouveau « fruit » n’est qu’une nouvelle et... inépuisable source d’imprévisible et de souvenirs. La joie (pigmentée des soucis, de l’auto-éducation en matière de patience, de dévotion, de compréhension, de  pardon total, de sourire...) qu’elle ressent, qu’elle crée, qu’elle provoque et qu’elle subit. Cette joie la béatifie ; elle justifie son existence ; elle la momifie et la prépare pour la mort.

- La femme a pour Dieu l’enfant.

Ceci  confère un « certain » statut à l’homme. Celui-ci ne comprend ni le bonheur de porter dans son ventre « la boule fruitière », ni d’expulser « le fruit », de le mettre au monde.

- Il ne comprend rien, à vrai dire !

D’où toute son inquiétude créatrice de Dieu. (Pour qu’on puisse mieux le différencier par rapport à la femme, naturellement !) – …Pour Papou la situation est tout aussi difficile. Ce n’est pas un jeu pour lui non plus. Il se sent injustement inutilisé et puissamment marginalisé. Mais la flamme de son exaspération n’est pas assez incandescente pour qu’il suive l’exemple célèbre de Tolstoï, de faire une fugue de vieillesse, pour mourir sur un banc de gare, dans un recoin oublié du monde...

 

 

 

On a, donc, Papou et Mamou en bonne santé physique et mentale. Ils ne sont pas assez affaiblis pour mourir tout de suite.

- Ils s’auto-contiennent d’une manière satisfaisante.

Ils ne se regardent plus, l’un l’autre. Ils s’aperçoivent l’un l’autre mécaniquement, ils « se constatent » réciproquement en tant que parties de la même chose. Ils découvrent, dans le vide de la fosse béante qui les sépare foncièrement et infiniment, le néant du miracle qui appelle et impose la transgression ; la transcendance de leur propre sexe-espèce ; l’extrêmement puissante virtualité de la tolérance réciproque déviée, transfigurée en tendresse. Hideuse et décrépite, leur tendresse d’aujourd’hui, affaiblie, vacillante, clignotante mais encore vivante, vaut encore mieux que toute autre tendresse...

D’un temps à l’autre, ils regardent avec un scepticisme allumé et illuminé, avec une laide irritation, les photos-portraits encadrées. Ils gardent, silencieux, l’instant pour eux seuls. Ce sont des moments où ils sont solitairement uniques et solitairement écorchés. Ce sont des moments où ils pénètrent dans la nébuleuse qui enveloppe les mots. Ce sont des moments où leurs souvenirs (partagés ou pas) les poussent vers la sortie.

- Sans pour autant avoir appris comment quitter la mémoire.

Ni comment assumer sa sortie, comment s’en sortir...

Voilà ce qu’on a.        

...Quant à nous, nous n’avons qu’à apprendre, qu’à savoir que c’est pour cela, à cause des souvenirs manquants, que la mort des enfants ou des vieux séniles (à la mémoire vide ou vidée, capable, peut-être, d’absorber, mais incapable de (ré)pousser...) puisse être effroyablement  dramatique !...

...Quant à celui qui nous raconte toutes ce qui vient d’être dit, quant à celui qui ose ces histoires, lui, qui est-ce ?... Qui… de qui ?...

Vaste question !

 

 

-Aurait-il besoin de se confesser, peut-être ?

Ou le devoir ?

 

 

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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 09:39

 

Avant propos

         Aurèlie lève les yeux. Dans le grand miroir encadré d’un stucage vert et or, encastré dans le mur, au-dessus de la cheminée,  elle retrouve le regard de sa mère, Ophélie.

 

 

On peut s’imaginer que les deux femmes, la mère, Ophélie, et la fille, Aurélie, respectent les « non dits », voire les « jamais dits » de chacune

 

 

 

 

 

Silence ! On s’imagine !

– Un peu aérien tout ça, non ? –

 

Aurélie croit avoir fait l’expérience essentielle, fondamentale, maximale, nécessaire.

- Il y a dix ans, bientôt.

Elle avait précisément été rendue heureuse, Aurèlie ----------- par l’expulsion d’Yves ! ----------- en expulsant Yves ----------- en le jetant Yves (dans la fosse) au monde. À ce monde sous-lunaire, où elle cessait d’être génitrice ----------- pour devenir mère ; où elle pouvait re-recevoir Yves l’expulsé ----------- une fois rendu au monde ----------- espèce de témoin passant de l’intérieur de la génitrice à l’extérieur de la mère (et plus).

- Tout bêtement.

Tout naturellement.

 

 

Elle avait précisément été rendue heureuse, Aurèlie, par l’immense compassion à l’égard de cette petite existence-là qui sortait d’elle ----------- Yves de naguère ; qu’elle s’était autorisée de concevoir dans son ventre, dans sa tête et partout ailleurs dans son être et au-delà de lui -----------.  Ce bonheur béant avait ouvert les yeux d’Aurèlie.

- Une douleur intense, brûlante, l’aurait pu faire aussi.

- Cette immense tendresse.

Cette immense miséricorde. Cet immense humour.

- À l’égard de son propre enfant. ----------- Son propre enfant.

Tendresse ressentie aussi (ou créée), à son temps, par Ophélie, la mère d’Aurélie, lorsque, pareil, en tant que génitrice, elle éjectait dans ce même monde (tout en devenant – pour l’occasion et du coup –  mère) la petite existence d’Aurèlie.

- S’imaginer l’ancienne et petite Aurèlie !

S’imaginer aussi son ex-génitrice, dorénavant sa mère, Ophélie, jeune, attendrie et comblée par son immense réussite, la mise au monde, la naissance d’Aurélie.

- Tout bêtement.

Tout naturellement.

S’imaginer (sentir) par la suite l’Aurèlie à (de)venir. Celle d’aujourd’hui qui, face au miroir encadré d’un stucage vert et or, encastré dans le mur au-dessus de la cheminée, s’imagine pouvoir sentir le ressenti d’Ophélie, de sa mère. – Sa propre mère ! – La sienne ! – Sa sienne !

 

 

À ce moment-là précis de la naissance d’Yves (il y a dix ans – bientôt), Aurèlie avait été raidement délivrée. Délivrée abruptement de tous les tracas et fracasses psys qui régissent les relations mère-fille et vice versa, de toutes ses propres contradictions qui l’éloignaient, qui la séparaient de sa mère. Elle s’était sentie violemment collée à sa mère. Comme une micro-genisse à une macro-vache.

 

 

 

 

Aurèlie (celle qui rencontre dans le miroir encadré d’un stucage vert et or, encastré dans le mur, au-dessus de la cheminée,  le regard de sa mère, Ophélie) ----------- s’imagine ----------- sent que la vie de sa mère n’est pas finie ----------- évidemment. Loin de ça, même. ----------- Sa mère a l’intention se mettre en couple. Avec un nouvel homme.

 

 

Un pauvre slave, un certain Artiom.

- Problème !

L’ex d’Artiom avait tué sa famille collatérale : frère, belle sœur, leur bébé. Tous tués. On les a trouvés massacrés à l’arme blanche, le cœur de chacun transpercé par un gros piquet. ----------- Tous tués ! Là-bas, en Ukraine. Dans un bled oublié de monde, à côté d’Odessa. Ou Dieu sait où. Ailleurs. Au Diable Vauvert.

- C’était des vampires, voilà !

C’est ce qu’elle avait dit à la police, aux juges. Des vampires !

 

 

- La fille regarde la mère, Ophélie, avec scepticisme.

(On s’imagine.) Se foutait-elle du monde, la mère ? Ensuite, la fille comprend. (On s’imagine.) – La mère parlait sérieusement : elle voulait se mettre en couple avec l’ex de la criminelle.

- Tout bêtement.

On s’imagine ----------- avec Aurélie ----------- à travers elle ----------- le penser de la mère. On s’imagine son ressentir. On s’imagine ensuite, pareil -----------tout ça ----------- à l’égard d’Aurélie.

            - On se tait.

Là-dessus. – Silence ! – On (s’)imagine ! – ET PLUS. – Libre à nous ! – Absolument.

- Un peu superficiel, un peu léger, un peu aérien tout ça, non ?

Non !

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15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 15:17

 

Avant propos

 

L’autre ne meurt pas quand on veut. Il meurt quand il veut lui. Et encore, pas toujours.

- La mort de l’autre este une question de patience.

Alors, parlons un peu patience.

Il y a des ceux qui, dans la proximité de la mort, en patientant, se mettent à réfléchir. À leur guise ou non. Réfléchir ou, du moins, sentir ----------- des choses jamais ressenties auparavant. Mais il y a aussi des ceux qui ne le font pas, qui ne réfléchissent pas, qui ne sentent pas. Du moins, pas de ces façons fraîches, inattendues, enrichissantes. ----------- Ou pas du tout.

Et même si cela peut représenter une perte pour le monde, le monde ne cesse pas de s’enrichir ----------- aussi ----------- en perdant.

Intéressant ----------- ou pas ----------- non ?

 

 

De l’esprit dans une chambre d’hôpital

 

Une chambre banale d’hôpital.

- Dans le lit, un homme.

Gros et grand, avec la chevelure complète, extrêmement blanche. Sans dents. Ses lèvres paraissent absorbées par le vacuum buccal. Jadis, il avait sûrement été un bel homme. Il a les yeux fermés. Ses bras gros et décharnés, tranquilles, longent le corps très vaguement animé par une respiration inaudible qui fait quand même bouger un petit peu le ventre gros et bombé.

- Une des veines de sa main gauche est percée par l’aiguille de la perfusion.

Classique !

Près de la fenêtre, dans un fauteuil aux bras métalliques et à la couverture en plastique vert, se trouve assise une vieille solide, grande, massive, compacte. Ses cheveux gris sont serrés dans un chignon soigné. Les pommettes et les hanches larges, elle est taillée à la serpe. Elle pose un regard bleu-gris dur, de félin neutre, sur le corps du mourant. Elle attend que l’on meure.

On sait que l’homme, lors de ses ultimes secondes de veille, avait gémi :

- Je la sens, maman ! Elle est là. Elle tourne autour de moi ! Ne m’abandonne pas, maman ! Elle va m’emmener !...

On sait que l’homme a été, dans sa vie active, antiquaire. On sait que sa femme, qui (le) guette et attend qu’il meure, n’a jamais travaillé, elle. On sait que tous les deux avaient déjà été mariés. Elle, avec un riche vieillard, qui lui laissa un peu d’argent par testament (le reste de sa fortune étant englouti par les héritiers issus de ses quelques trois mariages précédents) ; avec elle, le vieillard n’a pas eu d’enfants. Lui, si.

- Avec quelqu’un qui lui avait fait quatre gosses.

On sait que tous ces jeunes, d’un côté comme de l’autre, ne les aimaient pas. Ni lui, ni elle.

- Et réciproquement.

Ils évitaient de se voir.

On sait, ensuite, qu’ils n’ont pas eu d’enfants ensemble, l’homme en train de mourir dans son lit d’hôpital, et la femme qui (le) veille dans son fauteuil d’hôpital.

On sait qu’ils ont mené une vie « bourgeoise », lui et elle, lisse, dans un cercle de gens assez aisés et assez cultivés.

Ils ont voyagé. Ils ont accumulé certaines « valeurs » ; des couverts en argent et des bijoux en or, des tableaux et des petites sculptures bien situés dans les catalogues ; quelques meubles, un peu d’argent déposé à l’étranger.

On sait, ensuite, qu’après la mort des parents et de l’un et de l’autre, ils se sont sentis – retrouvés ! – très seuls sur cette terre, l’homme qui meurt dans son lit d’hôpital, et la femme qui veille dans son fauteuil d’hôpital. Voire, lâchés !

On sait qu’ils ont adopté une petite éthiopienne fine et gracile, très gentille, câline et drôle...

On sait ensuite qu’ils n’ont pas été heureux avec la nouvelle arrivée dans leur vie. La fillette adoptée, en dépit de sa gentillesse, de sa tendresse et de sa douceur, est devenue un facteur de désordre dans la vie de ses parents adoptifs. On sait que, une fois la fillette adoptée, la femme s’est rendue compte qu’elle ne supportait plus son mari.

- Il la gênait.

Il gênait tout le monde. Voilà ! Il n’était pas haïssable. Il était seulement encombrant. Embarrassant. C’était tout. Qu’il s’en aille, donc ! Il était temps qu’il le fasse. Grand temps, même ! Voilà !

La femme, maintenant, inquiète mais soulagée, regarde avec ses yeux immobiles, de félin neutre, le moribond. Elle voit le précipice. Elle voit le mourant au bord de l’abîme. Elle attend que l’agonisant se décide, qu’il prenne le courage de s’en aller, de s’envoler. Qu’il y saute, y plonge, s’y laisse tomber. Y fonde. Y disparaisse. Elle sait maintenant ce que c’est que mourir. Avec tout autant de finesse, d’exactitude et de certitude que, lors de l’arrivée de la petite dans sa vie, elle a appris ce que c’est qu’enfanter.

- Elle n’a plus besoin de lui.

 

L’esprit qui plane, en remplissant la pièce où l’homme meurt et la femme guette et veille, est très riche en savoir. Il s’auto-fractalise, s’auto-liquéfie, s’auto-restructure. Il bouge sans cesse. À l’infini. À l’infini intérieur. Imprévisible. Insistent.

 

 

Il lâche dans la nature un espace sans volume, « un champ » où tout est renversé, où c’est la femme maintenant qui est le corps alité, et c’est l’homme qui, assis près de la fenêtre, guette et veille. Un endroit où c’est lui, l’homme, qui trouve qu’elle a assez vécu, la vieille ; que la petite adoptée, tendre, gentille, qui serait devenue un facteur de désordre dans la vie du couple, etc., cette petite, donc, et lui même, pouvaient très bien se passer d’elle, de la femme mourante, enfin, de la forme humaine compacte qui n’arrivait pas à mourir.

 

 

La modification est de taille et, en même temps minuscule, peut-être même inobservable ----------- [(l’homme = la femme) = (la femme = l’homme) = la mort].

Il y a de l’esprit dans la pièce.

- Et du savoir.

Pour le reste, même si tout est visible et évident et tout ----------- aucune importance

 

Pas du tout besoin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 14:36

Avant propos

Tragédie : l’homosexualité féminine confrontée à la fécondité féminine. Dans ces paramètres, la maternité ne peut être que boiteuse.

- Au moins.

Le plus souvent et en final ----------- tragique.

Quoi de plus actuel dans notre temps s’ouvrant sur une nouvelle ère matriarcale ?

Entre la domination sexuelle, le pouvoir economico-socialo-politique et celui de mettre au monde des nouveaux morveux-merdeux, la femme perd le nord ----------- le sud ----------- l’est ----------- l’ouest ----------- la tête ----------- à l’instar de son prédécesseur, l’homme.

- Mais pas au profit de ce dernier.

 ----------- Il n’a pas su quoi faire de sa liberté, le mâle devenu homme. Il a soumis la femelle devenue femme et il a fait la guerre.

----------- La femme, elle, a menait sa propre guerre : contre l’homme.

Victoire ! La femme, « l’avenir de l’homme » comme disait un versificateur communiste ----------- a soumis l’homme ----------- non pas par la séduction, mais par la force ----------- sociale ----------- et s’est retrouvée violemment seule, face à elle seule dans une société sexuellement débridée où même l’asexualité devient sexualité ----------- seule ----------- elle-même. Elle n’est plus une femme. ----------- L’homme n’y est plus ----------- pour la cerner, la convoiter, l’assiéger, l’idolâtrer, lui faire la guerre… ----------- pour faire d’elle une femme.

Fière d’être enfin elle-même, libre de se retourner contre elle-même pour compenser l’absence de l’homme, libre de donner une autre image à son hystérie profonde et permanente, elle pleure sa solitude ----------- toujours.

- Inutile.

Voilà l’aire qui se donne aujourd’hui.

 

N.B.        L’auteur n’a que très peu affaire à cela. Mais ----------- quand même.

                - Une peu, un minus, moins peut-être…

 

 

Lesbos dépravé

 

         C’est limpide comme l’eau de roche. J’ai perdu tout repère.

Ce que Eugénie veut dire est assez simple.

Je suis lesbienne. Je l’ai découvert par bêtise. Comme on découvre la cigarette, l’herbe, le tatouage, le piercing. J’ai essayé. J’ai fait l’intéressante. C’était intéressant. C’était très bon. J’étais libre. Enfin ! C’était beaucoup plus clair qu’auparavant, de surcroît. Plus de questions inutiles sur les mecs. Plus de réponses débile, non plus. Un porteur entesticulé de bite, c’est nébuleux. Y a pas de photo. Même pas ! Voilà ! Je me suis émancipée. D’ailleurs, qui peut comprendre qu’est qu’un homme ?

A partir de dix-sept ans, Eugénie élimina complètement les hommes de sa vie. Les femmes lui suffirent. Elles furent le support de sa libération ou, si l’on veut bien, de sa « solitudisation », de son individualisation, de sa… singularisation. Une certaine paresse, une certaine lassitude s’emparèrent d’elle. Elle avait découvert les bienfaits de l’absence de l’autre sexe.

Les siens ne se montrèrent pas trop brutaux avec elle. Ils furent pourtant incapables de la comprendre. Ils ne se comprenaient plus eux-mêmes, d’ailleurs ; – à cause d’elle, disaient-ils (ce qui donna lieu à des scènes-conversations dérisoires, baignées dans une lumière plutôt triste, teintes d’une certaine couleur de « douleur contagieuse »).

- Ils ne l’assumaient plus.

Chose valable, pareil, pour eux-mêmes : ils ne s’assumaient plus.

Eugénie comprit que la meilleure chose à faire sera de s’éloigner d’eux. Non pas de les quitter sèchement, tout court, mais de partir lentement, pas à pas, en se laissant remplacer petit à petit par l’oubli. – Cicatrisant !

Pour elle, pour Eugénie, cette séparation fut plus simple qu’elle ne paraît. Comme il a été déjà dit, elle trouva satisfaction avec et dans des femmes.

Jusqu’à présent. Présent commencé je ne sait pas quand et où. – Je pense qu’il s’agit du deuxième grand instant de ma vie (qui en compte trois, actuellement).

Le premier fut son premier orgasme. On a faillit la rendre complètement folle.

Il fut tellement bien que je ne me suis pas retrouvée tout au long d’une bonne semaine. Tous mes complexes (et j’en avais, c’est peu de le dire !) ont trouvé un autre domaine d’évolution et de développement. L’intensité du plaisir, mais que dis-je, du bonheur vécu, à été tellement grande, la secousse tellement forte, que j’ai décroché de tout ce que je croyais être moi-même, pour m’évaporer, m’apaisanter (je veux dire, l’opposé,  le contraire du « gravitationner ») dans un espace incendié  colossal et ardent… À l’instant, c’était ma seule dimension, cette fournaise silencieuse, muette et sans flamme, cette infinie combustion aveugle.

Elle peut s’attarder long temps sur le sujet, Eugénie. Le souvenir de ce qu’elle ait vécu à cette occasion est toujours extrêmement vivace et fort, vivant et subjuguant. C’est en ça que réside aussi sa sauvegarde, son sauvetage, d’ailleurs. Elle peut s’y réfugier (pas pour trop long temps, pour ne pas banaliser la chose) lorsqu’elle est déprimée ou déroutée, excédée, exaspérée, désemparée, désespérée, décomposée…

Je ne sais pas si j’ai commencé à perdre mes repères à cette époque-là, lorsque j’ai pris le courage de faire à Juliette ce que l’on m’avait fait à moi. C’est tout à fait possible. Le courant (de plaisir ? de bonheur ? de quelque chose qui ne porte pas son nom encore ?) qui a traversé Juliette est revenu vers moi ; – est entré en moi. Juliette était une petite brune aux yeux verts, tristes ou pervers. Le courant était frais et chaud et aromatique. Comme un songe, comme  c’est pas possible. Il m’a transpercée sans pitié, objectivement. Il tenait, il venait de Dieu. L’impuissance passait en puissance.

Et voilà, tout est parti de là. C’était alors que j’ai touché de cette manière (arrogante, bénéfique), pour la première fois, Dieu. Stupide et pas tout à fait. – Je suis devenue lesbienne par humilité, et non pas par trop plein de vie, non pas par énergie ou par arrogance. Ni par bonheur. Cependant je fus récompensée. Beaucoup.

Ensuite, tout s’enchaîna d’une manière tellement inattendue que ce ne pouvait être qu’inéluctable.

À vingt-quatre ans seulement et en désaccord avec sa couche sociale et, peut-être avec sa génération, Eugénie ressenti impérativement qu’elle devait faire un enfant. Ce fut comme un ordre. Bon et irrépressible. Surhumain. Il n’y avait pas à discuter. Elle devait mettre en route la machine à répéter l’espèce, qui se trouvait à son intérieur. De nouveau, elle touchait (à) Dieu.

On dit que les vraies racines on les trouve dans l’enfant que l’on fait. Certainement. De toute façon, si l’enfant s’absente, il y a un manque de racines.

Mais en ce qui me concerne, c’était plus que ça. J’avais découvert, j’avais senti, j’avais connu que parler vrai n’était possible qu’avec ses propres enfants. (Au pluriel ! – S’il vous plait !)

J’étais en manque. J’étais en manque de presque tout. J’avais découvert que la logique ne sert pas toujours et, en plus, qu’elle ne vaut pas grande chose lorsqu’il s’agit des données, des réalités qui n’ont rien à voir avec elle, avec la déduction, avec l’induction, etc.. Rien de déductible ou d’inductible ou d’etc. dans la réalité d’un enfant. Il se contente d’être (ou de ne pas être) là. Avec lui, sa réalité. À la portée de la main. (Lorsque je disjoncte, je dis : à l’infinie portée de la main ; à la portée infinie de la main ; à la portée de la main infinie ; à l’infinie portée… Je dis aussi : cette réalité fait souffrir la présence – de et par l’absence ; et l’absence – de et par la présence.) Et c’est tout. Il n’y a rien à ajouter ou à expliquer. Rien à attendre. C’est comme l’espace. Comme le temps. C’est UN PIÈGE. On l’appréhende – ou on l’appréhende pas. Moi, c’était « oui ».

Elle n’avait pas beaucoup d’argent, Eugénie. Elle contracta un prêt à la consommation et alla aux Pays-Bas, pour se faire inséminer « artificiellement ».

Lorsqu’on m’a dit que c’était bon, que la grossesse s’était… enracinée en moi (que j’étais piégée ; d’une certaine manière, déresponsabilisée ; fatalisée), que le gosse-racine se trouvait là – en moi –, je faillit mourir. C’était radical. C’était absolu. Je pouvais vraiment faire un enfant ! Moi ! Je pouvais l’impossible. Je pouvais l’inadmissible. – Ce n’était pas moi !!! Ou, si, pourtant, c’était moi…, moi…

 - Qu’est-ce que c’est que d’être soi-même ? Qu’est-ce que c’est que d’être moi ?…

 C’était le vacarme, cri énorme, le tonnerre, le pas fracassant d’un ange.

Elle a fait une connerie, à ce moment précis du récit, Eugénie. Peut-être la plus grande connerie de sa vie.

J’ai cru que, dorénavant, du moment où non seulement que j’avais accès à l’impossible, à l’inadmissible (je les possédais tout en étant possédée par eux), du moment où ils m’étaient permis –  tout m’était permis. Ni plus ni moins : tout, le tout. En l’occurrence, de ressayer un homme. De le mettre à l’épreuve. L’épreuve de moi-même. Et de me mettre moi-même – de me soumettre – à son épreuve; à l’épreuve de sa masculinité ; à l’épreuve de ses exigences sans sens, de sa férocité, de la dérision outrageante, de tout ce qu’on lit dans ses yeux dès qu’on accepte de… coopérer) ; à l’épreuve de son manque de contenu ; à l’épreuve de sa nébulosité – et de la mienne. De (re)devenir une femme. Réelle. Vraie.

- Un pendant de l’homme.

Quelqu’un qui s’accroche à lui, qui se soumet à lui…Tout en le tenant bien.

- En le dominant.

Une de celles qui papote avec le serpent et qui croque la pomme, pendent que lui, son pendant d’homme à elle, dort. Voilà ce que j’ai cru. Ce que je me suis permis de croire. Sans justification, sans précaution, sans mesure. Je voulais coucher avec un mec. Avec un porteur de bite, garni des couilles. Qu’il me les écarte et qu’il me l’enfile. Comme tout le monde, je veux dire. Comme toute femme – avec et par tout homme. Mais ça, c’était au début, seulement. Ensuite, la démesure est devenue du néantique. (En disjonctant : du néant – pour moi, par rapport à mes propres dimensions, à mon existence ; réelle ou chimérique, cette existence, tu parles !)

Et bla-bla-bla, et bla-bla-bla. Ce qu’elle veut dire c’est qu’elle s’appliqua à se faire remarquer par des hommes, à draguer…, mais qu’elle n’aboutit pas à ses fins. Elle ne savait plus où se situaient ces fins, d’ailleurs… Où les situer ? Elle est alors allée rue des Mauvais Garçons, chez Bibi, dans cette boîte plus ou moins clandestine de rencontres pour les extaso-friqués. Elle descendit dans le noir de la cave en picorant quelques préservatifs dans la corbeille mise à la disposition de la clientèle, sur le zinc. Une fois arrivée en bas, dans le noir exquis et haletant, on l’approcha, on lui fit ce qu’on a voulu, pu, permis de faire. À l’aveugle.

Deux des préservatifs cédèrent.

Ma tête était comme de la poussière boueuse, lourde, sans forme, mais manquant étrangement de consistance. Le lendemain, je veux dire. Le matin. J’étais seule, chez moi. Les rideaux laissaient entrer quelques rayons lumineux. Il faisait beau, certainement. Dehors, je veux dire. Intérieurement, par contre, par contraste, c’était le désastre. Je me suis dit et, d’un coup, une fois la chose articulée, je me suis rendue compte, que le SIDA était peut-être déjà là, dans mon intérieur. À l’intérieur de mon bébé aussi. À l’intérieur de mon intérieur, pour ainsi dire. À l’intérieur de mes racines. Toutes nouvelles qu’elles soient, même pas formées, encore, et déjà pourries, ces racines…

- Ce piège !

Comment est-ce que j’ai pu faire ça ? Comment ? Être tellement bête, tellementi crétine, je ne me croyais pas capable. Comme s’il s’agissait d’une capacité que d’être bête, crétine !

Mais, ce n’était pas tout. Bien sûr que non.

J’étais affolée à l’idée que je devais avorter.

Ce qu’elle veut dire en réalité, ce qu’elle veut dire pour de vrai ressemble plus à de remords qu’à autre chose. Elle se reproche d’avoir forcé (d’une manière diabolique) la petite âme du pas-encore-enfant, d’accepter – de venir se blottir dans – son ventre à elle. L’enfant, son âme, avait cédé et obéi au chant materne dévié, dépravé plutôt (materno-ondinien, materno-sylphidien, materno-sirènien) qu’elle avait entonné (en silence, sans voix, « muettement » mais avec une force et un éclat qui dépassaient de loin les capacités de son propre corps malmené, lui, par une âme qui refusait l’appareillement, l’accouplement – mais pas la reproduction) lorsqu’on lui « implantait » ses propres ovules (personnels) fécondés par des spermatozoïdes impropres (et impersonnels). Elle se dit qu’elle avait trompé cette petite âme « innocente » qui vacillait maintenant, qui tremblotait et clignotait dans les ténèbres de son ventre…

Qui donc ici, dans la présente histoire, ici, dans le monde physique ou ailleurs, n’importe où, même nulle part, qui donc est passé par ce que je vis, moi, maintenant ? Je suis seule, sans personne en face de moi pour me regarder, comprendre, pardonner. Ni mari. Ni parent. Ni enfant. Rien. Moi.

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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 09:43

        

 

Avant propos

 

– La vache –

Employer l’ironie (sur un ton dramatique, tragique, gai, loufoque, maximal – sobre) ou se laisser entraîner par le papillonnage et par le tremblement-secousse de l’hystérie rêveuse, une vache reste une vache !

Cinq quintaux, sinon rien. Des beaux yeux inclassables, au lent regard. Des cornes formées d’après des règles qui échappent à tout jugement (hormis, peut-être, à celui esthétique ?). Des sabots alourdis par l’ossature balourde qui s’y implante. Un pis garni des mameles-doigts non articulées. Un pelage répété par toute la race (autant horizontalement, simultanément, à l’extérieur du soi-disant temps – autant verticalement, coup par coup, dans le passé et dans le futur, à l’intérieur du même soi-disant temps). Elle a tout ce qu’il faut. Aussi une queue en permanent mouvement de demi-onde (onde handicapée par la finitude de son départ et par la nostalgie de la finitude de son arrivée) clapotant sur les flancs et sur le dos de la bête, pour chasser des mouches inchassables.

Elle dépose son être sur le sol. Le noir rouge qui se trouve à l’intérieur de cette masse « étante » envoie la verdure entassée dedans à la hâte (spécifique, lente, la hâte !, bovine !) vers les mâchoires ruminantes, à l’intérieur du museau où la bave se trouve enfin une raison d’être ; le goût de ce pré-composte (comme une future mémoire), l’odeur du veau qui attend d’être conçu et expulsé (comme un appel à la perpétuelle répétition, au perpétuel), la vapeur du lait à sécréter, la chaleur de la prédestinée à joindre le sol et, ensuite, l’univers cryonique, hyperspatial et hyperastral, anéantissant, béant…

Le cerveau de la vache, à utilité douteuse, caché dans un crâne à museau et aux larges et solides molaires, est traversé par les éclaires des synapses neuronales actives, à peine saisissables et très (mais pas totalement) inintelligibles pour un cerveau humain. Comment voit-elle la vie, la vache ? Elle, qui regarde tout le temps l’herbe et ensuite rien (pendant qu’elle rumine, en détectant des effluves de bien-être dans ce que l’estomac lui renvoie sur sa grosse et rugueuse langue) ? Et, tout d’abord, cette chose, la vie, a-t-elle un sens pour la vache ?

Pour terminer, disons qu’à côté du veau, à côté de la bouse, de la langue baveuse, du cerveau pesant, des muscles de la queue, à côté de l’absence de l’humain, dans la vache on va trouver le potentiel de l’assommoir en tant que préalable à l’abattoir. Mais on ne va trouver aucune trace de temps ; et du coup, aucune trace d’espace non plus.

Remarque qui se laisse élargie. Qui l’exige même. – Question de vérité et d’indépendance.


 

 

Pompejo et Raphaël, enlacés, longèrent en titubant les murs de l’Eglise Saint Ambroise – on ne sait pas, en réalité, lors d’une poussée d’Alzheimer, qui titube : les deux jeunes hommes, les regards des vaches folles[1] qui les suivent (quoi d’autre, sinon) ?...  et empruntèrent la rue Lacharièrre.

Ici, nouvelle poussée de vachefollite. Tel qu’une coupure du film. – Silence Radio, Neige TV. 

On reprend avec l’arrivée du Péruvien et du Blanc au numéro 3.

Devant la porte transparente derrière laquelle régnait le noir, Pompejo hésita. L’immobilité de sa figure de Peau-Rouge, aux yeux noirs, bridés, et au nez aplati, ses gestes, lents et saccadés, trahissaient l’état avancé d’ivresse dans lequel se trouvait le petit boulanger. Son compagnon, Raphaël, grand et maigre, presque albinos, paraissait prostré.

- J’me chuviens plus, dit le Péruvien en regardant le digicode d’un air perdu, larmoyant, bovin. A la fin, chy a un chiffre, ou une lettre ?

Le Blanc soupira profondément. Ses lèvres clapotèrent assez fortement. Son, regard, trouble et vide, fixait maintenant avec obstination le digicode.

Vache folle, de nouveau. Des ténèbres. Mais on peut suppose – histoire de ténèbres ! – que les gestes de deux hommes se sont répétés.

Pompejo essaya de nouveau. Son doigt appuyait avec insistance sur les touches éclairées par l’ampoule cachée du digicode.

- Eh, merde ! fit le grand. On ne va pas rester ici toute la nuit ! T’ouvres, ou merde ? Tu m’aimes ?

Pompejo leva son regard. Il eut droit à un baiser appuyé, tassé, à pleine bouche. Il fut étreint dans les bras par le Blanc. Il saisit à son tour les hanches de Raphaël en le pressant contre lui. Ils restèrent entrelacés, entremêlés, les bouches collées. Leur respiration unifiée était fortement audible ; un ronflement, on disait.

La lumière éclata dans la cage de l’escalier. Les deux jeunes se séparèrent.

Nouvelle coupure. ––––– Alzheimer. ––––– Les vaches folles se trouvent – nous nous y trouvons – dans la cage de l’escalier derrière un couple qui descend – en amorce – l’escalier en bois. ––––– Un étage. Et encore un…

Une jeune femme, petite, bien roulée, blonde et très frisée, avec un regard malveillant, vert, descendait les marches en bois du vieil escalier. Elle était suivie par un homme entre deux âges, assez potelé lui aussi, avec deux débuts de calvitie, au front et au sommet du crâne. L’homme, vêtu d’une chemise à manches courtes, noire, de pantalons et chaussures noirs, portait une grosse chaîne en or autour du cou et un bracelet, en or toujours, très voyant, au poignet.

La femme, une fois arrivée en bas de l’escalier, sourit avec une complicité rocailleuse vers Pompejo et ouvrit la porte transparente.

- On est bien rond, hein ? fit-elle en embrassant Pompejo.

- Cha va, Madame Vechpin ? répondit Pompejo.

- Ca va fort ! répondit la femme en faisant un geste de son bras, évoquant la marche d’un mécanisme de bielle manivelle, un mouvement de boxe ou l’utilisation d’un signal ferroviaire d’alarme – à la fois.

Pompejo et Raphaël attendirent que les deux autres sortent. Ensuite ils commencèrent à monter l’escalier à pied, le Péruvien en premier; le Blanc ensuite, lui mettant la main aux fesses, puis, entre les cuisses. Il n’y avait pas d’ascenseur dans l’immeuble. Et il n’y avait pas grande chance que l’on y installe un. Le bâtiment était, de toute évidence, un immeuble de rapport. Il n’y avait que des studettes. Pas d’appartements. Même pas de vrais studios. Tout avait été divisé en petites surfaces à louer facilement.

- Il te plaît, mon cul ?

Pompejo haletait, essoufflé. Ils étaient au quatrième déjà.

- J’ai le baveux en l’air, annonça Raphaël.

- On arrive, dit Pompejo.

Au sixième, le Péruvien quitta l’escalier et emprunta le couloir de droite. Suivirent plusieurs tournants.

- Chchchch, fit le boulanger en caressant avec son index les lèvres de l’autre.

Nouvelle embrassade saliveuse.

Ensuite, le Péruvien sortit les clés de sa poche et, en tournant le dos au grand, ouvrit la porte. Cependant le Blanc lui tripotait les fesses.

Ici, l’abîme vachofollien devient de nouveau béant.

À la reprise, Pompejo et Raphaël sont – on le devine plutôt qu’on ne le voit – entièrement nus, alités... Nous nous trouvons dans la studette dont le loyer représente un tiers du salaire de Pompejo... C’est tout petit... Tout... Le canapé convertible prend toute la place, en tant que lit... Les deux jeunes hommes fument... On aperçoit bougerlors et dans un long silence total – le bout incandescent de leurs cigarettes...

- Et voilà, dit la voix de Pompejo. D’ici trois ou quatre ans, je vais y retourner. Mais en vainqueur. Seulement et certainement ! J’ai versé déjà des arrhes pour un bloc de trois étages. Pour toute la famille. Un clan, quoi ! Et trois ou quatre boulangeries. Je ne vais plus travailler, moi, bien sûr ! J’ai donné, moi ! Non ? Tu ne trouves pas ? Je laisse la place et le plaisir aux autres. Et il y en a ! Il y en aura !...

- Oui, concéda la voix de Raphaël. C’est un tout autre monde. J’ai jamais été en Amérique Latine.

Suivit de nouveau un long moment de silence.

Le trou alzheimerien qui s’y enchaîne est une prolongation insaisissable du silence. Il prend l’allure d’un trou noir.

Soudainement, un bruit bizarre. Une espèce de râlement spasmodique. De plus en plus fort, perçant.

- C’est quoi ça ? demanda, dans le noir, la voix effrayée de Raphaël.

- J’sais pas. Ca vient d’où ? fit à son tour Pompejo.

Ils se dressèrent sur leurs séants, tous les deux. Ils regardèrent droit devant eux, droit dans le noir de la studette. Ils étaient (comme des) aveugles. Ils écoutaient, apeurés.

Le noir résonnait toujours du bruit bizarre ressemblant à un râlement. De plus en plus fort.

- On meurt là, fit Raphaël. Là !

Le Blanc tendit la main tremblante vers le mur d’en face.

- C’est qui, là ? fit-il de nouveau.

- J’sais pas. C’est un nouveau. Un vieux. J’sais pas.

Le noir vrombit. De plus en plus bas et de plus en plus intensément, le noir vibre et résonne. L’estomac des ceux présents est lourdement heurté par les ondes de ce bruit profond.

Dans son lit, le vieil édenté, les yeux fermés, luttait contre la mort. Ou contre la vie. Sa respiration – un râlement – était rare. On ne savait pas si c’était à cause de la faiblesse du moribond ou à cause de la force pas trop grande encore avec laquelle la vie se faisait extraire du corps.

L’Univers se noircit. Et nous savons que nous nous trouvons maintenant dans les bronches pulmonaires du vieux. Tout est dans le noir. Mais nous savons bien qu’il ne pourrait pas être autrement dans un poumon. C’est de làou par là !que le son vrombissant arrive...

Raphaël se leva intempestivement.

- On se casse ! dit-il.

Il prit son caleçon jeté, avec les autres vêtements, par terre, et l’enfila avec des gestes fébriles, hâtifs.

- T’as raison, dit le Péruvien en se levant à son tour et en commençant à s’habiller lui aussi. C’est pas nos oignons !

Le râlement du mourant devint plus fort.

- Merde ! fit Pompejo en enfilant son pantalon. Il crève ! Qu’est-ce que j’fais ? J’appelle les pompiers ? Le SAMU ?

Et là, il faut dire que lorsque le vieux respire de plus en plus difficilementdans ses poumons, la lumière létale devient de plus en plus forte, les deux jeunes, Pompejo et Raphaël, le Péruvien et le Blanc, pris de panique, descendent les escaliers quatre à quatre.

Arrivés dans la rue, les deux se séparèrent et fondirent, chacun de son côté, dans une autre direction, dans le ventre de Paris qui, avec un petit bruit (espèce d’esquisse de hoquet), avec un petit gloup, les avala et commença à les digérer.

Les vaches folles, cette fois-ci, prennent totalement le dessus. Elles se révèlent permanentes, continues, infinies, éternelles.

Le vieux, dans sa cage, rendit mental et âme.

Le rire menu, nain et maigre de la vache folle se fit entendre dans le noir total des poumons du mort[2] ainsi que dans le ciel lointain et hautain de Paris[3].


 

 

 



[1]           A la fin du deuxième millénaire, l’Europe essuya une « épidémie mentale » jamais essayée jusque là. La vache, sacrée sur d’autres méridiennes, devint la cible d’une attention hors du commun. Nombre des membres de l’herbivore race bovine nourrie à la farine animale endurèrent la traversée interne des foudres à répétition en se laissant secouer par la décomposition violente des comètes internes ; des comètes bovines catastrophiques et catastrophistes. ––––– La poliomyélite spongiforme des bovins et le syndrome d’Alzheimer (décrit pour certains vieux) furent mis en relation. La guerre commerciale, douanière et verbale fit rage. ––––– Les poètes s’employèrent pour évoquer d’une manière métaphorique les célestes Taureau zodiacal et Voie Lactée. ––––– L’espèce humaine, prométhéenne, faustienne et équarrissante, mania (comme toujours) le feu, épousa, comme toujours, la vie et la mort, sauva un fois de plus son mental (en détriment de tout autre). Elle tua et brûla de dizaines de milliers d’herbivores bien nourries avec des farines animales. Des milliards de tonnes de viande, os, tripes, cornes, sabots, peaux finirent dans des crématoires. ––––– Quant aux vieux...

 

[2]              …il y rencontra le nénuphar mortel décrit par un certain Boris Vian, membre de l’intello-anarcho-bande de Saint-Germain, partiellement tombée dans l’oubli...

 

[3]           …une Vache Sacrée, sautée par le Taureau Zodiacal, y faisait jaillir son lait appelé par les humains comme toujours sains d’esprit, Voie Lactée…

 

[4]        Malin celui qui pourrait définir d’une manière parfaite, irréprochable la littérature. Plus malin encore celui qui pourrait démontrer que l’humain n’en aurait pas besoin. Et encore plus celui qui réussirait à accréditer l’idée que ce besoin ne serait pas inné.

Entre information, formation et évasion, la littérature (orale, écrite ----------- ou autre) prend l’aspect d’un procès ----------- qui se passe, comme tout autre procès ----------- entre.

Vache folle
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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 07:40

Avant-propos

 

Comment ne pas être lourd lorsqu’on touche à la migration (é ou im) ? Superflue pour beaucoup, dépassée et transgressée pour encore plus (par la vie même, espèce de migration erratique entre la naissance et la mort), la question nous pousse vers le racisme et vers l’eugénisme ou, au contraire, vers un métissage accéléré et vers l’unification raciale ----------- vers l’expansion transgénétique et cosmique, encore plus lourde  que celle vers le Far West… Notre ADN erra bientôt parmi les étoiles solaires ou hyper-solaires, allumées ou éteintes, parmi les trous plus ou moins noirs ou morganatiques, emporté par des méga-ondes rayonnant de microfictions bipédo-parlantes (humanoïdes, humaines, divinoïdes, divine ----------- et tout !), parmi des vides de tous bords…

 

Nulle part

 

Que je te raconte. Le cul de sac est parfait. Sans faille. Et tu parles d’une niche, d’un terrier. Il n’y a pas de sortie.

- Entre nous – entre parenthèses – c’était par où l’entrée ?

Mais c’est plus que dans le sketch de... Comment qu’il s’appelle ? Le belge, voyons. Le gros-là. Grand et gros. Génial. Et qu’il s’engage dans un sens giratoire dont toutes les sorties sont barrées par des sens interdits. Génial !

Enfin ! Là, c’est plus que ça, c’est le manque total de sortie. Ce n’est pas que la sortie existerait et qu’elle serait interdite. C’est qu’elle n’existe même pas – et basta ! Et pourtant, je m’en suis sorti, je suis toujours vivant. Me voilà et revoilà. Touche-moi. Tu vois, on peut me toucher. Ça peut donner du courage à beaucoup. Le chômage ! Quelle histoire, le chômage ! J’ai été chômeur, moi. Moi aussi, comme toi. Plus même, peut-être. J’étais un étranger. Ce qui explique beaucoup. Tout, peut-être. Les étrangers sont plus méchants que les natifs. Ils s’accrochent avec la force de l’envahisseur. J’en fus un. J’en suis plus. En tout cas, on s’en sort si l’on s’accroche. Je te le dis, moi ! Même si ça débouche sur des sens interdits; et dans un noir complet. Tu t’en sors. Et tu t’en sortiras, toi aussi. Je te le promets. Que tu me crois ou pas, aucune importance. Je te le dis. Tant que tu restes pour m’écouter, aucune importance. Je te le promets !

Bon. Je viens de l’Est, alors. De mon Est à moi. Pas de votre Est à vous. Je veux dire qu’il est simple, voire simplet ce votre Est ! À peine savez-vous, par exemple, que la Slovénie, la Slavonie et la Slovaquie ne sont pas vraiment la même chose. Ni Budapest et Bucarest.

 

Comme si on pouvait être d’un anticommunisme secondaire ! Ou supérieur. Ou très supérieur !... Quelle connerie, ce très supérieur ! Mais le très médiocre... hein ? On est anticommuniste ou l’on ne l’est pas. Pour le supérieur ou pour le médiocre c’est pareil.

Et moi, j’en suis un ! Je veux dire, un anticommuniste.

Mais, quelle importance ! Avec ta cervelle de soixante-huitard retardé au chômage, tu vas penser, toi aussi, comme beaucoup, avoir affaire à un réac primitif. À un anticommuniste primaire !

Bon. Donc. J’arrive de mon Est à moi. Non-différencié pour vous, les aborigènes. Le barbare arrive. Avec son anticommunisme irréductible. Avec son anticommunisme primaire. Tenez bon ! Bon. Donc. Il arrive. Et il doit gagner son pain. Son pain à lui. Il a sa femme et ses deux gosses – à nourrir ; qui, eux, ne veulent même pas savoir quant aux quoi et comment sont-ils nourris.

C’est ma tournée. Qu’est-ce tu prends ? Tu ne veux pas changer ? Moi, si. Je veux changer. Pas trop. Et pas cher. Vous me mettez moitié-moitié de la gentiane et de la mirabelle. Oui, je vais me soûler. Quelle importance ? C’est pas on jour comme les autres. On ne vend pas tous les jours trois reliure cuir dans la journée ! Et pour Monsieur, la même chose, s’il vous plaît. Et deux pressions. On va être kaput. Et tant pis !

Bon. Donc.

J’arrive, alors. Je dois nourrir les gosses et la mulier... Et je me plante ici, au pied de la Tour Montparnasse, pour lorgner le monde qui me reçoit mais qui m’assiste d’une manière tellement désagréable que je me demande – moi, l’assisté, avec mon Est en moi – si je ne dois pas partir encore plus loin. Aux States, par exemple. Au Canada. En Afrique du Sud. N’importe où, ailleurs. Au Brésil... Mais pas au Laos, ni au Cuba – hé hé hé...

 

Hé hé hé… Oui, c’est le rire de la chèvre. Les chèvres rient, elles aussi. Toutes ! Elles en ont le droit, non ? Comme nous tous. Comme vous tous !... Hé hé hé...

 

… Naturellement, je suis prêt. Prêt à tout. À laver les chiottes, en l’occurrence et bien sûr. Mais pas à braquer une banque. Il n’y a pas assez de violence dans mes tripes. Il y a même du néant.

 


    

      Le néant émane beaucoup d’énergie. Peut-être toute l’énergie. Hé hé hé…

 

 Un peu trop même, si l’on y regarde de plus près. Enfin. Bon. Donc. Je regarde les cinquante et quelques étages. Et je me demande pourquoi on les a entassés l’un sur l’autre jusqu’au Panorama du haut, annoncé par les affiches d’en bas... Bon. Et je me demande combien de chiottes il y a dans cet amas de béton et de vitres. Et si je pouvais y trouver une place. C’est beaucoup pour une seule créature. Et dès qu’on a besoin de plusieurs, on se heurte contre la porte d’une société, contre une société. Or, moi, moi je n’en étais pas une. Sauf si tu trouves que j’aie une gueule de société, moi, ou que mon monde intérieur, avec son URSS, soit suffisamment riche pour pouvoir remplacer la société... C’est rien. C’était pour rire. C’était un esprit de blague. Ou une blague d’esprit, n’est pas ? – Laisse tomber ! – Quoi ! C’est rien.

Bon. Donc.

Et en ce moment, elle s’arrête en face de moi. Spectacle et re-spectacle ! Grande, souple, les hanches serrées dans des pantalons léopard très moulés. Des bottes hautes, rouge-carmin. Veste gris-pétrole, en velours, qui fait des eaux. – Belle image, hein ? – Chevelure blonde-rousse. Artificielle. Parfumée. Elle a des yeux de cuivre et fume un gros cigare. Me regarde avec une expression d’intérêt, d’envie, d’attention, de mépris et d’ironie. Je crois y percevoir de l’humour presque. Presque, parce qu’elle est trop féroce. Elle n’en est pas capable. D’humour, je veux dire. D’une ironie souvent grossière, si, peut-être, mais pas d’humour. Bon. Donc.

Elle fume un gros cigare. Plus gros que son pouce, même. Elle a des mains fines, avec des longs doigts, élancés mais fermes, puissants.

Elle me parle. Je lui réponds. Elle sourit. Moi non plus. – C’était toujours un esprit de blague, quoi ! – Et me voilà dans son bureau. Au trente-cinquième. Elle m’explique (je pourrait dire même qu’elle m’applique, tu verras pourquoi, tout de suite) en raccourci le fonctionnement de la boîte. Tout le monde, qu’elle dit, secrétaires et standardistes mis à part, touche seulement une commission sur les ventes. Le vendeur, dix pour cent du prix de vente. Son chef, huit pour cent de chaque vente de son équipe. Le chef des chefs, cinq pour cent de chaque vente de son équipe d’équipes. Et ainsi de suite.

D’ac. Si tu veux... Encore que, avec tes ventes, tu dois être encore loin d’être à l’aise...  Je suis gentil, n’est-il pas?... La même chose pour moi, s’il vous plaît, merci.

Bon. Donc. Pour finir et pour changer de conversation. Si tu veux, on peut parler femmes. Ou autres animaux et bijoux. Bon. Pour finir, elle me trouve sympathique. Elle m’offre une chance. O.K.. Je peux essayer...

 

 

Elle appelle un des ses chefs d’équipe. Elle me présente. – O.K., que dit l’autre, et se tire. Il connaît la chanson et les pratiques. Et elle se positionne de telle façon que je n’ai plus le choix : je dois mettre ma main sur ses cuisses. Elle écarte les jambes. Elle me demande, sans me demander, tu vois ?, de lui lécher la chatte. Mais ça pue. – C’est au-delà de mon pouvoir. (Je gerbe. Dans mon intérieur. À côté de mon URSS, tu vois ?) Elle se montre supérieure, très supérieure ; de toute façon pas assez médiocre : elle me pardonne. Elle me sourit et me console. Des caresses, tiens. Elle me donne un cigare et me demande de la lui faire avec. C’était dix ans avant Monica et Bill. Hé hé hé. Aucun problème. Je le fais cette fois avec autant de talent qu’elle m’envoie voir mon futur chef d’équipe...

 

…Je peux travailler. Vendre des encyclopédies. Je vais lui faire, les jours qui suivent, d’autres choses. Des choses... des choses, quoi ! Bon. Donc. Je commence à travailler. Je dépose des dépliants dans les boîtes aux lettres. Je passe quelques deux mille coups de fil par jour en dérangeant les gens et en les demandant des rendez-vous... De la publicité gratuite, quoi ! On n’en est pas payé pour... Le meilleur moment c’est le soir.  Lorsque la maisonnée s’est ramassée de la ville. Là, tu peux obtenir un rendez-vous efficient. À midi, ou dans la matinée, tu tombes sur des bonnes femmes en manque...

 

 

Tiens. Que je t’en raconte une. Bon. Donc. Je téléphone et elle donne rendez-vous pour tel jour à quatorze heures. J’y vais. C’était dans le seizième. Rue du Hameau. Tu vois où c’est ?... Ça n’a pas d’importance. Bon. Donc. Des gens friqués. Interphone et tout. Je monte, l’exemplaire de démonstration sous le bras, et au premier on m’ouvre. Elle est jeune, assez mignonne. Elle sent le parfum. Elle me fait entrer en s’excusant : elle est au téléphone. Je la suis. Séjour banal, mais riche. Elle reprend le récepteur : « Ca y est. Il vient d’arriver. Comment ? Quoi ? Ha ha ha ! Mais non, je te dis qu’il vient d’arriver... » Elle continue. J’aperçois un gamin de deux ans au grand maximum qui, le pouce dans la bouche, me regarde impassiblement. Je suis quelque chose. Elle finit de parler et prend le gosse d’une aile pour le mettre ailleurs, dans une autre pièce. En revenant, elle s’assoit sur le canapé, la jupe large et très légère laissant deviner qu’elle s’est harnachée un porte-jarretelles... Son regard, d’ailleurs, est très éloquent.


 

Je l’ai baisée. On a baisé. Mais sans joie. Du tout. Ni d’un côté, ni de l’autre. Son mec était au travail et, probablement, il était vieux ; ou sévère ; ou ennuyeux. Elle était jeune et seule et ne savait quoi faire de sa vie. Alors elle couchait avec des VRP. Parmi d’autres. Et parlait de ça avec sa copine. Si ce n’était pas sa mère. Non ? Avec l’enfant enfermé dans la pièce d’à côté...

 

Tout ça pour te dire que j’étais de plus en plus fatigué « comme tout » quand je rentrais. On habitait Rambouillet à l’époque. Dans ses banlieues, plutôt. Une bonne heure et demie de route. En train ou dans des embouteillages. Je tombais, littéralement. Crevé. Je devais me coucher illico-presto, avant que ma vieille ne puisse formuler des désirs... Eh, ben, qu’est-ce que tu crois ? En me voyant si fatigué, crevé, elle s’est découvert des réflexes révolutionnaires. Et que je devais pas me casser ainsi. Et qu’il y avait des règles et des lois dans ce pays. Des syndicats, qu’il y avait ! Et qu’il y avait un parti communiste, aussi ! Alors, avec tous ces « il y avait », il ne fallait me laisser faire... Et tout un programme. Dire qu’elle avait fui l’Est, le sien, et ses cocos ! Tu comprends ?... Elle m’a quitté dès que possible. Dès que le mur du Berlin est tombé, elle a embarqué les gosses et est rentrée avec eux au pays. Chez ses cocos déchus (de l’URSS, de son URSS, et d’au-delà de lui) qui, pour elle au moins, valaient plus que ce monde ouvert et libre d’ici. Et que la démocratie n’est qu’une dictature impersonnelle, et tout. Voilà ce qu’elle a dit ! Bon. Donc. C’est ça le noir complet dont je te parlais tout à l’heure. C’est ça, et pas autrement. Donc... Et c’est tout. Je ne sais même pas pour quoi je t’ai raconté tout ça. C’est pas très drôle. Et finalement, ça manque non seulement d’importance, mais aussi de consistance. J’ai vendu aujourd’hui trois reliures cuir. Ça s’arrose. Et ça s’arrose pas seul. On voit bien. On emprunte le rond point sans issue aucune, et puis on arrose.

 

C’est du solide, ça. Du noir solide. Quoi.

           

 

 

 

 

 

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